Les gens du pays de Smour

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Tout roman est invitation au voyage. Celui-ci, petite machine qui remonte le temps, explore, à des milliers d’années d’ici, le pays de Smour. Ses habitants y côtoient mammouths, tigres aux dents de sabre, ours des cavernes, et tous, même ceux qu’on ne verra qu’une fois, ont des noms de rêve : Nomavoo, Femme du vent, Dihouka, Feu dans la nuit, Ybida, Fleur de soleil. Quant aux chamans, ils comprennent les oracles murmurés par le clair de lune, fusionnent avec des arbres, des bêtes et des rochers, agissent au loin en songe…
Publié le : mardi 14 juin 2011
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EAN13 : 9782748131901
Nombre de pages : 210
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LesgensdupaysdeSmourAndrØ Boutin
LesgensdupaysdeSmour
LITT RATURE POUR LA JEUNESSE' Editions Le Manuscrit, 2003
ISBN: 2-7481-3191-6 (pourlefichiernumØrique)
ISBN: 2-3190-8 (pour le livreimprimØ)



























Éditions Le Manuscrit
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A ChloØ.1-LES BOUTS DU MONDE
Il y a six ou sept mille ans, peut Œtre plus, dans
un petit coin de terre que ses habitants, les SØgonit,
1appelaientlePaysdeSmour,Maki* etFrridihouha-
bitaient, avec leurs parents, la grotte de SØroual qui
trouaitleversantd unegorgeaufonddelaquelleser-
pentait un cours d eau. Les hommes luiont, depuis,
donnØ un nom, maislesdeux enfants, nØs tousdeux
au moment oø les plantes jaillissent et refleurissent,
appelaient simplement « la RiviŁre » cette eau qui,
selonlessaisons,bruissaitougrondaitàleurspieds;
pour eux, il n’en existait pas d autre.
Maki, la fille, et Frridihou, le gar on, entraient
dansleurseptiŁmeprintemps. IlssavaientdØj beau-
coup de choses car, en ce temps-l , des enfants de
septansdevaientpouvoirsedØbrouillerseulspourle
cas oø un fauve, une tempŒte, un ennemi, aurait fait
dispara tre leurs parents. Aussi Øtaient-ils capables
d’allumer le feu, d attraper et de cuire de petits ani-
maux-lØzards,souris,grenouilles,rats-dedØnicher
desoeufsetdesoisillons,depŒcheretmŒmedehar-
ponnerdespoissons. Ilsconnaissaientdesfruits,des
champignons des graines, des racines comestibles
et, parmi celles-ci, les tubercules pleins d eau qui
peuvent sauver de la soif en pØriode de sØcheresse.
1. * C.f. lexique
9LesgensdupaysdeSmour
Ils avaient un nom pour la plupart des animaux et
desplantesquivivaientalentour. IlsdØchiffraientles
empreintes des ours, des loups, des panthŁres et des
tigres, celles des antilopes des aurochs, des buffles,
des sangliers et des mammouths et reconnaissaient
leurs odeurs : quand, parcourant la garrigue au-des-
sus desgorges, ilscroisaientlestracesfra chesd un
fauveoud’unehorde,ilsserØfugiaientdanslagrotte
familiale,souslaprotectiondubrasierqui,alimentØ
en toute saison, tenait à distance les carnassiers r -
deurs.
LesparentsdeMakisenommaientNomadihouet
Nofouvoo, ceux de Frridihou, Mahoudi et Fehohe.
LespremiersexcellaientàlapŒcheetlestravauxdu
bois, des lianes et du cuir, tandis que les seconds,
bons chasseurs, savaient fa onner armes et outils
avec des pierres et des os. InsØparables, ils s entrai-
daient, chacun enseignant aux autres les meilleures
pratiques et les deux enfants profitaient de ces le-
ons.
Mais, comme les enfants d aujourd hui, Maki et
Frridihou jouaient. La plupart du temps, ils inven-
taient des histoires dans lesquelles ils dØcouvraient
des fruits merveilleux, apprivoisaient un tigre aux
dents de sabre un aurochs ou un mammouth, ex-
ploraient une grotte extraordinaire ou rencontraient
d autres enfants qui devenaient leurs amis…
Cejour-l ,MakiditàFrridihou: «Jemedemande
cequel onverraitderriŁreZordiouZorda?». Dans
leurlangue,«Zor»dØsignaitunehauteur,collineou
montagne,«Di»,lesoleillevantet«Da»,lesoleil
couchant. De chez eux, ou de la garrigue au-des-
sus, le regard, s il se portait vers l une ou l autre
montagnedontlacrŒteformaithorizon,nepercevait,
par-del , que le ciel.
10AndrØ Boutin
«Grand-mŁre»-Ybizor,lagrand-mŁredeFrridi-
hou,quisØjournaitpendanttoutelabellesaisondans
leur grotte, venait de les rejoindre - « Grand-mŁre
dit que. Zordi et Zorda sont les bouts du monde :
d’un ctØ,ô des gØants fabriquent Di en brßlant des
morceaux du mur de la nuit qu ils taillent avec des
hachesensilex. Parfois,ilssedisputent,sebattentet
leurs haches en s entrechoquant font des Øtincelles,
les Øtoiles filantes… »
Et derriŁre Zorda ? »…
DerriŁre Zorda, la nuit est un immense gour,
comme les trous d eau de la riviŁre : Da est,
lorsqu il s y plonge, brßlant comme une pierre
laissØe dans le feu, et quand il entre dans l’eau de la
nuit,celafaitdesfumØesdetouteslescouleurs…»
Mais comment les gØants peuvent-ils tailler des
morceaux de nuit si c est de l eau ? ».
Euh… Puisque c est comme de l eau, ça gŁle par
dessous… ».
A la vØritØ, la grand-mŁre n’avait pas ØtØ aussi
prØcise et Frridihou venait d inventer l histoire de
l’eau de nuit qui gŁle… Il fut trŁs content que Maki
acceptesansdiscutersonexplicationetseditqueles
choses devaient se passer ainsi…
J aimerais aller voir… » dit Maki.
Moi aussi, j y pense tous les soirs ! », rØpondit
Frridihou.
Il ne leur fallut pas longtemps pour se dØcider.
D’aprŁsFrridihou, an ØtaitpastrŁsloin: ilsattein-
draientlesommetdeZordioudeZordaavantquele
soleil soit au plus haut.
Mais il faudra y arriver le soir et passer la nuit »
objecta quand mŒme Maki.
11LesgensdupaysdeSmour
NousemmŁneronstoutcequ ilfaut…J allumerai
du feu »
Pourquoitoi? J aimeaussiallumer lefeu! »,re-
prit Maki… Et ils se disputŁrent !… Aucun ne vou-
lantcØder,ilsconvinrentd allersØparØmentexplorer
les bouts du monde. »
Frridihou croyait que son amie aurait peur - lui-
mŒme n Øtait qu’à demi rassurØ - et qu’elle lui de-
manderai d’accepter sa compagnie, ce qu il aurait
fait avec grand plaisir, en se faisant prier juste ce
qu il faut… Pour l heure, elle semblait dØterminØe
« Attendons demain », se dit-il, pendant qu ils rØ-
glaient les dØtails de leur expØdition. D abord, ils
tirŁrent à la courte-paille - les enfants ont toujours
tirØ à la courte paille - pour se partager les bouts du
monde : Zordi revint à Frridihou et, bien sßr, Zorda
àMaki. Ensuite,ilsdressŁrentlalistedetoutceque
chacund euxdevraitemporterenvuedel Øpreuve …
Lesmorceauxdeboisduretlapoudred ØcorcesŁche
pour apprivoiser le gØnie du feu. L’un des mor-
ceauxdeboisavaitlaformed uneplanchegrossiŁre
presque percØe en son milieu d une cavitØ oø, aprŁs
l avoir emplie de cette poudre, l on appuyait l autre
morceaudeboisquiressemblaitàunpetitpiquet,en
lefaisanttournertrŁsviteentrelespaumesdesdeux
mains. Au bout de quelques minutes, la poudre de-
venueincandescenteservaitàenflammerdesfeuilles
sŁchesetdesbrindilles. IlfallaitŒtretrŁshabilepour
rØussirmaisMaki etFrridihou ma trisaientcetart!
Le feu, c Øtait le plus important ! En plus du pe-
tit sac en cuir d antilope dans lequel ils transporte-
raientlesoutilsdufeu,ilsprØparŁrentarcsetflŁches,
couteauxdesilex,hameçonsd osetlignes enlianes
fines, un peu de viande et de poisson sØchØs… Pour
le reste, ils Øtaient assurØs de trouver en chemin
beaucoup de fruits sauvages.
12AndrØ Boutin
«Nouspartironsaupetitjourpourlecasoøcese-
rait plus loin, mais, pour tout voir, il faudra coucher
là-haut » dit Frridihou
Qu est-ce qu’on va prendre au retour ! » soupira
Maki, songeant à la colŁre de ses parents…
Si tu as peur ?.… », encha na Frridihou, espØ-
rant qu elle renoncerait, ce qui lui aurait fourni à
lui-mŒme une excuse, mais sa question eut exacte-
ment l effet contraire ! Ce fut Maki qui alla sou-
mettre aux deux mŁres, alors occupØes à tanner des
peauxavecdelacendre,leprØtextequ ilsavaientin-
ventØ pour expliquer leur dØpart : aller dans la gar-
riguerØcolterdeuxpleinspaniersdefraisesdesbois.
Les mamans, surprises de tant de zŁle, ne purent
qu accepteretMakirepartitengambadantapprendre
à Frridihou le succŁs de son mensonge. »
« Ils passŁrent le reste de la soirØe à imaginer ce
qu ilsverraientlanuitsuivante: Frridihousevantait
de pouvoir ramener un Øclat jailli des combats des
gØants : « Avec a - tu te rends compte, autant dire
uneØtoilefilante-jeferaiunehachequicoupetout,
mŒme la pierre ! Et toi, n oublie pas : grand-mŁre
dit aussi que la vapeur rouge-orangØe-violette peut
Œtrerecueillieetqu avecunecalebassedeceliquide
on pourrait soigner toutes les maladies, ne jamais
mourir !… »
Makiajoutadoncunecalebasseàcequ elleavait
prØparØetilsallŁrentsecoucher. IlsØtaientallongØs
bien au chaud : les couvertures de leurs lits Øtant de
fourruresd herminepourMaki,derenardpourFrri-
dihou, mais ils dormirent mal, rŒvant qu ils rencon-
traient des fauves, des serpents, et, pis que tout peut
Œtre, mais seule Maki fit ce rŒve-l : un essaim de
frelons en colŁre ! Elle s’Øveilla en sursaut à la pre-
miŁre piqßre - en fait c Øtait une ronce restØe dans
13LesgensdupaysdeSmour
cescheveux: lejourpointait. Elle secouaFrridihou
qui se dressa en grognant, et ils allŁrent tous deux
boireetsemouillerlafigureàlasourcequicoulaitun
peu plus bas. Ils revinrent prŁs du feu pour manger
une bouillie faite de ch taignes sauvages, de glands
et d amandes de faines ØcrasØes…
AyantdissimulØdanslespaniersdestinØsenprin-
cipeauxfraises,cequ ilsavaientconvenud’empor-
ter,ilssesauvŁrent…Quandilfurentenhautduver-
sant, les premiers rayons doraient Zordi.
«Tunevienspas?»demandaFrridihou,presque
timidement.
Pasquestion! faisonscommeconvenu: filevers
Zordi, moi je grimperai vers Zorda… »
Ademain!»ditFrridihou,commeelles Øloignait
dØj aprŁsluiavoirtournØledos. Ilsemitenmarche
vers le soleil qui surgissait derriŁre Zordi. »
Il pensait arriver au pied de la montagne bien
avant l heure la plus chaude. Au dØbut, la prome-
nade lui parut agrØable. Il Øtait dØj venu, avec son
pŁre, jusqu la lisiŁre de la garrigue, là oø elle fait
place, aprŁs une montØe en pente douce, à un pla-
teau couvert de hautes herbes. Le secteur, propice
lui avait-on dit, à la chasse aux antilopes et aux au-
rochs,Øtait,pourcetteraisonmŒme,frØquentØ aussi
par les fauves. Sa marche cessa d Œtre assurØe dŁs
que,pourprogressersurcenouveauterrain,ildutse
frayerunpassagedansdesgraminØesoøildisparais-
sait.
Brusquement, dans un grand bruit de pailles fou-
lØes, des ombres bondissantes jaillirent autour de
lui : marchant contre le vent, il venait de lever un
troupeaud antilopesquiruminaientalentourl herbe
broutØe pendant la nuit.
14AndrØ Boutin
Une seconde, il Øtait restØ figØ : se bousculaient
danssatŒtedesrØcitsentenduslesoiravantdes en-
dormirlorsquelesgrandsbavardentauprŁsdufeu,à
proposdechasseursfoulØsauxpiedspardesbŒtesef-
frayØessedressantdanslasavane…Lesoleil,l -bas
danslecielau-dessusdeZordiluifaisaitsigne;ilre-
prit sa course attentif au moindre murmure et l oeil
aux aguets. Le temps passait, la montagne semblait
aussi loin qu au dØpart…
La faim le prit : il sortit de l espŁce de sac que
formaitlapeaudeliŁvrequ ilportaitenbandouliŁre
une poignØe de faines, un morceau de viande bou-
canØe, les mastiqua et se dØsaltØra dans un ruisseau
d’eauclairequ ildevaittraverser. Commeilserele-
vait, un bruissement lui fit tourner la tŒte : un tigre,
àunevingtainedepas,s approchaitenrampant. Fr-
ridihoud’unbond franchitleruisseauetfilaversun
arbre qui, par chance, Øtait tout prŁs. Sans savoir
comment, il se retrouva à la premiŁre fourche d oø
il gagna une branche plus ØlevØe. Le tigre, tout ef-
flanquØ, dressØ sur ses pattes de derriŁre le long du
tronc, tendait le cou vers lui en grognant, dØpitØ de
voirquemŒmecettegrossegrenouilleluiØchappait:
c’ØtaitunebŒte gØequi,n yvoyantguŁre,toutper-
clus,nepouvaitpluschassernormalement. Ilsetra -
nait! N ayantpaslaforcedesehisserjusqu auxpre-
miŁresbranches,ilretombaàquatrepattesetsecou-
chasur place. Frridihou,toujourstremblant,grimpa
aussi haut qu il put et s installa, tant bien que mal,
à califourchon sur un gros rameau, le dos contre le
tronc: songuetteursemblaitassoupimaisluines y
fiait pas !…
Maki marchait depuis longtemps vers Zorda. Au
dØbut, son ombre, dØmesurØmentallongØe, semblait
vouloir lui indiquer le chemin, puis, elle avait dØ-
viØ vers la droite en mŒme temps qu elle rapetis-
saitetmaintenant,ellen’Øtaitplusqu unecompagne
15LesgensdupaysdeSmour
de route grotesque et boursouflØe qui sautillait tout
contre elle à chaque pas.
Le terrain montait en pente douce. La garrigue
avait cØdØ la place à un plateau couvert d herbes
drues, moelleuses, oø marcher Øtait un plaisir ! A
l exception de deux troupeaux de gazelles qui brou-
taient tranquillement un peu au Nord, la campagne
ØtaitdØserte. RassurØe,ellerØalisaqu elleavaitfaim
-sansdouteàpeuprŁsaumŒmemomentqueFrridi-
hou - et s installa, à l ombre d un bouquet de noise-
tiers,surune petitebutted’oølavue portaitloin.
Elle avait à peine commencØ à grignoter qu elle
sentitcommeuntrouble: lesgazelleslevaientlatŒte,
certaineshumaientlevent,museauxdressØset,d un
seul coup, ce fut la dØbandade. Les deux troupeaux
jaillirentdansunecoursefaitedebondsallongØs,se
transformŁrent en une suite de points encore agitØs
de mouvements saccadØs avant de dispara tre à la
faveur des bois couvrant les pentes de Zorda.
Quatre masses brun tres avaient surgi sur la
droite. A leur course rapide quoique dØhanchØe,
Maki reconnut un parti de ces loups apparus depuis
peu dans la contrØe (leurs descendants, les lycaons
d Afrique, tiendraient à la fois du loup et de la
hyŁne…). Ne pouvant fuir comme les gazelles,
Maki resta sur place, tapie dans les branches, espØ-
rant rester inaper ue. Quoique apeurØe, elle Øtait
prŒte, une flŁche posØe sur la corde de son arc : les
chasseurs disaient que la fØrocitØ de ces bŒtes Øtait
telle que si l on en blessait une, les autres, affolØes
par l odeur du sang, se prØcipitaient sur elle et la
dØpe aient !…
Leslycaonss arrŒtŁrentpileàdeuxcentspas. Eux
aussihumaientl air…Bient t,ilssemirentàflairer
lesol: Makidevinaqu ilscherchaientsatrace. D un
coup, l un d eux dressa la tŒte, regarda vers la butte
et,lenezausol, filadans sadirectionsuividestrois
autres.
16AndrØ Boutin
IlØtaitàmoinsdequarantepaslorsqueMaki,ces-
sant de respirer comme on le lui avait appris, banda
l’arcdetoutessesforces. LaflŁcheallaseficheràla
baseducou,justeaudessusdel Øpaule. L’animalfit
un bond par c tØ, et, rugissant, mordit la hampe qui
sebrisa. Lesautres s Øtaient arrŒtØs,la narinepalpi-
tante. Alors que le blessØ se tra nait sur le flanc en
lØchant la plaie, son compagnon le plus proche l at-
taqua, esquiva une morsure, et, comme à un signal,
lesdeuxautres monstresse ruŁrentà lacurØe!…
Aussiviteetsilencieusementqu elleleput,Maki,
sansregarderdavantage,traversalebuissonetredes-
cenditlabutteduc tØopposØ. Pourdiluersapropre
trace,elleremontaensuitelongtempslelitd unruis-
seauquisemblaitprendresasourcedansZordaetle
soleilØtaitauzØnithquand,haletante,elles arrŒtade
nouveau pour boire et manger.
Frridihou reprit espoir lorsque le tigre s Øloigna,
la queue dressØe mais, hØlas, l’animal revint aussi-
ttô portant quelque chose dans sa gueule : c Øtait la
peaudeliŁvreabandonnØedanslacourseet,dumal-
heureuxsacetdesoncontenu,ilnerestabient tplus
que quelques touffes de poils. AprŁs ce fant me de
repas, le fauve, mi-rugissant, mi-baillant, cligna des
yeux en direction de son captif, se coucha contre le
tronc en incurvant le corps comme pour en faire le
tourets immobilisaapparemmentendormi,lemufle
posØ sur les pattes de devant.
Dans la tŒte de Frridihou, la colŁre rempla a la
crainte quand il vit le sort fait à sa besace et à ses
provisions. Il commen ait à avoir des fourmis dans
tout le corps et rØalisant que son arc et son carquois
ØtaientrestØsenbandouliŁre,ilsemitdeboutsurune
grosse branche, s’Øtira et commen a à descendre.
Le tigre ne bougeait pas. Frridihou Øtait maintenant
dans la zone des plus grosses branches, tout juste
17LesgensdupaysdeSmour
hors de portØe du fØlin si celui-ci se dressait sur les
pattesdederriŁre. Ilvisa,danslanuque,cepointque
son pŁre lui avait montrØ un jour sur une panthŁre
morteen luidisantqu ilØtaitvital chez touslesani-
maux. Le tigre se cabra dans un court feulement et
retomba presque dans la mŒme position. Une autre
flŁche, dØcochØe au mŒme endroit, le laissa sans rØ-
action.
Frridihou se laissa glisser à terre, ne parvint pas
à Øbranler la grosse tŒte en la poussant du pied et
esquissa les pas trŁs lents que les chasseurs avaient
coutumededanserpourcØlØbrerlamortd untigre…
Maisils’ensouvenaitpeu,etpuis,c Øtaitunedanse
de groupe à laquelle le feu et la nuit devaient Œtre
conviØs…
S aidant du couteau, il ramassa des brassØes
d herbes pour dissimuler le cadavre aux charo-
gnards de la terre et du ciel et posa sur le tout les
plusgrossesbranchesmortesqu ilputtra nerjusque
l . Il Øtait maintenant tentØ de revenir : ayant tuØ
un tigre - il en rapporterait les moustaches afin
de prouver son exploit - il serait non seulement
pardonnØ mais fŒtØ !...
La pensØe de Maki, du regard qu elle lui jette-
raitenrentrantdemainaucamplorsque,seuleàŒtre
battue, elle devinerait son renoncement, sa peur, le
firent changer d avis. Il avait peur, ça oui ! Il de-
vaitbienresterdestigresjeunesetlesgØantsdubout
du monde seraient peut Œtre pires ! Mais… Il le fal-
lait !… Il reprit sa route, le ventre vide aprŁs avoir
rØcupØrØsesboisàfeuetlesavoirentortillØsdansce
qui restait de la peau de liŁvre.
L’arbre au tigre n Øtait plus qu une petite touffe
loin derriŁre ! Il gravissait la pente aride de Zordi,
s aidant des touffes de genŒts et des arbustes. Fort
heureusement, aucun fauve ne le guettait car, trop
18AndrØ Boutin
fatiguØ pour penser à autre chose qu son but, il
n’avait d yeux que pour la cime !
Il y Øtait presque lorsque, se retournant il vit que
lesoleilallaitbientôtdispara trederriŁreunehauteur
qui n Øtait pas Zorda mais une montagne beaucoup
plus lointaine !… Alors ?.… Et, oubliant tout, il se
prØcipita et se retrouva sur la crŒte : un paysage de
collines et de vallØes s Øtendait devant lui jusqu au
bordd unlargefleuve. Pardel ,ilyavaitlamuraille
d’unehautefalaise,unplateauetdesmontagnesaux
pointes blanches : le bout du monde et les gØants
solaires devaient Œtre beaucoup plus loin !…
Il reprit ses esprits et, aussit t, la faim le tenailla.
Des corbeaux tournaient dans le ciel et il se souvint
d’une autre histoire de sa grand-mŁre qui Øvoquait
parfois les ruses employØes pendant les annØes de
disette.
Bien en vue sur la crŒte dØnudØe, il s appliqua à
fairequelquesdizainesdepasd unedØmarchechan-
celante puis, s’Øcroula, les bras en croix. Immobile,
il attendit ainsi de longs instants, les yeux mi-clos.
Plusieurs Øclairs noirs passŁrent au-dessus de lui en
poussant des croassements. Il les distingua mieux
alors que, dØcrivant des cercles de plus en plus ser-
rØs, ils se rapprochaient.
Un grand souffle passa sur son visage comme le
vol s abattait. Un coup de bec lui entama la joue,
mais,enseredressant,ilavaitagrippØlefrriet,rou-
lantsurlui,ilparvintàassurersapriseetàl Øtouffer
dans un affrontement qui lui sembla plus rude que
celui qui l avait opposØ au tigre.
Un peu plus bas, à l abri du vent, il avait repØrØ
un arbre mort. Le sol, tout autour, Øtait jonchØ de
bois sec et, chancelant, il alla s installer en cet en-
droitpourfairedufeu. LanuitØtaittombØequandla
19LesgensdupaysdeSmour
flamme daigna jaillir mais il eut bient t un joli bra-
sier. AdemirassurØ,ilplumalecorbeau,l embrocha
sur une baguette et le mit à r tir.
Au loin, du c tØ de Zorda, des nuages noirs
avaient dØvorØ les rougeurs du couchant. Des
Øclairs striaient l horizon suivis, à de longs inter-
valles, de grondements assourdis.
Le lit du ruisseau que suivait Maki se rØvØla Œtre
celuid uneriviŁreplusgrandequiperdaitbeaucoup
d eaudansungouffrequ ilfallutcontourner. Auva-
carme du flot disparaissant sous terre se mŒlait, ve-
nant de bien plus haut, un bruit semblable. Conti-
nuantdelongerlarive,MakidØcouvritlacascadequi
tombait d une falaise au pied de laquelle elle avait
creusØ un vaste bassin. La fillette, assise sur un ro-
cher, souffla quelques instants, s exposant toute en-
tiŁre lapoussiŁred’eauquilarafracîhissait.Ele
sortit ensuite une ligne de sa besace, enfila sur le
hame on d os un Ønorme ver trouvØ sous un gros
caillou et jeta son app t lestØ d une pierre au plus
profond du bassin.
L’attente fut brŁve : bient t, sentant une traction,
elledonnauncoupseceth launesortedetruiteplus
longuequesonbras. Ellel assomma,passalacorde
de la ligne dans les ou es pour accrocher la bŒte à
sa ceinture et commen a l escalade en suivant une
ØbauchedesentiertracØparlessabotsdesmouflons.
Du fa te de la falaise, on apercevait, à quelques
centaines de pas, le sommet de Zorda surmontØ du
soleil dont le disque rouge, agrandi, paraissait tout
prŁs. Ragaillardie, Maki courut, malgrØ la pente :
ellevoulaitarriveràtempspourassisteràlaplongØe
dusoleilpardel leboutdumonde. Lesnuagesnoirs
amoncelØs formaient, avant de se dissoudre au tou-
cher dusoleil, deschaosviolacØs, bistreset carmins
d oøcouleraitl eaumerveilleuse. Elles arrŒta,posa
20AndrØ Boutin
sonarcetsonsac,pritlacalebasseetØlevantlØgŁre-
ment celle-ci au dessus de sa tŒte, franchit la courte
distance qui la sØparait de la crŒte.
Eblouied abord,ellenevitrienounevoulutrien
voir. De ses yeux fermØs quelques larmes coulŁrent
danslacalebassequ elletenaitmaintenantcontresa
poitrine. Et puis, elle regarda, renifla, haussa les
Øpaules : Zorda n Øtait pas le bout du monde ! Der-
riŁre Zorda, il y avait des montagnes et des plaines
qui s Øtendaient loin, trŁs loin et derriŁre encore, le
soleil, prŒt à plonger au-delà du vrai bout du monde
qu elle,Maki,filledeNomadihou,n atteindraitpas,
en tous cas pas ce soir !
Le grondement du tonnerre la rØveilla. Il fallait
trouverunabriets ymettresouslaprotectiondufeu.
Elleramassasesaffaireset,enquelquesinstants,elle
avait,agilecommeunechŁvre,regagnØlepieddela
falaise. En longeant celui-ci, elle arriva dans un es-
pace beaucoup plus dØgagØ qui s Ølargissait jusqu
former un plateau que la falaise dominait à perte de
vue. Poursuivant sa recherche, elle dØcouvrit enfin
unegrandeouverturedanslerocher. L’orageserap-
prochant, elle allait s engouffrer dans la grotte avec
leboismortqu elleglanaitdepuisquelquesinstants,
mais une odeur de fauve la prit à la gorge. Elle dis-
tinguait,danslapØnombre,lesparoisdelagrottequi
semblait profonde, le sol couvert d une sorte de li-
tiŁre ; aucun mouvement n Øtait perceptible.
Elle se retourna, jaugea le ciel zØbrØ d’Øclairs et,
franchissant le trou noir du seuil, alla poser dans
la grotte son sac, la truite et les branchages qu elle
tra nait,ressortitaussit tpourcontinuersamoisson.
Les mammouths briseurs d arbres avaient dß passer
parlàcarlaterreØtaitjonchØedebranchescassØes…
Maki,choisissantlesplustransportables,eutbient t
misàl abriuntasdeboisdeuxfoishautcommeelle!
Les larges gouttes commen aient à tomber, trŁs
espacØes quand elle avisa, distant de quelques pas,
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