Les tours noires

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Dans la paisible commune de Saint-Rémy, dans les Deux-Sèvres, un mystérieux homme à la cape noire hante les rues de la ville. Un Chevalier Gris prend vie pour défendre un petit garçon trop timide, une vipère terrorise les habitants… Qui sème la confusion dans les rues de la ville ? Cinq nouvelles fantastiques où cinq jeunes Rémytois intrépides enquêtent pour ramener la paix au sein de leur ville.
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 253
EAN13 : 9782304029383
Nombre de pages : 319
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Les tours noires
Titre
Laurent Cornut
Les tours noires

Jeunesse
3Éditions Le Manuscrit
Paris























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02938-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304029383 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02939-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304029390 (livre numérique)

4 6 Les tours noires
REMERCIEMENTS :
A M. et Mme Tardy, grâce auxquels j'ai pu
faire des Tours un élément fantastique,
A Mel, Mumu et Val, lectrices impitoyables
mais précieuses,
A Renan, mon fils, pour m'avoir inspiré ces
récits,
A vous, lecteurs, sans qui je n'existerais pas.
7 Les tours noires
LE CHEVALIER GRIS
9 Le chevalier gris
I
« Comment je l’ai eu ? »
Il me demande comment je l’ai eu. Mon père
ne me croit pas, c’est sûr ! Vu l’air qu’il prend
quand il pose sa question, il fait juste sem-
blant…
– Oui, je te demande comment tu l’as eu.
Nous te l’avons acheté ? Un de tes copains te l’a
offert pour ton anniversaire ?
– Mais papa, je te l’ai déjà dit, je ne me rap-
pelle pas. Enfin… je ne suis pas sûr… Si ça se
trouve, il était déjà là depuis quelques temps et
je ne l’avais pas remarqué, tout simplement.
– Hum… Et tu es bien certain qu’il ne t’a
pas été offert par quelqu’un ?
– Mais oui ! C’est pas vous qui me l’avez
acheté et personne ne me l’a offert ! J’en suis
sûr et certain ! Et puis, de toute façon, j’en ai
aucun autre comme celui-là, c’est le seul ! Le
seul !
– D’accord ! Ne t’énerve pas, ce n’est pas la
peine.
– Mais j’ai l’impression que tu ne me crois
pas.
11 Les tours noires
– Écoute, je te fais confiance mais admets
que c’est difficile à croire, tout de même. Je suis
une grande personne qui sait qu’il y a toujours
un truc derrière chaque tour de magie. Je veux
dire que… enfin, disons que… dans ce bas
monde, il y a très peu de place pour ce type
d’événement. Tu sais, tout est contrôlé, prévu,
concret, matériel, tangible…
– Ça veut dire quoi, tangible ?
– Eh bien, quelque chose qui est tangible,
c’est quelque chose qui est palpable, incontesta-
ble, réel, visible… Tu comprends, c’est tout le
contraire de ce que tu décris.
– Mais papa, je t’assure que je l’ai vu !
– Oui, bon, écoute, on en reparlera demain
car, à présent, c’est l’heure de dormir. Allez,
bonne nuit, mon lapin. Tu lis cinq minutes et tu
éteins, d’accord ?
– D’accord, papa, bonne nuit !
Mon père ferma la porte en sortant. Je me re-
trouvai seul avec mon Poppy et mon Nounou.
Et avec lui.
Lui, celui dont nous parlions, mon père et
moi, c’était le Chevalier Gris. Un chevalier en
plastique gris de cinq centimètres de haut, vêtu
d’une armure, coiffé d’un heaume, armé d’un
bouclier et d’une épée. Sa posture était celle
d’un guerrier en pleine action : il portait son
bouclier au bras pour parer les coups de
l’ennemi et brandissait, de son autre main,
12 Le Chevalier gris
l’épée au-dessus de sa tête comme s’il se prépa-
rait à frapper.
Parmi tous mes soldats en plastique, c’était le
plus impressionnant. Pourquoi ? Mon père di-
sait qu’il était à la fois réaliste et démonstratif.
En gros, ça voulait dire qu’il avait l’air vrai. Vrai
de vrai. C’était un vrai chevalier et je l’avais ap-
pelé le Chevalier Gris. C’était le plus puissant de
tous mes soldats en plastique.
Et des soldats, j’en avais un sacré paquet ! Il
faut dire que mon père m’avait donné les siens,
c’est à dire ceux avec lesquels il jouait quand il
était petit. Et mon père, il en avait déjà beau-
coup. Alors, avec les miens en plus, ça en fait
des armées ! Et ça en fait des combats !
Mon père, il est gentil mais il est un peu
lourd, des fois. Chaque fois qu’il me voit avec
l’un de ses anciens soldats, il faut toujours qu’il
me rappelle que, quand il était petit, il jouait
beaucoup avec, qu’il en prenait le plus grand
soin et qu’à mon tour il fallait que j’en prenne
soin… Il dit aussi que les bonhommes en plas-
tiques étaient plus chouettes il y a trente ans
qu’aujourd’hui. Moi, je ne suis pas vraiment
d’accord avec lui, mais c’est pas grave…
Maman dit que, papa, c’est un grand enfant
et je crois bien qu’elle a un peu raison. Parce
que quand il joue contre moi, aux soldats, il
veut toujours gagner !
13 Les tours noires
En général, quand on joue aux soldats, lui et
moi, on joue à sa règle à lui : « chacun installe
un camp fortifié à un bout de la pièce et y dis-
pose ses soldats. Quand tous les soldats sont
placés, les deux joueurs s’installent derrière leur
camp et, avec des billes, tirent en direction du
camp opposé afin de tuer tous les ennemis. On
lance les billes chacun son tour une dizaine de
fois et, ensuite, on compte combien il reste de
survivants de chaque côté. Le vainqueur est ce-
lui qui en dénombre le plus »
C’est rigolo, comme jeu ! Mon père dit qu’il y
jouait tout seul quand il était petit, ou des fois
avec un copain. Mais il ne me laisse pas gagner,
je le vois bien. Il ne fait pas de cadeaux et il dé-
teste quand je triche. Et quand je gagne, alors là,
je sais qu’il est pas content…
Mais revenons au Chevalier Gris. Ce mysté-
rieux Chevalier Gris…
Le Chevalier Gris a des pouvoirs magiques.
Si si ! Je sais que c’est difficile à croire, mais il a
des pouvoirs magiques.
Eh oui !
Déjà, il est apparu comme ça, brusquement.
Je ne l’avais jamais vu avant. Je ne sais pas d’où
il vient. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’appartenait
pas à mon père et qu’on ne me l’a pas donné
non plus : je m’en souviendrais autrement !
Alors il vient d’où ?
14 Le Chevalier gris
Un copain qui l’a oublié ? Non, ça
m’étonnerait car mes copains n’amènent pres-
que jamais de soldats quand ils viennent à la
maison. Des fois ils viennent avec leur Game
boy mais jamais avec un jouet. C’est jamais arri-
vé. Enfin… si ! Une fois.
Un jour, c’était un mercredi, mon copain
Igor est venu jouer chez moi. Il avait amené ses
soldats. Il en avait amené cinquante. Je m’en
souviens bien parce qu’on a fait un combat cin-
quante contre cinquante. D’ailleurs, c’est moi
qui ai gagné. Faut dire que j’ai l’habitude ; je sais
comment je dois lancer les billes pour dégom-
mer les soldats !
Le samedi de la même semaine, c’était il y a
trois semaines, j’étais en train de jouer au foot
avec Arthur, mon voisin, dans le jardin chez
nous et, soudain, qu’est-ce que je vois par
terre ? Le Chevalier Gris. Il était là, dans la pe-
louse, tout sale, plein de terre.
Je l’ai ramassé, j’ai demandé à Arthur s’il était
à lui. Il m’a répondu « non ». Alors je l’ai net-
toyé. Je me rappelle que j’étais drôlement
content. Je le trouvais super. Arthur aussi le
trouvait super. J’ai eu peur qu’il le veuille lui
aussi. Mais finalement Arthur n’a rien demandé.
C’est un gars bien, Arthur. Dans la classe, tout
le monde l’apprécie…
Une fois nettoyé, je l’ai rangé avec mes sol-
dats et j’ai tout de suite décidé qu’il serait le plus
15 Les tours noires
puissant d’entre eux. J’étais encore loin de me
douter, à ce moment-là, qu’il n’avait pas besoin
de moi pour montrer qu’il était vraiment beau-
coup plus puissant que les soldats ordinaires en
plastique…
16 Le chevalier gris
II
Le lendemain, à l’école, j’en ai parlé à Igor et,
là, évidemment, il m’a dit que c’était le sien et
qu’il l’avait perdu quand il avait amené ses sol-
dats à la maison. Ben tiens !
Moi, je savais très bien que c’était pas vrai.
Tous ses soldats étaient jaunes ou verts comme
les soldats qu’on achète dans des poches en
plastique dans les magasins de jouets. Ce cheva-
lier n’était pas à lui ! Donc, j’ai pas voulu lui
donner.
Mais Igor, il en a fait toute une histoire : il
répétait à tout le monde que je ne voulais pas
lui rendre son soldat. Il a même dû faire un sa-
cré cinéma car son père a appelé mes parents
pour demander si je pouvais lui rendre le fa-
meux soldat.
Comme mes parents ne voulaient pas trop
d’histoires, ils m’ont un peu poussé. Mon père
dit que les parents d’Igor sont pas « des gens
faciles » et qu’ils sont toujours en train de pro-
tester, même quand c’est pas justifié. Ma mère,
elle dit qu’ils trouvent toujours des prétextes
pour embêter leurs voisins. Alors, j’ai com-
17 Les tours noires
pris… je lui ai donné le Chevalier Gris. Mais,
depuis ce jour-là, Igor n’est plus mon copain.
Enfin, c’était pas vraiment mon copain et puis
les copains, ça raconte pas n’importe quoi et ça
rapporte pas aux parents !
Et c’est là que les choses bizarres ont com-
mencé.
Deux jours après, qu’est-ce que je vois dans
la pelouse ? Le Chevalier Gris. Au même en-
droit que la dernière fois. Alors là, j’en revenais
pas…
Et puis je me suis méfié. Je me suis dit :
« C’est peut-être un mauvais coup d’Igor. Des
fois qu’il voudrait vérifier si je suis honnête… il
vaut peut-être mieux que je lui demande si c’est
le même ou si c’est le sien »
C’est ce que j’ai fait. Et l’autre, Igor, il m’a
encore fait son cinéma : « Ouais, t’es venu me le
piquer ! », « … t’es qu’un voleur ! », ou encore
« … je vais le dire à mon père ! »…
D’habitude, dans ces cas-là, je dis rien parce
que je suis plutôt gentil mais, cette fois-ci, je ne
me suis pas laissé faire. Je lui ai dit qu’il était
qu’un sale menteur et qu’en plus il était pas ca-
pable de se débrouiller tout seul. Je lui ai dit de-
vant tous mes copains de classe qu’on pouvait
pas avoir confiance en lui et que, si jamais il ve-
nait remettre le Chevalier Gris dans ma pelouse,
cette fois-ci, je le gardais !
18 Le Chevalier gris
Oh là là ! Il était tout rouge ! La honte pour
lui ! Mais c’était bien fait ! Quand on est assez
bête pour remettre le Chevalier dans ma pe-
louse pour voir comment je vais réagir, là c’est
sûr et certain, on n’est pas un copain du tout !
Non, pas du tout.
Je croyais que l’histoire s’arrêterait là. Mais,
en fait, non. Deux jours après, dans la pelouse,
le Chevalier était de retour !
Ce coup-là, j’ai rien dit à Igor. A l’école, j’ai
tout de suite vu à sa tête qu’il n’avait plus le
Chevalier Gris et qu’il me suspectait. Igor,
quand il est pas content ou quand il va pas bien,
il a des plaques rouges qui se forment autour de
son nez. Et là, c’était le cas. Comme en plus il
est blond, ça se voit drôlement bien… Mais j’ai
tenu bon : pas un mot ! Et lui, il n’a pas osé
m’en parler. Tu parles, il avait peur d’avoir en-
core la honte !
Ca a duré plusieurs jours comme ça et puis
Igor a laissé tomber. Je l’ai vu à sa tête : ses
rougeurs avaient disparu.
C’était une victoire importante pour moi.
Parce que je suis pas très grand et pas très cos-
taud et que les autres ont tendance à en profi-
ter. Surtout Igor. A vrai dire, c’était pas du tout
mon copain, avant. C’était lui qui me disait :
« Allez, demain, je vais chez toi » Et j’osais pas
dire non.
19 Les tours noires
En classe, il se mettait à côté de moi parce
que j’étais meilleur que lui. Comme ça, il copiait
sur moi… Et à la cantine, il me piquait toujours
ma viande. La seule chose bien, c’est que j’étais
du côté des plus forts. Tous les énergumènes
comme lui se mettent toujours ensemble. A la
récré, à la cantine… Ils sont toujours là pour
faire les malins ou pour s’imposer. Alors des
fois, j’en profitais un peu…
Donc c’était bien une victoire importante
pour moi. D’accord, le Chevalier Gris ne
m’appartenait pas. Mais il n’était pas non plus à
Igor…
Et puis, pendant la nuit, j’ai réfléchi. Je sais
pas pourquoi, mais me suis demandé si c’était
bien Igor qui avait remis le Chevalier dans la
pelouse chez nous. Parce que, quand même,
c’était bizarre. Pourquoi il jouerait à ça ?
J’ai alors décidé de tenter une expérience.
Sans en parler à mes parents et surtout pas à
mon père. Sinon, il m’aurait dit un truc du
genre : « Mais qu’est-ce que tu racontes, Tom ?
Tout cela n’a aucun sens ! »
J’avais décidé d’abandonner le Chevalier
Gris. Enfin… pas exactement. Je faisais sem-
blant de l’abandonner dans un des champs, sur
le chemin de la déchetterie. Pourquoi ? Facile…
Pour voir s’il revenait tout seul.
20 Le Chevalier gris
C’est sûr, ça paraît curieux comme ça… Mais
si j’en ai pas parlé à mon père, y a bien une rai-
son, non ?
J’en ai juste parlé à Arthur. Au début, il a
trouvé ça curieux et puis, finalement, il m’a dit
que j’avais raison. Alors je l’ai fait. J’ai mis le
Chevalier Gris dans le champ en faisant atten-
tion que personne ne me voie. Et j’ai attendu
un jour, deux jours, puis trois. J’allais voir dans
la pelouse mais je ne voyais rien. Je me suis dit :
« Là, mon vieux, tu t’es bien trompé ! »
Le soir du troisième jour, tandis que je faisais
mes leçons dans ma chambre, j’ai fait tomber
mon stylo par terre. Je descends de ma chaise
pour le ramasser et qu’est-ce que je vois ? Le
Chevalier Gris ! Allongé sous mon lit. Il était
revenu !
C’était dingue !
J’ai essayé de le perdre deux autres fois. Mais
il est toujours réapparu dans ma chambre. Si ça,
c’est pas de la magie !
Alors il me fait rire, mon père, quand il de-
mande si je me rappelle comment il est arrivé.
Oh ! la blague ! Je risque pas de m’en rappeler :
personne ne l’a acheté, personne ne me l’a of-
fert et je ne l’ai pas ramené. Il y a qu’une seule
explication, en réalité : il est venu tout seul !
Ça, c’est sûr, mon père, il veut pas le croire.
Il peut pas le croire. Tout à l’heure, quand je lui
en parlais, je le voyais bien faire son air de celui
21 Les tours noires
qui m’écoute mais qui sait bien que j’ai tort.
Comme quand j’ai menti et que mon père le
sait. Il me dit pas directement que j’ai menti
mais il essaie de me le faire dire avec des ques-
tions idiotes…
Je me demandais s’il allait en parler à maman.
Maman, elle est toujours gentille avec moi,
mais je crois bien qu’elle y croirait pas non plus.
Elle me dirait quelque chose du genre « Mais
oui, P’tit Loup -elle m’appelle P’tit Loup- si tu
veux que ce soit un chevalier magique, alors
c’est un chevalier magique »
Elle est comme ça, maman. Elle essaiera pas
de dire que ce que je raconte n’est pas vrai mais,
d’un autre côté, ce sera la même chose que pa-
pa : elle y croira pas.
Pourtant, ce Chevalier Gris était venu tout
seul. Comment ? Pas d’explication. Je donnais
ma langue au chat. Et, en plus, il avait des pou-
voirs ! C’est sûr !
22 Le chevalier gris
III
Je déposai Astérix et Cléopâtre sur le côté de
mon lit. Oui, j'aime bien les Astérix. Je crois que
je les ai tous lus mais j'aime bien les relire de
temps en temps. Comme les Tintin, les Titeuf, les
Cédric et aussi les Boule et Bill. Un soir je lis un
livre de poche comme La Cabane Magique, Pira-
tes des Caraïbes ou Foot 2 rue et le lendemain je lis
une BD. J’adore lire, surtout avant de
m’endormir !
Un coup d’œil à mon réveil : 21 h 10.
J’avais dépassé de dix minutes l’heure à la-
quelle je devais poser mon livre sur la table de
chevet et éteindre la lumière.
« Tiens… » fis-je.
Je tendis l’oreille car mes parents venaient
toujours vérifier vers 21 h 10 ou 21 h 15 si
j’avais bien arrêté de lire à l’heure convenue :
aucun bruit de pas. Ils avaient dû oublier… De
temps en temps, ça leur arrive.
« Génial ! »
En général, ils s’approchaient sur la pointe
des pieds pour essayer de me surprendre mais,
souvent, je les entendais venir alors j’éteignais
23 Les tours noires
vite fait la lumière et je faisais semblant de
dormir. Ensuite, j’attendais un peu. Au bout
d’un moment, ils quittaient ma chambre et re-
tournaient dans la salle à manger. Et puis,
quand j’étais sûr qu’ils regardaient bien la télé, je
rallumais la lumière et je reprenais mon livre.
Pas longtemps, mais un petit peu quand
même…
« Vite ! Profitons-en ! »
Je repris les aventures d’Astérix. J’étais arrivé
à la page où Obélix casse le nez du Sphinx en
grimpant dessus. Trop marrant !
21 h 15. Le bruit de la porte de la salle à
manger. Des pas…
« Vite ! Faut se grouiller ! »
J’éteignis la lumière.
Ma porte était entrouverte pour laisser passer
la lumière de la salle de bains. Oui, mes parents
laissaient toujours la lumière de la salle de bains
allumée car j’aime pas être complètement dans
le noir.
Une ombre grandissait. J’avais du mal à dire
s’il s’agissait de mon père ou de ma mère car je
ne reconnaissais pas les pas.
Je fis semblant de dormir.
Les pas glissèrent jusqu’à mon lit. Je devinai
finalement que le personnage mystérieux était
ma mère. Elle me regardait dormir. Je ne bou-
geai pas. Elle non plus. Cela ressemblait à un
jeu dont le vainqueur était celui qui savait se
24 Le Chevalier gris
montrer le plus patient. Si je bougeais, je per-
dais. Si je restais immobile, ma mère repartait en
étant certaine que je dormais.
Je sentis un léger frémissement. Elle faisait
demi-tour. Les pas s’éloignèrent. C’était gagné !
Elle laissa ma porte entrouverte mais elle
éteignit la lumière de la salle de bains. Flûte !
J’avais pas prévu ça !
J’attendis encore un peu et puis je rallumai
ma lampe de chevet. Allez hop ! encore un peu
de lecture ! Mais je restai sur mes gardes : si un
de mes parents avait l’idée de venir faire un tour
dans les chambres ou dans la salle de bains, il
verrait forcément ma lumière. Donc je lus tout
en faisant attention.
21 h 30. J’ai éteint car j’ai cru entendre la
poignée de la porte de la salle à manger.
Finalement, non. Personne.
Il faisait noir. J’aimais pas ça du tout. J’avais
bien envie de rallumer. Mais si mes parents ve-
naient…
21 h 48. Tiens, j’ai dû m’endormir un mo-
ment… J’ai pas vu passer les minutes.
Mes yeux se fermaient tous seuls. Le som-
meil m’enveloppait de ses grands bras invisi-
bles. Je ne pouvais pas lutter. Trop fatigué…
Oui… Trop…
Ah ! un bruit.
Plus rien…
Je maintenais un œil ouvert.
25 Les tours noires
Un autre bruit !
Je dressais les deux oreilles.
Quelqu’un marchait vers mon lit.
J’ouvris le deuxième œil et je serrai mon
Poppy. Même si j’ai neuf ans et que mes co-
pains disent qu’à neuf ans on ne dort plus avec
un nounours, eh bien, moi j’aime bien sentir la
présence de mon Poppy et de mon Nounou à
côté de moi. Mon Nounou, il est tout petit,
jaune et en plastique. Il a une bonne bouille. Il
est marrant. Il me rassure. Et mon Poppy, c’est
mon Poppy. C’est pas seulement un singe en
peluche. C’est mon confident depuis toujours.
Alors, j’en ai toujours besoin…
C’était pas ma mère. Donc c’était forcément
mon père. Je l’avais pas entendu arriver.
D’habitude, je le reconnaissais facilement car
son pas était plus lourd que celui de ma mère.
Sur le parquet, ça s’entendait bien. Là, il avait
fait très fort pour se glisser dans ma chambre
sans que je ne m’en aperçoive ! Mais il faut dire
aussi que je dormais à moitié.
Par contre, depuis qu’il était dans ma cham-
bre, il en faisait du vacarme ! Il était juste à côté
de mon lit. Je le devinais même si j’étais tourné
vers le mur. Il faut dire qu’il était vraiment pas
discret ! Il devait porter quelque chose qui fai-
sait un drôle de bruit. Cela ressemblait à un
grincement. Et puis je ne sais pas ce qu’il avait à
26 Le Chevalier gris
souffler comme ça… Oui, c’était vrai. Qu’est-ce
qu’il soufflait ! On aurait dit Dark Vador !
Un moment, j’ai failli éclater de rire et me
tourner vers mon père. Mais j’ai serré les dents
et j’ai tenu bon. Il a fini par se tourner et par
s’éloigner. Ah ! oui alors, quel drôle de va-
carme ! Mais qu’est-ce qu’il bricolait, mon
père ?
Là, j’y tenais plus. J’ai ouvert les yeux. Il fal-
lait que je vois ce que portait mon père ou alors
ce qu’il faisait.
Et alors, j’ai vu un truc… Je ne savais pas ce
que c’était… enfin, si… mais…
Il faisait noir mais j’ai vu la forme… Oui,
c’était la forme de quelqu’un qui porte une ar-
mure. Et qui tenait à la main un objet qui res-
semblait beaucoup à une épée.
Mon père ne s’était quand même pas déguisé
pour venir vérifier si je dormais ! Non, ça se
pouvait pas. C’était pas un déguisement. Donc
c’était bien quelqu’un qui portait une armure.
Mais ça ne pouvait pas être mon père. Il aime
déjà pas mettre son costume et sa cravate quand
il va travailler. Alors, une armure… Et si c’était
pas mon père, c’était qui, alors ?
Je restai figé dans la même position pendant
de longues minutes. Impossible de bouger.
Comme disait des fois mon père, ça m’avait
« cloué le bec » ! Je n’en revenais pas… Quand
27 Les tours noires
je parlais de Dark Vador, finalement, j’étais pas
si loin que ça !
28 Le chevalier gris
IV
Le lendemain matin, je me suis demandé si
j’avais rêvé ou si j’avais bien vu un chevalier
avec son armure et son épée dans ma chambre.
Des fois, après des rêves très forts, quand on se
réveille, on a encore les images dans la tête.
Alors, on réfléchit et on se demande si c’était
bien un rêve. On se souvient tellement de tout
ce qui s’est passé qu’on se dit : « c’était forcé-
ment vrai » Et au bout d’un moment, on se dit :
« Eh non, c’était pas vrai ! » C’était qu’un rêve.
Mais là, même après quelques minutes, j’étais
encore persuadé que mes yeux ne m’avaient pas
trompé. Ce qui se promenait dans mon esprit
avait bien eu lieu hier soir. Aucun doute possi-
ble !
J’ai pas osé en parler à mes parents ou à mes
copains. Quand même, c’était bizarre. Je me
rappelais parfaitement ce que j’avais vu : il fai-
sait noir mais j’avais distingué cette immense
silhouette aussi large et aussi haute que la porte.
Après, impossible de me rappeler la moindre
chose. J’avais dû m’endormir. Ou bien je me
29 Les tours noires
suis évanoui. Qui pouvait savoir ? Mon Poppy,
peut-être, mais il parlait pas.
Toute la journée, je ne pensai qu’à ça. Impos-
sible d’être attentif en classe. Impossible
d’écouter ce que disait le maître. En histoire,
l’Entre deux guerres ne m’inspirait pas du tout.
En mathématiques, le classement par ordre
croissant des nombres décimaux n’avait aucun
sens pour moi. Plusieurs fois, le maître m’a de-
mandé si j’allais bien. Il affirmait que j’étais en
permanence dans les nuages. Pareil pour mes
copains : ils me trouvaient bizarre et eux aussi
répétaient que j’étais dans les nuages.
En fait, j’étais pas dans les nuages. Je pensais
simplement à ce qui s’était produit la veille dans
ma chambre. Et plus j’y pensais, plus j’écoutais
cette petite voix au fond de moi qui me souf-
flait que je n’avais pas imaginé cette scène. Je
me demandais seulement si ça allait se repro-
duire, le soir venu.
Et le soir vint très vite, d’ailleurs.
A table, mes parents me demandèrent à leur
tour ce qui n’allait pas.Normal.Ma mère me
trouvait pensif et mon père disait que j’étais
« absent », ce qui revenait au même. Ils m’ont
posé un tas de questions pour savoir ce qui se
passait chez moi. C’était normal, ils
s’inquiétaient. Mais, des fois, les adultes sont
bizarres : plus je leur répétais que j’allais bien et
plus ils me posaient des questions !
30 Le Chevalier gris
Je crois qu’à un moment j’ai faillis craquer et
leur expliquer le mal dont je souffrais. Car ils
étaient désormais convaincus que je « couvais »
quelque chose. Oui, ma mère, quand elle sent
que je suis en train de tomber malade, elle dit :
« Oh ! toi, tu me couves quelque chose ! »
Elle a posé plusieurs fois la paume de sa
main sur mon front pour voir si j’avais de la
fièvre, mais cela ne la rassurait pas. Dans le
fond, je crois qu’elle aurait préféré que j’aie de
la fièvre. Comme ça, elle aurait pu expliquer
mon comportement étrange.
Au bout d’un moment, je leur ai dit que
j’étais juste un peu fatigué et que j’avais besoin
de me reposer. J’ai gagné un peu de répit mais
aussi le droit d’aller au lit de bonne heure. Ca,
c’était moins marrant, mais bon… « on peut pas
gagner partout » comme dirait mon père. J’avais
résisté à leur interrogatoire ; belle prouesse,
non ?
J’ai eu droit aussi au thermomètre « dans la
lune » comme dit parfois ma mère, comme si
j’avais encore cinq ans. Alors ça, j’aime pas du
tout ! Je lui ai dit, à ma mère, qu’il existait des
thermomètres qu’on met dans la bouche, voire
dans l’oreille, mais elle dit qu’ils sont pas fiables.
Tu parles ! Elle en sait rien du tout. Tôt ou tard,
il faudra bien qu’elle accepte le progrès !
Comme je n’avais pas de température, mes
parents m’ont fait un bisou et m’ont souhaité
31

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