//img.uscri.be/pth/ed1356cb47cb1ff72de6d50a98e6bf6310cafebb
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Opération Dreamteam

De
228 pages

Imaginez... Johannesburg, 11 juillet 2010, l'Espagne remporte la finale de la Coupe du Monde de football en battant l'Afrique du Sud par trois buts à deux.

Quelques heures plus tard, des émeutes éclatent dans le pays et le général Mambo s'empare du pouvoir. Hasard du calendrier ou opération parfaitement orchestrée ?

Théo, jeune journaliste français de vingt ans et son ami Mister-George, Sud-Africain de seize ans, vont mettre leur vie en danger pour découvrir toute la vérité.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

couv-Dreamteam-epub.jpg

Du même auteur :

Enquête d’identités (Le Lamantin, 2014)

Impostures (Emoticourt, 2013)

Départs d’enfants (Atelier du poisson soluble, 2011)

Zone 1002 (Editions du Phoenix, 2008)

Illustration de couverture : Stéphan Bétemps

Loi 49-956 du 16 juillet 1949

sur les publications destinées à la jeunesse

© Le Lamantin, 2016

www.lelamantin.fr

ISBN numérique : 979-10-92271-28-7

ISBN papier : 979-10-92271-24-9

Nicolas Gerrier

Opération Dreamteam

Le Lamantin

Avant de commencer

Le 15 mai 2004, alors que l’Afrique du Sud est désignée pays organisateur de la prochaine Coupe du monde de football, joie et inquiétude dominent.

Les uns se félicitent que le continent africain accueille enfin une telle compétition pour sa dix-neuvième édition. Ils rêvent de l’impact positif sur l’unité nationale, le développement et l’image du pays dans le monde.

Les autres s’interrogent sur l’intérêt de dépenser beaucoup d’argent pour un événement sportif alors que le pays a des défis sociaux, économiques, sécuritaires et sanitaires autrement plus importants à relever.

En Afrique du Sud, Nelson Mandela et Desmond Tutu, deux Prix Nobel de la paix, considèrent l’évènement comme une étape essentielle dans la construction du pays, vingt ans après l’abolition de l’apartheid, le régime politique de ségrégation raciale en place de 1948 à 1991.

Nelson Mandela (1918-2013) est la figure la plus emblématique du pays. Avocat en lutte contre l’apartheid, il est condamné à la prison à vie en 1962 pour sabotage, complot et trahison. Libéré après 27 ans de détention, il est l’artisan, avec Frederik De Klerk, de l’abolition de l’apartheid. Il est élu président de la République en 1994.

Il a déclaré : « Le sport a le pouvoir de changer le monde. Il a le pouvoir d’unir les gens de manière quasi unique. Le sport peut créer de l’espoir, là où il n’y avait que du désespoir ».

Desmond Tutu, né en 1931, est l’un des plus grands militants des droits de l’homme et de la justice dans le monde. Archevêque anglican, pacifiste, il combat toutes les ségrégations . Il préside en 1994 la Commission de la vérité et de la réconciliation (qui oeuvra pour faire la lumière sur les crimes durant apartheid). Il est l’inventeur de la notion de Nation arc-en-ciel.

Il a promis aux membres de la FIFA « un billet de première classe pour le paradis » s’ils confiaient l’organisation de la Coupe du monde à son pays.

*

Le 11 juillet 2010, au Soccer City Stadium de Johannesburg, l’Espagne battait les Pays-Bas et remportait sa première Coupe du monde de football. La majorité des observateurs qualifièrent la compétition de grande réussite.

Mais, avec un peu d’imagination, nous pouvons oublier que les Bafana Bafana – surnom de l’équipe sud-africaine – ont été éliminés lors du premier tour et nous pouvons donner l’idée à un personnage fictif, le général James Mambo, de se servir de cet événement planétaire pour prendre le contrôle du pays.

C’est ce que vous propose Opération Dreamteam.

*

Les personnages de cette histoire parlent français, anglais, allemand, ainsi que plusieurs des onze langues officielles sud-africaines. Afin de ne pas alourdir le texte de nombreuses traductions, et de compliquer certaines situations, j’ai choisi de leur offrir à tous, par un coup de stylo magique, l’usage du français.

Prologue

Johannesburg, Soccer City Stadium, 11 juillet 2010

Finale de la Coupe du monde de football, Afrique du Sud/Espagne. Vingt-cinquième minute de jeu.

«  Goooooaaaaaallll, Bafana Bafana. Goooooaaaaalllllll ».

Le commentateur chavirait dans une joie proche de la folie. Il entraînait avec lui des millions de Sud-Africains qui ne doutaient plus du résultat final : l’Afrique du Sud allait être championne du monde de football. Il restait encore soixante-cinq minutes à jouer, mais personne n’empêcherait les joueurs aux maillots verts de réaliser le rêve qui avait hanté tant de leurs nuits. Personne ! Même les onze Espagnols, pourtant archi-favoris, ne pourraient contrer le destin doré des Bafana Bafana.

*

Quarantième minute de jeu.

James Mambo accueillit le deuxième but sud-africain avec un sentiment ambigu. Le magnifique lob effectué par Teko Modise sur le gardien espagnol compliquait sa marche vers le pouvoir et allait l’obliger à déclencher l’opération Duo. Mais d’un autre côté, cela prouvait qu’il avait eu raison de ne rien laisser au hasard. Seul un fou aurait parié un rand sur l’équipe du pays organisateur de la Coupe du monde. Mambo n’était pas joueur et les gains qu’il convoitait étaient d’une autre dimension. Il n’accordait jamais sa confiance au hasard.

Mambo se tourna vers Zinhle Maloumbe et lui donna un ordre précis. La jeune femme, dont le visage juvénile et le jean trop long collaient mal avec les responsabilités qu’on lui avait confiées, pianota avec aisance sur son ordinateur portable. Elle attendit la réaction de ses correspondants puis confirma ce que James voulait entendre :

– Opération Duo lancée.

– Parfait. Je descends dans les vestiaires.

*

Fin de la première mi-temps.

Celui qui avait reçu trois mois plus tôt le prix du meilleur arbitre international, l’italien Marcello Panetti, siffla la pause. Les joueurs des deux équipes s’engouffrèrent par petits groupes sous les tribunes, commentant les quarante-cinq minutes de jeu par des grands gestes, des accolades euphoriques ou des explications virulentes.

Les footballeurs sud-africains furent à peine surpris du comité d’accueil musclé qui les attendait devant la porte de leur vestiaire. Ils s’étaient habitués aux exceptionnelles mesures de sécurité et à l’omniprésence de ces hommes en treillis bleus, les Eagles, troupe d’élite mise en place par le responsable en chef de la sécurité de la Coupe du monde, James Mambo.

Les quatre colosses laissèrent passer les joueurs, les entraîneurs et les soigneurs sans difficulté. Ils repoussèrent par contre un journaliste, caméra sur l’épaule, et un autre, micro à la main, ainsi que trois autres personnes. Ceux-ci protestèrent en exhibant leurs laissez-passer et en prétendant faire partie de l’entourage immédiat de l’équipe. Ils se plaignirent même à James Mambo qui assistait à la scène quelques mètres plus loin. Sans succès.

James Mambo regarda sa montre. Si tout se passait comme prévu, la porte s’ouvrirait dans sept minutes et on lui dirait que les joueurs étaient prêts pour la seconde mi-temps. Il était d’un tempérament calme et refusait de s’alarmer avant l’expiration de ce délai.

Il eut pourtant un instant de doute : combien de personnes dans le stade ? De téléspectateurs devant leurs écrans de télévisions ? Il ne jouait plus une partie à huis clos, c’était du grand spectacle. N’avait-il pas négligé un détail ? Et si…

– Les joueurs sont prêts pour la deuxième mi-temps, annonça une voix par l’entrebâillement de la porte du vestiaire.

*

Quatre-vingt-huitième minute de jeu.

Itumeleng Kuhne, le gardien sud-africain, relâcha un ballon facile. La boule de cuir roula lentement jusqu’au pied droit de David Villa, l’attaquant espagnol. Les supporters des Bafana Bafana eurent le sentiment de vivre la scène au ralenti, leurs esprits refusant d’accepter ce qui allait indéniablement arriver. Villa frappa fort. Le ballon ne rencontra aucun obstacle avant de faire gonfler les filets du but sud-africain pour la troisième fois en seconde mi-temps. L’Espagne était championne du monde de football pour la première fois de son histoire.

*

Coup de sifflet final.

Le commentateur vedette de la chaîne SABC1 ne trouvait pas de mots assez durs pour accabler les onze joueurs de l’équipe nationale. Avoir porté si haut l’espoir de tout un peuple, avoir donné tant de fierté à tout un continent et s’être laissé défaire dans les dernières minutes de jeu, c’était inexcusable !

Il avait pourtant soutenu les Bafana Bafana durant toute la compétition. Mais, à peine quelques minutes après la fin de la rencontre, il abandonna ses héros. Joueurs, entraîneur, préparateurs physiques, encadrement : personne ne put espérer son pardon. Sa colère l’emporta bien loin des seuls arguments sportifs. La fédération sud-africaine de football, le ministre des sports et, avec des mots aussi durs, le gouvernement et le président de la République Jacob Zuma, tous étaient responsables de cet échec.

Ses propos convainquirent la grande majorité des téléspectateurs. La déception de la défaite finale effaçait en un instant l’exceptionnel parcours des Bafana Bafana. Le journaliste appelait le peuple sud-africain à réclamer des têtes.

James Mambo éteignit le poste de télévision sur lequel il avait suivi la fin de la rencontre. Un air de satisfaction apparut sur son visage : il savait qu’il pouvait compter sur ce journaliste, il avait employé les mots qu’il fallait. Il ne restait plus qu’à dérouler le plan final. Mambo se concentra quelques instants. Les prochaines heures seraient longues et riches en évènements.

– Je crois que plus rien ne nous retient, dit-il à Zinhle Maloumbe. Il est temps de rejoindre l’histoire de l’Afrique du Sud. Le général James Mambo est de retour.

La jeune femme ne demanda pas plus d’explications. Elle savait ce qu’on attendait d’elle. Elle connecta son ordinateur et prévint ses correspondants répartis dans tout le pays par un simple message : « C’est parti ».

1

Minuit trente. À Paris, toute la rédaction devait être en effervescence. Le numéro spécial sur la finale de la Coupe du monde s’étalerait dans les kiosques dans quelques heures, un rendez-vous à ne pas manquer pour le grand quotidien sportif.

Théo se leva et frappa l’air de son poing en signe de victoire : son e-mail partait pour la France, emportant son trentième et dernier papier pour ActuSport. Trente articles pour trente jours de compétition, un beau score.

Jean-Baptiste Lecart, le rédacteur en chef du journal, lirait son message dans quelques minutes. Peut-être aurait-il des remarques ? Pas sûr. Ses articles plus récents étaient parus sans aucune correction. Théo accrochait bien avec Jean-Baptiste. Malgré leurs vingt ans de différence, le courant était passé dès leur première rencontre en février 2010. Théo tenait alors depuis un an un blog personnel sur le Paris Saint-Germain, son club préféré. L’audience était limitée les premiers mois, mais ses articles avaient rapidement accroché de plus en plus de lecteurs fidèles. Théo y était allé au culot : il avait envoyé à Jean-Baptiste Lecart un mail lui proposant d’écrire une rubrique quotidienne sur les à-côtés de la Coupe du monde. Il y détaillait ses motivations et avait joint un premier article d’une page sur le Jabulami, le ballon officiel de la compétition. Séduit, le rédacteur en chef lui avait très vite proposé un rendez-vous. Théo en était ressorti avec un billet aller-retour dans la poche, une indemnité de cent cinquante euros par jour et trente articles à écrire pendant la première Coupe du monde de football à se dérouler sur le continent africain ! Le rêve pour un jeune homme qui venait de rater pour la deuxième fois le concours d’entrée dans une école de journalisme, mais qui se sentait l’âme d’un grand reporter.

MESSAGE e-mail :

Parfait ! Dans dix minutes sur le site et dans quelques heures sur papier. Il me faudrait encore un article. C’est possible avant ton retour ?

JB

PS : ça te dirait de bosser au journal ?

Théo sauta de joie ! Il relut trois fois le mail. Jean-Baptiste lui proposait bien de travailler à ActuSport ! Le pied ! Ce n’était pas difficile de décrocher un boulot finalement, il suffisait de faire ses preuves.

On frappa à sa porte. C’était Tobias.

– Déjà couché un soir de finale ?

– J’envoyais mon article, le dernier.

– À cette heure-là ? Pas encore embauché et déjà esclave du boulot !

– Justement…

Théo raconta à Tobias la proposition du rédacteur en chef.

– Raison de plus de faire la fête : je t’offre une bière en ville.

Théo et Tobias attendirent quelques minutes devant leur hôtel le passage d’une navette qui les conduirait vers le centre de Johannesburg. Ils auraient préféré marcher, mais les consignes du comité d’organisation étaient strictes. Les étrangers avaient interdiction de se promener seuls et à pied dans les rues après vingt heures. Pas très fun, mais le taux exceptionnellement haut de la criminalité dans les grandes villes du pays encourageait plutôt à s’y conformer. Même si Théo avait réussi souvent à se faufiler entre les mailles très serrées des dispositifs de sécurité, curiosité journalistique oblige.

– Alors, cette finale ? demanda Théo.

– Voir les Bafana toucher le gros lot aurait été grandiose ! Mais personne ne pouvait battre les Espagnols ce soir. Sauf la Mannschaft peut-être…

Tobias occupait la chambre d’hôtel voisine de celle de Théo. Il atteindrait la quarantaine l’année prochaine et était un amoureux du ballon rond. Cette passion l’amenait tous les quatre ans à partir là où se déroulait la Coupe du monde. Il parlait de l’Italie (sa première, à vingt ans), des États-Unis et de la Corée, du Japon et de la France comme un général évoque ses campagnes militaires : avec une nostalgie relevée d’un zeste de fierté. Sans oublier bien sûr l’Allemagne, en 2006, « La moins exotique, mais la plus réussie, » assurait-il dans un chauvinisme qui rassurait Théo : les Français n’étaient pas les seuls à se croire au-dessus du lot.

– Les sud-afs ont réussi à bluffer tout le monde quand même, dit Théo.

– Mais ils ont raté leur finale. La deuxième mi-temps a été une catastrophe ! Ça va relancer les polémiques sur leurs victoires que certains soupçonnaient d’être achetées.

– Tu en faisais partie ?

Tobias avoua y avoir pensé. Quiconque suivait un peu le football savait qu’une équipe soixante-quatorzième au classement de la FIFA ne pouvait pas gagner une Coupe du monde. Même en comptant sur l’effet « pays organisateur » qui pouvait au mieux lui permettre de faire rêver un peuple jusqu’aux quarts de finale. Mais au-delà, c’était le domaine réservé des grosses équipes.

– C’est une nouvelle leçon sur la belle incertitude du sport, dit Théo en se félicitant tout de suite d’avoir trouvé des arguments plus imaginatifs dans ses chroniques pour ActuSport. Ça ne m’étonnerait pas que quelques vieilles gloires du foot français les aient conseillés…

– Ah, ah ! éclata Tobias, c’est la meilleure ! Remarque, tu as raison, la gloire des Bleus n’est pas toute jeune. Quel cauchemar pour vous cette coupe ! Bon, elle arrive cette navette ou pas ?

Tobias fut exaucé trois minutes plus tard. Après avoir fait le plein de passagers dans deux autres hôtels, la navette les laissa près du square Nelson Mandela, en plein centre de Johannesburg. Ils furent vite absorbés par un flot continu de supporters qui se dirigeait vers la plus grande fanzone de la ville à quelque quatre cents mètres de là. Avant d’atteindre l’entrée, marquée par un immense but de plusieurs mètres de haut, ils passèrent quatre cordons de sécurité et furent fouillés minutieusement à chaque fois.

– Ils sont nerveux, ce soir, fit remarquer Théo.

– Tu as entendu les commentaires à la télé ? Un vrai lynchage public. Ils n’ont pas peur de déclencher des réactions violentes.

– Des paroles tout ça ! Juste un bon moyen de faire passer sa déception. Regarde autour de nous, je vois plutôt des gens qui font la fête.

Les deux hommes se joignirent à une foule qui dansait, chantait et buvait. D’énormes enceintes crachaient des rythmes endiablés que de jeunes Sud-Africains surpassaient en soufflant dans les vuvuzelas au risque de faire éclater leurs poumons.

– Je déteste ces trompettes en plastique, hurla Tobias.

– Le pire, c’est dans les stades : on se croirait au milieu d’une ruche !

Tobias offrit une bière locale à Théo. Ils levèrent leurs verres jetables en l’honneur de leur rencontre, au futur boulot de Théo, à la Coupe du monde (avec trois Africains venus se joindre à eux), à la victoire de l’Espagne (avec un groupe déchaîné de supporters aux visages jaune et rouge), à la défaite sud-africaine (avec un Zakumi géant, le léopard mascotte à la crinière verte) et à un tas d’autres choses avec un tas d’autres gens.

La fête semblait ne jamais devoir se finir.

Le premier incident éclata pourtant une heure et demie plus tard. Deux supporters sud-africains opposèrent leurs analyses alcoolisées de la défaite. La discussion, houleuse, mais pas méchante, aurait pu finir comme tant d’autres dans les rires. Mais l’un des protagonistes ne lâcha pas le morceau. Théo qui se trouvait à quelques mètres de la scène le vit sortir une machette et se mettre à menacer la foule au hasard. L’homme fut rejoint par d’autres tout aussi énervés et armés de couteaux et de bâtons. Comment avaient-ils dissimulé ces armes aux policiers ?

Un mouvement de panique gagna la foule qui recula en laissant un grand espace vide rapidement comblé par d’autres excités. Ceux-ci entamèrent une danse que Théo identifia comme une mapuntsula, la danse de protestation des townships. Ils martelaient le sol, hurlant des slogans incompréhensibles pour un étranger, mais visiblement vindicatifs. Puis ils se mirent à avancer lentement. Tobias attrapa Théo aux épaules :

– Faut pas traîner, ça va chauffer quand les policiers vont intervenir.

Les deux hommes se dirigèrent vers l’entrée de la fanzone. Mais avancer en gardant un cap s’avéra compliqué. Des vagues humaines cherchaient dans des directions différentes le meilleur moyen de déguerpir. Impossible de lutter, il fallait savoir combiner les mouvements contraires pour espérer arriver à bon port. Trois mètres séparèrent bientôt Théo et Tobias. Puis six. Lorsque Théo atteignit l’entrée de la fanzone, il chercha autour de lui : l’Allemand avait disparu. Une autre disparition l’intrigua : où étaient passés les policiers et les militaires qui contrôlaient l’accès à la fanzone ? Pourquoi n’intervenaient-ils pas pour assurer l’ordre ?

Théo ne perdit pas de temps à monter dans une navette qui n’avait plus aucune chance de circuler dans un quartier qui ressemblait à une fourmilière. Il se laissa entraîner par le flot pendant plusieurs minutes vers le nord de la ville puis décida de bifurquer vers ce qu’il pensait être la direction de son hôtel. Mais, à peine s’était-il engagé sur Rivonia Road qu’un front humain menaçant apparut à l’autre extrémité. Il rebroussa chemin et s’engouffra dans la rue suivante. Une peur soudaine accéléra son pas et lui dicta quelques changements de direction hasardeux. L’éclairage public devenait de moins en moins efficace à mesure qu’il s’enfonçait dans un labyrinthe de rues de plus en plus petites. Il s’arrêta, s’en voulant d’avoir cédé à la panique. Il était seul et n’avait aucune idée de la direction à suivre. Deux mains puissantes l’attrapèrent par les épaules, l’entraînèrent derrière une voiture garée sur le trottoir et l’empêchèrent d’ouvrir la bouche. Théo fut pris d’une frayeur qui s’estompa à peine en reconnaissant son agresseur.

– Chut ! murmura Tobias.

Théo voulut protester, mais Tobias l’en empêcha alors qu’un bruit de moteur emplit la rue jusqu’à atteindre leur hauteur. Le camion stoppa. Des portes claquèrent. Tobias risqua un œil : une quinzaine d’hommes habillés en civil – shorts et T-shirts déchirés pour la plupart – armés de bâtons et de machettes faisaient face à un militaire. Tous parlaient d’une voix si basse que Théo ne put rien en capter. Puis le soldat fit un signe de la main qui déclencha le départ du petit groupe. Tobias attendit que le camion eut quitté la rue pour se relever. Il aidait Théo à se mettre debout lorsque son téléphone portable sonna.

– Oui... Où ?... Où ça ?... Comment ?... Quand ?...Quoi ?... OK.

Son visage prit un air grave que Théo remarqua tout de suite. Il chercha à en savoir plus, mais Tobias resta évasif jusqu’à ce qu’on les apostrophe sèchement :

What are you doing here ?

Trois hommes en treillis bleu pointaient leurs fusils dans leur direction. Tobias réagit dans la seconde qui suivit. Il fit un pas vers la gauche, tituba sur quelques mètres et enchaîna d’une voix faussement chargée en alcool.

– Moi, I was… for you… The best, oh hé, oh, hé…

Il entraîna Théo qui le suivit en poussant quelques cris empruntés aux supporters sud-africains.

— Oh, hé Bafana Bafana, laduna, oh, he, shosholoza

La comédie amusa deux des soldats. Ils avaient baissé leurs armes et entamaient même quelques pas en rythme. Mais le troisième, le plus gradé, les arrêta tout de suite et attrapa Tobias par le cou. Celui-ci baragouina un mélange de français, d’anglais et d’allemand qui persuada le militaire qu’il n’obtiendrait rien de ces deux-là et lui fit lâcher sa prise.

­– Night is dangerous, you better in hotel, ordonna-t-il dans un anglais approximatif.

Tobias prit un air apeuré et serra la main des trois hommes avec l’excès d’amitié que manifestait un ivrogne, avant d’entraîner Théo avec lui.

2

Police ! Open the door !

Théo sursauta. Il attendit un instant puis enfonça de nouveau sa tête dans l’oreiller. Ce ne pouvait être qu’un rêve.

– Ouvrez ou on défonce la porte !