Sanfrein, ou mon dernier séjour à la compagne

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Charles-François Tiphaigne de La RocheSanfrein, ou mon dernier séjour à la compagneÀ Amsterdam, M.DCC. LXV (1765)PRÉFACE [p.iii]Je viens de passer cinq à six mois à la compagne où je comptaism’ennuyer, et où j’ai trouvé de quoi me distraire et m’occuper agréablement. J’aiemployé quelques moments à jeter sur le papier, ce qui se passait autour de moi ;c’est cette espèce de Journal que je publie aujourd’hui. J’eus quelques entretiensqui peuvent passer pour économiques, moraux, physiques ; je rendrai compte detout cela. Si ce petit Ouvrage peut plaire au Public, je rends un [p.iv] grand service,en ce moment où l’on a tant de peine à s’amuser :s’il ne lui plaît pas, il n’y aura riend’extraordinaire, et autant vaut que ce soit moi qui l’ennuie qu’un autre.SANFREIN, OU MON DERNIER SÉJOUR À LA COMPAGNE.CHAPITRE PREMIER. Éducation de Sanfrein.[p.5]Des affaires que je tais, parce qu’elles n’intéressaient personne, m’obligèrentde résider quelque temps à la compagne, chez un oncle appelé la Prime-heure. Enarrivant, je trouvai Monsieur mon oncle, homme débon-[p.6]naire, maissingulièrement vif et précipité dans tout ce qu’il faisait ; Madame son épouse, quiavait justement ce qu’il faut de mérite pour s’en croire infiniment ; leur fille,Mademoiselle Cécile, sans contredit la meilleure pièce du ménage ; et MonsieurSanfrein, qui toujours fut le plus bizarre des hommes, et qui, dans ce moment, étaitamoureux de Cécile, pour le malheur de l’un et de l’autre. Ce Sanfrein ...
Publié le : vendredi 20 mai 2011
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Charles-François Tiphaigne de La RocheSanfrein, ou mon dernier séjour à la compagneÀ Amsterdam, M.DCC. LXV (1765)PRÉFACE [p.iii]Je viens de passer cinq à six mois à la compagne où je comptaism’ennuyer, et où j’ai trouvé de quoi me distraire et m’occuper agréablement. J’aiemployé quelques moments à jeter sur le papier, ce qui se passait autour de moi ;c’est cette espèce de Journal que je publie aujourd’hui. J’eus quelques entretiensqui peuvent passer pour économiques, moraux, physiques ; je rendrai compte detout cela. Si ce petit Ouvrage peut plaire au Public, je rends un [p.iv] grand service,en ce moment où l’on a tant de peine à s’amuser :s’il ne lui plaît pas, il n’y aura riend’extraordinaire, et autant vaut que ce soit moi qui l’ennuie qu’un autre.SANFREIN, OU MON DERNIER SÉJOUR À LA COMPAGNE.CHAPITRE PREMIER. Éducation de Sanfrein.[p.5]Des affaires que je tais, parce qu’elles n’intéressaient personne, m’obligèrentde résider quelque temps à la compagne, chez un oncle appelé la Prime-heure. Enarrivant, je trouvai Monsieur mon oncle, homme débon-[p.6]naire, maissingulièrement vif et précipité dans tout ce qu’il faisait ; Madame son épouse, quiavait justement ce qu’il faut de mérite pour s’en croire infiniment ; leur fille,Mademoiselle Cécile, sans contredit la meilleure pièce du ménage ; et MonsieurSanfrein, qui toujours fut le plus bizarre des hommes, et qui, dans ce moment, étaitamoureux de Cécile, pour le malheur de l’un et de l’autre. Ce Sanfrein fait un rôletrop considérable dans ce que j’ai à vous raconter ; je ne puis me dispenser devous faire le récit de sa vie mémorable. Les hommes, je ne sais par quel viceattaché à leur constitution, inclinent toujours à ce qui leur est défendu, et s’éloignentnaturellement de ce qui leur est prescrit : Sanfrein avait ce défaut supérieurement. Ilfut confié dès [p.7] ses plus tendres années à un homme intelligent qui avait élevébeaucoup de jeunes gens, et qui sembla pour celui-ci, dès qu’il en connut le naturel.Jamais cet homme sage n’avait usé de la tyrannie préceptorale, il n’en usa pasmême avec Sanfrein. Il prit le parti de se plier à ce caractère décidé, et de lui fairefaire par inclinaison ce qu’il n’eût jamais fait par devoir. Sans cesse il lui donnaitdes conseils, jamais il ne lui prescrivit rien, et quelquefois il lui défendait ce qu’ilvoulait en obtenir. Au surplus, Sanfrein avait de l’esprit et de la pénétration ; il fitdans ses études des progrès considérables et les fit avec aisance ; car pour segêner en rien, cela était au dessus de ses forces. Avec les connaissances etl’usage d’un écolier, Sanfrein entra dans le monde à l’âge de seize à dix-[p.8] huitans. Son maître en le congédiant, voulut encore le haranguer. « Je crois, lui dit-il,vous avoir inspiré trop d’attachement à l’honneur et à la probité, pour que vouspuissiez jamais descendre à aucune bassesse. Mais cela ne suffit pas à la société;elle exige encore qu’on se soumette à des règles de décence, de modération et desagesse, qui, pour être moins essentielles que ce qu’on appelle devoirs, n’en ontguerre moins d’influence. Ce joug paraîtra dur à votre esprit d’indépendance, maisil s’adoucira insensiblement et pèsera plus, si, pendant quelque temps, vous vous ysoumettez avec courage. Songez que vous allez vivre avec des hommes qui ont lesmêmes passions que vous, et le même droit à les satisfaire. Songez qu’ils y ont misdes bornes, pour votre [p.9] bien et celui des autres. Songez que sortir de cesbornes, c’est manquer à la société, c’est se rendre indigne de l’estime et de laconsidération de ses concitoyens; c’est s’exposer à jeter de l’amertume sur tout lecours de sa vie ». Sanfrein, avec un caractère indomptable, avait un esprit droit, ilsentit toute l’importance d’une telle leçon, entra parfaitement dans les vues de sonmaître, prit une ferme résolution de suivre en tout des avis si sages, et méditalongtemps sur le genre de vie qu’il devait embrasser. Il avait un frère qui, en vertu dela sublime qualité d’aîné, s’était emparé de tout le bien qu’il aurait dû partager, etlaissait à Sanfrein une pension très modique. Celui-ci crut que l’ Église pourraitréparer l’injustice de la loi. Il se mit sur la voie [p.10] des bénéfices, en petit rabat etavec de la vocation comme bien d’autres. Ce n’est pas à moi d’examiner si lapolitique se comporte sagement, je dois seulement observer que son usage estassez souvent de faire payer à l’Église, des services rendus au monde profane :Sanfrein eut un Abbaye, parce que son frère avait un Régiment et servait utilementsa patrie.CAHPITRE II. SANFREIN, Libertin.L’Abbé Sanfrein méditait sans cesse sur la dernière leçon de son maître et de jouren jour s’affermissait dans la sage résolution de ne jamais sortir des bornes queson état lui prescrivait. Dès qu’il fut pourvu de son bénéfice, il fit une ré-[p.11] flexiontrès-sensée, c’est qu’il fallait prendre des plaisirs, pour pouvoir y mettre cettemodération et cette décence qu’il se proposait de garder en toute rigueur. « Je mesuis assez nourri de réflexions, dit-il; ma tête regorge de sages maximes. Et je necrois pas qu’on puisse être plus affermi que moi dans les principes de la saineMorale. Entrons enfin dans le monde, voyons ce que j’ai à combattre, et essayonsnos forces ». Sanfrein commença par fréquenter les Spectacles, et, comme il avaitde l’esprit, il prit un goût singulier pour la Comédie. Il ne pouvait se lasser d’admirer,et le génie des Auteurs, et le talent des Acteurs. Certaine Actrice, surtoutl’enchantait. Il fit connaissance avec elle, seulement pour lui dire de temps à autre,qu’il était un de [p.12] ses plus zélés admirateurs*[1]. Cette discrète Demoiselles’attira bientôt toute l’estime de Sanfrein, et finit par se charger de l’administrationdes deux tiers du revenu de son Abbaye. Sans aimer le jeu, Sanfrein joua ;comment s’en dispenser dans le monde ? Mais il jouait de petits jeux, et cela pourremplir les vides qui peuvent se rencontrer dans la journée. S’il jouait quelquefoisgros jeu, ce n’était que par condescendance, quand il rencontrait de ces gens quine peuvent s’amuser des petits intérêts. Je ne sais par quel malheur, quand on seprête de temps en temps à de gros jeux, on prend bientôt du dégoût pour les petits.C’est ce qui arriva à l’Abbé Sanfrein ; par degrés il tomba dans la fureur du jeu.[p.13] Il aimait la bonne compagnie, quoiqu’il ne le choisit pas toujours parfaitement.Sa table était bien servie, mais sans superfluité. Il avait des Vins du meilleur cru etde la meilleure année. Sans haïr la table, sans en faire sa passion, qu’il y tenait plusou moins, selon qu’il tenait plus ou moins, selon qu’il voyait que ses conviés s’yamusaient. Peu à peu il prit du goût pour les longues séances, devint un des grandsconnaisseurs en Vin, et l’un de ceux qui en usaient le plus. Ainsi, le modéré et lepresque Philosophe Sanfrein, ne donna d’abord que dans trois excès, le jeu, le vin,et les femmes. Il s’était abandonné tout naturellement aux circonstances, il n’ypensait pas ; et quand il vint à faire réflexion, il fut tout étonné du genre de vie qu’ilmenait. Engagé dans les plaisirs beaucoup plus qu’il n’eût pu [p.14] prévoir, il sentitbien qu’il n’aurait jamais assez de forces pour s’en débarrasser, et ne perdit pointson temps à faire d’inutiles efforts. Mais toujours occupé de ce que son étatexigeait, il s’appliqua sérieusement à sauver les apparences, et à mettre le plus dedécence qu’il lui serait possible, dans l’extérieur de sa conduite. Il se fit donc undevoir de jeter le voile sur toutes les libertés qu’il prenait. Quand il se livrait à sesgoûts, il était sûr du secret. On ne peut pas concevoir comment, dès le lendemain,toutes les actions étaient connues et publiées, et (comme on peut croire) avec desnotes et des additions autant qu’il en fallait. Cependant Sanfrein qui croyait jouir dumystère, se comportait en public avec une discrétion qui [p.15] étonnait ceux qui leconnaissaient, et à laquelle on se prêtait avec des égards dont il était enchanté. Ilavait raison de vouloir en imposer ; il ne voulait pas scandaliser : on avait raison dele laisser croire qu’il réussissait ; on ne voulait pas le chagriner.CHAPITRE III. SANFREIN, Dévot.L’ABBÉ Sanfrein en était là de sa conduite assez peu raisonnable et de ses sagesréflexions, lorsque le Colonel, son frère, vint à mourir. Sanfrein avait le cœursensible, et fut frappé de cet événement au point qu’il faillit de perdre la tête, tant etsi peu qu’il en eût. Il s’enferma et ne voulut [p.16] plus voir personne. Ce ne fut qu’aubout de trois mois, que quelques uns de ses plus intimes amis trouvèrent le moyende pénétrer jusqu’à lui. en peu de jours, ils achevèrent d’adoucir une douleur que letemps avait déjà calmée. Ils lui firent entendre que c’était donner trop de temps àdes regrets superflus ; qu’il fallait enfin reparaître parmi les hommes quis’étonnaient d’un chagrin si opiniâtre et si inutile, et revoir ses amis dont lesamusements languissaient depuis qu’il ne les partageait plus. Sanfrein ne put serefuser au monde qui le redemandait, à ses amis qui soupiraient. « On veut que jereparaisse dans la société, je le veux bien, dit-il, mais j’entends n’avoir plus aucunesorte de contrainte, donner un livre cours [p.17] à mes fantaisies, et ne plus avoir àmes oreilles cette décence si gênante, et ces reproches éternels. Peu de joursaprès il remit son bénéfice, quitta ce qu’il avait gradé de l’accomplissementecclésiastique, se logea et se meubla convenablement à ses desseins, et de là jeta
un coup d’œil sur tous les plaisirs qu’il se promettait, pour juger par lequel il devaitcommencer. Qui l’eût cru ? le point de vue n’était point favorable. Les plaisirsavaient perdu pour Sanfrein, tout leur attrait. Il les vit, ou tels qu’ils sont, ou tels qu’ilfaut se les figurer pour n’en être plus touché. L’extrême liberté avec laquelle il allaiten jouir, en avait émoussé tout le piquant. Il en fut rassasié, dès qu’il les put goûtersans gêne. Il crut d’abord que c’était un dégoût momentané, et que cela pas-[p.18]serait; erreur, cela ne passa point, et son dégoût persista. Voilà donc Sanfreinsans plaisirs, sans habitudes et qui ne tient à rien. Jamais il ne fut si fou, que quandil se proposa fermement d’être sage ; et jamais il ne fut si sage que quand il seproposa d’être fou. Il était ainsi fait, et bien des gens lui ressemblent : Dieu prenneen bonne part leur amendement. Autrefois Abbé libertin qui s’amusait de tout;aujourd’hui Laïque sensé qui s’ennuie. Sanfrein, qui plus que jamais a le temps defaire des réflexions, en fait de très profondes sur la nature, et le peu de solidité desplaisirs des sens, et conçoit qu’il n’est d’autres ressources pour lui que n’estd’autres que les plaisirs de l’esprit, les Sciences et les Beaux-Arts. Il se prit doncd’une belle passion pour les Peintres, les Musiciens, et [p.19] tous les Artistescélèbres, pour les Poètes, les Philosophes, et tous les Gens de Lettresquelconques. Sa réputation fut bientôt faite, c’était un amateur, un connaisseur dupremier ordre. Il voulut aussi être Protecteur, et le fut, comme on voit assez. Il étaitsans cette environné de plans, de desseins, d’esquisses de tableaux. Celui-ci luilisait une historiette indécente, et cet autre un traité de Morale. Ce dernier le servaitsuivant son goût, car Sanfrein amait la Morale à la folie. Il fit lui-même un petitOuvrage que toute la société trouva charmant ; mais dont le Public jugea autrement.Je ne sais pourquoi les agréments dont on ne doit jamais manquer dans la sociétédes grands hommes, ne répondent pas tou-[p20s]jours à l’idée qu’on s’en étaitfaite. Sanfrein, ennuyé de tout ce monde d’Artistes et de Savants, retomba dans levide, et fut à son ordinaire des réflexions à perte de vue. « Où en suis-je, disait-il, etque vais-je devenir ? Les plaisirs des sens ont passé pour moi comme une ombre.Les plaisirs de l’esprit n’ont pu les remplacer. Je me sens dans l’âme un vide quime tue. On me l’avait toujours bien dit, le cœur humain est au-dessus de tous cesobjets. Ils peuvent l’occuper pour quelque temps, mais ils ne le remplissent jamais. Ilest fait pour des désirs plus sublimes et des plaisirs plus purs. La Religion seulepeut le combler d’un bonheur, qu’il cherche en vain partout ailleurs. Ouvre les yeuxSanfrein, reconnais tes erreurs, et mets-toi sur la bonne voie ». [p.21] Si Sanfreinétait prompt dans ses résolutions, il ne l’était pas moins dans l’exécution. Le voilàaussi dévot qu’il avait été libertin, et il était autant propre à l’un qu’à l’autre. Saconversation fit du bruit ; certains honnêtes gens en étaient touchés, et luiapplaudissaient sincèrement; certains autres honnêtes gens en riaient; il eut àessuyer les bons mots de ses anciens amis, et les épigrammes des Poètes de saconnaissance : quelques personnes sensées qui le connaissaient, n’en étaientpoint surprises, ne disaient rien et attendaient la fin de tout cela.CHAPITRE IV Faute de SanfreinSix mois se passèrent dans de pieux exercices et de contemplations qui nefinissaient point. Sanfrein n’était plus reconnaissable : un jour qu’il revenait d’unperlerinage où il avait édifié tous ceux qui avaient eu le bonheur de le voir etd’admirer sa ferveur, il passa tout près de la maison d’un certain Senior Libertini,avec leuel il avait été autrefois en liaison. C’était un vieux libertin qui suivait alorspar habitude, un genre de vie qu’il avait jadis embrassé par goût. Il faisait encore deses anciens plaisirs; à chaque instant il se disait à lui-même, cela est charmant,cela [p.23] est délicieux, mais il ne pouvait se le persuader. Son corps amaigri etfluet, semblait se perdre en longueur, et ne conservait de substance que celle quel’abus des plaisirs n’avait pu lui enlever. C’était comme la carcasse d’un feud’artifice tiré du jour précédent. Il était une heure après-midi; Sanfrein avait jeûné; lafaim le pressait : il entra, fut accueilli et caressé. On le mit à table, c’était unvendredi, on servit en gras et en maigre. On peut bien penser que Sanfrein nebalança pas à prendre son parti; il n’avait encore touché à rien qui pût romprel’abstinence, il n’avait pas même été tenté, et il n’était fâché de n’avoir pas eu cemérite-là, lorsqu’on servit le rôt, et, entre autres pièces, deux perdreaux des plusappétissants. C’était dans la nouveauté ; Sanfrein n’en avait point encore vu del’année; [p.24] il les aimait singulièrement, et ce jour même il lui était défendu d’enmanger, nouveau motif, et plus capable qu’un autre de lui en faire naître la plus forteenvie. Au premier coup d’œil il tressaillit : était-ce de joie ? Était-ce du danger ?C’est ce que j’ignore. Les yeux fixés sur les perdreaux, la bouche béante, la mainlevée vers le plat fatal, Sanfrein resta comme en équilibre entre les devoirs del’abstinence, et les saillies de son appétit. Senior, qui lisait dans l’âme de Sanfrein,prend un perdreau, le coupe précipitamment, en goûte et se récite sur la saveur.Sanfrein, toujours dans la même attitude, n’y put tenir. « J’en essaierai la grosseurd’une lièvre, dit-il, je goûterai sans avaler, et il n’y aura point de mal ». Il prend uneaile, en détache un morceau et le savoure, [p.25] savoure. Malheureusement, enroulant dans sa bouche, l’essai fut intercepté au passage et tomba dans l’estomac,qui le reçut aussi avidement que l’eau reçoit une pierre qui tombe de cinquantepieds de hauts. « Le mal est fait (lui dit Senior, avec autant de gravité que d’enviede rire) continuez ou restez-en là, cela est égal. Puisque l’abstience est rompue, etqu’il n’y a plus à la ménager, si vous m’en croyez, vous mangerez votre perdreau. Ily aurait de la gourmandise, répondit Sanfrein, mais puisque j’en suis là, j’achèverail’aile que j’ai entamée, et Dieu prenne pitié de nos faiblesses ».CHAPITRE V. Repentir de Sanfrein.[p.26] À Peine Sanfrein eut pris congé qu’il sentit toute l’imprudence de saconduite, et l’énormité de sa faute. Dès le lendemain, la douleur dans l’âme, etdétestant de bon cœur Senior Libertini, et tous les perdreaux de la terre ; il allatrouver son Directeur : je suis le plus criminel des hommes, il lui dit-il. Et sur cela illui raconta, comme malheureusement il s’était trouvé que le jour précédent était unvendredi ; comme plus malheureusement encore, au retour d’un pèlerinage, ayantfaim, il était entré et avait dîné chez Libertini ; comme très malheureusement enfin,avec la plus forte résolution de garder [p.27] l’abstinence, il était arrivé qu’il avaitmangé une aile de perdreau. « Que me dites-vous là, Monsieur Sanfrein, reprit leDirecteur tout effrayé. Quoi ! Vous connaissez si peu la portée de ce que vousfaites ? Si vous n’aviez que trahi le meilleur de vos amis, ou calomnié horriblementle plus honnête homme de la terre, vous ne sortiriez point de mes mains, que vousne fussiez net comme la prunelle de l’œil. Mais vous avez mangé une aile deperdreau, il n’est pas en mon pouvoir de vous absoudre, et vous avez rendu mesmains paralytiques. Le Grand-Pénitencier peut seul vous relever de l’horrible chuteque vous venez de faire ; vous êtes dans un cas réservé ». Sanfrein, plus contrit quejamais, et se frappant impitoyablement la poitrine, alla trouver le Péni- [p.28] tencierqui le traita avec toute la sévérité qu’exigeait une faute si grève, et lui enjoint, pourréparation, de faire beaucoup d’aumônes. Sanfrein était naturellementcompatissant, il n’avait pas attendu cet ordre pour s’attendrir sur le sort desmalheureux ; c’était un des plus grands aumôniers qu’il y eût. Dès qu’il fit l’aumônepar devoir, il ne la fit plus par goût. Le voilà qui commence à calculer ce qu’ildonne ; car il voulait être libéral, et non pas prodigue. Il regardait à qui il donnait, ilvoulait bien placer ses largesses. Des pauvres qui se présentaient, l’un était encorejeune et pouvait travailler ; lui donner, c’est eût été favoriser la fainéantise ; l’autreavait un air décidé ; ceux-là n’ont jamais de besoins pressants ; c’était aux pauvreshonteux qu’il voulait [p.29] surtout distribuer ses largesses. Enfin, à force de prendredes cautions, il ne fit presque plus d’aumônes. Sanfrein craignit que son cœur nes’endurcit tout à fait, si l’on continuait de lui faire un devoir de s’attendrir. Il retournaau Pénitencier et lui conta comment, au lieu de multiplier ses aumônes, ainsi qu’ilse l’était très sincèrement proposé, il se trouvait qu’il les diminuait tous les jours, àson grand étonnement. « Monsieur Sanfrein, lui dit le Pénitencier, pour vous touchersur le sort des malheureux, et vous instruire sur les devoirs de l’humanité, je vousenjoins d’aller régulièrement à tous les sermons qui se feront dans votre Paroisse…Ce n’était pas une grande affaire pour Sanfrein, il aimait les sermons, et n’enmanquait pas un. [p.30] S’il a cru me donner une pénitence bien rigide, disait-il, ils’est assurément trompé. Mais quelle qu’elle soit, songerons à nous y soumettreavec la plus grande exactitude ». Le lendemain, il se sentit un mal de tête, léger à lavérité, mais s’il eût été libre, il ne serait point allé au sermon, au moins sel’imaginait-il ainsi : il y alla parce qu’il le fallait, et n’y fit pas grand profit. Le joursuivant il se trouva dans une presse [paresse?] horrible, il n’était point à portée debien entendre ; le sermon lui pesa ; il sentit combien il était gênant d’être lié. Unautre jour un Orateur qui ne disait rien, et ne finissait point de discourir, l’ennuya siprofondément, qu’il prit en aversion tous Prédicateurs quelconques. À compter dece jour-là, il ne trouva pas un sermon supportable. Le style était trop enflé, trop ram-[p.31]pant, trop recherché, trop populaire, trop précis, trop diffus, trop méthodique,trop embrouillé ; la voix de l’Orateur trop sourde, trop perçante, trop lente, tropprécipitée ; le geste trop varié, trop uniforme, trop affecté, trop négligé : c’étaitautant de supplices pour lui. Enfin, dégoûté des sermons, comme on ne l’est point,il fut plus d’un mois sans en entendre aucun. Il ne pouvait même souffrir le son de lacloche qui les annonçait. Il fallut revoir Monsieur le Pénitencier, qui, l’ayant écouté etconsidéré de la tête aux pieds, lui dit : « Savez-vous, Monsieur Sanfrein, que vous
êtes un homme à [p]eu près insupportable. Quoi, vous ne pouvez pas gagner lamoindre chose sur vous ! Il est assez inutile de rien vous vous prescrire, si vous nevoulez vous [p.32] soumettre à rien. Mais à tout péché miséricorde : faisons unarrangement pour l’avenir, et ne parlons plus du passé. Écoutez : si vousconnaissez quelque chose pour laquelle vous ayez une répugnance décidée, dites-le-moi, je vais vous l’interdire, peut-être pour cette fois vous soumettez-vous ».Sanfrein lui répondit qu’il en connaissait une ; que depuis ce fâcheux vendredi etl’essai de ce perdreau, qui était si difficile à digérer, il avait pris une telle aversionpour la maison de Senior Libertini, pour qu’il ne pouvait la voir sans une force deconvulsion ; que s’il trouvait bon de lui prescrire de ne jamais y remettre le pied, ilobéirait sûrement avec la plus grande ponctualité. « Je le veux bien, reprit lePénitencier : je vous enjoins donc de ne plus retourner chez Senior. [p.33] Adieu :Souvenez-vous de votre promesse, et gardez-vous de revoir jamais l’étang auxcarpes ».CHAPITRE VI . Nouveaux embarras de SANFREIN.Bien sûr pour le coup de tenir parole, Sanfrein s’en allait réfélchissant sur lespropos du Pénitencier, et entre autres sur ces derniers mots ; gardez-vous dejamais revoir l’étang aux carpes. « Je lui promets, disait-il, de ne retourner de la vieau logis de Libertini, et il vient me parler d’un étang de quatre lieues. Quel rapportde l’un à l’autre ? Ou Monsieur le Grand-Pénitencier ne fait pas sa carte sur le boutdu doigt, ou c’est une distraction du pro-[p.34]mier ordre. Mais qu’importe ? il s’agitde ne plus revoir Senior, et cela n’est pas bien difficile. N’y pensons plus ». Lechemin de Sanfrein terminait le pied d’un coteau, sur le penchant duquel était lamaison de Senior. Parvenu à cette colline, il en admira la situation, et se rappelales points de vue admirables qu’elle offrait à chaque pas. Une plate campagne,couverte de hameaux, de plantations, de maisons, de pâturages, de troupeaux detoute espèce, allait se terminer au pied du coteau. Dans la plaine, la vue bornée parles objets voisins, ne pouvait prendre d’étendue ; mais à peine avait-on faitquelques pas sur le coteau, que cette riche et magnifique compagne se déployait àvos yeux. Sanfrein voulut jouir encore une fois du coup d’œil pour [p.35] n’a y pluspenser de la vie. Mais en montant le coteau, il avait la prudence de tenir les yeuxbaissés, pour ne pas même voir la maison de Senior ; et quand il était parvenu àcertaine hauteur, il se jouissait de l’agréable spectacle qu’elle lui offrit. Il monta doncquelques pas ; jamais cette belle vue ne lui avait tant plu. Il avança encore un peupour découvrire de plus haut et plus à son aise : nouvelle admiration. Bref, tant ilmonta, qu’à la fin il découvrit l’étang fatal, l’étang aux carpes. A l’instant il tourna latête en arrière, et vit qu’il n’était qu’à deux pas de la maison de Libertini. Sarappelant alors le sage propos du Pénitencier, il sentit combien sa curiosité étaitimprudence, et, frémissant du danger auquel il s’exposait, le pied déjà en l’air, etles bras [p.36] étendus en avant, il allait descendre en courant ou pluôt en seprécipitant, et fuir loin de cette périlleuse colline, lorsque Senior qui se promenaitavec deux Demoiselles et deux de ses amis, l’aperçut, court à lui, l’arrête, se plaintde ce qu’il ne l’a vu depuis longtemps, et le félicite de se rencontrer dans unmoment si favorable. « Voyez ces deux Nymphes et mes deux amis, qui sont aussiles vôtres, lui dit-il, en n’aurez pas à vous ennuyer ». Sanfrein se défend ; on insiste,on le contraint en quelque sorte. « Voilà, disait-il, une bien malheureuse rencontre.Que faire ? Je ne suis pas le maître, je ne suis pas, on m’entraîne ». Il faisait encoreintérieurement ces complaintes, et était sur le point de tenter un dernier effort [p.37]pour s’échapper et fuir, lorsqu’il entra dans les Jardins de Senior. Jamais il ne lesavait vus si beaux. Il les parcourt rapidement, toujours admirant, toujours s’extasiant.Ils n’avoient pourtant rien de plus rare qu’à l’ordinaire, mais la vue lui en étaitinterdite, c’en était assez pour les rendre enchanteurs à ses yeux. Sanfrein fitencore un retour sur lui-même, au moment où l’on vint avertit qu’on allait servir, « Jsuis né sous une bien fatale étoile, disait-il ; jamais je n’exécute ce que j’ai projeté,jamais je ne fais ce que la fortune ne s’occupe qu’à former des obstacles à tousmes desseins. Qui m’eût dit ce matin que je dînais chez Senior, je l’eusse pris pourun fou : et c’est moi qui le suis. Enfin, me voilà dans la nasse, il faut prendre sonparti. Ce serait profaner la [p.38] sagesse, que la produire ici : soyons extravagantavec ceux qui le sont ; mais soyons-le le moins qu’il sera possible ». C’était unvendredi, jour de mauvais augure pour Sanfrein. On servit, et sans doute, par uneattention toute particulière de Senior, il ne parut pas un seul morceau en maigre ; ilfallait bien prendre quelque aliment. « Je ne toucherai qu’à un seul mets, ditSanfrein ». Il avait fait son choix, et mangeait, lorsqu’on servit un morceau qui tentason appétit indiscret, et le tenta violemment. « Quel mal à quitter un plat pour unautre, dit-il, je goûterai encore de celui-ci ». Quand il eut mangé des deux, Senior luiadressa la parole et lui fit entendre qu’après usé de deux mets, autant valait user dequatre, de six, de tous les autres ; ce qui fut fait. [p.39] Cependant la conversations’animait par degrés. Le vin pétillait dans le verre, et achevait son opération dans lecerveau. Déjà les esprits échauffés en bons mots, en rires éclatants, en joiebruyante, lorsque l’on servit le dessert. Là, les chansons libertines, les agaceriesassez peu ménagées, et les entreprises préliminaires. On tint table jusqu’au soir, etje ne sais ce qui se passa dans la nuit, peut-être Sanfrein ne s’en souvient-il pas lui-.emêmCHAPITRE VII. SANFREIN, Amoureux.Le lendemain matin, Sanfrein, après quelques heures d’un sommeil [p.40] agité,encore tout étourdi des plaisirs de la veille, descendit dans un parterre pour respirerun peu à l’aise. À peine eut-il fait quelques pas qu’il entendit ces terribles paroles :quoi ! sitôt avoir revu l’étang aux carpes. Un coup de fondre et cette voix, fut lamême chose pour lui. il demeura quelques temps immobile, puis, rappelant peu àpeu ses sens, le os courbé et la tête baissée, il se tourna lentement, et comme entremblant du côté qu’était venu la voix ; il regarde, c’était le Pénitencier qui, dans uncoin du parterre, debout, les bras entrelacés sur la poitrine, considérait piteusementSanfrein. Quelques affaires l’avaient amené chez Senior ; il était venu trop matin,quoique tard, et attendait qu’il fût jour chez Monsieur. Sanfrein ne put tenir à cetaspect : comme emporté par un tour-[p.41]billon, et toujours courant de toutes sesforces, il sort du parterre, de la maison, des cours, des jardins, des enclos, et enfindu coteau. Il eût fui, je crois, au bout de la terre ; mais ses jambes fatiguées serefusaient à son empressement, et sa respiration précipitée était sur le point des’éteindre tout à fait ; il se jeta sur le premier gazon qu’il trouva à sa portée.« Malheureux étang aux carpes (s’écria-t-il en s’interrompant à chaque syllabe, pourreprendre haleine) ! Imprudent Sanfrein ! Dangereux Senior ! monde séducteur etperfide ! Je le vois bien, les hommes sont pour moi autant de pierresd’achoppement ; je ne puis faire un pas dans la société, que je ne tombe, Je fuiraitout le genre humain, je me cacherai dans une de mes terres ; et si cette solituden’est pas encore assez profonde, [p.42] je m’ensevelirai dans quelque désert ».Sanfrein persista dans cette résolution, et se retira dans une de ses terres, voisinede celle de Monsieur de la Prime-heure. Il fut plus de trois moins sans en sortir nivoir personne. Ce temps expiré, il fit quelques visites dans les environs, entreautres, chez Monsieur de la Prime-heure. Il vit Cécile, fut frappé de sa physionomie,et, dès qu’il la connut, il en devint éperdument amoureux. Sanfrein, ému, s’étonne,se cherche, s’examine intimement, se trouve amoureux, et, tout bien considéré,s’applaudit d’une passion si sage et si bien placée. N’eût-on pas une onced’imagination, l’amour en donne un quintal. Voilà Sanfrein qui fait des projets detoute espèce, et se forme des tableaux, comme il l’entend. Tan- [p.43] tôt il veutreparaître dans le monde avec Cécile, et se fait une fête de lui faire goûter à la Ville,tous ces plaisirs multipliés et variés dont elle n’avait pu même prendre d’idée à lacompagne. Tantôt il aime mieux rester dans sa terre, et content de sa société d’uneépouse d’un tel mérite, vivre saintement, loin des traces et du désordre des gens dumonde. Quelquefois il craignait de ne point trouver de retour du côté de Cécile,mais c’était sur cette réflexion sensée qu’il insistait le moins. Cependant il soupire àchaque moment, fixe de temps en temps des regards passionnés sur Cécile, ethasarde de temps en temps quelques mots attendrissants, qui manquent leur effet.CHAPITRE VIII. Portrait de ma Cousine[p.44] Cécile, l’objet des tendres empressements de Sanfrein, n’avait ni dans lesmanières, ni dans le propos, cette vivacité, ce feu qui plaît, mais cette douceurinsinuante qui attache. Un vieux Ecclésiastique, parent de Madame de la Prime-heure, s’était chargé de son éducation. Il lui avait appris à fond les quatre premièresrègles de l’Arithmétique ; et Mademoiselle Cécile saurait aujourd’hui sur le bout dudoigt la règle de trois, si malheureusement son maître n’était mort subitement. Tousles jours il lui faisait lire une Vie des Saints de Riba-de-Neïra ; et sans [p.45]cesse illui proposait pour modèle l’admirable Marie Alacocoque. Indépendamment d’uneéducation si bien dirigée, Cécile, avec une des plus belles âmes qui jamaisexistèrent, et l’entretien de quelques gens sensés, avait discerné le vrai mérite ets’y était attachée, comme on va voir. Monsieur de la Prime-heure avait partagéavec elle les soins économiques de sa Maison. Il veillait à l’extérieur et avait l’œilsur ses vignobles, ses pâturages, ses terres labourées. L’intérieur était réservé àCécile : du grenier à la cave, elle tenait tout en état. Madame avait la révision surtout, et querellait l’un et l’autre quand le croyait nécessaire ; ce qu’elle croyaitsouvent. De plus, Cécile avait la direction des bienfaits de Monsieur de la Prime-
heure, et s’en acquittait excellemment. [p.46] Du point de vue où elle se trouvait,ayant examiné mûrement les différences circonstances où elle pouvait être utile, ellecommença et ne cessa plus de faire tout le bien qui était à sa portée. Elle avait unétat de tous ceux dont la petite fortune pouvait quelquefois languir, et les mettre àl’étroit. Leurs champs étaient-ils mal cultivés ? Elle avait soin d’y pourvoir. « Lasaison se passe, disait-elle à l’un : pourquoi votre champ n’est-il pas labouré ? Je levois bien, le procès que vous venez d’essuyer, a épuisé vos ressources. Demain jevous envoie une charrue et du grain ». Elle disait à un autre. « votre petite terre sedépouille de jour en joue ; le bois va vous marquer, et vous vous exposez à passerde tristes hivers. Dès demain ouvrez des fosses et allez dans les pépinières demon père. [p.47] prendre les jeune arbres dont vous aurez besoin ». Elle engageaitMonsieur de la Prime-heure à céder quelques portions de terres à ceux qui n’enavaient pas assez, proportionnellement à leur famille. « Ils vivront du fruit de leurtravail, lui disait-elle, et vous remettront le surplus ». Son père suivait son avis, etces terres étaient toujours celles qui lui rapportaient le plus. Dans ses promenades,sous prétexte de se reposer, elle entrait dans les cabanes, entretenait ceux qui leshabitaient, voyait ce qui leur manquait, et, dès le lendemain, ils se trouvaientpourvus. Surtout elle allait voir ceux qu’elle soupçonnait cacher leurs besoins, et dela manière dont elle les obligeait, que des secours essentiels qu’elle leur donnait.[p.48] Cependant les familles deviennent plus nombreuses et les terres mieuxcultivées. Tout le canton prenait une face riante, et Monsieur le Curé était toutétonné de n’être plus importuné par les pauvres de sa Paroisse. L’Hiver,renfermées dans leurs cabanes et rangées autours de leurs foyers, les famillessubsistaient des provisions de l’Été ; et le Printemps les dispersait dans leschamps comme autant d’abeilles. Aux jours de fête elles se réunissaient, et la joiela plus pure animait ces assemblées. Les vieillards s’amusaient avec les enfants,car en tout les extrémités se touchent. Les jeunes s’exerçaient à je ne sais combiende jeux champêtres, que la misère et les soucis avaient interrompus, et quel’aisance faisait renaître. Cécile, avec un plaisir que les belles âmes sont seules enétat de [p.49] de concevoir, jouissait de ce spectacle touchant, et s’applaudissaitde ses soins. Ceux même que leur petite fortune soutenait sans le secours desbienfaits de Cécile, n’en avaient pas moins de considération pour elle. Il ne sedonnait aucun repas où sa santé ne fût bue à la ronde. À chaque instant ons’entretenait d’elle. Les uns la comparaient à une rosée abondante qui rafraîchissaitet désaltérait les plantes. Les autres la comparaient à un ruisseau qui porte la viedans les prairies qu’il arrose. Tous l’appelaient l’Ange tutélaire ; et il est sûre qu’elleen avait les grâces et la bienfaisance. Sa physionomie annonçait son caractère, etje laisse à penser combien elle prévenait en sa faveur. Une taille bienproportionnée au dessus de la médiocre ; une chevelure presque blonde ; des traitsré- [p.50s/51p] guliers ; un teint délicat, mais non pas au point d’annoncer une faibleconstitution ; des yeux bleus avec de la vivacité, ce qu’il en fallait pour animer leurdouceur ; assez d’embonpoint pour soutenir les traits, non pour les absorber ; le sonde la voix harmonieux et touchant ; un air de candeur dans ses manières, et je nesis quoi d’attrayant répandu dans son discours : voilà Cécile.CHAPITRE IX ; Idées de Soulange, sur la vie champêtre,Si le Lecteur le trouve bon, je laisserai pour quelque temps Sanfrein et ses amours,et je lui parlerai d’un homme un peu différent, qui ne l’amusera pas tant, mais qui luiplaira davantage. [p.51] Peu de jours après mon arrivée, chez Monsieur de laPrime-heure, nous reçûmes une visite de l’un de ses voisins nommé Soulange.C’était un sage qui ne jouissait point de cette considération calculée, que le luxeattaché aux richesse, et la politique au rang, mais cette estime flatteuse que lecœur donne au mérite. Obligé de quitter son paisible séjour, il avait demeuréplusieurs années à la Ville, et n’avait point réussi à la Ville, et n’avait point réussi àfaire adopter les vues utiles qu’il proposait. Sans en être chagrin ni même surpris, ilétait de retour à son habilitation champêtre depuis quelques mois. Là, revenu pourjamais des fantômes trompeurs qui environnent les gens en place, content de lesconnaître pour n’y plus penser, il s’occupait agréablement avec la nature qu’il necessait d’interroger. Sa visite fut courte, parce que [p.53] le soir approchait et qu’ilvoulait retourner chez lui. Je le conduisis et l’accompagnai quelque temps. Il faisaitbeau. L’air pur et serein ne mettait aucun obstacle à la vue : nous passions sur unepetite hauteur, d’où l’œil découvre plusieurs lieues à la ronde. Le pays était fécondet par conséquent fort peuplé. J’apercevais d’un coup d’œil différents hameaux, lesuns situés dans des profondeurs sur les bords de quelque ruisseau, les autresrépandus dans des plaisirs, d’autres sur le penchant ou sur le sommet de quelquemonticule. Ce que je voyais me rappela ce que j’avais vu ou entendu dire : monimagination et mémoire me peignirent à l’instant des villes, bourgades, desvillages, des forêts, des montagnes, des rochers, et partout des hommes.« Chaque famille des ani-[p.53] maux, dis-je à Soulange, se choisit une habitationconforme à son naturel. Les homes seuls n’ont rien de fixe à cet égard. Depuis lasolitude la lus profonde jusqu’au tumulte le plus bruyant, il s’en trouve partout.Peignons-nous les déserts les moins faits pour être habités ; figurons-nous lesmontagnes les plus arides, les rochers les plus escarpés, les autres les plusténébreux. L’Histoire et la Géographie nous montreront des gens qui, ayant rompuavec la société ; passent leur vie à gravir sur ces montagnes stériles, à se cacherles autres, comme si l’objet le plus malencontreux pour l’homme, était l’homme.Voilà ce qu’on oit appeler l’extrême solitude. Cette extrême solitude s’adoucit,lorsque la terre, moins [p.54] ingrate, nourrit des plantes salutaires. Fait jour àquelque ruisseau ; et lorsque les solitaires qui l’habitent, se réunissent, vivent encommun, et tiennent entre eux sans tenir à la société, vous savez que les différentesReligions se sont ménagés un grand nombre de semblables retraites. La vies’appeler Solitaire, lorsqu’on tient à la société, non par ce qu’elle a de tumultueux,mais parce qu’elle a de plus paisible. Je veux dire lorsqu’on occupe ces habitationstranquilles dont nos campagnes sont couvertes ; enfin lorsqu’on embrasse la viechampêtre. Là, point de grandes des fortunes renversées, point de grandesfortunes renversées, point de bouleversement ni de malheurs d’éclat. L’ordre deschoses y suit un cours paisible ; et toujours le mê-[p.55]me. Au sortir du repos del’Hiver, la nature, par les délices du Printemps, prépare les richesses de l’Été et del’Automne. Le Laboureur vigilant observe ses efforts et les aide. Il sème etmoissonne ; il plante et cueille des fruits : ses soins ne sont point frustrés, parcequ’il ne les emploie point auprès des hommes. Que j’aime à voir ces gens laquellela terre répond à leurs travaux, la paix qui règne dans leurs familles ! Que cet aspecttranquillise mes sens ! Que de bon cœur j’oublie et les petitesses de nos grands, etles folies de nos sages ! Il est d’autres habitations moitié villes, moitié campagnes ;moins tumultueuses que la ville, moins tranquilles que la campagne. On y retrouveencore quelques traces [p.56] de la vie champêtre, qui commence à dégénérer et àdevenir trop active. Cette activité qui, dans les lieux mitoyens dont je viens deparler, commence à corrompre la douceur de la vie champêtre, monte à sonsuprême solitude, tendent à s’éloigner les uns des autres le plus qu’il leur estpossible : dans les grandes Villes, ils tendent à se rapprocher et à se concentrerautant qu’il est en eux. Leurs maisons se pressent et s’accumulent : les étages semultiplient les uns sur les autres : plusieurs Villes s’entassent pour n’en formerqu’une : et au milieu de tant de gens réunis en un si petit espace, naissent la fouguedes passions, le tumulte et la confusion. D’où viennent des goûts si opposés dansdes hommes nés [p.57] avec le même fonds d’intelligence, avec le mêmeempressement pour les plaisirs, la même aversion pour la peine ? d’où vient l’untrouve-t-il son bien être, dans des lieux où l’autre ne trouverait que les langueurs del’ennui » ? Si vous avez lieu d’être étonné des différents goûts lieu d’être étonnédes différents goûts des hommes, sur le choix de leurs habitations, réponditSoulange, vous ne devez pas moins vous étonner des variétés sans nombre qui setrouvent dans leur esprit et leur naturel. Il est, entre autres, une certaine tournured’esprit, que j’appellerai impétuosité. Un homme impétueux est, à tous égards,dans une perpétuelle agitation : ses yeux ne se reposent nulle part ; son esprit ne sefixe sur aucun objet ; son âme est ouverte à toutes les sensations, et n’en gardeaucune. En quelque lieu qu’il aille, [p.58] en un instant il a tout vu, et tout ailleurs :quelque question qui se présente à son esprit, en un moment il en a parcouru toutesles branches et passe à un autre. Il est une autres tournure d’esprit à laquelle jedonnerai le nom de lenteur. Un homme lent s’occupera sans fin d’un seul objet,comme s’il pensait qu’il n’en existât point d’autre. Où son attention se fixe ilembrasse, pénètre, et ne se lasse point. Peu de passions ont prise sur lui ; maisquand il est affecté c’est pour longtemps ; souvent pour la vie. quand il a de la forcedans le génie, l’homme impétueux en parcourant tout, jette à chaque instant deséclairs, qui ne servent quelquefois qu’à éblouir. Avec la même force dans le génie,l’homme lent s’arrête où il se trouve, et jette une lumière plus sûre. La marche dupremier est ardente et fougueuse ; c’est un tor- [p.59]rent qui se précipite avecfracas : la marche du second a moins d’ostentation ; c’est un fleuve qui coule avecun silence majestueux. L’un nous frappe par ses saillies, et à cet égard ressembleassez à ces vins mousseux dont on boit quelques verres avec plaisir ; l’autre nousattache par sa solidité, et ressemble à ces vins moins pétillants dont on ne se lassepoint. La nature tend toujours à s’éloigner des excès ; il est peu de gens au dernierdegré d’impétuosité ; il en est peu au dernier degré de lenteur ; il en est beaucoupqui tiennent le milieu, et ne sont ni excessivement lents, ni excessivementimpétueux. Vous jugez que de ce milieu à chaque extrémité, il se trouve bien des
nuances. C’est à ces nuances que doivent se rapporter les variétés sans nombre,qui se remarquent dans la marche de l’esprit humain. « Je crois voir où vous envo[u] [p.60] lez venir, dis-je à Soulange. Après ce que j’ai dit, et ce que vous venezd’ajouter, les rapports d’ajouter, les rapports des différences habitations deshommes, aux différentes tournures de leur esprit, se présentent d’eux-mêmes ».Vous avez raison, répliqua-t-il. Dans la marche de l’esprit humain, je vous ai montréune progression, depuis l’extrême l’enteur [lenteur], jusqu’à l’extrême impétuosité.Dans les habitations des hommes, vous avez depuis l’extrême solitude, jusqu’àl’extrême tumulte. Dans la solitude, peu ou point de société, les mêmes objets sereprésentent sans cesse, les passions sommeillent, tout se tait. Dans le tumulte, lebruyant du monde approche du chaos, les objets changent incessamment, lespassions se choquent, tout est en ag[ita]tion. Le premier genre de vie [p.61]convient, comme vous voyez, aux gens d’une extrême lenteur; le second, à ceuxd’une extrême impétuosité. Mettez un homme lent dans le tumulte, il sera [je pencheplutôt pour sera et non fera] comme quelqu’un qui ne mange jamais que d’un seulmets, et auquel on en sert trente, sans lui laisser le temps de se rassasier d’aucun.Mettez un homme impétueux dans la solitude, il sera comme quelqu’un dontl’appétit demande à être excité par la variété, et auquel on ne présente qu’un seulmets. La vie champêtre, qui tient le milieu entre l’extrême tumulte et l’extrêmesolitude, convient aux personnes dont le naturel tempéré, et qui ne sontexcessivement lentes, ni excessivement impétueuses. Enfin les gradations quevous avez observées dans les habitations des hommes, celles que j’ai observéesdans la marche de leur esprit, toutes se [p.62] correspondent, et chacun deshommes peut se choisir une demeure et un genre de vie qui soit conforme à sonnaturel. Ce choix est de la plus grande importance pour le bien être ; etmalheureusement on s’y trompe tous les jours. Cependant, pour y réussir, il nes’agirait que d’écouter ce penchant secret et inné, que nous inspire, à cet égard,notre naturel. Mais ce cri de la nature ne se fait pas toujours entendre, il faudrait yêtre attentif, et mille choses nous distraient. La naissance, l’habitude, les liaisonsparticulières, l’enchaînement des affaires ; que fais-je, mille autres circonstances,nous retiennent presque tous dans tout autre genre de vie que celui qui nous estpropre. De là le bonheur si rare ; les plaintes si communes. Les passions qui nousmasquent à nos propres yeux, nous trompent encore sur ce [p.63] choix. Uneferveur de dévotion ensevelit dans une solitude la plus profonde ; une faillied’ambition jette dans le torrent des affaires ; un amour empressement, le genre devie de l’objet qu’on aime. Tant que durent ces passions, l’état qu’elles nous ont faitadopter nous paraît parfait ; dès qu’elles tombent, il commence à peser, et souventdevient intolérable. Avant que de contracter de tels engagements, on devait êtrebien sûr que le genre de vie auquel on se destine, n’est point opposé à notrecaractère, ou que la passion qui nous le fait embrasser durera toujours.CHAPITRE X. Harangue de M. de la Prime-heure ; en faveur de SANFREIN.[p.64] Je reviens aux amours de Sanfrein. Après une mûre délibération, danslaquelle il ne s’avisa point d’examiner s’il convenait à Cécile, il trouva que Cécile luiconvenait fort. Il parla de ses vues à Monsieur de la Prime-heure qui, sans balancer,y donna les mains, et même avec une sorte d’empressement, car je crois qu’il estinouï que, dans le premier abord, rien ait jamais déplu à mon Oncle ; cela entraitdans son caractère. Il avait été successivement Ecclésiastique, Magistrat, Militaire,toujours disant, dans les commencements : c’est précisé-[p.65]ment l’éclat qu’il mefallait, et toujours s’en ennuyant dans la suite. À la fin il avait pris le parti de n’êtrerien, et s’en tient à celui-là : je crois qu’il avait eu raison. Quand il fut question de semarier, toutes les filles lui paraissaient charmantes ; et de semaine et en semaine ilfaisait un choix dans lequel il persistait huit jours. Madame de la Prime-heure tintplus long-temps ; elle plut trois semaines complètes, et eut l’honneur de devenir sonépouse. Il avait demeuré à la Ville, et dans ce temps-là il ne concevait pas commenton pouvait vivre ailleurs ; il s’en dégoûta, et depuis quinze ans il demeurait à lacampagne, où il ne se plaisait pas infiniment. Sa fortune, au-delà de ce qu’ilexigeait l’état qu’il tenait, lui laissait une aisance, dont quelquefois il étaitembarrassé. Il fallait valoir une de ses terres pour s’occu- [p.66]per, et parce qu’il sedonnait mille mouvements, avait mille petites attentions, entrait dans mille détails, ilse croyait un homme fort entendu, quoiqu’il n’en fût rien. Le temps que lui laissaientses occupations champêtres, il le donnait à la lecture des gazettes, sur lesquelles ilméditait avec autant d’utilité que de profondeur. Il s’affectionnait singulièrementpour les Héros du temps, François ou Étrangers. Je me souviens de lui avoir vudonner un grand repas à l’occasion d’une victoire remportée par Héraclius. S’il fautque ce Prince monte sur le Trône de Perse, il en coûtera un feu d’artifice à mononcle, et nous aurons bal. Un jour que tout le monde dormait encore, il se leva et fitquelques tours dans ses jardins. L’air, rafraîchi par la moiteur de la nuit, purifié parla chute d’une abondan- [p.67] ce rosée, parfumé des odeurs que des fleurs detoute espèce lui communiquaient, aurait porté un calme délicieux dans tout autreesprit que celui de Monsieur de la Prime-heure ; mais, profondément occupé dumariage de Sanfrein, il n’apercevait rien. Après quelques heures de réflexion, etson parti pris, il revint au logis, demanda sa fille, la conduisit dans une salle écartée.« Vous savez, lui dit-il, avec quelle tendresse je vous ai toujours aimée ; je n’aicessé de vous en donner des preuves, je vais encore vous en donner une nouvelle :je pense à vous établir ». À ces mots, Cécile, qui était sortie de son lit avec lamême fraîcheur et le même éclat qu’une rose qui sort de sa calice, pâlit et reculaquelques pas. Son père n’y fit point attention. « Vous conais-[p.68] sez Sanfrein,poursuivit-il, c’est l’époux que je vous destine. Il est riche, et fort au-delà de ce quenous avions lieu d’espérer. Quoiqu’il soit d’un certain âge, il n’est point encore surle retour. Sans être bel homme, il n’a rien de désagréable ; vous n’en pouvezdisconvenir. Il est un peu singulier et peut-être capricieux, mais cela se passeradans le ménage. Vous avez de l’esprit et de la douceur, vous en ferez ce que vousvous voudrez. Au fond, c’est de quoi faire le meilleur des maris. Ne pensez-vouspas comme moi, ma fille ? Oui sans doute. Je serais fâché de gêner en rien votreinclination : je suis un trop bon père ; mais vous êtes , ma fille, bien née, vous savezce que vous dicte le devoir. Quand vous n’auriez aucun penchant pour Sanfrein,quand même vous [p.69] vous sentiriez pour lui quelque éloignement, dès que cevous le présente, vous le recevez de mes mains sûrement vous ne ferez pas lamoindre résistance. Vous allez donc le regarder comme votre époux futur ; vous nerejetterez point les vœux qu’il va vous offrir, et vous vous comporterez comme unefille dont le cœur est entre les mains de son père : oui, et très exactement. Allez, mafille, je n’en attendais pas moins, ou de votre soumission ». Cécile, toute interdite, fitune profonde révérence, et sortit sans répliquer un seul mot. Hé ! Bonjour MonsieurSanfrein, s’écrira Monsieur de la Prime-heure. Hé bien, vos affaires vont le mieuxdu monde. Je viens de parler à ma fille, [p.70] et j’ai tout lieu d’espèrer d’en êtrecontent ; elle ne m’a pas répliqué un seul mot. SANFREIN. Tant-pis, Monsieur de laPrime-heure. M. DE LA PRIME-HEURE. Tant-mieux, Monsieur Sanfrein.SANFREIN Quoi ! Faire une proposition de mariage, et ne pas recevoir un mot deréponse, vous prenez cela pour un signe de consentement ? M. DE LA PRIME-HEURE. Mais ? d’un consentement très complet. Je connais ma fille, et je saiscomment je l’ai élevée : Voyez-vous, Monsieur Sanfrein, elle vous détesterait,qu’elle vous épouserait encore.SANFREIN Ce que vous me dites-là est assurément bien obligeant. [p.71] M. DELA PRIME6HEURE Cela est comme j’ai l’honneur de vous le dire ; mais, entrenous, je crois que vous avez un peu touché le cœur de la belle. Je me ressouviensde mon ancien temps, et je m’y connais. Elle m’a paru sortir toute mélancolique, etvous savez que la mélancolie est un synonyme d’amour. SANFREIN Mais,Monsieur, vous ne voyez pas….. M. DE A PRIME-HEURE Je vois que de votrepersonne, vous n’êtes pas si bien ; mais vous n’êtes pas non plus si mal. J’ai vufaire des conquêtes avec pis que votre physionomie. D’ailleurs, ces filles sont sicapricieuses ! SANFREIN À la bonne heure : mais, dites-moi : avez-vous aussibien réussi auprès de Madame de la Prime-heure, [p.72] qu’auprès deMademoiselle Cécile ? Avez-vous d’aussi fortes preuves de son consentement ?M. DE LA PRIME-HEURE Auriez-vous cru que j’eusse pu en essuyer la moindrecontradiction ? SANFREIN Je ne dis pas cela ; mais je serais bien aise de lesavoir. M. DE LA PRIME-HEURE Une fille ; passe encore ; elle peut faire sesremontrances, car quand il s’agit de mariage, cela la regarde d’assez près. Maisune femme ; c’est à elle à se soumettre entièrement aux vues de son mari.SANFREIN Je suis fort de votre avis ; en est-elle aussi ? M. DE LA PRIME-HEUREEt quand elle n’en serait pas ; qui est le maître, je vous prie : qui doit être obéi ?SANFREIN [p.73] vous, sans doute. Mais enfin, que vous a-t-elle dit ? M. DE LAPRIME-HEURE Je ne lui ais encore parlé de rien : mais comparez que ma volontésera la sienne. SANFREIN Fort bien : l’on n’a pas encore parlé à la mère ; et quandon s’est expliqué à la fille, elle s’est retirée triste et sans rien dire. Savez-vous,Monsieur de la Prime-heure, que cela ressemble à une affaire qui va mal. M. DE LAPRIME-HEURE Elle va très bien, vous dis-je, car elle est entre mes mains, et c’està moi à la mener comme j’entendrai. [p.74]CHAPITRE XI Chagrins de Cécile.Cécile, après la belle harangue de Monsieur son père, s’était retirée avecprécipitation dans son appartement. Là, négligemment assise sur un fauteuil, levisage abattu, la tête penchée, les bras étendus et abandonnés à leur propre poids,elle semblait une fleur qui vient d’essuyer un orage. Elle resta quelque temps dans
cette situation. C’était comme le frisson, qui précède l’ardeur de la fièvre. Bientôt àla pâleur répandue sur son visage, succédèrent des couleurs un plus animées ; sabouche essayait de prononcer quelques mots que ses soupirs entrecoupaient[p.75] sans cesse. Elle s’écriait souvent, Dinville, mon cher Dinville ; et, quand elleprononçait ce nom, la voix était plus touchante ; ses yeux devenaient pluslanguissants ; et ses larmes coulaient plus abondamment. Notre tendresse esttoujours mêlée de je ne sais quelle dureté ; je gage qu’il n’est point de lecteur, quine fût charmé d’occasionner de semblables troubles, et de faire couler de tellespleurs. Mais quel était ce Dinville ? À deux lieux du logis de Monsieur de la Prime-heure, reclus dans une assez belle terre et ignoré de tout le genre humain, vivait unvieux Gentilhomme appelé Durieul. Il avait un fils qu’il aimait comme soi-même, etbeaucoup d’argent qu’il aimait par dessus toutes choses. Nous voyons quelquefoisde grands hommes soumis à l’avarice, le plus rampant de [p.76] tous les vices. Jene dis pas cela pour moraliser, mais pour qu’on soit moins surpris, qu’avec un teldéfaut, Monsieur Durieul eût de l’esprit, et qui plus est du bon sens. le temps qu’iln’employait à compter son or, il l’employait à lire, et il lisait avec fruit. Surtout il avaitle talent de jeter sur sa conduite, je ne sais quel vernis, qui semblait la justifier. « Quiaime la paix doit fuir le tumulte et vivre dans la solitude, disait-il quelquefois. Voyezles Habitants des Villes se répandre dans les campagnes, dès que des joursconsacrés au repos les obligent de fermer leurs laboratoires, leurs bureaux et leursétudes. Ils fuient, ils vont oublier dans la solitude, leurs affaires, leurscorrespondances, leurs familles, leurs amis et eux-mêmes. [p.77] ils ne se livrentpourtant à leurs occupations, ils ne se répandent dans le monde, ils ne multiplientleurs connaissances et leurs liaisons que pour parvenir au bonheur ; et ce bonheur,ils se cachent dans les champs, et qu’ils perdent toutes ces choses de vue.Heureux qui raisonne mieux sa conduite, et qui, ne pouvant être utile aux hommes,s’en sépare. Il n’est point obligé de partager son temps entre eux et la et la solitude,entre le trouble et le repos. Pour moi, je m’éloigne, autant qu’il est en mon pouvoir,de ce qu’on appelle le monde. Malheureusement [,] je n’ai pu en détacher mon fils.Ce qu’il en connaît, loin de le rebuter, lui donne de nouveaux empressements. C’estun jeune étourdi qui s’engage, sans aucune raison, [p.78] dans un long et périlleuxvoyage. Mais je l’aime toujours et ne le puis perdre de vue ; je fais ce que je puispour tenir prêtes, toutes les sources dont il aura besoin. Ces ressources ne sontpas en grand nombre, elles se réduisent à l’argent, vil par lui-même, méprisable àmes yeux, mais précieux pour lui. c’est l’idole de tous les hommes, et ils ont raison,quoi qu’en disent les Sages. Si l’on fait tout pour le posséder, il fait tout pour sonpossesseur, j’épargne à mon fils les fatigues qu’il coûte, j’amasse pour lui ; et c’est,je pense, la plus grande preuve de tendresse que je puisse lui donner ». Voilàcomme Monsieur Durieul s’annonçait. Quelques-uns le prenaient pour une espècede Philosophe, quelques autres pour un homme trop attaché à son fils ; mais les[p.79] connaisseurs savaient à quoi s’en tenir. Son fils se nommait Dinville. Il l’avaitéduqué lui-même, ou par tendresse, ou par économie, ou par l’un et l’autre motif.Heureusement Dinville était né avec les plus grandes qualités : l’exemple de sonpère ne fit point d’impression sur lui. ses sentiments, naturellement élevés, étaienthors la portée de la contagion. Quant à l’esprit il était en bonne main ; et sous ladirection de son père, il fit rapidement les progrès qu’on fait si lentement dans lesCollèges. Les belles âmes ont je ne sais quel attait qui les incline mutuellement.Monsieur de la Prime-heure recevait fréquemment des visites de Monsieur Durieul,et lui en rendait quelquefois. Cécile et Dinville se connurent dès la plus tendrejeunesses, et dès la plus tendre [p.80] jeunesse ils s’aimèrent. Les deux maisonsavaient à peu près une fortune égale ; on ne désapprouva point cette inclinationnaissante, on lui laissa un libre cours, dans la suite même, on semblait la favoriseret s’en applaudir. Dinville sortit de la maison paternelle, pour aller étudier en Droit,et dès lors il donna des marques d’une sagesse solide et d’un caractère formé. Il nese refusa point aux plaisirs, mais jamais il ne se laissa entraîner au libertinage. Il tiraparti de trois ans d’études si infructueuses pour tant d’autres. Les grâces étudiéeset souvent si attrayantes des femmes qui l’environnaient, ne lui firent point oublierles grâces naturelles et naïves de Cécile absente ; il retourna au village aussipassionné qu’il en était sorti. Depuis ayant continué ses travaux avec succès, il était[p.82] Cécile, et l’amour persécuté devint plus actif et plus violent. La même chosese passa du côté de la conduite de Monsieur Durieul, lui eut interdit la vue deDinville. Tandis que Monsieur de la Prime-heure et Monsieur Durieul se brouillaient,et prenaient des arrangement en conséquence ; Cécile et Dinville continuaient des’aimer de plus en plus, et prenaient aussi leurs mesures. On trouva le moyen de sevoir, et c’était déjà quelque chose ; de s’écrire, et c’était beaucoup ; de se parler ;et c’était tout ce qu’ils désiraient, mais ces entretiens étaient rares. Dans le dernier,Dinville avait dit positivement à Cécile que Monsieur Durieul, qui n’ignorait pas sapersévérance, semblait en prendre moins d’humeur. Il n’en était peut – [p.83] êtrerien, mais on croit aisément ce qu’on désire, et il n’en fallait pas davantage pourconsoler ces Amants persécutés. Ce fut dans ces circonstances que Sanfrein vintse passionner pour Cécile, et qu’à cette occasion Monsieur de la Prime-heureharangua sa fille, qui, sans lui faire aucune réponse, s’en était allée pleurer à sonaise dans son appartement. Des Amants s’écrivent pour un moindre sujet : Cécile,désolée, prit la plume et écrivit ces lignes. L’auriez vous cru, Dinville ; j’ai eu lemalheur de plaire à Sanfrein. Il s’est expliqué à mon père, qui lui a donné sa parole ;et peut-être ma mère ne tardera pas à lui donner la sienne. Ce qui vous est acquispar votre amour et le mien, est sur le point de passer à u autre. Ainsi tandis quenous nous [p.84] flattions du vain espoir de réunir nos parents, nous ne nousapercevions pas que nous étions sur le bord du précipice, et voilà que j’y tombe.Tous ceux que je vois venir à moi me font tressaillir ; je crois toujours qu’ils viennentm’annoncer le consentement de ma mère, et la consommation de notre malheur.Donnez quelques soupirs à notre tâcher de détourner l’orage qui nous menace.considérez tout ce qui vous environne, et mettez tout en mouvement. Voyez monpère, voyez le vôtre, avant tous[plutôt:tout] voyez le Sage Soulange; voyez tout lemonde, et me délivrez de Sanfrein. J’ai peine à finir cette Lettre ; je la baigne demes pleurs ; vous la baignerez des vôtres en la lisant ; nos larmes se mêleront, etquoique [p.86] loin de vous, mon cœur en fera averti ces coups de sympathie, dontj’ai si souvent ressenti les effets. Je voudrais vous voir ; je voudrais mêler messoupirs aux vôtres : triste plaisir ; mais que je préférerais à la joie la plus vive dontvous ne seriez pas l’objet !CHAPITRE XII Tentatives physiques de Soulange.J’avais promis à Soulange de l’aller voir [d’aller le voir], je lui tins parole. Je netrouvai sa maison ni belle, ni meublée curieusement ; et ses jardins ne sont nispacieux ni fort ornés. Vous trouvez pourtant dans le tout, je ne sais quoi qui plaît etmême qui touche : c’est l’effet d’une agréable simplicité que [p.86] décore un goûtsage et philosophique. Mais ce qui fixe bientôt les regards et attire toute l’attention,c’est le spectacle de ses tentatives physiques sur les végétaux. Vous ne pouvezfaire un pas sans rencontrer quelque appareil extraordinaire. Depuis la germinationjusqu’à la fructification, Soulange suit toutes les opérations des plantes : il connaît laquantité de nourriture qu’elles prennent ; combien il en passe en leur substance ;combien il s’en évapore et s’en dissipe. Il les examine dans leur enfance, leuradolescence, leur âge consistant, leur décadence et leur décrépitude. Il observeleur force, leur faiblesse, leurs divers tempéraments, leur santé, leurs langueurs,leurs maladies. La terre même renferme cent sortes de pièges tendus aux effortsde la végétation. Ici une plante ne peut pomper les sucs de la terre que [p.87] pardes pores qui ne semblaient pas destinés à cette fonction. Là, telle autre ne peuts’élever que par des voies particulières que Soulange lui a tracées. Enfin, la nature,contrainte en mille manières, se plie et se replie de toutes façons, et souvent setrouve forcée de dévoiler ce qu’elle cachait dans son cours ordinaire. Je vis, entreautres, des tulipes et des lys rapprochés et abouchés les uns aux autres, chaquetulipe a une fleur de lys : cet arrangement excita ma curiosité plus qu’aucun autre, etje ne pus m’empêcher de demander à Soulange quel était le but de cet appareilsingulier. « Cette question, me répondit-il vous engage plus loin que vous nepensez. Vous sentez-vous assez de courage pour essuyer une dissertation ? »[p.88] Je doute fort, repris-je, si vous auriez autant de patience à m’éclairer quej’aurais d’envie de m’instruire. Je m’estimerais trop heureux si je pouvais être initiéaux mystères dont vous vous occupez si agréablement. « Quant aux mystères,poursuivit-il, je vous en ferai voir tant que vous voudrez, même où vous ensoupçonnez le moins du monde ; mais quant à les dévoiler, c’est une autre affaire ;la Physique y va si lentement que c’est pitié. Tous les hommes sont ignorants ; lesPhilosophes savent seulement par où ils le sont : mais je viens à l’éclaircissementque vous m’avez demandé. J’ai ici quelque part une plat-bande occupée par legrand fraisier des jardins ; et à quelques pas de là une autre pour le petit fraisierdes bois. Ce [p.89] premier donne de gros fruits, mais en très petit nombre ; l’autreen donne de fort petits, mais en très grande quantité. Il y a quelque temps que, versles beaux jours, ayant quelques mois en ma disposition, j’accourus à ma chèresolitude. Tout le temps que j’y séjournai, je m’amusai à la culture de mon jardin. Toutprospérait et répondait à mes soins. Les arbres déployaient ce vert tendre, qui faitles délices des yeux. Leurs fleurs étalaient qu’en laissant apercevoir les premiersrudiments des fruits naissants. Mes grands fraisiers seuls ne réussissaient point.Leurs larges fleurs s’épanouissaient en pure perte, et les germes stériles sedesséchaient sans prendre vie. un jour, comme je considérais cette plate-bande
[plante??] infructueuse, j’ob-[p.90] servais que les fleurs de cette espèce de fraisiersont presque toutes dépour[vu]es d’étamines. Vous savez que les étamines sontles parties mâles des fleurs : où il ne s’en trouve point, il n’y a point de fécondation àattendre. Le petit fraisier des bois, au contraire, a une quantité prodigieuse de cesétamines. Il me prit fantaisie de suppléer à l’un par l’autre. Je coupai des fleurs depetit fraisier ; je les dispersai sur le grand. Le principe de fécondation fit son effet,et toutes les fleurs du grand fraisiers, qui étaient alors épanouies, furent fécondées.Les fruits qui naquirent de ce mélange extraordinaire, n’étaient ni gros que ceux dugrand fraisier, ni si petits que ceux que donne celui des bois. J’allai plus loin jesemai de la graine provenue de ces fraises métis ; j’eus [p.91] des fraisiers quitenaient et de celui des et du grand des jardins, dont la coopération leur avait donnél’origine. Cette expérience m’ouvrit une foule d’idées. Voilà, disais-je, une variétémixte, qui provient de deux autres. L’opération que j’ai conduite, la nature doitl’avoir faite des millions de fois, à l’égard des différentes plantes. Sans doute qu’unnombre infini de variétés et même d’espèces doivent leur origine à de semblablesmélanges. Que l’on considère, par exemple, le brugnonier, son fruit ne tient-il pas etde la pêche dont il a la forme et les couleurs, et de la prune dont il a le lisse et à unpeu près la consistance. Une fleur de prunier n’aurait- elle pas fécondé une fleur depêcher ? Et cette fleur n’aurait-elle pas donné un fruit, dont le noyau aurait[p.92s/93p] produit tous les brugnoniers de nos vergers ? Pour m’assurer si cesmélanges réussiraient dans des espèces un peu éloignées, je me suis aviséd’exposer des tulipes tardives à l’influence fécondante des lys. J’ai ôté aux tulipesleurs étamines, leurs parties mâles, et je ne leur ai laissé que la partie femelle, lepistil. Si les germes qu’il renferme se vivifient, ce ne pourra être que des faits du lys.Je les sèmerai ; que sait-on si dans le temps je n’aurai pas quelque plante quitienne et de la tulipe et du lys ; que sait-on si je ne verrai pas naître, par exemple,une impériale. Ces idées et bien d’autres semblables peuvent ne pas réussir. Saufcent expériences de cette nature, à peine une ou deux vont à leur but : mais vousconvenez que c’est beaucoup, et que, par ces sortes [p.93] de voies, on peutparvenir aux découvertes les plus utiles. Lors même qu’on ne réussit pas, onapprend au moins que la nature se comporte autrement, et c’est quelque chose.Enfin on s’amuse agréablement et philosophiquement, et c’est je crois ce qu’onpeut désirer de mieux ».CHAPITRE XIII Frayeurs de Dinville.À peine Soulange avait achevé d’expliquer ses vues sur les avantages qu’onpourrait retirer dans la végétation du rapprochement de différentes espèces deplantes, lorsque nous aperçûmes Dinville qui venait à nous. Sa démarche étaitprécipitée, et son visage abattu. Avec un air d’empressement et de [p.94]consternation, vivacité et de langueur ; il semblait u homme qui lutte depuislongtemps contre un péril, dont il désespère d’échapper. Il fit à Soulange, avecbeaucoup de feu, et assez peu d’ordre, l’Histoire des Amours de Sanfrein, desintentions de Monsieur de la Prime-heure, des chagrins de Cécile, et des frayeursmortelles où il était. Il lui représenta l’influence qu’il pouvait avoir dans cette affaire,et le pria, comme un Amant prie, de vouloir bien s’intéresser pour eux. Je suis plussensible que je ne puis dire aux inquiétudes qui vous agitent, lui dit Soulange. Je nenégligerai rien de tout ce qui pourra vous être utile et vous tirer d’embarras.Comptez sur tout ce qui dépendra de moi. DINVILLE Je n’attendais pas moins devo- [p.95] tre humanité et de votre bienfaisance. Puisque vous vous intéressez pournous, je commence à espérer ; je me promets tout de votre sagesse. Parlez, degrâce ; que croyez-vous qu’il sait à propos de faire dans des circonstances siprésentes ? SOULANGE Rien du tout. DINVILLE Comment, rien ! Vous ne m’avezdonc pas bien entendu. SOULANGE C’est parce que je vous ai bien entendu, queje pense qu’il n’y a rien à faire. DINVILLE Quoi ! Mes malheurs sont sansressources ? Je perds Cécile pour jamais ? Cécile sans laquelle je ne puis vivre,Cécile….. SOULANGE Mais qui vous dit que vous [p.96] perdiez Cécile ? Écoutez :Monsieur de la Prime-heure s’est pris d’une belle passion pour Sanfrein ; il seraitinutile d’entreprendre de l’en faire revenir ; c’est l’affaire du temps. Il n’en est pasainsi de Madame, je connais sa manière d’aller : je suis sûr qu’actuellement elle nepeut souffrir Sanfrein. Quand Monsieur viendra à s’expliquer, il trouvera un obstacleauquel il ne s’attend pas ; et comme, malgré toute sa pétulance, il est incapabled’aucun mauvais, procédé, il ne voudra sûrement pas marier la fille, sans leconsentement de la mère. Ainsi vous voyez que voilà un mariage qui ne peut avo[ir]lieu. DINVILLE Mais si Madame de la Prime-heure, contre votre avis, avait aussi del’estime pour Sanfrein. SOULANGE Cela ne se peut. Elle est bien plus [p.97s/98]plus tardive que cela, à donner son estime. DINVILLE Mais si Monsieur de laPrime-heure venait à s’entêter, et voulait absolument…. SOULANGE Cela ne peutêtre encore. Ce n’est point un homme à prendre un parti violent. DINVILLE Maissi….. SOULANGE Mais non, vous dis-je. Je ne condamne point vos frayeurs, maisvous vous y abandonniez trop. Je connais mon monde, et si vous m’en croyez, vousne parlerez de rien, ni à Monsieur de la Prime-heure, qui sûrement ne passera pointoutre ; ni à Madame, qui sûrement ne se soucie pas de Sanfrein ; ni à Monsieurvotre père, qui sûrement ne serait guère touché de tout cela. [p.98] Vous restereztranquille, si vous pouvez ; et pour vous désennuyer, vous penserez en soupirant àCécile dont vous êtes tout propre à faire le bonheur, et qui est toute propre à faire levôtre.CHAPITRE XIV Brouillerie entre Monsieur et Madame de la Prime-heure.Dinville se retira, dans le dessein de suivre les conseils de Soulange, mais très peurassuré sur ses frayeurs. Pour moi, je passai le reste de la journée chez lephilosophe, et ne le quittai que le plus tard que je pus. Quelques jours après, lascène se passa entre Monsieur et Madame de la Prime-heur, précisément [p.99]de la manière que Soulange l’avait prévu. Monsieur se rendit à l’appartement deMadame pour s’expliquer avec elle, bien persuadé que la chose ne souffrirait pas lamoindre difficulté. Madame, lui dit-il, un homme que je connais à fond, que j’estimeet que j’aime, a pris du goût pour Cécile : c’est Sanfrein. Je n’ai pas cru devoirbalancer un instant, j’ai arrêté ce mariage ; et je viens prendre votre avis sur cela.M. DE LA PRIME-HEURE Des observations ? Tant qu’il vous [p.100] plaira, j’aimeles observations ; moi : mais les contradictions, vous savez qu’elles ne furent jamaisde on goût. MADAME Le mariage est une étrange affaire, Monsieur…. M. DE LAPRIME-HEURE Vraiment je le sais bien, Madame. MADAME Bien descirconstances doivent concourir pour le rendre heureux. Premièrement, du côté dela famille, on doit…. M. DE LA PRIME-HEURE Madame, les Sanfrein valent lesPrime-heure. MADAME Secondement, du côté de la fortune, on doit encore…. M.DE LA PRIME-HEURE Sanfrein a du bien, et plus que ma fille ne pouvait espérer.[p.101] MADAME Troisièmement, du côté du caractère, vous savez…. M. DE LAPRIME-HEURE Ce fut toujours le meilleur, et aujourd’hui c’est le plus posé de tousles hommes. MADAME Quatrièmement, du côté du l’âge…. M. DE LA PRIME-HEURE Sanfrein tient encore à la fleur de ses ans, il est dans toute sa fraîcheur.MADAME Cinquièmement, du côté de…. M. DE LA PRIME-HEURE Mais,Madame ne vous ai-je pas dit que je connais Sanfrein. C’est, à tous égards,l’homme qui nous convient le mieux. MADAME À ce que je vois, Monsieur qui aimetant les observations, ne les [p.102s/103p] Aime pas longues. Eh bien, j’abrégerai.Un jeune homme, âgé de plus de cinquante ans ; riche, avec une fortune délabrée ;sage, avec la tête à la plus folle qui existe, demande Cécile en mariage ; Monsieur,comme maître de céans, la lui accorde sans balancer ; mais la femme de Monsieur,pourvue d’un peu plus de raison que lui s’oppose à ce mariage, et dit que Sanfreinne fera jamais son gendre. M. DE LA PRIME-HEURE Il y a du vrai et du faux dansce que vous venez de dire, Madame. Je suis le maître, cela est vrai ; vous êtes unefemme raisonnable, cela est faux. Quant à Sanfrein, votre gendre, je soutiens lecontraire ; c’est à l’événement à prouver qui de nous deux prophétise le plus juste.CHAPITRE XV Autres idées de Soulange sur la vie champêtre.On conçoit qu’une pareille scène entre Monsieur et Madame de la Prime-heure,laissa de part et d’autre un levain d’aigreur, qui se développa de jour en jour, et qui,gagnant de proche en proche, répondit sur tous ceux de la maison une teinte demauvaise humeur, dont, ni moi, ni aucun étranger ne devait guère s’accommoder.Tout était d’un sombre à faire périr d’ennui. Un jour, entre autres, ennuyé etdécontenancé plus qu’à l’ordinaire, je pris un fusil et un chien, et j’allai faire un tourdans la plaine. [p.104] Ma chasse ne fut point heureuse ; mais vers le soir je fusdédommagé par la rencontre de Soulange, qui s’était donnée le mêmedivertissement, et n’avait pas plus fait fortune que moi. Nous nous assîmes sur lebord d’une fontaine ; et, bientôt lui rappelant la conversation que nous avions euesur la vie champêtre ; on prétend, lui dis-je, que la vertu est plus commune auxchamps qu’à la ville. Astrée, dit-on, en quittant les profanes mortels, a laissé lesdernières traces de ses pas dans les campagnes. Cette idée est-elle fondée ? est-on plus vertueux quelque part qu’ailleurs ? les hommes ne se valent-ils pas partout ? « J’ai plusieurs fois réfléchi sur cet objet, répondit Soulange ; je vous dirai ceque j’en pense ; mais auparavant, il faut que nous [p. 106] jetions un coup d’œil surles passions. Sans les passions, continua-t-il, les hommes toucheraient dansl’inaction et l’engourdissement : avec les passions, ils tombent dans le désordre. Ilen faut pour ne pas demeurer stupides ; mais il n’en faut pas au point de donner
dans aucun excès. La difficulté n’est point d’en prendre, la nature point, d’enprendre, la nature y pourvoit ; mais n’en prendre point trop, c’est le comble de lasagesse. J’observe que toute la philosophie des anciens, tous les préceptes desReligions, tous les dogmes de la saine morale, tendent à amortir les passions, c’estqu’il y a toujours plus à craindre de leur excès que de leur silence. Chaqueparticulier y trouve aussi son avantage, car las base de toute félicité est le repos ducœur. À la Ville les [p.106] objets réveillent les passions, la politique les nourrit,l’exemple les excite. De quelque côté que vous jetiez les yeux, vous y trouvez dessemences de cupidité et de feu. Tout ce que les hommes ont pu imaginer de pluspropre à remuer le cœur et à troubler l’âme, s’y trouve réuni. Les passions même,qui n’étaient point dans la nature, une industrie funeste leur a donné le jour ; telle estla fureur du jeu. À celles qui naissent de la réunion des hommes dans les Villes, sejoignent celles que les divers gouvernements font éclore et forment avec tant desoin. Au fond de ces Palais où les Rois commander, et ne font qu’obéir à lapolitique, s’élèvent et se forment les fantômes des richesses, des dignités, desdistinctions, des rangs, de la [p.107] renommé ; fantômes décriés de tout temps, etdont on n’a jamais cessé d’être dupe. À leur aspect, les hommes s’échauffent, leuresprit s’exalte, leur jugement se déprave ; les soins, les villes, les fatigues, la mortmême, rien n’est capable de les arrêter ; ils sacrifient tout à ces chimèresaccréditées. Il n’en est pas ainsi à la compagne, tout ce qui frappe les sens, lesrepose. L’air n’y est jamais troublé par les fracs des Villes, ce bruit confus formé detant d’autres. Des gens simples, courbés vers la terre qu’ils cultivent, y concentrenttous leurs désirs. Dans le silence croît abondamment autour de vous, tout ce qui estutile à la vie, nulle part ne se déploient les inventions du luxe. Et, afin qu’aucunchangement trop subit ne fît sur les sens des impressions trop [vi-][p.108]ves, lesfleurs qui égayent votre vue, ne prennent et ne perdent leur éclat, que par desnuances imperceptibles ; les arbres ne se revêtent et ne se dépouillent de leurverdure qu’insensiblement, et l’onde du ruisseau qui suit sous vos yeux, sembletoujours la même. Mais quoi ! Repris-je, la vie retirée et qui nous éloigne despassions, n’est-elle pas de tous les lieux [d]u monde. Partout, ne peut-on pas serépandre plus ou moins ? n’est-il pas des solitaires dans les lus grandes Villes ?Parmi ces solitaires qui habitent le tumulte, répliqua Soulange, j’en distingue deuxsortes. Les uns se livrent de temps en temps au courant du monde ; les autres nesortent jamais de leur solitude. Les premiers sont comme d[e]s malades, que lafièvre atta- [p.108] que périodiquement. Quand leur accès les prend, il leur faut plusde dissipation qu’à personne. Jamais on n’a saisi les plaisirs bruyants, avec plusd’emportement. Ils sont plus attachés qu’on ne peut dire, aux passions, et auxVilles, qui en sont le berceau. Je plains les autres, ils ont perpétuellement à résisterau torrent ; et, au milieu du tumulte qu’ils haïssent, leur cœur soupire incessammentpour les douceurs de la campagne, dont ils sont éloignés. Je viens maintenant,poursuivit Soulange, à la question que vous m’avez faite sur la vertu. J’appellevertueux celui que rien n’est capable de faire sortir de l’ordre. Dès que les premiersrayons de la raison luisent aux yeux de l’homme, il aperçoit l’ordre ; il s’y attache ;[p.110] il l’aime ; et s’il en sort, ce n’est que la force des passions sont moinsfréquentes et moins vives, la vertu est donc plus sûre : elle réside donc plus dansles campagnes, que dans les Villes. Je parle ici des séjours véritablementchampêtres ; car à proportion qu’ils tiennent aux passions, et aux désordres qui ennaissent. La corruption du cœur humain est telle que le commerce des bons avecles méchants, au-lieu de corriger ceu-ci, déprave pour l’ordinaire ceux-là. Les unssont encore plus attachés au vice, que les autres ne le sont à la vertu ; de manièreque l’effet des liaisons étant de rendre semblables ceux qu’elles unissent, levertueux deviendra plutôt vicieux, que le [p.111] vicieux ne deviendra vertueux ». Lasociété corrompt les hommes, interrompis-je : les hommes sont pourtant nés pourla société. Comment justifier, à cet égard, la conduite de la nature ? « Nous avonsvu, reprit Soulange, qu’il y a des nuances entre, la solitude des déserts, où lasociété manque, et le séjour des grandes Villes, où la société devient tumultueuse.Je crois qu’en général, la nature n’a point fait l’homme, pour aucun de ces extrêmes[.] La solitude des déserts rouille les ressorts de l’âme, et donne de la rudesse ; letumulte des grandes Villes dissipe les esprits. La vie champêtre, plus agissanteque l’une, plus recueillie que l’autre, tient le milieu, et semble être celle qui convientle plus à l’homme. Et si l’on doit sortir de ce milieu, il fera [p.112] toujours mieux quece soit en s’approchant de [s]a solitude des déserts, qu’en s’approchant du tumultedes Villes ; parce qu’il vaut mieux contracter de la rudesse, que de la corruption ».vous dites que les passions s’amortissent à la campagne, objectai-je à Soulange ;cependant j’en connais une qui semble s’y nourrir plus qu’à la Ville ; c’est l’amour.« Quand je me suis ainsi expliqué sur les passions, répondit[-]il, j’ai dû en excepterl’amour, qui sans doute gagne aux champs, autant que les autres passions yperdent. Le même, dans le fond, l’amour varie à l’infini dans la forme. Je ne croispas qu’il existe deux hommes qui aiment de la même manière. Semblable à l’eauqui prend le goût des terroirs où elle passe, et des maté- [p.113] riaux qu’on ydépose, l’amour prend une forte teinte de tous les caractères qu’il rencontre ; il enest de doux, de languissants, de vifs, d’emportés, d’impétueux, que vous dirai-je, jene sais s’il en est d’aigres et d’amers. Tout ceci a lieu, aussi bien aux Champs,qu’à la Ville : mais en général, l’amour champêtre, l’emporte, en ce que sesimpressions sont plus tendres, plus fortes, et plus durables ; chose si rare et sirecherchée dans cette passion. Je ne parle point ici de ces accès de tendresse,arrachée quelquefois aux cœurs les plus agités par les autres passions et lesmoins faits pour aimer : ce sont des coups de soleil qui, quelquefois, percent dansles temps les plus nébuleux. Je parle de cette tendresse constante et permanente,que les autres [p.114] passions ne peuvent altérer, et qui tempère les autrespassions. Celle-ci est amie du calme et du repos, à tel point, qu’elles’accommodera mieux des langueurs de la tristesse, que des faillies de la joie.Jugez combien elle doit s’épanouir à la campagne, où tout ne respire que latranquillité, et combien elle doit se flétrir à la Ville, où tout ne respire que le trouble.On dit, et l’on a raison de dire qu’on ne peut aimer fortement deux personnes à lafois ; qu’une inclination s’affaiblit par l’autre, et qu’aucune des deux ne peut aller àcertain degré. J’ajoute à ce principe ; je pense qu’on ne peut avoir à la fois deuxsortes [de] passions, de quelque nature qu’elles soient. Le cœur humain n’estsusceptible que d’une certaine mesure de désir ; à proportion [p.115] qu’elle separtage, le désir s’amoindrit, et chaque passion devient moins forte. Jecomparerais volontiers cette mesure de désir, à une multitude de filets, qui touspartiraient du cœur : si de ces filets, les uns vont s’attacher à la gloire, d’autres auxrichesses, d’autres à l’amour ; il est clair que le cœur tiendra à chacun de cesobjets moins fortement, qu’il ne tiendrait à un seul, si tous ces filets s’y réunissaient.Jugez maintenant combien l’amour doit se fortifier aux champs, où toutes les autrespassions s’affaiblissent. Enfin, il est certain que les sens, à force d’être affectés,deviennent moins sensibles, et que les traces qu’ils laissent dans l’âme sedétruisent réciproquement et ne sont d’aucune durée. C’est ce qui arrive dans lesgrandes Villes, surtout [p.116] à l’égard de l’amour : tant d’objets vous affectent,qu’aucun d’eux ne peut faire une impression forte et durable. On n’a point d’amour ;c’est le goût du plaisir qui forme ces liaisons, ces habitudes, ces intrigues ; c’est luiqui imagine et conduit ces fêtes si bien entendues ; c’est lui qui inspire ces vers,plus jolis que tendres ; c’est lui prescrit ces soins assidus, ces airs empressés, etqui est le père de la galanterie. Il imite, il copie, il se donne, autant qu’il peut, pourl’amour, mais il n’en a que le masque ».[p.117] CHAPITRE XVI Succès et Soucis de SANFREIN.La nuit me sépara de Soulange ; je retournai chez Monsieur de la Prime-heure, où,peu de jours après il se passa une nouvelle scène, dont je vais vous faire part.Sanfrein n’ignora pas longtemps que Madame de la Prime-heure était le plus grandobstacle qui s’opposât à ses désirs ; et ne négligea rien pour se la rendrefavorable. Ses soins n’étaient point infructueux ; Madame, qui, dans l’origine ne lepouvait regarder de sang froid, et n’en parlait jamais qu’avec aigreur, s’adoucit peuà peu. Elle l’écoutait quelquefois de cet air qui annonce un applaudissement tacite,et dans la suite elle eut pour [p.118] lui ces petites attentions, qui ne marquent pasune bienveillance décidée, mais quelque chose qui en approche. Sanfrein était toutétonné des progrès qu’il faisait, et s’en applaudissait d’autant plus, qu’il croyait quec’était son Ouvrage. Il n’eût jamais cru être si persuasif et si insinuant : c’était untalent qui ne se connaissait pas. Le fait est, qu’il n’avait aucune part à cechangement, qui n’était qu’un effet tout simple du caractère de Madame de laPrime-heure[.] autant que la nouveauté et tout commencement, plaisaient àMonsieur, autant ils déplaisaient à Madame. Elle avait une sagacité singulière poursaisir, au premier coup d’œil, toutes les imperfections de qui que ce fût ; elle nevoyait que cela, et commençait toujours par ne pouvoir souffrir personne. Dans lasuite, ve- [p.119] nant à discerner peu à peu les bonnes qualités que chacun pouvaitavoir, elle perdait aussi peu à peu le souvenir de ses défauts, et finissait parl’estimer, autant qu’elle l’avait déprisé d’abord. C’est ce qui lui arriva à l’égard deSanfrein ; jamais elle ne més[e]stima tant quelqu’un ; [e]t, dans la suite, jamais ellen’eut pour personne tant de considération. Sanfrein s’apercevait bien qu’il gagnaitde jour en jour dans l’esprit de Madame de la Prime-heure ; mais cela ne letranquillisait point ; il voulut enfin éclaircir son sort, et finir cette affaire, de manièreou d’autre. Un jour, ne pouvant plus résister à son impatience, il alla trouverMadame, et lui fit discours très long et assez pathétique, dont il n’était aucunement
besoin. « Monsieur Sanfrein, lui répondit-elle, il faut connaître les gens[p.120s/121p] avant que de les aimer. Il y a tant de mauvaises langues par lemonde, qu’il est bien difficile de rendre justice à personne sur le rapport qu’on enfait. On m’avait prévenue contre vous, et si fort, qu’il ne fallait pas moins que toutvotre mérite, pour me faire revenir. Enfin, j’ai [m]aintenant pour vous d’autant plus deconsidération, que vous avez eu de peine à la faire naître. Autant [,] je vous fuscontraire, au tant je me propose de vous être favorable. Ma fille est trop heureusede trouver un époux dans un aussi galant homme que vous.Monsieur de la Prime [-] heure a donné son consentement, il y a longtemps ; je vous donne le mien en ce moment : rien ne doit plus nous arrêter ; dans huit jours, je veux que Cécile soit à vous ».À ces mots, Sanfrein faillit de tomber [p.121] tomber en syncope. Ses forcessuffisaient à peine à son émotion. Il remercia Madame de la Prime-heure enbalbutiant, et se retira sans savoir où il allait. Madame étai enchantée. « Je nel’aurais jamais cru si amoureux, disait-elle. Quel désordre dans le remerciementqu’il m’a fait ? quel changement subit dans sa physionomie ; et quel trouble dansses manières ? Que ma fille doit être heureuse, avec un mari qui l’aime à cepoint ? » Laissons Madame de la Prime-heure s’applaudir et suivons d’autresréflexions agitent. Au sortir de l’appartement de Madame, il entra dans le Jardin,courut à un cabinet de verdure, se jeta sur un siège, et à, le corps courbé, sescoudes sur ses genoux, son front et ses yeux vo[i]lés par ses mains ; « tu as donc[p.122] réussi, et dans huit jours, tu te maries, dit-il en soupirant : impatient Sanfreinquand es-tu si ami de la contrainte et des biens ? Les moindres engagementst’avaient toujours effrayé, et tu cours aujourd’hui après un esclavage, qui e doit finirqu’avec la vie ! Que dis-je, n’est-tu pas déjà esclave ? N’as-tu pas demandé,sollicité, pressé le consentement, qui met le sceau à sa servitude ? Un hommed’honneur recule-t-il, après une telle démarche ? C’est fait de toi, tu n’es plus libre.Ô Cécile, ô liberté ! » Il se lève en prononçant ces paroles, marche à grands pas,s’arrête, porte ses regards au Ciel, les baisse vers la terre ; il parcourt les jardinsde M. de la Prime-heure ; il sort, se promène dans la campagne et ne voit rien ; il nefait c[e] [p.123] qu’il fait, ce qu’il pense, ce qu’il veut [;] il perd la tête, et peut-être a-t-il raison de la perdre.CHAPITRE XVII Réconciliation de Monsieur et Madame de la Prime-heure.Cette première chaleur qui nous intéresse si fortement ne se soutient paslongtemps ; et plus elle est vive, plutôt elle s’éteint. Cela était vrai, surtout à l’égardde Monsieur de la Prime-heure. Son zèle pour Sanfrein se refroidit en assez peu detemps, et, dès qu’il vint à le considérer avec quelque attention, son estimecommença de baisser considérablement. Il n’eut plus le même empressement pouren faire son gendre ; au contraire, il ne concevait pas comment il avait [p.124] pupenser à cette alliance. Il eût bien désiré prendre des mesures pour retirer saparole : mais qu’aurait-on pensé de lui dans le voisinage, car la chose étaitconnue ? Qu’en eût dit [-] elle-même, Madame ? avec quelle joie maligne, aurait-elle vu son mari réduit à penser comme elle ? Encore, si par cette conduite il eût eul’air de quelqu’un qui, par réflexion, change d’idée ; mais non, le monde est enclin àmal penser ; on n’aurait pas manqué de le regarder comme un homme sansconsistance, qui se laisse mener par les caprices d’une femme(a). À la longuecette perplexité l’ennuya, et ne fit que l’indisposer de plus en plus contreSanfrein(b). [p.125] Il n’est guère de choses, il n’est peut-être rien sans mélange.Chaque objet est un composé bizarre de bien et de mal. Nous appelons bon, ce quiest le moins mauvais, et le mauvais, ce qui est le moins bon. Pour juger sainement,il faut non — seulement apercevoir en même temps l’un et l’autre ; il faut encoreapercevoir la nuance et le degré. Que dis-je, il faut apercevoir, il faut plutôt deviner,qui des hommes n’a pas son masque ? Monsieur de la Prime-heure, avec uncaractère de bonhomie, était d’abord frappé du bien, et ne voyait point le mal. Aucontraire, Madame, naturellement défiante, était d’abord frappé du mauvais, et nevoyait point le bon ; et quand Monsieur venait à découvrir le [p.126] mal, Madamevenait à découvrir le bien. Ainsi au moment que celui-là se dégoûtait pour lui.cependant l’un et l’autre ayant changé d’avis, tous deux se croyaient d’accord, etcherchaient mutuellement à s’expliquer. « Je rentre dans les sentiments deMonsieur, disait Madame, il verra avec plaisir que je ne résiste plus à ses vues. Jepense maintenant, comme Madame, disait Monsieur, nous allons enfin avoir la paix,et vivre en bonne intelligence ». On commença à s’accueillir avec moins defroideur, on eut plus d’attention l’un pour l’autre ; les prévenances réciproquesreparurent, les physionomies se déridèrent, et toute la maison, toujours composéesur le sur le visage des Maîtres, reprit l’air de gaieté qu’elle avait perdu. Cécile,inquiète, ne savait [p.127] quel indice tirer du calme renaissant. Sanfrein, dans lamélancolie la plus profonde, qu’il tâchait en vin de vaincre ou de cacher, crut sonmariage décidé sans retour. Monsieur de la Prime-heur était enchanté de safemme. « Au fond, c’est un excellent cœur, disait-il à peine ai-je recommencé à luimontrer bon visage, que toute sa tendresse s’est renouvelée. C’est pourtant moi quiavais tort ; et je ne sais pas où j’avais été me coëffer [coiffer ?] de cette mauvaisetête de Sanfrein. Madame n’était pas moins contente de Monsieur. J’aurais dû meprêter plutôt à ses arrangements, disait-elle ; il avait toute la raison du monde, etSanfrein est un homme véritablement estimable ».[p.128]CHAPITRE XVIII Avis économiques de Soulange.Les choses en étaient là lorsque Soulange, inquiet sur la tournure que prenaient lesaffaires de Dinville, vint lui-même s’en éclaircir. Il vit en particulier Monsieur etMadame de la Prime-heure, fut bientôt à quoi s’en tenir, resta tranquille à cet égard,et recommanda à Cécile de n’avoir aucune inquiétude. L’après-midi, Monsieur dela Prime-heure voulut lui faire voir ses arrangements champêtres et économiques,et le conduisit d’abord dans son jardin fruitier, qui, en même temps, était sonpotager. À peine eut-on fait quelques pas, que Monsieur de la Prime-heure [p.129]s’arrêta ; et, comme s’expliquant d’après de profondes réflexions : « croiriez-vous,dit-il à Soulange, je rêve quelquefois très profondément, répondit celui-ci, pourquoine rêveriez-vous pas comme un autre ? » Qu’appelez-vous, comme un autre, repritvivement Monsieur de la Prime-heure ? C’est que je rêve d’une force à vousétonner. Savez-vous que j’ai fait dans la nature une découverte de la dernièreimportance ? J’ai trouvé que de jour en jour, hommes, femmes, grands, petits,maîtres, sujets, mœurs, esprits, tout dégénère et tombe en décadence. « Hé !Monsieur, s’écria Soulange, sur quoi fondez-vous cette terrible idée, et qui a puvous conduire à cette triste découverte » ? Ce quarré de chou[x] [p.130] que nousavons sous les yeux, répondit Monsieur de la Prime-heure. « Quoi ! RepritSoulange, ces avortons de choux… » ? C’est précisément leur dégénération,interrompit Monsieur de la Prime-heure, qui m’a fait ouvrir les yeux sur ledépérissement de toutes les autres productions de la nature. Il n’y a pas dix ans,que le moindre de mes choux avait une tête quatre fois grosse comme la mienne.Voyez maintenant, le plus beau n’est pas de la grosseur du poing. Il en est demême de tous mes légumes ; d’année en année, ils diminuent en volumes ; si celacontinue, ils disparaîtront tout à fait. Ces jeunes pêches, qui occupent ce vasteespalier, que vous voyez dans une si belle exposition, ne font que languir et nedonnent point de fruit. Ces poiriers portent une forêt de bois, et point de poires. Ils[p.131] ont de la vigueur, mais une vigueur froide et inféconde. Il en est des champscomme des jardins. Avez-vous jeté un coup ‘œil sur mes pâturages ? Ils sontdéserts. L’herbe tardive et rare, ne suffit pas à la moitié des troupeaux que jenourrissais autrefois. Mes terres en labour, ne produisent non plus presque rien, etmes greniers sont vides depuis plusieurs années. J’entends faire les mêmesplaintes dans le voisinage, chacun se plaint de la stérilité. J’eus occasion, l’anpassé, de traverser la plus grande partie du Royaume, c’est presque partout lamême chose ; ou les terres rapportent peu, où si elles rapportent beaucoup, ce sontdes productions d’une petite qualité. C’est donc un mal général. C’est unedégénération universelle : la source de ce mal, est sans doute dans la terre quis’épuise, les eaux et l’air [p.132] qui commencent à manquer de cet espritnourricier par qu tout se reproduit. La nature vieillit visiblement, et perd sa féconditéà proportion. Vous devez bien penser que les animaux, se nourrissant de cesproductions manquées, buvant de ces eaux dégénérées, respirant cet air épuisé,doivent perdre, par degrés, leur ancienne constitution. Les hommes, par les mêmesraisons, doivent dégénérer eux-mêmes. Et, comme la dégénération du physique,entraîne la dégénération du moral, faut-il s’étonner si la probité devient si rare, sil’honneur n’est plus qu’un vain dehors, si le patriotisme n’est plus qu’un mot, si lesmœurs se pervertissent de jour en jour. Vous voyez donc bien pourquoi mes chouxsont si chétifs, et les hommes si méchants. J’aurais bien des choses à dire sur toutcela, et j’en pourrais faire un [p.133s/134p] fort gros Live : mais outre que ce n’estpas mon métier, je ne vois pas non plus pourquoi j’irais annoncer une si mauvaisenouvelle au genre humain. Puisqu’il doit dépérir, il vaut mieux le laisser décliner toutdoucement, et sans qu’il y pense, que de lui faire faire réflexion sur son pitoyableétat, sans pouvoir en indiquer le remède. « Voilà ce qui s’appelle de grandesidées, reprit Soulange ; tandis que vos choux et le genre humain perdent, je croisque vous gagnez, vous ». Que fait-on, répliqua Monsieur de la Prime-heure ; sij’étais né il y a deux siècles, j’aurais peut-être été un petit Platon ; mais je suis né en
quatre-vingt-dix-neuf, et voilà pourquoi je ne suis que la Prime-heure. « Ce qu’il y ade certain, ajouta Soulange, c’est que je suis très convaincu [p.134] que vous avezbien observé, et que les choses sont telles que vous les avez vues ». Quant auxcauses, c’est une autre affaire ; les hommes sont bien à plaindre, si vous avez vules vraies. Et J’en conviens, dit Monsieur de la Prime-heure, et je souhaite m’êtretrompé ; mais je n’ai vu que celles-là. J’en soupçonne d’autres, poursuivitSoulange ; vous y ferez telle attention que vous voudrez, les voici. Les plantesaiment à changer de terroir. On dirait que chaque espèce exige une nourritureparticulière, et qu’à la longue la terre s’épuise, quand les végétaux du même genrese succèdent trop longtemps sur le même lieu. Vous me paraissez pas faire assezd’attention à cette maxime. J’ai toujours vu votre potager distribué comme il est, etdans les mêmes [p.135] cases, les mêmes légumes, naître, croître, et donner leursgraines. De l’autre côté du mur sur lequel s’étendent vos pêchers : vous avez plantédes tilleuls, qui maintenant surpassent de plusieurs pieds, et les pêchers, et le murTaillés avec soin et de niveau avec votre espalier, ils ne dérobent point aux fruits lesrayons du soleil. Mais ces tilleuls transpirent beaucoup ; il se répand autour d’euxune atmosphère humide, qui énerve les pêchers qu’elle environne et pénètre. Vospoiriers ne vous donnent point de fruit ; comment voulez vous qu’ils vous endonnent ? toute leur sève se perd, dans ces jets vigoureux et ce bois gourmand.Des racines nombreuses et profondes, absorbent une trop grande quantité de suc,et entretiennent l’arbre dans une forte de [p.136] jeunesse perpétuelle ; et voussavez que la jeunesse exclut la fructification et la fertilité. Les branches qui doiventdonner du fruit, petites, ridées et racornies, semblent avoir manqué de nourriture, etdevoir bientôt périr d’inanition. Il faudrait réprimer cette vigueur infructueuse. Il estpeu de terre qui, à la longue, ne s’ennuie, comme dit le Laboureur, quand on luidemande toujours la même chose. Ce que je vois ici en pâturage, je ne l’ai jamaisvu autrement. Il en est de même des campagnes labourées. C’est à l’égard dugrain, et de l’herbe, comme votre jardin à l’égard des légumes. Ainsi, avant que dejuger que c’est la nature qui vous manque, voyez si ce n’est pas vous qui manquezà la nature. Tentez l’expérience ; faites provision de graines provenues [p.137] d’unterroir différent du vôtre, et changer les espèces de place ; coupez ces tilleuls quifont languir vos pêchers ; retranchez ces grosses racines qui donnent trop devigueur à vos poiriers ; faites passer la charrue sur vos herbages, et laissez enprairies vos terres labourées. Peut-être verrez vous la nature se ranimer : peut-êtreaurez-vous abondamment de l’herbe, des bleds, des fruits et des légumes. Que jevous embrasse, mon cher Soulange, s’écria Monsieur de la Prime-heure. Vousêtes un homme admirable ; et je ne manquerai pas de tirer parti des observationsque vous me faites faire. « Il en est, je pense, du moral comme du physique,continua Soulange. Les hommes demandent à être cultivés avec autant d’attention,que les plantes. Lors- [p.138] qu’ils semblent dégénérer, ce n’est pas que la natures’affaiblissent, c’est qu’on les néglige. La politique donne des préceptes pour lesmultiplier, les former, les rendre tels qu’on le désire. Ils sont entre les mains de ceuxqui les gouvernent, comme les troupeaux, les plantes et les arbres, sont entre lesmains du cultivateur. Vous aurez de la probité, de la vertu, de patriotisme, ou vousn’aurez que de mauvais citoyens, selon les soins que vous y apporterez. Maislaissons les hommes, et ceux qui les gouvernent, pour ce qu’ils font [plutôt font quesont], et ne nous occupons dans les champs, que de nos légumes, de nos fruits etde nos moissons ».[p.139] CHAPITRE XIX Nouvelle brouillerie entre Monsieur et Madame de la Prime-heure.Quelques jours après la visite de Soulange, Monsieur et Madame de la Prime-heure vinrent enfin à s’expliquer ; c’était un après-dîné. Monsieur, plus joyeux qu’àl’ordinaire, avait tenu table plus longtemps, et avait nourri sa gaieté de quelquesverres de table, il trouva Madame qui se promenait seule dans un bosquet. Ill’aborda, et remit en question l’affaire de Sanfrein. « J’avoue que je me hâte un peutrop dans mes décisions, lui dit-il, c’est un défaut que je tiens de la nature, j’ai beaume réprimer, j’y reviens toujours. Je suis heureux de trou- [p.140] ver chez vous unerésistance prudente, qui m’arrête et m’épargne bien des fautes ». Madame, dansl’idée que son mari s’apercevait depuis longtemps qu’elle avait changé d’avis etpris le sien, s’imagina qu’il voulait se donner le plaisir de la railler ; le début ne luiplut point. « De grâce, dit-elle, trêve de plaisanterie. Votre femme est enfin de votreavis, vous devez vous vous en applaudir, et non pas en railler ».M. DE LA PRIME-HEURE Je ne plaisante point, je connais mes défauts, mais enfinnous voilà d’accord, et j’en ai beaucoup de joie. Ce qui m’inquiète maintenant, c’estla manière dont nous devons conduire cette affaire. Je crois pourtant, sauf meilleuravis, que vous ferez bien de persifler dans l’opposition que vous avez [p.141s/142p]apportée au mariage de Sanfrein ; tandis que… MADAME Encore une fois,Monsieur, je trouve la plaisanterie, on ne peut plus déplacée, dans lescirconstances où nous sommes. M. DE LA PRIME-HEURE Je crois que vous meferez tourner la tête. Qui plaisante, je vous prie ? N’est-il pas clair, que si vouspersistez dans vos refus, quoique je paraisse toujours dans vos refus, quoique jeparaisse toujours dans les mêmes dispositions, Sanfrein rebuté, à la longue, seretirera, et nous nous déferons de lui, sans me compromettre, ni paraître luimanquer de parole. MADAME Je commence à ne plus rien comprendre à tout ceci.Auriez-vous donc changé d’avis ? Serait-ce bien sérieusement que vouschercheriez à vous débarrasser de Sanfrein ? M. DE LA PRIME-HEURE Que medites-vous là ? Quoi ! Vous estimez à ce point un homme dont vous ne pouviezsoutenir la vue, il y a six semaines. MADAME Quoi ! Vous êtes dégoûté, à ce point,d’un homme, qui vous plaisait tant, il n’y a pas un mois. M. DE LA PRIME-HEUREAvez-vous pu, en si peu de temps, perdre de vue les mauvaises qua- [p.143] Litésqui vous le faisaient mésestimer plus que personne au monde ? MADAME Et vous,avez-vous pu, en si peu de temps, perdre de vue, ces rares qualités qui avaientd’abord mérité toute votre bienveillance ? MADAME Je n’espérais pas moins quenous allions vivre en bonne intelligence, je m’en applaudissais ; mais tout estchangé chez Monsieur, et me voilà bien loin de mon compte. M. DE LA PRIME-HEURE Quand je crois sortir d’un embarras, je tombe dans un plus grand. Quedire ? Que faire ? [p.144] MADAME Cela me paraît simple. Vous avez donné votreparole, j’ai donné la mienne ; il faut la tenir. Il faut que Sanfrein soit votre gendre et lemien. M. DE LA PRIME-HEURE C’est ce que je ne souffrirai jamais. MADAMEC’est à quoi vous résoudrez, quand il vous plaira. Pour moi, mon parti est pris, etjamais je ne donnerai mon consentement, pour le mariage de Cécile, qu’en pour lemariage de Cécile, qu’en faveur de Sanfrein. Adieu, Monsieur de la Prime-heure,souvenez-vous qu’il faut avoir des procédés, et qu’il n’est pas honnête de ballotterainsi un honnête homme.[p.145]CHAPITRE XX Suite des idées de Soulange sur la vie champêtre.Voilà donc, Monsieur et Madame de le Prime-heur brouillés plus que jamais.Toutes la maison retombe dans la taciturnité. L’inquiétude de Cécile dévorait seschagrins, sans s’expliquer à personne. Sanfrein, plus embarrassé jusqu’aucunautre, s’était retiré chez lui, sous un assez mauvais prétexte. Je pris aussi monparti, et j’allai passer quelques jours chez mon Philosophe. Je revis avec le plusgrand plaisir son habitation tranquille, le progrès de ses expériences, et le succèsde quelques-unes, je lui laisse à publier lui-même ses idées [p.146] singulières surla végétation, et je rendra compte de quelques entretiens qui sont comme la suitede ceux que nous avions eux sur la vie champêtre. Je ne sais pourquoi, lui disais-jeun jour, mais l’amour des champs est plus universel qu’on ne pense. De ceux quihabitent les Villes, combien ne se plaignent pas de la nécessité qui les y attache !Combien d’autres y demeurent, parce qu’ils ne se trouvèrent jamais à portée debien connaître les douceurs de la vie champêtre ! De ceux même qui semblent lesplus faits pour la Ville, combien ne donnent pas tous les jours des indices d’unpenchant caché pour la campagne ! C’est une grande douceur, disent les gens lesplus attachés au tumulte, d’avoir une retraite aux champs, où l’on puisse de tempsen temps oublier les traces, se délasser [p.147] l’esprit, et se rafraîchir le cœur.« Ne vous y trompez pas, reprit Soulange, la plupart de ces éloges de laa viechampêtre, que vous entendez faire à la Ville, portent à faux ; et l’empressementbourgeois pour les champs, est plutôt un goût naturel. Comme il se trouve deshabitants de la campagne qui, pour se récréer, vont faire quelque séjour à la Ville ; ilse trouve aussi des habitants des Villes qui, pour se délasser, vont faire quelqueséjour à la campagne. Ceux-là quittent le calme et cherchent le tumulte ; ceux-ciquittent le tumulte, et cherchent le calme. Les premiers sont comme les habitantsdes côtes maritimes qui, par récréation, s’embarquent quelquefois et s’exposentaux caprices de la Mer ; les seconds, sont comme des Ma-[p.148] telots qui, leplutôt qu’ils peuvent, gagnent le port, et vont se délasser des fatigues de lanavigation. Mais le Matelot retourne bientôt à la Mer, dont il ne peut se passer, et leBourgeois retourne bientôt à la Ville, comme à son élément. Il en est d’autres quivont à la campagne chercher de nouveaux plaisirs. Ceux-ci ne se proposent que dejolies Maisons et de beaux Jardins. Ils portent à la campagne, le lux de la Ville, maisun lux moins éclatant. Les mêmes plaisirs les suivent, ils les voudraient seulementplus simplifiés, ils ne les ont que plus recherchés. Disions mieux, usés sur tous les
genres de volupté, ils se lassent de s’ennuyer à la Ville, ils vont s’ennuyer auxchamps : ne dites donc pas qu’on est heureux quand on [p.149] possède cesmaisons si délicieuses, ces parterres si riants, ces couverts entretenus avec tant decuriosité, ces jardins si vastes, ces allées à perte de vue. Le maître de ces belleschoses n’en sent le prix que bien peu de jours ; ses yeux s’y accoutument bientôt, iln’y pensent plus, il a besoin que ceux qui le viennent voir, en admirant tant de rareté,lui en rappellent le souvenir. La nature seule peut offrire dans la campagne, unspectacle toujours admirable, toujours frappant, toujours varié. Si une telle sublimitén’intéresse pas, c’est en vain qu’on appelle l’art, et que d’un enclos étroit on essaiede tirer plus de plaisir, que de la nature contemplée, ou dans sa pleine majesté. Depareils efforts, se réduiront toujours à flatter les yeux pour quelques jours ». [p.150]Quoi qu’il en soit, répliquai-je, vous ne pouvez nier qu’il y ait dans presque tous leshabitants des Villes, un germe inné d’attachement pour les champs. Voyez leursappartements tapissés de Paysages ; leur poésie emprunter ses grâces les plustouchantes, de la simplicité d’applaudissements, quand on met sur la scènequelque Pastorale ingénieuse. On dirait des gens expatriés, qui entendent toujoursparler, avec plaisir, de leur pays natal. Un de leurs plus grands plaisirs, est lapeinture de ceux qu’ils ne peuvent goûter. « Si vous vouliez approfondir la nature deces amusements, dit Soulange, peut-être vous en formeriez-vous une autre idée.Les plaisirs les plus simples et les plus naturels, sont toujours les plus touchants.Les objets qui les [p.151] fournissent, sont tellement distribués, que si nous enusons avec économie, nous n’en manquerons jamais, dût la vie se prolonger fortau-delà des bornes, nous cesserons bientôt d’en être agréablement affectés ; ilfaudra avoir recours à l’art et au raffinement, et quelle ressource ! qu’il s’en fautqu’elle soit capable de nous dédommager ! On abuse des plaisirs simples, ou envoulant les goûter tous les fois, ce qui use bientôt notre sensibilité, ou en insistanttrop longtemps sur quelqu’un d’entre eux, ce qui conduit au dégoût. Celui qui,trouvant une saveur agréable dans un aliment, y revient trop souvent, ne tarde pas àen être dégoûté. Celui qui, sur sa table, réunit avec profusion, tous les mets quipeuvent le flatter, ne [p.152] tardera pas à n’être affecté d’aucun. L’art du Cuisinierest une ressource, mais insuffisante, comme le prouve l’appétit languissant dequiconque fort à ce point des bornes de la modération. Ce que nous disons desplaisirs du goût, doit s’entendre dans plaisirs qui ont leur siège dans les autresorganes des sens, même dans le cœur et l’esprit. La modération est suppléer nullepart. Vous voyez que le raffinement est une suite de l’abus, et ne peut remplacer lesplaisirs simples. Ainsi, bien loin que les efforts de l’art dans ce genre, soient unepreuve que la Ville est le séjour de la volupté ; c’est plutôt une preuve que lesplaisirs simples, c’est-à-dire, les vrais plaisirs en sont bannis. Ce raffinement qui,dans les Villes, annonce la décadence [p.154] de la sensibilité, se manifeste àl’égard des plaisirs champêtres. Nous en avons déjà touché quelque chose enparlant des arrangements recherchés qui se font dans les maisons de campagne.En voici d’autres exemples. Ceux d’entre les habitants des Villes, qui se sontchargés du pénible emploi d’amuser les autres, ont toujours bien senti que l’imagedes plaisirs champêtres ne pouvait manquer de plaisirs à ceux même qui enjouissent le moins. Mais, comme ils avaient à intéresser des gens toujours frappésde l’éclat du lux, et toujours occupés de ces raffinements dont je viens de parler ; ilsont fait passer dans leurs tableaux champêtres, et ce luxe et ce raffinement. Envoulant allier le faste à la simplicité, et la finesse à la naïveté, ils ont montré des ob-[p.154] jets qui ne se trouvent, ni aux champs, ni à la Ville, et sont hors de la nature.C’est à de semblables écarts, que nous devons, dans la littérature, ces Egloguesde Fontenelle, si pleines d’esprit et si dépourvues de sentiments ; dans la Peinture,ces Pastorales de Boucher, si élégantes et si peu touchantes ; dans nosSpectacles, ces Fêtes champêtres, si ingénieuses et si peu naïves. Qu’ils sont loindes grâces avec lesquelles se présente la simple nature ! Ce qu’il y a de plusfâcheux, c’est que les habitants des Villes, l’esprit plein de ces tableauximaginaires, quand ils viennent dans les campagnes, et considèrent les objets telsque la nature les montre, ils tombent dans l’étonnement ; et, ne voyant que de lasimplicité, ils ne peuvent plus souffrir de [p.155] Bergeries que dans leurs Livres,leurs Peintures et leurs Spectacles. Assez semblables à ces gens dont le palais,accoutumé depuis longtemps aux liqueurs artificielles, ne trouve plus de goût flatteurau vin, tel que le donne la nature ». À ce que je vois, dis-je à Soulange, vous n’aurezgarde d’être content de la manière dont la plupart des Poètes ont vu la viechampêtre. « Un lux d’un genre particulier, c’est celui des Poètes, réponditSoulange. Non contents de peindre plus beau encore. À leurs yeux, les gouttes derosée sont des perles, les boutons d’un arbre qui s’entre ouvrent sont desémeraudes, les moissons sont la chevelure de Cerès, un vent doux et rafraîchissantest l’haleine [p. 156] du Zéphir. Ils peuplent les Fontaines de Nymphes ; les Forêts ;d’Hamadriades, de Faunes, de Sylvains ; et ils ne peuvent parler d’une belle nuit,qu’ils ne tracent le tableau de toutes ces Divinités dansantes qui, d’un pied léger,pressent le gazon fleuri. Comme si la nature, dépourvue de ces ornements, nepouvait plus nous amuser par le spectacle enchanteur de ses productions. Tous cestableaux ne sont propres qu’à reparaître l’âme de chimères, et émousser en elle lesentiment du beau réel et existant ».Pan, Diane, Apollon, les Faunes ; les Sylvains, Peuplent ici vos bois, vos Forêts,vos montagnes ; La Ville est le séjour des profanes humains, Les Dieux habitent lescampagnes. [p.157] « C’est ainsi que s’explique un très grand Poète, dans unmoment de tendresse pour la vie champêtre. Ce très grand Poète a tort ; ce ne sontpoint des Dieux qui habitent des hommes, et des hommes dont l’esprit est aussiborné que le champ qu’ils cultivent, mais qui gardent encore une étincelle del’ancienne et vertueuse simplicité. Pourquoi se faire illusion ? Ne voyons que ce quiest, mais voyons-le tel qu’il est ».CHAPITRE XXI Mariage de Cécile.Je passai dix jours chez Soulange : j’y aurais passé toute ma vie. je n’y goûtaispoint ces plaisirs vifs et tumultueux, qui, faisant d’abord [p.158] oublier le temps etsoi-même, portent bientôt la satiété dans le cœur, l’engourdissement dans l’esprit,et souvent le repentir dans l’âme. J’y goûtais ces plaisirs tranquilles, qui laissentapercevoir le temps qui coule, et que l’on voudrait toujours employer de même. LaBibliothèque de Soulange, son entretien, le progrès de ses expériences,m’occupaient tour à tour. J’oubliais peu à peu mes chagrins. La pai[x] profonde quim’environnait passait dans moi-même. Le Ciel me paraissaient plus sereinqu’ailleurs, et le Soleil plus pur et plus gai. Pendant ce temps-là, nus n’en tendîmespoint parler des amours de Sanfrein. Nous voulûmes savoir où elles en étaient ;nous nous rendîmes chez Monsieur de la Prime-heure. Tout avait changé de face,tout était en joie, tout était [p.159] d’accord. Le mariage de Cécile avec Dinvilleavait été conclu, et voici par quel événement. Je vous ai dit qu’ils avaientquelquefois la consolation de se voir, quoique rarement. Monsieur de la Prime-heure avait, à une lieue de sa Maison, une Métairie assez bien tenue. Sa nourrice,appelée Madame Damase, y demeurait et vivait des libéralités de Monsieur ; louantgrandement le temps passé, ne médisant qu’autant qu’il est nécessaire pour jeterun peu d’intérêt sur le propos (a) ; c’était-là, et en sa présence, qu’ils s’entretenaientquelquefois. quelquefois. Après s’être fait et répété mille sortes de protestations, onse plaignait du sort, on s’attendrissait, on versait quelques larmes ; c’était-là leurspre- [p.160] miers plaisirs ; ensuite on se flattait : Monsieur et Madame de la Prime-heure pouvaient revenir de Sanfrein ; M. Durieul pouvait, à la longue, prendre dessentiments qui leur seraient plus favorables, et l’on n’aurait pas changé ces lueursd’espoir contre les plus grands contentements qui n’eussent pas été du mêmegenre. Pendant que je philosophais chez Soulange, Cécile et Dinville s’étaientdonné un rendez-vous. À peine ils étaient arrivés, à peine ils s’étaient dit vingt outrente fois qu’ils s’aimeraient toujours avec une tendresse inaltérable, lorsque tout àcoup on entendit le bruit d’un cheval qui venait à bride abattue. Dinville pâlit, Céciledevint toute tremblante : Madame Damase prit son parti : restez, dit-elle, je vaistrouver et renvoyer, à l’instant, l’importun qui vient nous troubler [p.161] si mal àpropos. Elle sort, ferme la porte du cabinet où ils étaient, ouvre celle de la rue, etvoit un domestique de Dinville. Il vient chercher son Maître, il le demande avecprécipitation. Perdez-vous la tête, lui dit Madame Damase, et prenez-vous cettemaison pour celle de votre Maître ? Il persiste, il crie ; et Madame Damase aussi.Je suis bien informé, dit-il, mon Maître est ici, il faut que je lui parle, il faut qu’il parteà l’instant. Monsieur Durieul vient d’être attaqué d’une apoplexie et s’il faut tout vousdire, il est mort. À ces mots, Dinville, qui ne perdait pas un mot de la conversation,frappé de la douleur la plus vive, resta quelque temps immobile et comme sanssentiment. Bientôt ses yeux se tournèrent du côté de Cécile, qui n’était guère moinsagitée que lui. Il se jeta à ses ge- [p.162] noux, prit sa main en sanglotant, l’arrosade ses larmes, la serra amoureusement, et sans dire un seul mot, il se relève, fort,monte à cheval et disparaît. Cécile reste dans le trouble qu’on peut imaginer ; etMadame Damase imaginer ; et Madame Damase s’occupa quelque temps àconsidérer avec un sorte d’étonnement. Enfin celle-ci s’impatienta, et lui dit,« Depuis que ce Monsieur Sanfrein, dont Dieu vous préserve, s’est avisé d’avoir del’amour pour vous, vous avez pris une telle habitude de pleurer, que je crois quevous ne cesserez de la vie. Qu’avez vous donc tant à vous affliger en ce moment ?Est-ce un si grand malheur de perdre un homme, qui s’opposait avec tantd’obstination à vos désirs, et vous causer tant de chagrins. Pour moi, je suis
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