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Sortilèges interdits

De
263 pages

Pratiquer la magie interdite ?

C'est ce que le comte de Vald exige de Yodim, son nouvel employé. Celui-ci, jeune violoniste fraîchement diplômé de la prestigieuse académie de Dardes, se trouve entraîné dans un tourbillon de plus en plus dangereux.

Lui qui excelle en musicomagie, cet art qui permet d'agir sur une personne grâce à un sort consitué de notes, réussira-t-il à contrer les sombres projets de l'aristocrate.

Nouveau roman d'Alice Adenot-Meyer après les deux tomes des aventures de "Nalki" publiés en 2014.


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Alice Adenot-Meyer

Sortilèges interdits

Le Lamantin

Du même auteur

Piège dans les ruines (Kirographaire, 2012 – Rebelle, 2015)

Matricule 307 (Nalki, tome 1 – Le Lamantin, 2014)

Le temps du chaos (Nalki, tome 2 – Le Lamantin, 2014)

Illustration de couverture : Stéphan Bétemps

Loi 49–956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

© Le Lamantin, 2016

www.lelamantin.fr

ISBN : 9791092271-23-2

Prologue

Le duc de Suffra se redressa de toute sa hauteur.

– Vous vous êtes moqué de moi ! Vous n’avez aucun talent. Votre histoire de musicomagie n’est qu’un grossier mensonge !

– Je… je prie Votre Grâce de m’écouter, balbutia l’homme à la balafre en serrant son béret de velours rouge dans ses mains tremblantes. Je suis désolé de ce contretemps. La musicomagie est, hélas, un Art délicat… Les résultats ne sont pas toujours ceux que…

– Assez !

Enragé, le duc avança d’un pas et saisit son interlocuteur par le col.

– Vous m’aviez juré que Fraisse mourrait sur le coup, foudroyé par votre fameux sortilège, lui postillonna-t-il au visage. L’effet devait être celui d’une crise cardiaque ! Or, vous avez eu beau taper sur le piano et nous casser les oreilles toute la soirée, le marquis n’a subi aucun dommage. Il se porte comme un charme.

– Votre Grâce…

– Cette réception pour mon anniversaire était pourtant le cadre idéal… Quel gâchis !

– Laissez-moi vous expli…

L’aristocrate secoua son vis-à-vis avec violence.

– Je vous avais promis mille piarnes, vous n’en verrez pas la couleur !

– Je peux proposer à Votre Grâce d’autres sortilèges, lança précipitamment l’homme à la balafre d’une voix étranglée. Plus fiables, et presque aussi efficaces.

Soudain attentif, le duc relâcha sa prise. Sa main retomba le long de son corps.

– Allons bon… quelle fable allez-vous encore inventer ?

– C’est très sérieux, Votre Seigneurie, affirma le Balafré en remettant son col en place. Par exemple, il existe un sortilège qui frappe la cible d’une maladie incurable et qui…

– Combien de temps la cible met-elle pour mourir ? coupa le duc.

– À peine quelques semaines, Votre Grâce.

Suffra leva les yeux au ciel.

– Beaucoup trop long ! Je vous ai pourtant dit que j’étais pressé !

Le Balafré, en fin connaisseur de l’âme humaine et de ses turpitudes, avait rapidement deviné les motivations secrètes de son commanditaire : le duc voulait s’approprier la future veuve. Mais ne pouvait-il patienter quelques jours ?

– Un autre sortilège intéressant permet de plonger la cible dans un sommeil profond, tenta-t-il à nouveau. De sorte qu’il est ensuite aisé de… de l’achever… d’un coup de poignard, ou en…

– Certainement pas. Cela laisserait des traces. Je peux poignarder le marquis quand je veux, ce n’est pas pour cela que j’ai fait appel à vos services. J’exige de la dis-cré-tion, vous ne comprenez donc pas ?

– Votre Seigneurie devrait pourtant mesurer les avantages de…

L’aristocrate fouetta l’air de ses mains, excédé.

– Ça suffit ! Vous m’avez fait perdre trop de temps. Vous n’êtes qu’un charlatan. Disparaissez !

Suffra se drapa dans sa veste en soie noire brodée d’or et se détourna. L’entretien était clos.

Réduit au silence, l’homme à la balafre s’inclina puis, toujours plié en deux, recula jusqu’à une petite porte qui s’ouvrait entre deux tapisseries murales. Il la poussa et se retrouva sur le palier d’un escalier en vrille plongé dans le noir. Il posa son béret sur son crâne rasé et attendit que sa vision s’adapte à l’obscurité. Puis, tâtant les parois de pierre, il descendit les deux étages d’un pas prudent.

Le couloir qu’il atteignit baignait dans le pâle éclat d’un rayon de lune. L’homme le longea et sortit dans un jardin imprégné de l’odeur acide de la pluie fraîchement tombée. Il contourna deux bosquets, traversa une pelouse à la hâte et, les pieds mouillés, gagna la haie. Le passage qu’il se fraya entre les troènes lui laissa quelques égratignures. Il les ignora.

Une fois dans la rue, il rasa les murs. Il préférait éviter le regard des rares passants qui erraient encore à cette heure avancée de la nuit.

Il en avait pour plus de trente minutes avant de rejoindre son quartier misérable, à l’autre bout de la ville.

Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Comme par réflexe, ses doigts vinrent tâter le dur renflement que formait le poignard dissimulé dans la poche intérieure de sa chemise. Le duc avait-il lancé un tueur à ses trousses ? Mieux valait rester sur ses gardes, même s’il était peu probable que l’aristocrate ait pris cette peine. Sans doute le considérait-il comme un minable, trop insignifiant pour représenter un quelconque danger.

Le Balafré serra les poings dans l’ombre. L’échec qu’il venait d’essuyer lui laissait un goût amer…

Il devait se ressaisir. Pas question de s’avouer vaincu. Un jour, il les dominerait tous. N’avait-il pas été autrefois le disciple le plus brillant du mage Yarik Tourka ? Il possédait le don, il le savait. Certes, le sortilège Extinction se refusait à lui, mais il en viendrait à bout, tôt ou tard.

Réussir, à n’importe quel prix. Il en rêvait depuis si longtemps ! Vivre de son Art en vendant ses services clandestins à de riches bourgeois ou aristocrates, n’était-ce pas là le plus beau, le plus légitime, le plus attirant des objectifs, pour un musicomage de sa trempe ? Il se voyait déjà sollicité, adulé, courtisé, recevant des coffres remplis d’or pour ruiner, défigurer, tromper, tuer en toute discrétion ceux que ses commanditaires lui désigneraient comme cibles…

Pour l’instant, il devait admettre qu’il n’obtenait que de piètres résultats. Tout juste était-il parvenu dernièrement à exécuter sur sa guitare un sortilège de Sommeil pour endormir une comtesse insomniaque, ou à faire disparaître l’éruption cutanée qui couvrait de pustules le visage ingrat d’un jeune baron. Preuve qu’il n’avait pas perdu totalement ses capacités. Mais les sortilèges les plus demandés – sortilèges nuisibles et interdits pour la pupart – s’obstinaient à lui résister.

Récemment, l’affaire avait pris mauvaise tournure. Après avoir échoué à mettre en œuvre Extinction, il avait dû, lui qui détestait faire couler le sang, tuer la cible de ses propres mains à coups de couteau pour remplir son contrat. Une infâme boucherie. Son commanditaire ne lui avait payé que la moitié de la somme convenue, en raison des risques encourus. Alertée, la police faisait des recherches… Heureusement, tous les indices avaient été effacés.

L’homme à la balafre soupira. Ce soir, avec le duc, il avait touché le fond. Jamais il ne s’était autant ridiculisé. Pourtant, il avait passé des heures et des heures sur cette maudite formule en s’efforçant de respecter les consignes du Traité à la triple-croche près. Pourquoi ne fonctionnait-elle pas ?

Il devait trouver une solution. Si la rumeur de son incompétence s’ébruitait, il verrait fuir sa maigre clientèle. De plus, ceux qui se considéraient comme trompés se feraient une joie de le désigner aux autorités, en veillant à se mettre eux-mêmes à l’abri de tout soupçon.

Il aboutit enfin dans la rue des Poternes. Les gargotes mal famées qu’il fréquentait habituellement étaient fermées, rideaux baissés. Il aurait volontiers noyé son dépit dans l’alcool, mais il dut se résigner à rentrer chez lui. Peut-être restait-il un peu de rhum au fond d’un placard…

Il se traîna dans l’escalier crasseux jusqu’au cinquième étage, ouvrit la porte et avança d’un pas lourd dans l’entrée, éclairée de la lueur d’une lampe à huile.

Il sursauta. Surgie du salon, une grande silhouette projetait une ombre mouvante sur le mur. Qui avait osé s’introduire ainsi de nuit dans son appartement ?

– Maître ! Vous voici enfin ! s’exclama l’intrus, hirsute, l’œil gonflé de sommeil.

Il le reconnut à sa voix plus qu’à son apparence négligée. Pasti, le violoniste… un de ses informateurs… Quelle barbe !

– Tiens, qu’est-ce que tu fais là, toi ?

– J’ai une nouvelle incroyable à vous annoncer, chuchota l’autre. Je ne voulais pas partir avant de vous avoir vu.

Le Balafré aurait bien bu un verre, mais il renonça à réveiller le gamin loqueteux qui lui servait de domestique. Il était pressé de se débarrasser de son visiteur et n’avait pas la moindre envie de partager son rhum avec lui. Toutefois, il ne pouvait le mettre dehors. Pasti connaissait du beau monde et avait joué à plusieurs reprises le rôle précieux d’intermédiaire.

Ils s’assirent au salon. Au fur et à mesure que le violoniste débitait son histoire, le maître des lieux passait par différents états : ennui, étonnement, incrédulité, jalousie, découragement, sidération… puis, soudain, espoir fou.

Son heure avait sonné ! La solution, il la tenait, cette fois. Mais il lui faudrait de l’audace, de la détermination.

Au diable les scrupules.

Le Balafré se leva d’un bond et attrapa Pasti par le col de sa chemise. Penché sur lui, il plongea ses yeux bleus dans les siens.

– Il me le faut, gronda-t-il, fébrile. Tu comprends ? Je veux que cet homme se présente ici, devant moi. Promets-lui un secret absolu, et de l’argent, bien-sûr. Il n’a pas besoin de savoir combien. S’il résiste, menace de le dénoncer comme assassin. Qu’il sache que nous ne sommes pas dupes. Et qu’il n’a pas d’autre choix que de s’associer à moi.

Il approcha un peu plus son visage bouffi, barré de sa longue cicatrice sombre.

– Le plus tôt sera le mieux, acheva-t-il dans un souffle.

*

1

Une sonnerie aiguë déchira l’obscurité du dortoir.

Yodim s’éveilla en sursaut. Grognements, injures et gémissements fusaient autour de lui.

– Saleté de réveil…

– Faites-le taire, bon sang ! Mafi !

– La ferme ! Je dors…

La sonnerie mourut dans un hoquet. Une allumette craqua. Un instant après, la mèche d’une lampe s’allumait. Petite et fragile, la flamme vacilla, puis grandit. C’était la lampe de Rek, violoncelliste, le plus consciencieux des cinquième année. Grand et dégingandé, l’adolescent se leva et s’étira dans sa longue chemise de nuit avec un bâillement sonore. Le choc d’un oreiller reçu en pleine figure le rejeta en arrière, sur son lit.

– Borre ! Espèce de traître ! Tu vas me le payer.

Deux lits plus loin, l’auteur du méfait ricanait.

– T’as compris le message ? Recouche-toi et laisse-nous pioncer !

De son côté, Yodim s’était assis. D’une main lasse, il ébouriffa ses épais cheveux châtains. Ses paupières brûlaient, desséchées. Il lui manquait plusieurs heures de sommeil. Lire un roman dans les toilettes jusqu’au milieu de la nuit à la clarté instable de sa lampe à huile n’avait peut-être pas été la meilleure des idées.

– Eh les gars ! lança Rek avec entrain, vous oubliez que l’examen d’analyse, c’est ce matin ?

Un silence suivit ses paroles.

– Malédiction ! rugit tout à coup Grès, le pianiste roux, en se dressant sur sa couche comme un diable hors de sa boîte. C’est qu’il a raison, le bougre !

De nouveaux jurons jaillirent en désordre. Une agitation intense gagnait le dortoir. Des lampes s’allumèrent. Les dix garçons s’extirpaient de leurs draps. Certains s’habillaient, d’autres se dirigeaient à pas pressés vers la salle de bains collective.

Toujours assis sur son lit, Yodim posa les pieds sur le sol glacé avec un frisson. Il ne redoutait pas vraiment cet examen d’analyse musicale, matière dans laquelle il se débrouillait plutôt bien, même si, comme la plupart de ses camarades, il détestait le professeur Chapp. Pas de raison de s’affoler, donc, se raisonna-t-il. Certes, il avait un besoin impérieux de réussir cette épreuve pour valider son diplôme de Musicien Émérite formé à la prestigieuse Académie de Dardes. Mais il ne doutait pas du résultat.

Il en allait tout autrement de l’examen d’écriture et de composition, programmé une semaine après. Yodim nourrissait bien plus d’inquiétude vis-à-vis de cette spécialité qui pourtant le passionnait. Extrêmement exigeant et perfectionniste, le professeur Cyrkenn, dont les cours étaient appréciés de tous, plaçait la barre très haut et pouvait parfaitement recaler certains d’entre eux, tout bons élèves qu’ils aient été durant leurs études. Plus que sept jours pour ingurgiter les règles de l’harmonie et du contrepoint, puis les mettre en application sur des exemples aussi originaux que possible. Sans oublier de revoir sur le bout des ongles les notions de musicomagie, la partie la plus complexe et la plus hermétique du cours.

Sept misérables petites journées…

Yodim sauta sur ses pieds et s’ébroua. Comme souvent, il se retrouvait bon dernier dans ses préparatifs. La faute à sa nature rêveuse et flegmatique, sans doute. Il prit la direction des lieux d’aisance d’un pas incertain. Mafi, son meilleur ami, violoniste comme lui, venait à sa rencontre ; il en avait déjà terminé avec ses ablutions.

– Eh Yodim, t’en fais une tête ! On dirait une chouette mal réveillée. Qu’est-ce que tu as fabriqué cette nuit ? Si Nattia te voit dans cet état…

Yodim se contenta de grimacer avant d’entrer à son tour dans la salle d’eau.

Qu’allaient imaginer ses camarades ? Il s’entendait bien avec la jeune pianiste, mais il n’y avait jamais eu rien de plus entre eux qu’une simple amitié doublée d’une belle complicité musicale.

Il fit une toilette rapide dans une des bassines de tôle émaillée. S’asperger d’eau froide le visage et le corps le revigora, une fois surmonté le premier saisissement désagréable.

Il revint au dortoir et enfila son uniforme en vitesse : pantalon gris, chemise blanche, foulard vert foncé, gilet de laine sombre et veste noire portant, brodé sur la poche de poitrine, le blason de l’Académie, un violon croisé avec une flûte.

Ses jambes avalèrent en un instant les quatre étages du bâtiment. Dès son entrée dans le réfectoire, où déjeunaient dans un brouhaha feutré les soixante élèves de l’Académie, il aperçut Nattia assise sur sa droite, entre deux de ses amies. Les longs cheveux bruns de la jeune fille étaient rassemblés dans son dos en une tresse généreuse. Elle lui souriait, et il lui répondit par un petit signe de tête. Puis il se mit en quête de ses compagnons de dortoir, déjà attablés devant des bols fumants. Mafi se décala de quelques centimètres pour libérer une place sur le banc. Une fois installé, Yodim se servit du lait chocolaté. Rek lui tendit la corbeille de pain.

Ils échangeaient leurs pronostics au sujet de l’examen d’analyse quand un garçon de deuxième année au visage joufflu approcha de leur table et s’arrêta, aussi raide qu’un soldat au garde-à-vous.

– Yodim de Palke, c’est bien toi ? demanda-t-il, solennel.

– Moi-même.

– J’ai un message à te transmettre. Monsieur le Directeur veut te voir dans son bureau aujourd’hui, à treize heures précises.

Sa voix haut perchée contredisait la gravité mâle qu’il tentait de donner à ses propos.

– Tiens donc… et comment se fait-il que ce soit toi qui m’apportes ce message ? s’étonna Yodim.

Le gamin se troubla.

– Je… j’étais un des premiers arrivés au réfectoire, ce matin. Monsieur Moldeg est passé et il m’a chargé de ce… de cette mission.

Yodim leva un sourcil.

– Surprenant. En général, il délègue un surveillant.

– Détrompe-toi, Yodim, intervint Rek. Le vieux fait souvent porter ses messages par des petits. Ça doit l’amuser de les faire courir à droite et à gauche.

– Bon, peu importe, sourit Yodim. Je te fais confiance, mon gars. Tu n’as pas l’air d’un plaisantin.

L’enfant se rengorgea.

– Tu lui diras que j’ai bien transmis le message ? voulut-il s’assurer.

Yodim secoua la tête, espiègle.

– Non. Je lui dirai que si je débarque dans son bureau, c’est par le plus grand des hasards.

La mine du jeune garçon s’assombrit tandis que les témoins de la scène s’esclaffaient. Yodim lui donna une petite tape sur l’épaule.

– Ne t’inquiète pas, il le verra bien, que tu as rempli ta mission.

L’autre hocha la tête, les pommettes rouges, puis s’éloigna.

– Dis-donc, bizarre, cette convocation, non ? fit remarquer Mafi en étalant de la confiture sur sa tartine.

– Mouais… Dommage que ce ne soit pas à neuf heures. Au moins, j’aurais raté l’examen d’analyse !

– Ha ha… tu as une pause-déjeuner raccourcie, du coup, railla Polt, un camarade hautboïste.

– Mais pourquoi le vieux Moldeg te convoque ? insista Mafi. Tu as quelque chose à te reprocher ?

– Allez, j’avoue : j’ai tué Chapp hier soir en le transperçant d’un coup d’archet.

– Si seulement c’était vrai, soupira Rek, les yeux au plafond. On serait débarrassés de ce fou !

La matinée passa rapidement pour les cinquième année. L’examen d’analyse en occupa la plus grande partie. En pleine forme, Chapp leur joua au piano une pièce de Frespal, par fragments ; à charge pour eux d’en décortiquer la structure harmonique, accords, cadences et autres joyeusetés… Ils en sortirent épuisés et affamés.

Après un repas englouti à la va-vite, Yodim grimpa quatre à quatre les marches jusqu’au premier étage. Il s’arrêta devant une porte de chêne qui portait une plaque de cuivre gravée de la mention : Artiz Moldeg – Directeur. Il tira sur sa veste, prit une inspiration et frappa deux petits coups secs.

– Entre, Yodim, lança la voix assourdie du vieil homme.

L’adolescent avait déjà pénétré de nombreuses fois dans ce bureau. Les grandes vitrines emplies de livres et de partitions lui étaient familières, de même que le clavecin au délicat décor pastoral placé tête-bêche face au piano à queue noir.

Artiz Moldeg était assis à son bureau et, bienveillant, souriait par-dessus ses lunettes rondes. Il portait son éternelle redingote de laine grise au-dessus d’une chemise blanche au col empesé. Plus encore que d’habitude, ses favoris blancs semblaient manger ses joues minces et ridées.

Yodim prit soin de refermer la porte et avança jusqu’au bureau. Moldeg lui fit signe de s’asseoir.

– Comment vas-tu ? Tu dois être surpris que je te convoque aujourd’hui.

– Oui monsieur.

Le vieux directeur l’avait toujours impressionné. Musicien et compositeur génial, chef d’orchestre incroyablement compétent et d’une remarquable modestie, l’homme savait imposer le respect sans jamais élever la voix ni perdre son calme. Lorsqu’il se posait sur son interlocuteur, son regard noisette paraissait lire en lui et scruter le tréfonds de son âme.

– Pardonne-moi de te priver de ta pause, d’autant plus que tu as eu, si mes renseignements sont exacts, un dur examen à passer ce matin. Es-tu satisfait de ta performance ?

Une lueur d’amusement éclairait ses prunelles. Yodim eut un sourire contraint.

– Je n’ai pas trop séché… heu… je veux dire… j’ai su à peu près répondre aux questions, bafouilla-t-il.

– Parfait. Je n’en attendais pas moins de toi. Bon, il est temps que je t’explique le motif de cette convocation.

Il se pencha sur le côté, ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe. Il déplia la lettre manuscrite qui s’y trouvait glissée.

– J’ai reçu hier cette missive.

Moldeg posa le papier à plat sur le bureau et croisa ses belles, longues mains devant lui.

– Il s’agit d’un courrier du comte Sinan de Vald. Le connais-tu ?

– Non monsieur.

– C’est un homme des plus respectables, de haute naissance, fort cultivé. Pour ma part, je le fréquente depuis de nombreuses années. Figure-toi qu’il est passé par cette Académie du temps de Dreslo, mon prédécesseur, mais il n’y a pas achevé ses études car il s’est trouvé, en raison de la mort de son frère aîné, héritier du titre et de la fortune de son père.

Le directeur prenait son temps. Où voulait-il en venir ?

– Le comte de Vald est actuellement à la recherche d’un jeune musicien, violoniste de préférence. Il m’a adressé une demande pressante. Et… j’ai pensé à toi.

– À moi ? Mais… je ne suis pas encore diplômé !

– Peu importe. Tu as toutes les qualités requises. Le diplôme n’est qu’une formalité, un morceau de papier sans grande utilité. Ce qui compte avant tout, ce sont les recommandations. Et puis, tu n’es pas loin d’avoir terminé ta formation.

Il y eut un silence. Yodim se redressa un peu plus sur sa chaise.

– Pourquoi avoir pensé à moi, et pas à Matt ou à Yvo, qui sont bien plus expérimentés ?

Le directeur réfléchit quelques secondes.

– Eh bien… figure-toi que le comte fait mention de deux qualités dont il aimerait voir dotée sa nouvelle recrue. Tout d’abord, il désire que son violoniste soit issu d’une famille de la noblesse.

– Je n’en vois pas l’intérêt ! s’indigna Yodim. Il y a ici d’excellents élèves dont les parents sont ouvriers, paysans ou artisans ! La naissance ne fait pas la qualité du musicien.

Le vieux directeur inclina la tête vers l’épaule, l’air contrit.

– Je partage ton avis sur cette question, mais j’imagine que le comte de Vald attache de l’importance aux origines de ceux dont il s’entoure. À tort ou à raison, il y voit sans doute un gage de finesse et de bonne éducation. Mais ce n’est pas tout. Il recherche également quelqu’un qui soit féru de musicomagie.

Yodim tressaillit.

– Mais ce n’est absolument pas mon cas !

– Je pense au contraire que tu as des dons exceptionnels dans cette matière, mon garçon. Et le professeur Cyrkenn le pense également.

Yodim haussa les sourcils, puis les fronça.

– Pourquoi ce comte a-t-il besoin d’un musicomage ?

Moldeg marqua une légère hésitation.

– Il… ne me l’explique pas dans sa lettre, mais je suppose qu’il a de bons motifs à cela. Comme je te l’ai dit, c’est un homme de confiance, une personne de grande valeur.

– Je croyais que la pratique de la musicomagie était rigoureusement contrôlée ?

La main de Moldeg esquissa un geste apaisant.

– En effet, selon la loi, elle doit être encadrée. Mais seuls quelques sortilèges, comme tu le sais, sont interdits. Pour le reste, une pratique à petite échelle est tolérée.

– Pourtant, le professeur Cyrkenn nous a mis en garde, répliqua Yodim. Pour lui, la musicomagie doit rester un domaine confidentiel, voire secret, et il ne faut y recourir qu’en cas de nécessité, pour ses vertus curatives principalement.

Le directeur hocha la tête.

– Le professeur Cyrkenn a tout à fait raison. Mais s’il vous initie à cet Art, c’est bien qu’il y trouve un intérêt. Et aujourd’hui, nous devons prendre en considération le fait que le comte de Vald cherche un musicomage.

D’une main nerveuse, Yodim repoussa les cheveux qui lui tombaient sur le front. Il y avait quelque chose de bizarre dans cette histoire. À l’évidence, le directeur ne lui disait pas tout.

– Crust n’est-il pas le plus compétent dans cette matière ? esquiva l’adolescent.

– Certes… reconnut Moldeg en fixant ses mains jointes sur le bureau, mais Crust n’est pas d’ascendance noble. De plus, je ne l’enverrais chez aucun de mes amis. Tu sais bien pourquoi.

Yodim acquiesça. Crust Falo était un garçon doué, populaire, mais particulièrement déluré, qui, au sein de l’Académie, se distinguait par sa vision très personnelle du respect des règles. De plus, il avait toujours montré un goût un peu trop prononcé pour les aspects obscurs et sulfureux de la musicomagie. Une nuit, il avait mené sur ses camarades une série d’expériences qui s’étaient soldées par la surdité – heureusement passagère – de l’un de ses cobayes. Un autre avait souffert de troubles de la parole pendant de longues heures. Une fois le pot-aux-roses découvert, les sanctions avaient été suffisamment sévères pour dissuader l’imprudent de recommencer.

– Es-tu intéressé par cette proposition, Yodim ? interrogea le directeur avec douceur, sondant son élève du regard.

L’adolescent resta muet. Quelle décision prendre ? Son destin se jouait à cet instant, devant cet homme qui tenait son sort entre ses mains. Inutile de se voiler la face. Un jour ou l’autre, il devrait entrer au service de quelqu’un… Mais n’était-ce pas trop tôt ? Il ne savait rien de ce comte de Vald, et l’idée de quitter l’Académie, de se séparer de ses amis avant d’avoir achevé sa cinquième année, le rebutait profondément. D’un autre côté, il avait bien conscience qu’on ne le gardait ici que par charité. Son père, furieux qu’il eût choisi la carrière musicale au lieu de se consacrer au droit comme il l’exigeait, l’avait déshérité et renié, malgré les supplications de sa mère qui continuait à le voir en cachette. Par chance, le directeur Artiz Moldeg avait toujours eu de l’estime pour lui et l’avait soutenu, de la même façon qu’il prenait en charge les études des élèves les plus démunis, dans la mesure où ceux-ci prouvaient qu’ils avaient à la fois les dons et la motivation nécessaires. Yodim ne pouvait donc se permettre de bouder une aussi belle occasion de devenir, à l’âge de seize ans, financièrement autonome.

– Je peux te laisser le temps de réfléchir, concéda Moldeg. Nous ne sommes pas obligés de répondre au comte dès aujourd’hui.

– Est-ce qu’il évoque des… délais ?

– À vrai dire, il semble assez pressé. Un de ses musiciens lui a fait faux bond, et il a hâte de le remplacer.

Yodim se raidit.

– On sait pourquoi ce musicien est parti ?

– Oui, bien sûr. Figure-toi que je le connais bien, il s’agit de Jasp Lurk, un ancien violoniste de notre Académie, un très bon élément, très ambitieux. Il aurait intégré l’orchestre royal. Le comte de Vald ne peut rivaliser avec les attraits et la magnificence de la cour, il n’a donc pas trouvé moyen de le retenir.

L’adolescent se tut quelques instants.

– On ne pourrait pas attendre quelques mois, que je puisse au moins terminer mes études ? tenta-t-il en s’empourprant.

– Je comprends, Yodim, mais je crains d’être forcé de te décevoir. Si nous tardons trop, le comte risque d’embaucher quelqu’un d’autre. Or, comme tu le sais, les places de musicien sont rares de nos jours. Les membres de la noblesse hésitent de plus en plus à engager des frais dans l’entretien des artistes, ils se contentent de les faire venir ponctuellement, à l’occasion de fêtes et de bals. Le comte de Vald fait partie d’une espèce en voie de disparition, celle des vrais mélomanes. Il aime la musique de chambre avec passion et il s’engage à verser des salaires corrects et réguliers à ses musiciens. Je ne peux te garantir que nous trouverons un autre emploi de ce type avant longtemps.

Le regard de Yodim se perdit dans le vague. Bien sûr. Le directeur avait raison. Comment s’opposer à de tels arguments ?

– Réfléchis, puis reviens me voir demain à la même heure pour me faire part de ta décision, suggéra Moldeg de sa voix chaleureuse. En ce qui concerne tes examens, il est envisageable d’aménager l’emploi du temps de manière que tu puisses les passer malgré tout…

Yodim se leva en remerciant. Il allait se détourner pour gagner la porte quand une pensée lui vint :

– Juste une chose… Le garçon de deuxième année à qui vous aviez demandé de me transmettre votre convocation…

– Le jeune Friss ?

– Je ne sais pas comment il s’appelle. Mais je tenais à vous dire qu’il a été irréprochable.

Le directeur lui renvoya son sourire.

– Très bien. Je ne manquerai pas de lui confier d’autres missions aussi glorieuses. Bonne après-midi, Yodim !

*

2

Dardes, le mardi 2 avril 1872

Chère maman,

J’espère que tu te portes bien, ainsi que Méline. Je pense si souvent à vous, tu sais combien vous me manquez, l’une et l’autre !

Mon séjour à l’Académie touche à sa fin. Une nouvelle qui devrait te faire plaisir : j’ai réussi tous mes examens. M. le Directeur s’est arrangé avec les professeurs pour que je puisse présenter une session anticipée. Ainsi, après les épreuves d’analyse et d’écriture, j’ai passé celles de violon, direction d’orchestre, musique de chambre et chant qui, normalement, auraient dû avoir lieu au mois de juin. Je suis maintenant titulaire du titre de Musicien Émérite, diplômé de l’Académie de Dardes. Impressionnant, n’est-ce pas ?

Le comte de Vald ne souffre plus de retard supplémentaire, il me faut donc à présent le rejoindre pour occuper le poste qu’il me réserve. Je t’avoue que j’éprouve un peu d’appréhension, bien que M. le Directeur m’ait vanté les mérites de cet homme qui, selon lui, est un mélomane d’une grande intégrité.