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Un cachalot d'exception

De
257 pages
Alors que les ouragans se succèdent, les échouages de cétacés se font nombreux sur les rivages de l'île de la Réunion. York le cachalot n'échappe pas au désastre. Précipité sur une plage, déshydraté, il est mourant quand il est sauvé in extremis par l'équipe du Centre de la Mer. Rétablie, l'énorme baleine devient peu à peu l'ami de Stéphane, l'adolescent. A l'ombre du volcan en éruption, s'ensuit toute une série d'aventures où l'on croise quelques animaux marins que l'on préférerait éviter. Comment tout cela finira-t-il ? Nos héros réussiront-t-ils à sortir indemnes des situations périlleuses dans lesquelles ils se sont fourrés ?
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2
Un cachalot d'exception

3Jean-Marc Corpart
Un cachalot d'exception

Littérature pour la jeunesse
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00232-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002324 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00233-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304002331 (livre numérique)

6 .







Que tous les enfants qui vont me lire me pardonnent
de dédier ce livre à un adulte mais il était mon ami.

À toi Michel !
Ta route s’est arrêtée dans un vallon népalais.
Sans toi, la vie a continué.
Nous avons poursuivi nos rêves de montagne.
Partout tu nous accompagnes et tu restes présent dans
un coin de notre esprit.
Tu aurais aimé l’île de la Réunion. C’est un
véritable paradis sur terre.
Ce roman t’est dédié. .

8
CHAPITRE I
À SAINT-PIERRE
La musique éclata dans le silence de la
chambre. C’était un vieux morceau d’Elvis
Presley que Stéphane aimait bien. Longtemps
après sa mort, le King avait toujours autant de
succès et les générations qui se succédaient le
redécouvraient régulièrement. Sa voix chaude
chantait le Rock du bagne sur un rythme
endiablé. Stéphane laissa filer les derniers
accords avant d’émerger de sous son drap. Sa
main fila jusqu’au bouton d’arrêt du radioréveil.
Le silence se fit. Il ouvrit un œil et distingua
l’heure affichée en chiffres lumineux verts. Il
était six heures. Extrêmement tôt pour un
premier jour de vacances mais il était certain
que la journée serait formidable et ça valait bien
un petit effort.
Allez, il ne fallait pas traîner au lit ! Stéphane
s’étira, bailla puis rejeta drap et couverture loin
de lui. Il prit ses vêtements qui trônaient sur la
chaise voisine et s’habilla rapidement.
9 Un cachalot d’exception
Pieds nus, il quitta sa chambre, descendit
l’escalier, traversa la maison jusqu’à une porte
fermée qu’il ouvrit et pénétra dans la cuisine.
Malgré tous ses efforts pour aller vite, il
constata avec une pointe de dépit qu’il était le
dernier à arriver. Même Lise était déjà là,
visiblement installée depuis un moment, et
s’attaquait avec appétit à ses tartines grillées. Il
embrassa sa mère, fit un petit signe à son père
et une grimace à Lise qui lui tirait une langue
chargée de miettes noires, attrapa un bol et se
servit largement en céréales.
Autour de la table ronde, la famille Renoir
était maintenant au complet. Arrêtons nous un
instant pour faire les présentations. Luc, le père
1venait de fêter ses 40 ans. Un z’oreille venu
15 ans plus tôt en vacances, sur l’île, pour trois
semaines. Carmen, la mère, à cette époque avait
21 ans. Elle était étudiante et accompagnait les
touristes en randonnée dans les cirques pour se
faire un peu d’argent. Ils avaient arpenté les
chemins ensemble et leur coup de foudre
réciproque avait été tel que Luc n’était jamais
reparti vers la métropole. Ils s’étaient mariés au
bout de quelques mois. Carmen n’avait eu que
le temps de finir ses études d’institutrice avant

1. Z’oreille : homme blanc venant de la France
métropolitaine, celle qui va de Marseille à Lille et de
Strasbourg à Brest.
10 À Saint-Pierre
la naissance de Stéphane qui filait maintenant
sur ses 13 ans. Puis Lise, la petite dernière, était
arrivée, il y avait tout juste 9 ans.
À les voir réunis là, dans la cuisine, on
oubliait presque que l’on était à la Réunion. Ils
étaient en effet tous blonds avec des cheveux
bouclés, coupés assez courts pour les garçons et
mi-longs pour les filles. Leurs yeux étaient
bleus. Leur peau bronzée et leur allure sportive
étaient celles de personnes vivant au grand air.
Luc, grand et costaud, avait l’apparence que l’on
se plaît à imaginer pour les surfeurs californiens.
Il se défendait d’ailleurs plutôt bien quand il
fallait affronter, debout sur sa planche, les
vagues de l’océan Indien. Carmen restait, à
36 ans, l’une des plus belles filles de l’île et
nombre d’autochtones devaient jalouser en
1secret le métro qui avait réussi à mettre la main
sur cette perle. Stéphane et Lise se
ressemblaient étrangement et leur visage, le plus
souvent souriant, était largement envahi par les
taches de rousseur.
En ce début des vacances de l’été austral, le
temps était beau et ils étaient tous légèrement
vêtus d’un short et d’un tee-shirt ou d’un
débardeur.
La conversation était animée autour de la
table. Seul, Stéphane restait silencieux et

1. Métro : synonyme de z’oreille.
11 Un cachalot d’exception
essayait de se réveiller lentement devant son
bol. Le reste de la famille s’interpellait avec
bonne humeur et commentait les nouvelles du
matin que la radio diffusait. Il était, notamment,
question d’une activité sismique anormale du
côté du Piton de la Fournaise. Le volcan allait-il
encore une fois se réveiller comme cela lui
arrivait si souvent depuis quelques années ? Il
était d’ailleurs devenu une des attractions de l’île
qui attirait en masse les touristes et les
habitants. Lise, avec son enthousiasme habituel
s’adressa à son père :
– Dis papa ! S’il y a une nouvelle éruption,
on ira la voir ? Hein ! Dis oui, dis oui !
Luc qui venait de se lever et s’était mis à
laver la vaisselle sale dans l’évier confirma
immédiatement que telle était son intention :
– Évidemment que nous irons, comme à
chaque fois !
Puis, sans laisser le temps à sa fille d’insister,
il se tourna vers Carmen et lui dit :
– Il faut que je fasse un petit tour au boulot
avant notre départ pour voir si tout va bien. Il y
a un nouveau pensionnaire, un dauphin qui est
arrivé hier après-midi blessé par l’hélice d’un
bateau. Il était bien abîmé avec de profondes
incisions sur le dos, près de la nageoire. Avec
Bob, nous nous sommes relayés pendant cinq
heures dans la salle d’opération pour réparer
tout ça. Je jette juste un coup d’œil et je reviens
12 À Saint-Pierre
et promis, pendant quinze jours, j’essaierai de
ne plus penser aux cétacés et surtout de ne plus
en parler. Bon, j’y vais ! Ça ne te dérange pas ?
Comme d’habitude, il n’attendait pas de vraie
réponse de sa femme et, comme toujours, celle-
ci se contenta de hocher la tête pour manifester
son accord en lui adressant un sourire éclatant.
En le regardant franchir le seuil de la porte, elle
pensa qu’il n’y aurait jamais rien à faire pour le
changer. Il restait vraiment passionné par son
métier, tout comme au premier jour où il avait
ouvert le Centre de la Mer.
Lise qui avait également terminé de manger
s’éclipsa vers sa chambre, probablement pour
choisir lesquelles de ses nombreuses poupées
Barbie allaient l’accompagner en vacances.
Carmen continua de ranger la cuisine en laissant
le strict minimum sur la table pour que son fils
finisse son petit déjeuner. L’incapacité qu’avait
Stéphane à sortir de sa léthargie et à atteindre
un niveau d’activité normal, juste après son
lever le matin, la faisait sortir de ses gonds assez
souvent quand le temps était compté et que
l’heure d’aller au collège approchait
dangereusement. Aujourd’hui, la situation était
différente et même si la marche qui les attendait
était assez longue, elle le laissa se réveiller à son
rythme. Après les céréales, toujours silencieux,
il prit encore quelques minutes pour venir à
bout de ses tartines beurrées. Enfin, il but son
13 Un cachalot d’exception
bol de thé et le reposa devant lui. Il s’ébroua et,
soudain, redevint le garçon vif et espiègle que
tout le monde connaissait. Il était
complètement transformé et se mit à parler
avec entrain à sa mère.
Discuter n’empêchant pas d’agir, en un
tournemain, il débarrassa la table de son petit
déjeuner, finit de tout mettre en ordre dans la
pièce, prit les sandwiches et les bouteilles d’eau
minérale qui attendaient dans le réfrigérateur et
les disposa dans le petit sac à dos que Lise
porterait pendant la randonnée. Une fois sa
tâche accomplie, laissant sa mère seule, il quitta
la cuisine, traversa le hall d’entrée et sortit de la
maison. La grande voiture familiale était garée
dans l’allée. Il en ouvrit le coffre et y déposa le
sac de sa sœur à côté des autres bagages qui
attendaient là depuis la veille. Tout était
1maintenant prêt pour partir vers les Hauts . En
songeant aux jours qui l’attendaient, il sourit de
contentement. Ce serait, comme d’habitude,
formidable de courir la forêt avec toute la
bande de filles et de gars du village.
Avec ces pensées réjouissantes en tête, il
retourna sur ses pas mais au lieu de rentrer
directement dans l’habitation, il en longea le
mur latéral et s’enfonça dans le parc qui

1. Les Hauts : régions montagneuses situées à l’intérieur
de l’île.
14 À Saint-Pierre
descendait en pente douce vers la mer. À
travers la pelouse, à l’ombre des filaos, il alla
jusqu’à la grille qui marquait la limite de la
propriété. En bas de la falaise, à une quinzaine
de mètres en dessous de lui, la plage de sable
blanc s’étendait, complètement déserte, offerte
à son regard. Sous le ciel bleu, l’eau de l’océan
Indien était presque verte sur les hauts-fonds
sablonneux proches de la côte. Tout était calme.
Les petites vagues qui venaient mourir sur la
terre, dans un mouvement perpétuellement
renouvelé, troublaient à peine le silence. Seuls,
1dans le ciel, quelques pailles en queue
apportaient une petite touche d’agitation. En
tournant la tête sur sa droite, il voyait à
quelques hectomètres les habitations de Terre-
Sainte et Saint-Pierre qui brillaient sous le soleil.
Grand-Bois était à peine plus loin sur sa gauche.
Ce panorama qu’il connaissait si bien lui
apparaissait toujours aussi réjouissant. Perdu
dans sa contemplation, il n’entendit pas son
père s’approcher. Quand celui-ci posa sa main
sur son épaule, il sursauta. Luc dit en souriant :
– N’aie pas peur, mon garçon ! Ce n’est que
moi. Et faisant un large geste du bras, il ajouta :
c’est beau, n’est-ce pas ? Ce spectacle est
toujours aussi merveilleux. Je ne m’en lasse pas

1. Paille en queue : oiseau de mer typique de l’île de La
Réunion.
15 Un cachalot d’exception
malgré les années. Ceci dit, tout le monde est
prêt et t’attend. Il faut y aller !
Tout en devisant, ils reprirent le chemin de la
maison et rejoignirent rapidement Lise et
Carmen qui les attendaient, déjà installées dans
la voiture.
Il était à peine un peu plus de sept heures
quand ils partirent. Carmen, qui était au volant,
conduisit lentement pendant les deux
kilomètres qui permettaient de gagner la route
nationale puis accéléra notablement une fois
engagée sur celle-ci. Ils remontèrent ainsi
rapidement, en longeant le littoral, en direction
du nord de l’île. La circulation était fluide et en
quelques dizaines de minutes, ils atteignirent la
bifurcation d’où part la petite route qui permet
de rejoindre le village de Dos d’Âne. Ils
parcoururent encore quinze kilomètres et
arrivèrent au bout de leur périple automobile.
Depuis qu’ils avaient quitté leur demeure,
juste au sud de Saint-Pierre, ils étaient tous
particulièrement joyeux et quelque peu excités
et, dans le véhicule, la conversation était très
animée. Carmen, surtout, avait été très volubile
pendant tout le voyage. Comme à chaque fois,
l’idée de retourner, pour quinze jours, habiter
dans la maison où elle avait grandi était une
perspective qui la transportait de bonheur et
exacerbait son désir d’arriver à destination.
16 À Saint-Pierre
Avec cette idée fixe en tête, elle piaffait
littéralement d’impatience et, bien entendu, elle
ne souhaitait nullement s’attarder à Dos d’Âne
qui n’était qu’une étape obligée sur le chemin
des vacances. Aussi, elle avait à peine garé la
voiture devant chez son oncle, Ivan Baster
qu’elle tambourinait déjà à la porte de sa
maison. Celui-ci, un homme visiblement assez
âgé, le visage buriné et bronzé, le cheveu gris et
rare, habillé sommairement d’une chemise à
fleurs et d’un short délavé, des tongs aux pieds,
ouvrit rapidement et l’accueillit tout sourire et
les bras largement ouverts. Il connaissait
Carmen depuis qu’elle était toute petite et savait
exactement ce qui allait arriver maintenant. Sa
nièce allait encore lui expliquer qu’ils étaient
pressés, que le chemin était encore long, qu’ils
n’avaient pas le temps de s’attarder et que ce
n’était pas l’heure de s’installer devant un rhum
1arrangé . Vraiment, elle disait n’importe quoi !
Si tout le monde avait pensé comme elle, il y
aurait eu belle lurette qu’il aurait fermé
boutique. Je vous le demande un peu :
comment faire tourner un bar tabac, à la
Réunion, si on commence à décréter que
certaines heures ne sont pas propices à s’asseoir

1. Rhum arrangé : au départ, rhum mélangé avec du
sirop de canne. Par extension, le rhum peut être arrangé
avec n’importe quoi : ananas, vanille, litchis, herbes, etc.
Les possibilités sont infinies.
17 Un cachalot d’exception
devant un bon verre ? Mais déjà Carmen se
lançait dans sa tirade si prévisible, le remerciait
de garder la voiture pendant la durée de leurs
vacances et promettait de s’arrêter plus
longtemps au retour. Ivan aurait aimé lui en
vouloir un peu mais tout cela était fait avec
tellement de charme et de bonne humeur qu’il
n’y avait rien à dire.
Pendant que sa nièce parlementait avec lui,
les autres membres de la famille Renoir ne
restaient pas inactifs et sortaient prestement
leurs bagages du coffre. Si bien qu’en moins de
temps qu’il n’en faut pour le dire, ils furent tous
équipés de pied en cap, chaussures de
randonnée aux pieds et sacs sur le dos. Carmen
donna alors le signal du départ, sourit une
dernière fois à son vieil oncle et tourna les
talons pour rejoindre son mari et ses enfants
qui s’éloignaient déjà. Ivan les regarda
disparaître dans la rue qui descendait vers
l’église puis lentement se dirigea vers son
commerce qui jouxtait sa maison.
Deux cents mètres après l’église, le sentier
commençait. Les uns à la suite des autres, Luc,
Lise, Stéphane et Carmen s’y engagèrent avec
enthousiasme. Dans leur esprit, il n’y avait
aucun doute : leurs vacances débutaient
réellement ici !

18
CHAPITRE II
SUR LE CHEMIN DES VACANCES
Il y a trois millions d’années, un jour
apparemment comme les autres s’est levé sur ce
coin de Terre. Le soleil brillait-il ? Ou bien
pleuvait-il ? La mer était-elle étale ou bien
tempétueuse ? Les souvenirs des hommes ne
vont pas jusque là et ne peuvent pas répondre à
ces questions. Une seule chose est certaine.
Tout à coup, la surface de l’eau a commencé à
bouillonner, à rougeoyer ; des volutes de fumée
et des cailloux se sont mis à monter vers le ciel.
Le volcan qui était né dans les grandes
profondeurs, des mois, voire des années plus
tôt, avait bien grandi et manifestait son
intention de paraître au grand air. Ce n’était
qu’un début et rien ne pouvait plus empêcher sa
naissance. Les entrailles de la terre ont continué
à cracher des tonnes et des tonnes de magma
qui se sont accumulées les unes sur les autres et
un rocher, tout petit bout de terrain, noir et
fumant a fini par pointer son nez au dessus des
eaux. Puis le cône si caractéristique du volcan a
19 Un cachalot d’exception
lentement émergé. Bien plus tard, quand les
choses ont commencé à se calmer, une
montagne fumante surplombait l’océan d’une
hauteur formidable. Cependant, ce n’était pas
fini, tous les soubresauts de sa naissance avaient
fragilisé cette gigantesque construction. Elle a
fini par s’effondrer en partie sur elle-même et a
façonné autour d’elle un paysage formidable qui
fait aujourd’hui le plaisir des touristes
randonneurs qui se précipitent en masse vers
l’île de la Réunion. Si cette montagne, le Piton
des Neiges, a perdu quelques étages et n’a plus
qu’une altitude, somme toute modeste, d’à
peine plus de trois mille mètres, elle a donné
naissance, à ses pieds, à trois grandes
dépressions entourées de formidables remparts
rocheux qui forment, autour d’elle, comme les
trois feuilles d’un trèfle. Il s’agit des cirques de
Mafate, de Cilaos et de Salazie.
Mafate, tout particulièrement, est un endroit
magique, sauvage et presque coupé du monde.
Aucune voiture n’y vient jamais ; il n’y a pas de
route. Le cirque est entouré de toutes parts de
sommets abrupts comme le Gros Morne, le
Grand Bénare, la Roche Ecrite et évidemment
le Piton des Neiges. Il y a peu de défauts dans
ces défenses naturelles. Seule, la rivière des
Galets y creuse un étroit défilé qui relie Mafate
à la côte. Quelques cols permettent également
d’y accéder sans qu’aucune de ces voies ne soit
20 Sur le chemin des vacances
facile. Il faut marcher sur des petits sentiers
accrochés à flanc de montagne, avoir le pied sûr
et de bons mollets. Cependant, quelle
récompense quand on arrive dans ce petit
paradis ! La nature explose de partout, à chaque
tournant du chemin. La forêt est omniprésente.
C’est le pays des fougères arborescentes, des
filaos, des tamarins, des palmistes et de tas
d’autres espèces que l’on ignore en France
métropolitaine. L’érosion a façonné un terrain
où abondent les pitons acérés, les vallées
secrètes et les ravines étroites.
Si le site est grandiose, la vie n’y est pas
particulièrement facile. Pourtant, des hommes,
des femmes et leurs enfants habitent là. Et, au
détour d’un sentier, on se trouve, tout à coup,
face à quelques maisons qui se blottissent les
1unes contre les autres. On est arrivé à un îlet .
Les gens qui demeurent là sont le plus souvent
pauvres et se contentent de peu de confort. Ils
doivent lutter sans cesse pour arracher à la
végétation tropicale quelques lopins de terre où
faire pousser leurs légumes et leur maïs.
Cependant, malgré toutes les difficultés qu’ils
peuvent rencontrer pour subsister, ils montrent
un attachement inaltérable à leur cher bout de
terre.
Carmen avait partagé longtemps ce
sentiment viscéral. Elle était née et avait grandi

1. Un îlet est un petit village perdu au milieu de la forêt.
21 Un cachalot d’exception
dans le cirque de Mafate, à Ilet-à-Malheur. Elle
y avait vécu, heureuse, durant toute sa petite
enfance. Puis, quand l’âge du collège était venu,
elle avait dû abandonner à regret son hameau
pendant les longues semaines de l’année
scolaire, pour aller suivre les cours à Saint-Paul,
sur la côte. Heureusement, il lui restait les week-
ends et les vacances pour courir les bois avec sa
sœur Pauline et ses copains du village. Ces
retours à la maison étaient pour elle de
véritables bouffées de bonheur qui étaient
toujours trop courtes. Les années avaient passé
ainsi, rythmées par ces périodes d’exil en
pension et de renaissance au contact de la
nature. Même si la vie loin de chez elle avait été
une épreuve, elle avait été une bonne élève et
avait passé son baccalauréat brillamment.
Ensuite, elle avait fréquenté l’université, à Saint-
Denis où elle avait choisi délibérément de faire
des études d’institutrice. Son plan était fort
simple : elle avait visé un métier qu’elle puisse
exercer dans son cher cirque de Mafate. Des
écoles primaires existaient, en effet, dans de
nombreux îlets. Comme les enseignants
volontaires pour aller travailler dans les Hauts
étaient en général en nombre limité, il devait
être assez facile, pour une personne motivée
comme Carmen d’obtenir un poste.
Elle n’avait jamais su si sa stratégie avait des
chances d’aboutir. Sa rencontre avec Luc, la
22 Sur le chemin des vacances
naissance rapide de Stéphane avaient changé
radicalement ses perspectives. Son z’oreille de
mari n’aurait jamais pu s’habituer à vivre dans la
forêt et elle avait dû se résoudre à accepter de
s’installer sur la côte. Malgré tout le bonheur de
sa nouvelle vie en famille, les débuts avaient été
difficiles pour elle. Elle s’était sentie orpheline
de son si beau coin de terre et avait eu des
périodes de cafard intense. Elle les avait cachées
du mieux qu’elle avait pu. Puis le temps avait
fait son œuvre et la blessure s’était refermée.
Depuis, quinze ans s’étaient écoulés, elle était
très heureuse de vivre à Saint-Pierre et n’avait
aucun regret. Les vacances à Ilet-à-Malheur
restaient pourtant toujours un événement
majeur dans sa vie. Aussi, une fois engagée sur
le chemin qui y menait, elle n’avait plus qu’une
idée, celle d’arriver le plus vite possible à
destination.
Comme toujours, depuis Dos d’Âne, elle
avait donc pris la tête de la randonnée et tancé
de nombreuses fois Stéphane, Lise ou même
Luc qui étaient tour à tour soupçonnés de faire
exprès de marcher lentement. Mais tout ceci
était fait avec bonne humeur, un peu comme un
jeu, et les réponses fusaient sur le même ton.
Ses remarques se heurtaient à des rires
moqueurs et à des remarques acerbes sur son
rythme de marathonienne. Elle tournait alors la
tête en faisant semblant d’être fâchée par tous
23 Un cachalot d’exception
ces retards incessants et leur mauvaise volonté
permanente. Mais le sourire ne quittait pas son
visage. Elle était comblée !
Dans cette atmosphère bon enfant, ils
descendirent en deux heures le sentier très
sportif qui mène jusqu’à la rivière des Galets.
Puis il y eut la discussion habituelle pour savoir
si l’on devait suivre le chemin le plus direct ou
si le détour un peu plus long mais tellement
plus joli par le bras des Merles s’imposait. Le
choix fut mis aux votes et, bien entendu, la
seconde option fut retenue par trois voix contre
une. Carmen s’inclina de bonne grâce car le
spectacle de ce torrent impétueux qui cascadait
dans un petit vallon secret, au milieu des
rochers et des plantes luxuriantes, valait
vraiment le détour.
Sur les coups de midi, leur appétit était déjà
bien creusé par la longue marche et ils
s’arrêtèrent au bord de l’eau. Ils tirèrent leur
repas du sac à dos de Lise et mangèrent leur
pique-nique avec délectation. Puis ils
paressèrent de longues minutes, sous les
frondaisons, protégés du soleil qui dardait ses
chauds rayons. Pour une fois, les nuages qui
envahissent couramment le ciel à la mi-journée
sous les latitudes tropicales, avaient dû se
perdre en route ou avaient le goût à musarder.
En tout cas, ils ne venaient pas troubler, par
24 Sur le chemin des vacances
leur présence indésirable, la quiétude de ce
moment parfait.
Luc rabattit sa casquette sur ses yeux et, lui
qui ne faisait jamais la sieste en temps normal,
se coucha de tout son long dans l’herbe tendre
et se mit à somnoler. Un peu plus loin,
Stéphane et Lise mirent à profit l’existence
d’une sorte de barrage naturel sur le cours d’eau
qui délimitait une grande mare pour y faire un
concours de ricochets. Leurs éclats de voix
ponctuaient les jets de galets. Lise gagnait haut
la main et Stéphane avait bien du mal à cacher
son dépit.
Carmen, tout à coup, était elle-même moins
pressée d’arriver à destination et profitait
également de l’instant présent. Elle retira ses
chaussures pour rafraîchir ses pieds dans l’onde
qui courait entre les cailloux et observa sans
bouger un tec-tec qui s’était posé à proximité.
Immobile, elle regarda du coin de l’œil l’oiseau
familier qui approchait et qui n’était plus qu’à
quelques centimètres de sa main. Elle se
demandait si elle arriverait à caresser ses plumes
brillantes avant qu’il ne s’envole quand un cri de
Stéphane ruina son plan. Lise venait encore
d’améliorer son meilleur résultat et son frère
exprimait sa désillusion de perdre une fois de
plus.
Carmen en profita pour sortir de la torpeur
qui l’envahissait et décréta qu’il était temps de
25