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Aloys

De
160 pages

Aloys, comme beaucoup de petites filles de la noblesse, a été confiée à l'âge de 6 ans aux sœurs de l'abbaye. Les années passant, l'enfermement lui devient insupportable. Pourra-t-elle un jour échapper à sa condition de religieuse ? Roman médiéval très documenté mais qui laisse la belle part à l'histoire d'une jeune fille dans son siècle.


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Elle va avoir treize ans. Voici bientôt sept ans qu’Aloys est enfermée au monastère. Comme beaucoup de petites filles nobles de son âge, elle a été offerte à l’abbaye. Elle est rompue au rythme quotidien contraignant des prières, au travail du scriptorium, de la lingerie, à l’autorité implacable des aînées. Jalousie, ragots sont les seules distractions des jeunes moniales. Après la cérémonie des vœux définitifs, Aloys sait qu’elle ne sortira jamais plus du monastère.

Sauf si elle s’évade…

Collection animée par Soazig Le Bail,
assistée de Charline Vanderpoorte.

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Sarah Turoche-Dromery est née en 1973 à Paris. Elle monte des films pour le cinéma et la télévision, et entre deux projets, elle écrit des histoires car la fiction est une priorité dans sa vie.

Aux Éditions Thierry Magnier :

Charly, coll. Petite Poche, 2015.

Martin gaffeur tout-terrain, coll. En voiture Simone !, 2014.

« Voyage en Styrie », in Sauve qui peut les vacances, 2013.

Une voleuse au Maxi-Racket, coll. Petite Poche, 2012.

Pour Barbara

Merci à Florence et à Sigewise…

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1

Le temps des lilas est fini. Je n’ai pas senti leur entêtant parfum ce matin quand je me suis levée à l’aube. Cette odeur depuis trois semaines embaumait tout l’espace du dortoir. Quand je sortirai tout à l’heure au potager, je ramasserai les dernières branches, celles qui ne sont pas encore fanées, et je les enfouirai dans un buisson. Je n’aime pas voir les fleurs mauves virer au noir, se dessécher et s’émietter. Cela me rappelle mon arrivée au monastère de l’Abwandberg, il y a presque sept ans. Au moment où je quittai le château de mon enfance, alors que je ne savais pas où on m’emmenait, maman a cueilli un gros bouquet de lilas blanc et a couru me l’apporter. J’étais déjà à califourchon sur le grand cheval noir d’un des soudards de mon père, au dos duquel on m’avait fermement attachée avec une corde. J’avais le nez collé à sa cotte rugueuse. L’homme puait la graisse froide. Je tremblais de peur mais j’ai tendu le bras et j’ai agrippé le bouquet de toutes mes forces.

Pendant les quatre jours du voyage, je l’ai tenu tout contre moi pour respirer ce parfum qui me gardait encore un peu à la maison, dans le jardin, près d’elle. Les pétales tombaient, les branches se cassaient et très vite je n’ai plus senti qu’une odeur de foin séché. Pourtant j’ai refusé avec obstination de lâcher mon rameau, dernier lien avec mon enfance. Quand enfin nous sommes arrivés devant la lourde porte en chêne de l’Abwandberg, mon père m’a arraché des mains le misérable lilas flétri et l’a jeté dans un fossé.

– Cela suffit, Aloys ! a-t-il grondé, agacé. Des fleurs, il y en a partout.

Père, vous disiez vrai. Des fleurs, il y en a partout. Mais à chaque printemps, c’est le lilas qui me rappelle que dans votre jardin, maman doit couper les plus belles grappes et les tresser dans ses longs cheveux châtains. Et que je ne serai plus jamais là pour me serrer contre elle, sentir ses caresses et respirer le printemps dans ses bras.

Ce matin, des larmes affluent, d’un coup.

Dong ! Dong ! La cloche pour l’office des laudes sonne et il faut me lever vite. Nous dormons toutes habillées afin d’être toujours prêtes. Impossible de se laisser distraire. Mes sœurs se bousculent déjà en direction de l’église, située sous le dortoir. On s’y rend en descendant un escalier en bois un peu branlant. Ça bâille, ça se chipote, ça se pousse, ça s’agite, ça caquette. Un troupeau d’oies blanches ! Je n’ai pas très envie de les suivre. Je préférerais rester à épuiser mon cœur plein de larmes. Mais ce n’est pas prévu dans notre programme bien rempli.

Après les laudes, ce sera un temps de prières, suivi de l’office de prime, de la messe, puis un maigre repas, qui me laissera comme toujours affamée. Office de tierce. Je rejoindrai ensuite le scriptorium où j’ai la très grande chance de travailler aux enluminures. Je suis habile à peindre et à copier. Office de sexte, dîner, temps libre d’une heure ou deux, office de none, travail, office de vêpres, repas du soir, lecture, office de complies, repos, office des matines, puis des laudes… et ainsi chaque jour. Je n’en peux plus de cette litanie !

Pourtant, il y a encore peu, ce rythme bien ordonné, sans surprise, ne me dérangeait pas, bien au contraire je crois que je m’en accommodais. J’étais rassurée par ce métronome fidèle et infaillible qui écarte les souvenirs et les pensées mélancoliques. Ora et labora.

Dong ! Dong ! Enfin le réfectoire.

Les deux nouvelles oblates, arrivées il y a une semaine, se lavent rapidement les mains et se précipitent à table.

– Aude ! Éliette !

Sœur Blanche, la maîtresse des novices, les rappelle à l’ordre de sa grosse voix. Les deux petites stoppent leur élan et baissent vivement la tête. Mais c’est trop tard. Sœur Blanche approche. Elle est aussi haute que large mais elle se déplace toujours sans un bruit. Jamais on ne l’entend. Les deux petites tremblent. Éliette, la plus jeune, commence à pleurnicher. Elle n’a que six ans. Sœur Blanche se tient immobile dans leurs dos. Je frémis. Les petites courbent un peu plus la tête et attendent la sentence. Sœur Blanche prend plaisir à faire durer ce temps. Depuis que notre abbesse est en voyage, elle se montre encore plus sévère qu’à son habitude.

Elle prend une grande inspiration et annonce, implacable :

– Éliette, l’impatience mène à la gloutonnerie. Pour votre bien, vous mangerez… demain ! annonce-t-elle avec une pointe de satisfaction. Et que personne ne lui adresse la parole d’ici là.

Elle tape une fois dans les mains. Éliette va s’allonger sur le sol en pierre, les bras en croix. Pauvre petite fille, pas plus haute qu’un arbrisseau. Sa sœur aînée se retient de la consoler. Elle-même n’a pas été punie et ne sait pas trop à quel hasard divin elle doit cette chance.

Moi, j’ai deviné. Sœur Blanche cherche à introduire la discorde entre ces deux petites qui sont trop soudées. En privilégiant l’une, elle fera naître de la rancœur et de la méfiance chez l’autre. Une fois détachées l’une de l’autre, elles seront plus faciles à dresser.

Je ne peux m’empêcher d’afficher une mine de dégoût… qui n’échappe pas à l’œil vigilant de sœur Blanche.

– Aloys, vous souhaitez tenir compagnie à Éliette ? Votre insolence est insultante.

– Pardon, sœur Blanche.

– Tendez vos mains.

Sœur Blanche m’administre un coup sec de badine sur les paumes. Je ne tressaille pas. Une zébrure rouge apparaît. Qu’importe… Je me suis endurcie depuis toutes ces années.

Lorsque Aude et Éliette sont arrivées, habillées à l’identique, robes beiges et tabliers marron brodés aux initiales de leur famille, leurs longs cheveux blonds au vent, nous avons toutes voulu les toucher, comme pour vérifier qu’elles étaient bien réelles. Elles respiraient le dehors, notre enfance volée, les souvenirs de jours heureux. Comme nous, elles sont nées dans une famille noble et leur père a choisi de les donner au monastère. Chacune de nous poussait sa voisine et jouait des coudes. Effrayées par notre curiosité, elles poussaient de petits cris comme des chatons affamés et s’accrochaient l’une à l’autre. Sœur Blanche nous a tancées sévèrement et nous nous sommes vite rangées en demi-cercle, têtes baissées, bien serrées, tels les soldats d’une armée inquiétante. Le soleil était dans notre dos et projetait nos ombres sur les fillettes déboussolées. Leur frère les a poussées au centre d’un geste brusque, puis il est remonté sur son cheval, et sans même leur adresser un mot d’adieu, il a filé, suivi de deux brutes qui lui servaient d’escorte. Un nuage de poussière nous a fait tousser. Sœur Eulalie, la portière, a refermé l’énorme verrou et alors les deux orphelines ont pleuré. Sœur Blanche les a immédiatement attrapées et leur a sèchement ordonné de se taire, de respecter le silence du lieu. Elle les a effrayées avec sa voix d’homme éraillée. Sœur Isabelle les a emmenées à la lingerie où elle les a délestées de leurs beaux habits et a recouvert leurs douces peaux blanches de tuniques de toile rugueuse. Enfin, avec Jehanne, nous avons tressé leur chevelure en nattes serrées et avons recouvert leurs visages poupons d’une guimpe étroite et enveloppante.

Pauvres enfants !

Un ou deux coups de baguette vont vite leur apprendre à obéir. Sœur Blanche a la main leste… et toutes les oblates tâtent un jour ou l’autre de son bâton.

Nous mangeons dans un silence épais et sœur Isabelle, grande perche maigre aux bras démesurément longs, lit de sa voix traînante un passage si ennuyeux que nous allons finir par toutes somnoler. Elle parle comme si elle ruminait de l’herbe… une vache blanc et noir ! Je relève mon nez de mon bol de soupe et dévisage avec attention chacune de mes sœurs. Mes sœurs !!! Elles n’en ont que le titre. Car je me sens étrangère à la plupart d’entre elles. Dans le réfectoire sombre et glacé, on n’entend que le bruit des cuillères.

Tout au fond, la place de notre abbesse, sœur Hersende, est vide ainsi que celle de sœur Gretel qui l’accompagne à chaque voyage. Pour le moment y règnent l’imposante sœur Blanche et sœur Gertrude la doyenne, momie ridée et moisie dont l’œil droit est aveugle. Perpendiculaires à leur table, deux longues planches sur lesquelles peuvent s’asseoir jusqu’à dix sœurs, se font face. À la première table, au plus près de l’abbesse sont placées six vieilles ; elles ont plus de vingt-quatre ans et moins de cent ans. Il y a Madeleine sœur infirmière, Eulalie la portière, Phébalde la bossue qui accueille les visiteurs, Constance la cuisinière, Claire et Odile qui travaillent au scriptorium. Elles ont prononcé depuis longtemps leurs vœux définitifs et revêtu les robes noires qui les brouillent à mes yeux en taches sombres et floues, ombres silencieuses et sévères. Rien qu’à les regarder j’en ai des haut-le-cœur ; je les trouve tristes, fades, laides. En bout de table, se trouve sœur Jehanne, ma douce Jehanne, mon ange. Elle est l’image des saintes de bois sculptées. Visage à l’ovale parfait, grands yeux noirs, nez droit et cet air serein qui ne la quitte jamais. À côté, la place de sœur Isabelle. Je suis assise en face à l’autre table. À ma droite viennent Agnès et Marie, treize ans, deux pestes inséparables à la peau jaunâtre. Agnès est fourbe et venimeuse ; Marie, un peu simple d’esprit, est totalement sous sa coupe. Dans leurs yeux brillent des éclats de méchanceté. Enfin en bout de table, les quatre petites qui ont entre six et dix ans, boutons de fleurs ni écloses ni fanées. Voilà notre morne communauté : dix-neuf sœurs falotes au teint terreux !

– Aloys ! Qu’avez-vous encore à dévisager vos sœurs ? Impudente…

La voix brutale de Blanche me cingle. Je courbe aussitôt la nuque. Je n’ai pas envie de recevoir un nouveau coup de badine. Le repas s’achève comme il a commencé, dans un silence complet. Ni chuchotement ni parole, seulement le débit monotone d’Isabelle et les bruits de lapements.

2

Après le repas, chacune retourne avec empressement s’occuper de la tâche qui lui est assignée, car le diable monte au corps quand on est oisif. J’ai juste le temps d’apercevoir Aude fourrer un quignon de pain noir dans sa manche. Je suis contente de constater qu’elle pense à sa petite sœur et que la tentative malsaine de sœur Blanche va échouer. Et en même temps, doit-on se réjouir de constater que, en quelque sept petits jours, cette fillette qui n’avait jamais sans doute eu l’occasion de mentir ou de voler, a déjà changé. La faim et la peur sont des guides aussi puissants que Notre Seigneur.

Les petites partent à la couture sous la surveillance de sœur Isabelle et de sœur Blanche. Claire, Odile, Agnès, Marie, Jehanne et moi-même nous rendons au scriptorium où nous copierons des manuscrits. Nous longeons le cloître quand…

– Sœur Aloys…

Sœur Jehanne s’est glissée à côté de moi et elle me chuchote vivement :

– Connaissez-vous la date de votre engagement ? Je suis si heureuse que vous nous rejoigniez au service de Notre Seigneur.

– Silence ! nous sermonne sœur Agnès.

– Oui ! Silence !!! répète sottement sœur Marie.

Quel duo hargneux ! Mais nous baissons prudemment la tête et accélérons le pas. Et c’est pour moi un soulagement, car ainsi je n’ai pas à répondre. Les paroles de ma douce sœur Jehanne réveillent une sourde angoisse. À la simple évocation de mon engagement, j’ai une boule qui grossit dans mon ventre. Je ferme les yeux. Je connais exactement combien de pas il me faut pour aller du réfectoire au scriptorium, je connais chaque colonne qui compose le cloître, je connais chaque dessin sculpté de chaque chapiteau, chaque dalle de pierre, chaque interstice. J’ai l’impression que nous tournons autour du cloître comme des ânes autour d’une meule. Et c’est pareil pour tout le monastère, je pourrais m’y déplacer en aveugle sans que rien ne fasse obstacle. Mêmes gestes, mêmes pas, mêmes prières, mêmes chants, mêmes louanges, mêmes repas, mêmes sœurs, même morne vie. Je vais passer toute mon existence entre ces murs, de l’enfance à la vieillesse, avant d’avoir vécu. Mon voile blanc s’alourdit sur ma tête.

Pourtant j’ai fait bien attention, comme notre abbesse me l’a maintes fois conseillé, à ne jamais évoquer mes souvenirs d’avant. Avec les années, j’ai oublié les visages de mes père et mère ainsi que ceux de mes cinq frères, j’ai oublié le confort d’un lit douillet et l’envie de courir comme une écervelée dans un jardin. Je me suis disciplinée. J’ai retenu de mon mieux mes gestes et mes paroles. J’ai obéi. J’ai appris à prier. J’ai essayé de ne pas rêver. Mais aujourd’hui j’étouffe. Et cet engagement est aussi pesant que l’idée d’un mariage non désiré. Une fois mes vœux prononcés, mon destin sera scellé comme la pierre d’un tombeau.

J’ai douze ans et je suis presque morte.

Nous sommes arrivées au scriptorium et mes travaux vont me permettre d’ignorer mes tourments. L’enluminure est la seule activité qui me permette de faire taire l’agitation de mon cerveau.

Je prépare de la couleur rouge : un volume de gomme arabique, sous forme de cristaux séchés, plus sept volumes d’eau et une cuillerée de miel. Et bien sûr de la poudre de cochenilles, ces petites coccinelles au corps vermillon… Nous attendons une livraison de lapis-lazuli d’Orient… L’Orient… Un simple mot et une ribambelle d’animaux exotiques, de lions rugissants, de girafes câlines et de singes malins, apparaît. C’est là-bas que les femmes sont les plus belles. Elles montent en amazone de fougueux chevaux arabes, leurs têtes voilées retenues par des couronnes serties de mille pierres précieuses. Soudain, c’est moi cette cavalière. Je galope à bride abattue, le visage cinglé par le sable brûlant. Poursuivie par un Maure sanguinaire, mon destrier gravit les dunes et se cabre… quand sœur Marie pose devant moi le dessin à colorer d’un geste sec ! Mon rêve s’évanouit.

Il s’agit d’une illustration de l’Évangile de Matthieu lorsque Jésus délivre du démon la fille d’une Cananéenne. Notre abbesse a dessiné une pécheresse enfermée dans une tour si petite que la pauvre ne pourrait même pas s’agenouiller. La porte est ouverte pour laisser voir son corps tourmenté : un genou en l’air, les deux mains liées, le menton relevé vers le ciel. Elle semble souffrir atrocement. Ses cheveux sont dressés sur sa tête comme des flammes de l’enfer et de sa bouche s’envole une sorte de chauve-souris noire, petit démon griffu, fier et prétentieux. En bas de la tour errent des animaux effrayants : un léopard qui vomit des serpents, un loup au corps de scorpion, un lézard aux dents pointues. Je déteste travailler sur ces images qui me terrifient.

3

Au milieu de la nuit, je suis réveillée par les pleurs des deux nouvelles. Elles n’ont pas l’habitude des bruits nocturnes du dortoir : soupirs, toux, ronflements qui les effraient. Elles essayent d’étouffer leurs sanglots dans leurs couvertures de grosse laine et, pour se calmer, elles se chuchotent des « Maman… maman… », comme une prière. J’hésite à aller les voir pour les rassurer car le règlement nous l’interdit. Elles doivent apprendre seules à soulager leur cœur en le tournant vers Dieu. Enfin leur respiration devient plus régulière et elles sombrent dans un profond sommeil. Pourvu qu’elles ne fassent pas pipi au lit ! Ça arrive parfois aux petites arrivantes et cela peut durer plusieurs semaines. Sœur Blanche oblige les malheureuses à laver leurs draps, sans aide, pour qu’elles retiennent la leçon. Alors, à l’humiliation s’ajoute la difficulté, car les draps de laine sont très lourds et il est presque impossible, pour des garcettes qui ont la force d’un moineau, de les battre, les tordre et les soulever pour les étendre. En général, les « pisseuses » ont dans les bras de douloureuses courbatures et des crevasses aux mains pendant plusieurs jours.

La première année, cela m’est arrivé plus d’une fois et comme je n’osais pas signaler l’incident, j’ai dormi maintes nuits dans l’odeur âcre d’urine.

C’est drôle, la venue d’Aude et Éliette fait remonter de nombreux souvenirs que je croyais enfouis. Elles sont si frêles, si naïves. C’est à peine si elles ont fini de téter leur nourrice !

Comme nous, elles subissent la décision irrévocable de leurs parents. Elles sont de famille noble mais elles aussi étaient de trop. En nous donnant à l’Église, certains de nos pères font acte de contrition, nous offrant pour apaiser la colère de Dieu après une faute qu’ils ont commise, d’autres le font pour se décharger d’une fille boiteuse, estropiée ou débile qui serait difficile à marier et nuirait à l’image de leur château, à moins que ce ne soit tout simplement une bâtarde. Les derniers estiment que leur famille est déjà bien assez nombreuse ou qu’ainsi nous bénéficierons d’une éducation, qui ne servira que le monastère puisque jamais nous ne sortirons. Je ne sais pas quelle a été la motivation de mon père. Je ne veux pas croire que je ne suis pas de son sang et je ne parviens pas à apaiser ce sentiment si douloureux qu’est l’abandon.