Anna et son fantôme - Tome 2 - L'amour et ses épines

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Anna s’est fourrée dans un sacré pétrin. Elle a deux amoureux ! Il y a d’abord Rodéric, son fantôme qu’elle voit en cachette mais qui ne lui a jamais avoué ses sentiments. Il y a aussi Cédric, son nouveau voisin, dont elle se demande encore pourquoi elle l’a embrassé. D’accord, il est mignon mais est-elle vraiment amoureuse de lui ? Les questions qui dansent dans son esprit lui donnent le vertige. Et ce n’est pas l’arrivée de Mamie Macha, le tyran qui lui sert de grand-mère, qui va arranger les choses.
Publié le : mercredi 2 septembre 2015
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EAN13 : 9782011205643
Nombre de pages : 208
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On était en retard. On est toujours en retard le jour de la rentrée. Ce n’est pas une habitude, c’est une fatalité. J’avais pourtant préparé mes vêtements et mon sac la veille. J’avais changé les piles de mon réveil et déposé les bols du petit déjeuner sur la table de la cuisine. J’avais même vérifié que le trousseau de clés se trouvait bien dans la poche droite de la veste de maman. D’ailleurs tout s’est admirablement bien passé jusqu’à ce qu’on quitte la maison. J’ai trébuché dans les mauvaises herbes qui envahissent le jardin. Je me suis tordu la cheville et, tout en boitillant, j’ai rejoint la voiture où piaffait ma mère. Ce n’est qu’une fois installée sur le siège passager que j’ai découvert la raison de son énervement : un camion de déménagement bloquait l’impasse des Brumes. Un quinze tonnes. Au beau milieu de la rue. Avec une ribambelle de meubles et de cartons posés sur le bitume. On aurait dit que l’objectif du nouvel arrivant était d’habiter dehors. Il ne manquait qu’une baignoire ou une douche pour que l’appartement soit entièrement reconstitué.

Maman a klaxonné en hurlant :

— On rêve ! À 7 h 45 ! Un tel déploiement !

Puis elle s’est tue, comme frappée par la foudre.

— C’est chez Mme Bredoux !

Notre voisine avait été transportée à l’hôpital une dizaine de jours plus tôt. Cette ancienne assistante d’un magicien de cirque errait dans sa cuisine, soudainement frappée d’amnésie. Difficile d’imaginer que sa maison ait été vendue en un laps de temps si court.

— J’aime bien la tête de lit en bois brut, murmura ma mère avant de se ressaisir. Quels rapaces ! Ils ont chassé cette petite vieille de sa demeure.

Alors maman a, encore, écrasé son klaxon comme si le barrissement allait suffire pour que les murs s’effondrent sur les coupables de cette injustice. Un homme brun a surgi de derrière les haies avec une Blanche-Neige en plâtre dans les bras. Il s’est avancé vers nous.

— Je suis désolé, s’est-il excusé en se penchant vers la vitre baissée de la portière. Les déménageurs ont du mal à rentrer toutes mes affaires. En plus, avec celles de…

Il s’arrêta au beau milieu de sa phrase et fronça les sourcils.

— Vous n’avez pas vu mes affichettes ?

Devant sa mine embarrassée, ma mère ne s’est pas démontée :

— Je les admirerai une autre fois. Si vous pouviez dégager la rue…

— Elles prévenaient le voisinage que l’impasse serait bloquée ce matin.

Maman a jailli de la voiture et s’est emportée. Elle a traité le voisin de tous les noms d’oiseaux qu’elle connaissait. Puis elle m’a demandé de la rejoindre pour galoper jusqu’à l’autobus.

Tandis que je claudiquais à son côté, elle s’est retournée.

— La vie des autres, on s’en fiche ! a-t-elle encore crié à notre nouveau voisin. Je suppose qu’on ne doit pas en attendre davantage de la part d’un exploiteur de personnes âgées.

Maman n’a pas décoléré. Lorsque je l’ai laissée, devant le collège, elle m’a presque assommée en m’embrassant et son « bonne rentrée ma chérie » ressemblait plus à une sentence qu’à un encouragement. Je lui ai pardonné : elle devait aller jusqu’au terminus de la ligne pour atteindre le centre commercial où elle travaillait, soit vingt-sept stations.

Ma cheville ne me faisait presque plus souffrir. J’ai ajusté mon sac sur l’épaule et poussé un gigantesque soupir. Les grilles du collège étaient déjà fermées. Une fois de plus, je commencerais l’année dans la discrétion.

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Installé sur le toit des voisins, les Laroc, je tâchais de savourer cette fin de matinée. Comme leurs enfants avaient repris l’école, je pouvais profiter de la vue et du silence. Même les jurons lâchés régulièrement par les déménageurs ne parvenaient pas à troubler la tranquillité du quartier.

Ces dernières semaines, les épreuves s’étaient succédé sur un rythme si intense que j’étais exténué.

Lors de l’emménagement d’Anna et de sa mère, les nouvelles propriétaires de mon logis, j’avais échappé à une arrestation par la Cohorte Blanche. Puis, à peine ce danger écarté, j’avais dû combattre une goule. Ce monstre avait établi son terrain de chasse dans l’impasse des Brumes. Il avait commencé par boire les rêves de Mme Bredoux. Ensuite, il s’en était pris à Anna. Par miracle, j’avais supprimé l’immonde créature. Anna ignorait que mon intervention lui avait sauvé la vie et je ne désirais pas lui en parler. En fait, j’aurais aimé effacer ces dernières semaines.

Une brise traversa mon enveloppe et je frissonnai. En principe, la condition de fantôme ne présente que des avantages. Pas d’obligations, ni scolaires ni professionnelles. Nous avons tout loisir de paresser et j’aurais pu y consacrer la journée, le mois, l’année, le siècle.

Le bleu tendre du ciel annonçait un avenir serein. J’avais juste un énorme souci : j’étais amoureux d’Anna. Une sensation d’asphyxie me cloua contre les ardoises. Moi, Rodéric de Rougemare, en pincer pour une humaine ! En pincer ! Que dis-je ! J’en étais raide dingue ! J’allais m’effondrer quand un froissement sec me fit sursauter. Un fantôme en canadienne et pantalon de treillis venait de s’incarner près de moi.

— Bonjour ! Charles-Edouard Tork de Spectral TV ! Vous êtes un sujet en or. Je vous réserve le prime time. Nous discuterons des modalités plus tard… Signez.

Ce grand gaillard brandissait une liasse de papiers et un stylo qu’il me plaqua sous le nez, sans me laisser le temps de me redresser. D’un vol gracieux, je contournai les feuillets et m’écartai de cet individu. Sous la mèche blonde qui lui barrait le front, les yeux du personnage montraient une assurance hors du commun et la façon dont il bombait le torse donnait une idée assez précise de sa suffisance.

— Je vous demande pardon ? répliquai-je d’un ton peu aimable.

— Charles-Edouard Tork… répéta-t-il.

Encore chamboulé par le virage qu’avait pris ma vie intime, je manquai de répartie.

— Spectral TV ! s’exclama le gaillard avec un agacement certain. La Vie après la vie ! Vous connaissez l’émission, non ?

Je haussai les épaules. Que fallait-il faire pour qu’on me laisse vivre seul les tourments de la passion ? Il marqua une pause, me détailla de la tête aux pieds.

— Un phénomène ! On m’avait prévenu.

Les feuillets disparurent dans sa veste. Le fameux Charles-Edouard enfonça les poings dans les poches, rejeta d’un mouvement calculé sa mèche et plongea ses pupilles dans les miennes.

— Je vous apporte la gloire sur un plateau. Je connais vos réticences, vous avez tort. Regardez cet endroit, ces maisons miteuses, sans envergure. Un autre destin vous attend. Après un passage dans mon émission, vous n’aurez qu’à vous baisser pour ramasser les billets. Châteaux, cimetières, morgues, vous pourrez vous payer ce que vous voudrez.

— Je vous remercie. C’est très délicat de votre part, mais je n’ai besoin de rien.

— Allons ! Le premier fantôme à avoir pulvérisé une goule ! Le public doit être informé.

Cet olibrius était au courant de l’épisode de la goule ! Qui avait bien pu l’informer ? Ce n’était pourtant pas le genre de Cornélia Sparow de trahir ses amis. Certes, la pétulante Écossaise avait participé à l’extermination de la buveuse de rêves, mais elle connaissait mon dégoût de la notoriété et jamais elle n’aurait renseigné un journaliste.

Devant mon mutisme, le blondinet enchaîna :

— Modeste avec ça ! Tenez ! Votre personnalité mérite mieux qu’une émission. Je vais concevoir un reportage entier sur votre vie. À condition que vous m’offriez l’exclusivité ! On commence demain.

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J’ai fermé mon ordinateur pour m’allonger sur le lit. L’idée de chater avec Marie ou Pépa à propos de la quatrième B me déprimait.

Découvrir nos profs est une des grandes excitations de la rentrée, mais lorsque nous avons lu, dans la liste, le nom de Mlle Pimbois, nous avons paniqué : que pouvait-il arriver de pire que d’avoir cette peau de vache comme professeur principale ? D’ailleurs, lorsqu’elle a hurlé pour nous rassembler et exigé que nous nous mettions en rang par deux, tête droite, en silence, nous avons eu l’impression de revenir en sixième avec quatre interminables années devant nous avant de pouvoir échapper au collège.

Une fois en classe, notre tortionnaire a énuméré les membres de l’équipe éducative. Nous n’avons même pas eu la force de pousser des lamentations. Somnifères ou dictateurs, telles étaient les options. Les uns diffuseraient un ennui mortel dans nos pauvres cerveaux, les autres nous paralyseraient à coups d’aboiements ou de sanctions.

Pour se réconforter, durant la récréation, les copines ont préféré raconter leurs vacances. Et je me suis sentie totalement à part. Au lieu des baignades et du soleil, je ne pouvais parler que des techniques de bricolage. Ponçage, lissage, colmatage… Grâce à l’achat de maman, j’étais devenue une spécialiste. Mieux valait aussi taire mon séjour à Paris avec papa et Lise, sa petite amie. Avec des mines d’enterrement, on m’aurait tout de suite demandé comment se passait le divorce de mes parents et personne n’aurait cru que ça allait mieux. Quant à ma rencontre avec Rodéric, inutile de dire que le sujet était encore plus tabou. « J’ai rencontré un fantôme hyper sympa ! » Une phrase de ce genre m’aurait propulsée dans le clan des filles infréquentables.

J’ai donc passé une première journée nullissime et l’avenir me promettait l’exacte et perpétuelle répétition de cette expérience. Je broyais du noir lorsque mon fantôme est apparu. J’ai sursauté parce que ça faisait un petit moment qu’il n’avait pas mis les pieds dans ma chambre. Il semblait un peu essoufflé, avec ses vêtements en désordre et les cheveux emmêlés. Quant à sa mine, elle était franchement maussade.

— Ça ne va pas du tout ! a-t-il commencé.

— Vas-y, lui ai-je dit, résignée. Au point où j’en suis, je m’attends à tout.

Soudain une angoisse m’a saisie :

— Cornélia est de retour ?

— Non.

Ouf ! Je n’aurais pas supporté une seconde confrontation avec cette tornade qui considérait les humains comme une forme de vie inférieure à celle des vers de terre.

— C’est pire ! a poursuivi mon spectre en évitant mon regard.

Je me suis redressée. Là, j’étais intriguée. Il existait donc quelque chose de plus nuisible que Cornélia Sparow ? Les prunelles de Rodéric rougeoyaient. Cette manifestation d’émotions violentes a augmenté mes craintes. Et il se trémoussait en chiffonnant sa chemise.

— La télévision débarque demain ! a soufflé le revenant au bord de l’évanouissement.

J’ai écarquillé les yeux. L’univers des esprits n’en finissait pas de m’étonner.

— Charles-Edouard Tork en personne ! a geint Rodéric. Avec une équipe de tournage au complet : caméraman, preneur de son, script… Et ils s’incrustent pour une semaine.

La tête me tournait. J’ai demandé à mon spectre de se calmer et de m’expliquer. Il s’est exécuté péniblement, me confiant comment, malgré son opposition farouche, le reporter vedette de la chaîne fantôme avait imposé sa présence.

— Cornélia est-elle disponible ? ai-je conclu à court d’idées.

— Je ne suis pas sûr qu’elle accepte de revenir parmi nous, a répondu Rodéric qui n’avait pas perçu l’ironie de ma question.

Un moment de silence s’est installé, jusqu’à ce qu’une question me traverse l’esprit.

— Pourquoi la télévision s’intéresse-t-elle à toi ?

La couleur des yeux de mon fantôme a brusquement incendié les murs. Il s’est démené comme s’il était tombé dans une cuve de poils à gratter.

— Unelubidémédias, a-t-il lâché tout d’un coup.

— Pardon ?

— Une lubie des médias ! De temps à autre, ils choisissent quelqu’un, comme ça, au hasard… Les journalistes appartiennent à une espèce à part. Connaître leurs motivations, c’est comme vouloir résoudre le mystère du triangle des Bermudes…

Je n’écoutais plus. Un tel déluge de mots cachait quelque chose. À quoi Rodéric avait-il occupé ces derniers jours pour attirer à ce point l’attention sur lui ? Voilà qui dissipait mon cafard. Avec ou sans l’accord du principal intéressé, je découvrirai pourquoi Rodéric était soudain placé sous le feu des projecteurs.

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