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Appelez-moi Ismaël

De
274 pages
Une poignée de collègiens un peu marginaux font ensemble l'apprentissage de la solidarité. Savoureux et souvent hilarant !
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couverture

LES REBELLES DE St DANIEL
 
 APPELEZ-MOI
 ISMAËL

MICHAEL GERARD BAUER

Traduit de l’anglais par Antoine Pinchot

 
Présentation de l’éditeur :
- Ismaël ? Qu’est-ce que c’est que ce prénom de lavette ?
Que pouvais-je répondre ? Jusqu’alors, j’ignorais que je portais un prénom de lavette. Personne ne m’avait averti qu’il s’agissait d’un prénom de lavette. Pourquoi mes parents m’avaient-ils affublé d’un prénom de lavette ?
Je me suis contenté de sourire bêtement tandis que Barry Bagsley et ses copains rigolaient et me bousculaient comme une porte à tambour.
Ismaël s‘apprête à vivre une année infernale au collège de St Daniel. D’autant plus que Barry Bagsley, le tyran de la classe, a juré d’avoir sa peau. Mais contre toute attente, il va traverser les moments les plus bizarres et les plus exaltants de son existance…
images
Né en 1955, Michael Gerard Bauer vit à Brisbane, en Australie. Ancien professeur d’anglais et d’économie, il se consacre aujourd’hui entièrement à l’écriture. Appelez-moi Ismaël est le premier volet de la trilogie consacrée aux rebelles de St Daniel. Traduit dans de nombreuses langues, dont le norvégien et le coréen, il a remporté plusieurs prix littéraires.

Pour Greg, Keith et Anne,
car il s’agit d’amitié, d’amour et de rires…
et parce que je prends vos menaces au sérieux.

Première partie

« Appelez-moi Ismaël. »

Herman Melville, Moby Dick

1. Un désastre ambulant

Il n’y a pas trente-six façons de présenter les choses, alors j’irai droit au but. Il est temps que je regarde la situation en face. J’ai quatorze ans et je suis atteint du syndrome d’Ismaël Leseur.

Un mal incurable.

Jusqu’à preuve du contraire, je suis le seul cas connu de syndrome d’Ismaël Leseur. En fait, il est probable qu’aucun médecin n’en ait jamais entendu parler. Mais il existe, il faut me croire, même si je doute qu’on me prenne jamais au sérieux.

Pendant longtemps, j’ai joué la politique de l’autruche, mais cette année, les symptômes sont devenus trop douloureux pour que je persiste à les ignorer. Et je n’exagère rien. Absolument pas. Je vous assure que le syndrome Ismaël Leseur peut transformer une personne parfaitement normale en un désastre ambulant de niveau neuf virgule neuf sur l’échelle ouverte de l’imbécillité.

C’est pourquoi j’ai décidé de laisser un témoignage écrit de mes mésaventures. Ainsi, mes lecteurs pourront enfin prendre la mesure du drame que je traverse. Au lieu de se moquer de moi, ils se contenteront de secouer la tête, d’esquisser un sourire embarrassé et de prononcer une phrase compatissante :

— D’accord. Nous comprenons. Ce garçon est victime du syndrome d’Ismaël Leseur. Ce n’est pas sa faute.

Mais je crois que je vais un peu vite en besogne. Je devrais commencer par le début et entrer dans les détails. Après tout, si je veux espérer vous convaincre, mieux vaut adopter une approche rationnelle.

Alors, premier point, je m’appelle Ismaël Leseur.

Oh attendez, je sais ce que vous allez dire. Je porte le même nom que l’affection dont je souffre. Vous pensez sans doute que j’ai inventé ce syndrome de toutes pièces afin de disposer d’une excuse pseudo-scientifique chaque fois que je me couvre de ridicule. Mais vous n’y êtes pas du tout. Ce n’est pas si simple. Ce que vous devez comprendre, c’est que mon nom et ma maladie sont une seule et même chose. Ou du moins sont-ils étroitement liés. Je ne comprends pas exactement comment tout ça fonctionne. Je ne suis pas médecin, après tout, juste la victime d’une affection extrêmement rare, mais j’ai développé quelques théories, dont voici la première.

 

THÉORIE NUMÉRO UN : le syndrome d’Ismaël Leseur est provoqué par un virus né de la combinaison des noms « Ismaël » et « Leseur ».

 

Comme j’ai beaucoup pensé à tout ça, laissez-moi vous exposer mes conclusions. Selon moi, les lettres qui composent ces deux noms, prises individuellement, sont parfaitement inoffensives. Pour illustrer cette affirmation, je me référerai aux autres membres de ma famille : mon père, Ron Leseur, représentant en assurances et cofondateur du group de rock The Dugongs dans les années 1980 ; ma mère, Carol Leseur, conseillère municipale et organisatrice en chef de la vie domestique ; ma sœur, Prue Leseur, âgée de treize ans.

Comme vous pouvez le constater, ces trois individus portent le nom Leseur. Pourtant, aucun d’entre eux n’est victime des symptômes que je m’apprête à décrire. En fait, je dois même admettre que mon père et ma mère ont l’air très heureux. Ma sœur, à en croire tous ceux qui ont pu l’observer, est unanimement qualifiée d’adorable. En outre, elle jouit d’un quotient intellectuel confinant au génie. Si les cerveaux pouvaient être comparés à des voitures, celui de Prue serait une Rolls Royce. Le mien serait une Goggomobil de 1955 sans roues, posée sur des parpaings, dont le moteur serait privé de la moitié de ses pièces. Vous vous demandez comment je prends la chose ? Eh bien, je vais vous le dire : comme quelqu’un qui se verrait refuser le poste d’idiot du village pour cause de surqualification. Comme Prue l’a fait remarquer un jour fort à propos :

— Un être humain normal n’utilise que dix pour cent de son cerveau, Ismaël. Mais dans ton cas, ce serait déjà un exploit.

L’immunité des membres de ma famille au syndrome dont je suis atteint démontre qu’il est la conséquence fatale de la combinaison des noms Ismaël et Leseur.

Selon moi, l’association particulière de ces sons produit une réaction chimique et engendre un virus responsable d’une mutation des cellules de mon corps et de la multiplication de toxines mortelles. Ces dernières ont infecté mon cerveau, ce qui me conduit à prononcer des paroles et à commettre des actes terriblement embarrassants. Je ne suis pas encore en mesure de prouver cette théorie : les sciences ne sont pas mon fort. Je suis bien meilleur en anglais, ce qui n’a rien d’étonnant, compte tenu de la personnalité de mon professeur, Miss Tarango (mais ça, c’est une autre histoire). Comme elle me le fait si souvent remarquer, mon style est plutôt abouti, mais mes rédactions ne sont pas toujours très structurées. Apparemment, j’ai une légère tendance à m’éloigner du sujet.

Je n’ai pas hérité du nom Ismaël Leseur par hasard. Oh non. Cette catastrophe est le fruit d’un acte délibéré, et je connais parfaitement les circonstances qui ont entouré ce choix désastreux.

Et j’entends faire figurer l’identité des responsables dans ce témoignage, afin que chacun en prenne connaissance.

Ce sont mon père et ma mère qui ont jeté la malédiction d’Ismaël Leseur sur mon berceau. Oui, les précités (voilà un mot savant qui convient parfaitement à ce document important – Miss Tarango apprécierait) Ron et Carol Leseur. Je ne leur jette pas la pierre, cela va de soi. C’est aux parents que revient la responsabilité d’attribuer un prénom à leur nouveau-né. Les miens ne sont pas vraiment coupables de ce qui s’est produit, car ils ignoraient alors les conséquences de leur choix.

Cependant, je leur pardonnerais sans doute plus facilement s’ils n’avaient pas pris leur funeste décision au beau milieu d’une mémorable crise de fou rire.

2. L’histoire préférée
 de mon père

L’histoire relatant les circonstances du choix de mon prénom est la préférée des membres de ma famille. Mon père adore la raconter. Ma mère adore l’écouter. Prue adore me regarder me tortiller à l’évocation de ces instants maudits. Et moi ? Eh bien, je me tortille.

Je l’ai entendue tant de fois, l’histoire-de-comment-Ismaël-a-reçu-le-prénom-Ismaël, que c’est comme si j’avais été témoin des faits. Ce qui est le cas, en un sens, mais je flottais tranquillement dans une poche de liquide amniotique, semblable à un alien joufflu, inconscient que des gens, à l’extérieur du ventre douillet de ma mère, s’apprêtaient à changer ma vie à jamais.

C’est un fait maintes fois démontré : lorsque mon père se met en tête de raconter l’histoire-de-comment-Ismaël-a-reçu-le-prénom-Ismaël, rien ni personne ne peut l’en empêcher. Et il se moque pas mal que ses victimes la connaissent ou pas. Combien de fois ai-je entendu un échange semblable à ce qui suit ?

 

Mon père : – Je t’ai déjà raconté dans quelles circonstances nous avons choisi le prénom d’Ismaël ?

Sa victime : – Oui. Oui, je crois. Carol se trouvait à la clinique… et l’accouchement tardait un peu…

Mon père : – C’est ça, le bébé était même très en retard. Je n’oublierai jamais ce qui s’est passé ce jour-là. C’était génial. J’ai rendu visite à Carol après le boulot et…

Sa victime : – Oui. Je me souviens. Carol était un peu contrariée. Elle disait qu’elle avait l’impression d’être…

Mon père : – Un peu contrariée ? Tu aurais dû voir ça. Elle pleurait, elle était dans tous ses états…

Sa victime : – Oui, oui, elle disait qu’elle était aussi grosse qu’une…

Mon père : – Elle était énorme ! C’était notre premier enfant, et comme l’accouchement ne se passait pas comme prévu, elle était épuisée et inquiète. Bref, elle traversait un moment plutôt difficile. Bref, comme je te disais, quand je me suis pointé après le boulot…

 

À ce stade de la discussion, la victime de mon père réalise que toute résistance est inutile. Elle se tait, le visage fixe, un sourire poli sur les lèvres, secoue la tête de temps en temps et hausse les sourcils pour manifester son étonnement aux moments opportuns. Rares sont ceux qui essayent de l’interrompre, si ce n’est pour lâcher un Vraiment ?, un Tiens donc ! ou un Pas possible… Et pendant ce temps-là, mon père débite son histoire, comme un semi-remorque privé de freins lancé dans une pente à cinquante degrés.

À première vue, c’est un individu inoffensif, mais son histoire préférée reste tapie dans son esprit, comme un alligator prêt à jaillir de son marécage si la conversation baisse d’intensité ou à happer toute victime qui s’est trop approchée de la rive en hasardant une remarque comme :

— Ismaël ? C’est original, comme prénom.

Et c’est parti. Inutile d’appeler à l’aide. Mon père crève la surface d’une innocente conversation, saisit sa proie épouvantée et l’entraîne dans les profondeurs de sa mémoire.

De ce constat effrayant découle une autre de mes théories.

 

THÉORIE NUMÉRO DEUX : le porteur du syndrome d’Ismaël Leseur peut provoquer chez ses proches des comportements dérangeants.

 

À l’origine, je pensais que ce phénomène ne concernait que mon père, mais c’était avant que je ne fasse la connaissance de Barry Bagsley. J’ai alors réalisé que les symptômes dont souffrait Ron Leseur étaient bénins, et que les mots Ismaël Leseur pouvaient faire ressortir le pire chez certains individus. Cependant, Barry Bagsley devra attendre un peu. Pour le moment, je dois vous conter l’histoire favorite des membres de ma famille. Je vous ai déjà expliqué comment mes parents ont choisi mon prénom ?

3. Baleine en vue

Selon l’obstétricien, j’aurais dû voir le jour en juillet. Au 1er août, ma mère se trouvait à la clinique depuis une semaine. Après plusieurs fausses alertes, elle était devenue – comment dire ? – quelque peu sensible sur le plan émotionnel.

— Je ressemble à une baleine ! hurlait-elle, les deux mains posées sur son ventre comme pour prévenir son explosion imminente.

Mon père fit observer que son nombril proéminent ressemblait à un sein titanesque. Ma mère, qui avait perdu tout sens de l’humour, lui lança un bassin au visage. Comme je l’ai déjà précisé, elle était un peu tendue. Pourtant, son mari était déterminé à lui redonner le sourire. Ou, comme il le répète désormais à la moindre occasion, « à dérider le cétacé ».

Mais de mon point de vue, ce qu’il advint ensuite n’a rien de particulièrement comique. Sous prétexte d’appeler la famille et les amis pour les tenir au courant de la situation, mon père quitta la chambre. Lorsqu’il réapparut vingt minutes plus tard, ma mère se trouva confrontée à un croisement improbable entre un évadé de l’asile et un pirate psychotique.

Il avait convaincu les infirmières de l’aider à attacher sa jambe droite derrière sa cuisse et de fixer un cylindre de carton dans le prolongement de son genou. Elles lui avaient procuré une vieille béquille en bois, un cache-œil chirurgical noirci au marqueur et un bandana constitué de gaze d’où les cheveux roux de mon père jaillissaient comme des serpents en furie. Un petit ours en peluche scotché sur son épaule figurait un perroquet des îles.

Il prit la pose dans l’encadrement de la porte, posa une main sur sa taille puis remua les hanches.

— Arrr ! gronda-t-il, les yeux rivés sur l’abdomen surdimensionné de ma mère. Foi de capitaine Achab, j’aurai la peau de cette maudite baleine blanche !

Il en serait sans doute resté là si ma mère n’avait, quelques instants plus tôt, bu une gorgée d’eau minérale qu’elle n’avait pas eu le temps de déglutir. Selon mon père, elle le fixa une seconde ou deux, les joues démesurément gonflées, semblable à un poisson rouge souffrant d’obésité morbide, avant d’émettre un gargouillis chantant. Puis son ventre commença à vibrer comme un bloc de gelée. Elle faisait tout son possible pour garder la bouche fermée, mais ses globes oculaires menaçaient de quitter précipitamment leurs orbites.

Enfin, un fin jet de liquide sous haute pression jaillit de ses lèvres, survola son nombril et atteignit la fiche médicale suspendue au pied du lit.

Mon père ouvrit des yeux ronds puis s’exclama triomphalement :

— La voilà qui souffle ! La voilà qui souffle ! C’est Moby Dick !

Et ma mère souffla à nouveau.

Selon mon père, c’était un spectacle digne des chutes du Niagara dans leurs bons jours. Ma mère cracha, s’étrangla, haleta et rit à gorge déployée, si bien que la poche des eaux se rompit. Aussitôt, elle ressentit une violente contraction. Le travail avait commencé.

Dès que mon père comprit que les cris de sa femme devaient autant à la douleur qu’à l’hilarité, il prit les choses en main. Il jeta sa béquille puis se rua vers la porte de la chambre. Hélas, dans sa précipitation, il avait complètement oublié sa « jambe de bois ». Lorsque le cylindre de carton plia sous son poids, il plongea en avant. Dans un effort désespéré pour éviter la chute, il s’agrippa au rideau qui permettait, si nécessaire, d’offrir au patient un peu d’intimité. Arrachés à leur tringle, des dizaines d’anneaux en plastique prirent leur envol, rebondirent sur le mur et le plafond avant de retomber en pluie aux quatre coins de la pièce. Des larmes ruisselaient sur les joues de ma mère.

— Non, par pitié, arrête ! hurla-t-elle en se tenant le ventre. S’il te plaît, je t’en prie, arrête, je ne peux pas en supporter plus. Stop !

Mon père reste persuadé qu’il souffrait davantage que ma mère à ce moment précis. Sa jambe étant demeurée ficelée derrière sa cuisse, son genou avait heurté le linoléum avec une extrême violence. Il se balançait sur le dos, en proie à une douleur indicible et à un irrépressible fou rire.

Et puis… eh bien, je crois que vous pouvez imaginer la suite. Par chance, mes parents m’ont épargné les détails embarrassants. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il ne fallut pas très longtemps pour que mes parents roucoulent béatement devant leur premier enfant. Moi. Nous étions une petite famille heureuse. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que…

— C’est un garçon, un magnifique garçon, dit ma mère en chassant les larmes qui baignaient son visage. Comment allons-nous l’appeler ? Nous ne nous sommes pas encore décidés.

Mon père fronça les sourcils et approcha l’oreille de la tête de son bébé pour écouter ses gazouillis. Il roula des yeux, comme si on lui confiait un important secret.

— Que dit notre petit bonhomme ? demanda ma mère.

Mon père leva la tête et la contempla, l’air mystérieux.

— Il dit : appelez-moi Ismaël.

À nouveau, ils éclatèrent de rire. En ce jour maudit, il y a environ quatorze ans de cela, je ne partageais pas leur joie. Mon père dit que je produisais un son comparable à celui d’une tronçonneuse.

Peut-être, qui sait, lui en voulais-je déjà ?

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