AU NOM DE JOB

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Dans cet " Orient condamné à revivre sa mort ", Sobhi Habchi fait surgir un élément de nostalgie. En ce temps où " le cœur avait du cœur ", une antique alliance était célébrée au nom de Job. Ce qui manque le plus à notre siècle, déclare Sobhi habchi, c'est le courage de nous dénoncer nous-mêmes. Alors que le Job biblique renonce à sa question, Au nom de Job fait écho çà un autre idéal de Sobhi Habchi : il attend de l'homme sa réponse, celle du poète et penseur.
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296388444
Nombre de pages : 168
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Collection Poètes des Cinq Continents dirigée par Maguy Albet, Geneviève Clancy, Léopold Congo Mbemba, Alain Mabanckou et Emmanuelle Moysan.

Au nom de Job

@ L'Harmattan,

1999 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-7882-4

Sobhi HABCHI

Au nom de Job
Préface de Francis JACQUES

L'Harmattan

Du même auteur
Parus

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Eros Minos

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-Préface et douze poèmes accompagnant 12 lithographies de Manolo Ruiz-Pipo, Paris, Editions Bailly, 1991. Soif au pays des sources (en arabe), -Préface du poète Najib Jamal Ad-Dine, Beyrouth, Dar AI-Machreq, 1996.
Toi qui fuis la blessure (en arabe),

Beyrouth, Dar AI-Machreq, 1996.

Âge de guerre et autres thrènes ... suivi de

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Mourir à la place de Dieu -Préface de Daniel-Henri Pageaux, Paris, Editions L'Harmattan, 1997. Le Prophète Eros ... suivi de Premières éternités -Préface de Pierre Brunei, Paris, Editions L'Harmattan, 1997. Les Noces de l'oubli -Préface de Daniel-Henri Pageaux, Paris, Editions L'Harmattan, 1998.

À paraître
Hommage à la poussière Premiers livres des Visions -Choix de Daniel-Henri Pageaux, -Préface de Pierre Thillet.

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Cantiquesinespérés.

La demeure de l'Absent.

PRÉFACE

Quel est le sens de la tragédie du ProcheOrient? Comment peut -on tuer tous les dieux pour un Seul vraiment digne du nom divin? Comment s'interroger sur la mort de la Vie ballottée entre la vie et la mort? Et qu'est-ce qui reste humain dans tout cela? Après les interrogations de Âge de guerre et autres thrènes, après Le Prophète Eros, qui portaient déjà, indélébile, la marque d'une histoire dynamitée, voici que, sous le signe de Job, des questions inédites se font jour, lourdes et anxieuses, dans un nouveau chant, leurs énigmes maintenues jusqu'au bout. Au nom de Job, ce nouveau recueil de poèmes de Sobhi Habchi est consacré à l'homme souffrant. Une remarquable continuité avec les précédents contribue à l'éclairer. La muse de l'auteur lui est fidèle: même poésie sobre et incandescente, née des tragiques querelles des hommes, à feu et à sang. Sans doute parce que toutes les blessures sont identiques dans la souffrance et qu'une fois blessé, le corps devient « l'otage de sa blessure ». Même paysage intérieur: un désert sans issue, «aux confins de nulle part », tanière des loups, où rien n'arrête 7

« la course au mirage », parce que rien n'a changé depuis Hammourabi. Torpeur d'un pays sous la chaleur de l'Orient où l'on rêve encore au déluge, où les idoles se multiplient, «dieux bavards ». Territoire déchiré par la guerre que se livrent les frères ennemis. Sous un soleil dur, «l'astre qui surveille le monde des hasards », voici l'unique corps souffrant d'un pays désolé. * Peut-on écrire l'oubli? demandait DanielHenri Pageaux dans sa préface aux Noces de ['oubli de Sobhi Habchi. Et maintenant peut-on écrire la souffrance? Oui, quand l'épreuve se change en acte poétique. Il faut chercher du côté de son imaginaire, la cohérence d'une œuvre: l'énigme des deux saisons. Un printemps qui dément cendres et poussières et l'hiver de tout une époque condamnée, où il faut « savoir vivre avec la honte ». Le poème s'enrobe d'inattendu, dans la concision de l'ellipse et l'improbable de l'expression: Comment laisser à la cendre Une fleur sans besogne (...) Devant les scarabées de la nuit? Tout cela conforme assurément à l'ordre du poétique dont c'est la fonction de réduire la pensée à un éclair énigmatique. Avec cette forme brève de visionnaire qui adopte le ton des
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stances.. .
Comme hier, comme avant et demain, Les têtes vont tomber Sur l'herbe de l'habitude. Entre deux paroles suffoquées, on sollicite la poésie des noms propres: Orphée et Icare; Abraham et Salomon; Hammourabi et Babylone, Diogène et Gilgamesh. Mais surtout on recourt aux grands vocables qui sont l'enjeu d'une lutte intime, aux ambivalences rehaussées d'antiphrases: le visage, hiéroglyphe du songe,

qui devient son propre miroir ou « son propre
masque »; le temps qui passe, lequel ne devrait justement pas appartenir au temps qui passe, et se fragmente en contre-temps; la vie que chacun

rate à sa façon, s'il est vrai que « le plus tragique
d'une vie, c'est l'absence de vie» ; lefeu, celui de tout désir, celui « qui vole chaque jour l'espoir des forêts », on peut bien blasphémer en son nom, mais c'est au feu de «raconter sa propre histoire ». Et l'amour bien sûr, car les souvenirs de l'amour sont aussi des blessures, même si « aucune poésie sur terre n'en pourra donner le parfum» . Alors la souffrance passe dans On songe aux sombres accords des d'Agrippa d'Aubigné, à son austère l'hiver où l'auteur se pâme au giron absent. Toutefois, l'état poétique 9 l'écriture. Tragiques poésie de d'un Dieu apparenté

donne lieu à un autre acte poétique dont l'inspiration se veut plus sobre. Ici le tragique n'est pas liturgie au service d'un Dieu qui se révèle. Et puis Sobhi Habchi n'est pas un partisan. Pour lui, vivre en poète, c'est attester que l'existence pourrait être vécue autrement, ni en faux-témoin ni en faux-prophète.

Dans cet « Orient condamné à revivre sa
mort» il fait surgir un élément de nostalgie. En

ce temps où « le cœur avait du cœur », une
antique alliance était encore célébrée au nom de Job. Ce qui manque le plus à notre siècle, déclarait Sobhi Habchi dans Hommage à la poussière, c'est le courage de nous dénoncer nous-mêmes. Ici le poète osera s'ériger lui-même en vengeur des origines:

Comment bénir le sol des ancêtres si partout les brigands distribuent leurs roses et leur haine antique? * Pas question de dévaloriser l'apparence en quelque élégie prématurée de l'espoir. L'héroïsme revendiqué d'un cœur sans défense ne projette pas de faire briller la lumière dans les ténèbres. C'est dans la souffrance que la vérité doit éclater, et de préférence la plus affreuse, JO

qu'ensanglante un sol déchiré par la guerre, celle qui met l'homme à nu dans sa déréliction et le dépouille jusqu'à l'inimaginable humiliation. Si la pierre de touche de la religion, c'est en définitive ce que l'homme fait de sa souffrance, nous ne sommes pas loin d'une méditation religieuse. La Bible fournit à Sobhi Habchi un mythe d'origine, entre parabole et pamphlet indigné, pour une sorte de contre-Bible. D'où certaines tournures syntaxiques comme le génitif hébreu, aux raccourcis éclatants, dont le paradigme est fourni par « le vase d'élection» ou «le miroir d'iniquité ». Mais le registre du génitif qui confère au complément de nom une valeur superlative est plus étendu Ge n'en ai pas recensé moins de dix variantes). La dette s'étend à la langue imagée, à un réseau d'images, qui revient de la Palestine antique au Liban moderne. Selon moi, premier lecteur, ces poèmes sont écrits au nom de Job, entre la Bible et Antonin Artaud (à quoi suis-je abandonné, quand je ne trouve en moi que chaos ?). La blessure de l'existence vient aggraver la blessure de l'histoire. Marquons la convenance et les limites de la convenance. Job était un non-juif. De fait, celui qui interroge devant le scandale de l'alliance rompue et le drame de l'exil vers Babylone n'était pas un juif auquel Dieu aurait donné sa réponse. Le thème de la précarité et de la caducité est repris sur le ton de la plainte, qui menace sans 11

cesse de tourner à l'accusation: Est-ce bien pour toi de me faire violence, d'avilir l'œuvre de tes mains? As-tu des yeux de chair et vois-tu à la façon des hommes? (ib 10, 3-5) C'était aussi, pour « ce poète à part », comme l'écrit Pierre Brunei, de la lignée phénicienne et grecque, la question des héros d'Euripide qui songeaient à Œdipe. Sous la forme de l'accusation (à qui destinée '1), cette question provocatrice porte le poids énorme de la souffrance sur des balances exactes entre le ciel et l'enfer. L'intuition esthétique est commune : décidément, entre la vie et les souffrances du juste, les proportions ne s'harmonisent pas. Revenons en effet aux Écritures, du récit de Tobie aux Évangiles. Le premier pose une question ouverte: quelle sera la récompense du juste? Il est clair que ce livre historique nous acheminait vers un questionnement plus poussé. La réflexion se poursuit notamment dans le livre de Job et en Jérémie (Jr 2, 15, 17-18) où se dessinera la réponse anticipée: l'idée que Dieu n'abandonne pas vraiment Israël en le livrant à l'épreuve. Mais la réponse effective? Relisons l'hymne christologique aux Philippiens, joyau de la foi chrétienne primitive: elle ne sera donnée que par la Kenosis du Fils de Dieu (Ph 2, 611). Le Christ mourant, modèle d'une compassion sans réciprocité. Le tragique de sa situation i2

est déjà en germe mais il est positif: l'abandon des hommes conjoint paradoxalement avec l'abandon de Dieu. Jürgen Moltmann cite un texte poignant d'Elie Wiesel, rescapé d'Auschwitz: Les SS pendirent deux Juifs et un adolescent devant les hommes du camp, rassemblés. Les deux hommes moururent rapidement. L'agonie de l'adolescent dura une demi-heure. 'Où est Dieu? Où est-il ?' demanda quelqu'un derrière moi. Après un long moment, alors que l'adolescent se débattait toujours au bout de sa corde, j'entendis l'homme appeler à nouveau: 'Où est Dieu maintenant ?'. Et j'entendis une voix répondre en moi: 'Où est-il? Il est ici... Il est suspendu au gibet' . (cité dans Der gekreuzigte Gott) Proximité mystérieuse avec la nécessité cachée de la Croix, l'interrogation religieuse se poursuit avec succès au delà d'une fracture. Scandale pour les Juifs, folie pour les païens, la mort de Jésus exprime Dieu tel qu'Il est et qu'Il a voulu être envers les hommes. Mais cette affirmation étonnante doit être conquise par un questionnement que dirige la catégorie de Rédemption, rendue connexe et synergique des catégories d'Incarnation, de Sauveur et même d'Eschaton. *
« Comment cacher la laideur jusqu'à

la

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résurrection» et se remettre en route? interroge à son tour Sobhi Habchi, qui cherche une réponse pour notre temps à l'antique perplexité de Job. L'épure de l'auteur est sans doute plus consonante en ce qu'elle exclut toute solution rationnelle hâtive: le salut ne pourra être obtenu à meilleur marché que l'abandon et l'épouvante de Job, sa Saison en enfer, son inaptitude à comprendre. Comme le Job biblique, le poète rencontre Dieu sous la forme accentuée de l'absence: Si je vais vers l'Orient, il est absent; Vers l'Occident, je ne l'aperçois pas. (Jb 23. 8) La mention réitérée du Christ, qui rend Dieu visible, n'est pas celle de la présence divine manifestée, ni celle de la souffrance d'un Dieu fait homme. Dans le Liban martyrisé, il faut souffrir à la place de Dieu. Le lecteur verra que l'accusation a changé de direction. Nulle part, il n'est question de pardon ou de procès fait à Dieu. Mais d'« aventuriers aux mille chemins sur le sable maudit », de «pilleurs de caravanes », « sous-héros» et autres « corbeaux sur charognes », d'émirs, tristes « gendarmes de l'habitude », otages d'un corps asservi. À eux

tous, « ils ne ferontjamais un seul Diogène ni un
seul Abraham ». En poésie, « le vivre dialogue avec le dire» (Pierre Thillet). D'une vérité le poète fait un rêve multiple, mais aussi une âpre dénonciation. 14

On n'a peut-être jamais à choisir qu'entre l'absurde et l'incompréhensible. Ici le mystère religieux semble bien céder la place à l'énigme amère écrite au rythme d'un grand cœur. Il lui revient de capter l'éphémère, de raviver l'honneur et la détresse d'être homme « au pays des doutes et des remparts ». Une ardeur jamais assoupie brûle en cette dernière parabole, esquisse d'une inaccessible totalité. Aucune douleur ne saurait rendre à la lumière son éclat. Alors la souffrance déchire les masques et nous rend à notre condition précaire. Mais pour une autre agonie. Non plus d'un seul homme, Job le Juste,

mais de tout un peuple. « La misère se moque de
tous les misérables ». La souffrance de Job le non-juif est devenue celle d'un peuple double. Tout se passe comme s'il devait souffrir et mourir à la place de Dieu. Au Job libanais il n'y aura pas de réponse divine. Où s'alimente la certitude du poète? Son premier appui est un pilier immémorial: je le disais, d'une certaine manière il écrit ici une contre-Bible. D'où l'évocation de l'anachorète d'Antioche (poème 69), qui ne laissera pas d'intriguer le lecteur, et de Sanchuniathon de Béryte, contemporain de Moïse (poème 128). Il s'appuie aussi sur l'avenir avec une confiance hautaine. Car le poète n'est pas qu'un vagabond de la vie sur le chemin du temps. En lui le temps présent travaille au futur, pour donner une chance au vrai retour. La vérité de l'absurde serait trop 15

absurde; l'histoire se moquerait d'elle-même si elle donnait raison au hasard, au travail négateur du temps. Et si c'était au feu de raconter son histoire à la cendre! (Sobhi Habchi n'oublie pas Mithra). Alors que le Job biblique renonce en fin de compte à sa question (Jb 42, 6), Au nom de Job que nous allons lire fait écho au texte jumeau de l' Hommage à la poussière: il attend de l'homme sa réponse, celle du poète et penseur. « La page blanche appelle» le poète à « dire le monde et l'homme autrement» : un savoir-être nouveau pour notre modernité extrême. Francis JACQUES

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