C'est arrivé au Tibet

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1959 : Unique survivant d'un accident d'avion au-dessus de l'Himalaya, Jérôme, un jeune Savoyard, se voit soudain emporté dans un tourbillon d'aventures auquel rien ne l'avait préparé : Une attaque de bandits Lepchas... Des yaks enchantés... La disparition d'un Bouddha bleu... Bravant les tempêtes de grêle, les tremblements de terre et les multiples pièges de la très haute altitude, Jérôme saura-t-il s'acquitter de la dangereuse mission qu'il s'est donnée auprès de ses amis tibétains ? Et tous ces étranges personnages qui surgissent sur son chemin, Sir Richard l'alpiniste volant, Rasma la séduisante magicienne, Yantchen le lama aux deux visages... accepteront-ils de l'aider ? Mêlant hardiment le sens du merveilleux aux faits les plus authentiques, C'est arrivé au Tibet permet de plus au lecteur d'approcher l'étonnante culture du peuple tibétain, dans le décor grandiose du " Toit du Monde ".
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296186804
Nombre de pages : 144
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C'est arrivé au Tibet

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L' Hannatlan, 1989 ISBN: 2-7384-0454-5

Sabine HARGOUS Anne LEGENDRE

C'est arrivé au Tibet
roman

Éditions L 'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Chapitre 1

Tombé du ciel

Lorsque Jérôme rouvrit les yeux, il ne distingua que du blanc autour de lui. Un champ de neige éblouissant qui l'obligea à fermer ses paupières. Des images saccadées surgirent dans sa mémoire. Il se revit debout, se dirigeant vers l'arrière de l'avion, et soudain le choc, avec cette sensation de chute interminable et silencieuse qui l'avait happé en plein vol. Un instant il s'était débattu, avant de se laisser aller. L'impression ne lui était pas désagréable. Il tombait en tournoyant doucement comme une plume vers la terre ouatée, accueillante. Étonné de se savoir en vie, il essaya de se lever, mais son corps était douloureux comme si on l'avait roué de coups. Des étoiles dansèrent dans son regard puis, sa vision s'adaptant à l'écrasante lumière, il les vit: très noirs, le visage envahi de longs poils qui débordaient de leurs capuches et leur donnaient un air mi-homme, mi-bête. Ils étaient trois, penchés sur lui pour saisir son premier mot. - Où suis-je? murmura Jérôme. Aussitôt les petits yeux plissés pétillèrent de plaisir et 7

sans cesser de lui décocher des sourires, ses mystérieux sauveteurs se mirent à parler entre eux, très vite, dans une langue inconnue. En un tournemain ils serrèrent le jeune garçon dans une large pelisse doublée de fourrure, attachèrent deux perches sur chaque côté et l'emportèrent sur ce brancard improvisé. Bercé par le crissement régulier des pas sur la neige et la chaude torpeur de son abri, Jérôme eut encore une pensée pour son père, sa mère. Il aurait tant aimé les rassurer, leur faire savoir qu'il était vivant. Mais la fatigue l'emporta. Combien de temps dura la descente parmi les glaciers? Trois, quatre, cinq heures peut-être. Des aboiements le ramenèrent à lui. Il sentit qu'on le déposait à terre. Écartant les pans du manteau, il mit un pied dehors, étonné du brusque radoucissement de la température. Un peu en contrebas, émergeant de nappes de brouillard, le campement lui apparut: une dizaine de tentes dressées près d'un torrent gelé. Le sol était à peine couvert d'une mince pellicule de neige. Soudain il entendit un cri, suivi d'un autre. En un clin d' œil des hommes, des femmes, des enfants et même des chiens accoururent. Un cercle se forma autour de lui. Il y eut un moment de silence chargé de stupeur. Les gens le dévisageaient avec une expression d'intense curiosité. Une fillette au visage poupin encadré de longues tresses noires, avec des boucles d'oreilles en ivoire posa sa main sur ses cheveux roux avant de lui retourner un regard plein d'admiration. Des commentaires suivirent, se transformant bientôt en jacassements auxquels Jérôme ne comprenait rien. 8

Qui étaient ces gens à l'air un peu chinois? Que disaient -ils de lui? Un mot, toujours le même revenait dans les flots de paroles: « Philing ! »* et ils le montraient du doigt. A la fin, agacé, Jérôme secoua la

tête:

«

Non, pas Philing, Jérôme! ».

.

Un grand éclat de rire lui répondit et subitement les hommes les femmes les enfants le saluèrent en lui tirant la langue. « Décidément, ils sont fous! se dit Jérôme. Fous, mais pas méchants!» et machinalement il leur rendit la pareille. Ce fut du délire. Poussé, tiré, presque porté il fut emmené vers le centre du campement où se dressait une tente noire. C'était la plus grande. Tout en haut, des banderoles bleues et blanches claquaient joyeusement au vent. La porte était basse. L'intérieur était sombre. A peine Jérôme eut-il fait quelques pas à tâtons qu'une affreuse odeur de rance le saisit à la gorge. Il s'arrêta avec l'impression d'étouffer. Son cœur se mit à battre plus vite. Chez qui se trouvait-il? Qu'allait-on faire de lui? « Bonjour fils. Tu n'as rien à craindre sous le toit de Tensing Rampa. Je suis le bonpo, le chef de la caravane» dit une voix rude dans un anglais hésitant. En entendant ces mots Jérôme sentit sa poitrine s'alléger d'un poids immense. Sauvé! Il allait pouvoir raconter son accident, demander de l'aide. Après tout, ces gens avaient l'air bien disposés à son égard. Soulagé il s'approcha. Près d'un petit autel où brûlaient des bâtonnets d'encens, un homme de grande taille, la bouche encadrée d'une épaisse moustache noire, lui fit
* Philing: terme désignant tout étranger, en tibétain. 9

signe de venir s'asseoir près de lui. Enveloppé dans une pèlerine de peau de mouton, avec un pistolet à la ceinture, il donnait une impression de force et de sérénité. A sa droite, une femme ravivait un feu de braises où chauffait une bouilloire. Sitôt installé, Jérôme se retrouva avec un bol fumant entre les mains. «Ce doit être du thé» pensa-t-il, se souvenant de la boisson favorite des montagnards pour

lutter contre le froid. « Tant mieux, j'en ai besoin!
avala une bonne gorgée.
«

»

èt il

Pouah! Quelle horreur! s'exclama-t-il en bondissant sur ses pieds. Vous avez voulu m'empoisonner! » Il
cracha de dégoût et de fureur mêlés. Des éclats de rire fusèrent dans son dos. Mécontent, il se retourna. A son insu, latente s'était remplie de la population du campement, chacun brûlant d'envie d'en savoir plus sur

le jeune « Philing » tombé du ciel. La bizarrerie de son
comportement venait de déclencher une hilarité générale. Confus, avec le sentiment de s'être sottement conduit, Jérôme se rassit. - Je vois, Fils, qu'on ne connaît pas le thé au beurre, dans ton pays. Pour nous, Tibétains, c'est une boisson quotidienne, rafraîchissante et nourrissante. Dans quelques temps, j'en suis sûr, tu l'apprécieras. - Dans quelques temps? s'étonna Jérôme, la voix chargée d'inquiétude. Je ne veux pas rester ici, on m'attend chez moi. Vous m'avez sauvé, je vous en remercie, mais je dois rejoindre la ville la plus proche... - Sois sans inquiétude, reprit le bonpo. Ce sont mes cousins qui t'ont découvert. Partis à la chasse à l'ours, ils ne s'attendaient pas à te rencontrer. Ton aventure est extraordinaire. Elle témoigne d'une chance particulière, 10

très particulière puisque tu as survécu en tombant du ciel... Il se tut un instant, le regard ailleurs, puis reprit: «Nous ferons tout pour t'aider. Mais pas avant le printemps. L' hiver est trop avancé, les cols conduisant aux vallées sont devenus infranchissables. Te voilà contraint de passer quelques mois au «Pays des Neiges », ce «Pays des Nuages blancs» comme nous appelons notre Tibet. Demain nous reprenons notre marche vers l'est. Si tout va bien, dans deux semaines nous atteindrons le monastère de Tsarang où nous te confierons aux lamas. Ils prendront soin de toi et avertiront ta famille. » Jérôme reçut cette nouvelle comme un coup de massue. Il était prisonnier J Puis, lentement, une autre réalité perça, qui vint surmonter son trouble: le Tibet! Une sorte d'éblouissement le gagna. Il eut envie de rire et de pleurer. Lui Jérôme, Savoyard de quinze ans déjà hypnotisé par les cimes de Chamonix, se trouvait - par quel tour de magie? - transporté au Tibet! Ce pays secret où les sommets dépassent 8 000 mètres, où les lacs sont plus hauts que le Mont Blanc! Jérôme sur
«

le Toit du Monde» !

Une jubilation intérieure lui gonfla la poitrine. Des larmes montèrent à ses yeux. Pour cacher son émotion il plongea son visage dans son bol et sans hésiter, avala le thé. Curieusement, le goût salé et rance lui parut moins insupportable. «Qui sait, après tout, je finirai peut-être par m'y habituer? » pensa-t-il. Réconforté, il se redressa, très droit. Ses courbatures lui faisaient encore mal, mais ses inquiétudes avaient subitement 11

disparu. Quelle incroyable histoire il raconterait à ses amis, quand il rentrerait! A ce moment il entendit qu'on l'interrogeait. De bonne grâce - on l'entourait avec tant de gentillesse il répondit aux questions. Son anglais n'était pas bon. Il avait toujours récolté de mauvaises notes en classe, préférant courir les compétitions de saut à ski ou de slalom géant plutôt que de se pencher sur sa table de travail. Justement, sa dernière course dans la « Coupe des trois vallées », lui avait rapporté le Grand Prix: un
voyage au Népal pendant les vacances de Noël, pour contempler l'Everest. Qui aurait imaginé, dans là joie de la victoire, la catastrophe qui allait se produire au-dessus de l'Himalaya et dont il serait l'unique survivant! C'est ce qu'il esssaya d'expliquer à ses nouveaux amis. Silencieux, ceux-ci buvaient ses paroles comme s'il racontait une merveilleuse légende. Au bout d'un

moment Jérôme jugea qu'il avait assez parlé. « Maintenant, à mon tour de questionner» se dit-il. Il apprit ainsi que la caravane parcourait toute l'année le Tibet avec des chargements de sel, de thé provenant de Chine, de laine et d'abricots séchés. Les marchands voyageaient avec leurs familles. Pour traverser certaines régions de hauts plateaux réputées dangereuses, à cause des pillards qui y sévissaient, d'autres voyageurs s'étaient joints au convoi: un groupe de pèlerins en route depuis trois mois pour visiter des lieux saints, ainsi qu'un vieillard solitaire qui allait de village en village pour établir des horoscopes et servir d'oracle. Au total une quarantaine de personnes. Emporté par le tourbillon des questions et des réponses qui le surprenaient autant qu'elles devaient 12

surprendre ses hôtes, Jérôme ne vit pas le temps passer. Il lui semblait vivre un rêve éveillé où chaque séquence le grisait de choses étonnantes, d'odeurs et de couleurs

jamais vues, un film déroutant qui s'appelait

«

Tibet ».

Pendant des heures il ne perçut ni la fatigue, ni la faim, ni ses douleurs. Pourtant, le soir venu, quand on distribua des galettes, il se réjouit. Mais rendu prudent il essaya de deviner ce qu'il allait manger... A ce moment

une petite voix murmura près de son oreille « Bon... Tsampa ! » C'était la fillette aux boucles d'oreilles en
ivoire, la fille du chef, qui l'encourageait. Alors sans crainte il croqua à belles dents dans la galette, lui trouvant même un petit goOt d'orge grillée, très acceptable. Était-ce la chaleur de fournaise sous la tente? Le contrecoup nerveux de l'accident? L'effet de l'altitude? Jérôme se sentit bientôt gagné par une écrasante torpeur. Sa tête devint lourde et son corps se mit à balancer d'avant en arrière, prêt à s'abattre sur les tapis de feutre. On le conduisit vers une tente plus petite, située à écart. Terrassé par la journée qu'il venait de vivre, il eut l' encore le temps d'apercevoir une couche préparée à côté d'un amas de selles, de nattes, de sacs en cuir, avant de tomber comme une pierre dans le sommeil. Le lendemain un branle-bas seCOUa le campement. Happé dès son réveil par ce brouhaha d'appels, de rires, de bruits inconnus, Jérôme mit quelques secondes avant de réaliser où il se trouvait. « Non, ce n'est pas un rêve, je suis bien au Tibet! »conclut-il. Et il sauta sur ses pieds. Dans sa hâte il manqua de trébucher sur un amas de vêtements. « On dirait qu'ils ont été déposés là à mon 13

intention» se dit-il. En effet la femme du bonpo avait jugé prudent d'habiller l'étranger. Vêtu d'un pantalon de toile légère et de chaussures basses, il ne résisterait pas au climat rigoureux du Tibet. Avec plaisir Jérôme troqua donc ses baskets contre des bottes de feutre qui montaient aux genoux, enfila un gilet de mouton et par-dessus une tunique matelassée. Une toque de fourrure avec deux rabats pour les oreilles complétait le tout. Sans doute du loup, pensa-t -il, et il en fit claquer sa langue de plaisir. Ainsi équipé et ravi de son allure, il sortit pour se montrer. Dehors l'agitation était grande, personne ne prêta attention à lui. De tous côtés hommes, femmes et enfants s'activaient. Les uns démontaient les tentes, d'autres revenaient avec les chevaux et les yaks que l'on avait entravés dans un enclos pour les protéger des loups, pendant la nuit. Des yaks! Jérôme n'avait jamais vu des monstres pareils. Il allait s'en approcher lorsque Tashi, un géant aux yeux minuscules, l'arrêta par le bras et, lui indiquant des ballots autour desquels s'activaient des femmes, lui fit comprendre qu'il ferait mieux de donner un coup de main. Jérôme obéit, content de se rendre utile. On s'écarta pour lui faire de la place. Pendant plus d'une heure il tira, noua, croisa des cordes de laine et des sangles de peau pour arrimer les chargements destinés aux animaux. Enfin le camp fut levé et la caravane s'ébranla. Selon la coutume, les yaks non chargés marchaient en tête pour ouvrir la piste, à la manière de chasseneige. Derrière, d'autres yaks portaient les ballots de 14

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