ESPRIT SERPENT

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Malgré tous les efforts de l'homme à l'envahir chaque jour un peu plus, la forêt résiste, à l'image de ses arbres séculaires et majestueux tels des piliers du ciel, mais pour combien de temps ? Elle reste encore par endroits inviolée, luxuriante et sauvage ; les Amérindiens qui, seuls savent y vivre avec respect depuis l'aube des temps, la connaissent et affirment que des " Esprits " la protègent. Qu'adviendrait-il si c'était vrai ? … et que l'un deux soit un jour dérangé ?…
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296226852
Nombre de pages : 192
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Esprit Serpent

Collection Jeunesse dirigée par Isabelle Cadoré, Martine Michon Denis Rolland et Anne Pouget

MEJA MWANGl, Kariuki. Aventures avec le petit homme blanc. MONTLAHUC S. (ed.), Rue des origines. 51 récits d'adolescents. MONTLAHUC S. (ed.), Les voleurs de mémoire. MONTLAHUCS, Partie de campagne. MORADI-KERMANI H., Lajarre. PASCALE R., Sarajevo. 125 questions sur une ville assiégée. PASCALE R. (contes adaptés par), Les fourmis rouges et le serpent à plumes et autre conte latina-américain. PASCALE R., KERGUERIS M. (mythes celtes adaptés par), Le vieux pêcheur et lesfomors. PINGUlLL Y Y., Le gros grand gri-gri. PINGUlLL Y Y., Le tatouage blanc. POUGET-TOLU A., Voyage au pays des Croisades. REBERG E., BOUBRIT S., L'Ogre et lafévette. RENOUX J.-C., Contes du montreur d'ours (contes provençaux). RENOUX J.-C., Le voyage du paillassier (contes provençaux). RENOUX J.-C., Le mulet maladrech (contes provençaux, bilingue). SAUVARD J., Le ballon de Yacine. SAUVARD 1., Les palais d'or de Belleville. SAYAR H., Contes de la mythologie persane (bil. persan-français). SCHWOB D., Contes de la grande yeuse. SIEBERT R., Une île sur le fleuve noir - Histoire d'une enfance vendue
en Thaïlande.

YASMIN H., Le petit cavalier noir.

Émile ANTON

Esprit

Serpent

L'Harmattan

o L'Hannattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Hannattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y I K9 L'Hannattan, Italia s.r.1. (Qc)

Via Bava 37
10124 Torino L'Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0866-8

I

Leur décision était prise. TIsallaient, le soir même, faire une chasse de nuit. Le drap, la batterie et le projecteur étaient prêts depuis bien longtemps. Le grand jour, ou plutôt, la grande nuit était enfin arrivée. Le monde de la nuit exerce toujours une certaine fascination sur les enfants, faite de crainte bien sûr, d'où le côté piquant voire grisant de braver ainsi les ténèbres... TIsétaient seuls à la maison, le cousin Roland, sa sœur Lydie et François, promu au rang de baby-sitter pour le weekend. Du haut de ses seize ans, il avait pour quarante-huit heures toute autorité sur ses deux fidèles sujets, avec en plus, la bénédiction parentale. Quel pied! Et quelle galère aussi... Tout avait été prévu, programmé dans les moindres détails, sur un planning rédigé par le père de François, et scotché, bien en évidence, sur la porte du réftigérateur. Les horaires, les activités, les repas, les numéros de téléphone en cas d'urgence, les mises en garde et les sempiternelles interdictions d'usage; le seul fait d'avoir cette pancarte sous le nez leur donnait la migraine. TIsétaient enfin libres, sans doute, mais sur une île dé-

serte. L'occasion était trop belle et probablement unique. François jugea utile d'élaborer un plan précis avec ses acolytes, afin d'éviter tout éventuel dérapage qui dévoilerait leur escapade, interdite et nocturne, aux très chers parents. Pour une fois, le mal de mer des cousins avait agi en leur faveur. La crainte de supporter les vomissements intempestifs de deux pauvres enfants accrochés au bastingage avait décidé, à l'unanimité, tous les adultes à faire confiance à François. Baby-sitter providentiel et tout désigné, l'adolescent avait, quant à lui, joué son rôle à la perfection, feignant à merveille la déception de ne pouvoir participer à la balade nautique, pleurnichant presque et simulant une petite colère d'être, une fois de plus, cantonné à des tâches ingrates pendant que les autres s'amusaient. Quelle blague! Peut-on imaginer un adolescent de seize ans, coincé pendant deux jours sur un rafiot de dix mètres de long, avec trois couples d'adultes? Pêche, bronzage, grosse bouffe et pinard, sans compter les imparables histoires drôles du tonton;« Merci mon Dieu », François l'avait échappé belle. Le jeune homme avait vite retrouvé toute sa prestance et son self-control quand le tonton en question avait discrètement glissé dans sa poche un petit billet de cent trancs et lui avait susurré à l'oreille: « TIy en aura un autre au retour! » ponctué d'un clin d'œil très explicite. Le père de François avait déclamé un petit speech de circonstance, du style: «Mes enfants..., soyez responsables et 8

dignes de notre confiance... Respectez bien les consignes inscrites sur le tableau...Et cetera...Et cetera... », et avait soigneusement accroché le fameux écriteau. Seules les mamans paraissaient un peu inquiètes, et il s'en fallut d'un rien que tante Lulu ne prit la place de François à la dernière minute. Mais c'était sans compter sur le talent de M. Leroy Mathias, directeur des ventes pour la très célèbre Guyane Export Compagnie, et néanmoins papa de François. Respectable et respecté de tous, à la maison comme au bureau, doté d'un charisme étonnant, il possédait le don particulier de pouvoir embobiner à sa guise le commun des mortels, à tel point, qu'il aurait pu, sans difficulté, faire admettre au plus sceptique qu'un ciel d'orage parfaitement gris rut tout simplement bleuté. « Cher papa, » , pensa François, « Je ne te remer. .. . ClenuJamaIS assez. » Ainsi donc, les enfants étaient maîtres des lieux pour quarante-huit heures et piaffaient tous trois d'impatience de voir le soleil se coucher. François, digne fils de son père, avait habilement mystifié ses cousins, leur présentant comme de véritables trésors, ses collections d'insectes et insistant lourdement sur la valeur et la rareté de certaines espèces de papillons ou de coléoptères, dont, selon lui, la capture ne pouvait s'effectuer que la nuit, avec il va sans dire une technique d'expert et une bonne dose de chance. TIsétaient fascinés par toutes les petites bestioles qu'ils découvraient. Leur soif de savoir s'ouvrait au monde des insectes. Lydie s'attardait plus volontiers sur les papillons et Ro9

land sur les scarabées à longues pattes, pour être plus précis, les coléoptères de la famille des longicornes. Les connaissances, aussi pointues que passionnées de François, suscitaient chez ses cousins une admiration grandissante. « Mais comment tu sais tout ça toi? demanda Roland. - Je l'ai lu dans des livres spécialisés, lui répondit Fran-

çois.
- Et comment tu fais pour te rappeler tous ces noms bizarres ? - Quand on s'y intéresse, ce n'est pas plus difficile que les noms des super-héros de tes bandes dessinées. - Ho! Tu rigoles? Batman, Superman et les autres, c'est pas difficile. Mais eux au moins, ils ont des super-pouvoirs. - Les insectes aussi ont des super-pouvoirs! Regarde ce coléoptère. A quoi te fait-il penser? - A un rhinocéros! - C'est normal! C'est à cause de sa corne. Son véritable nom est Megasoma. Un rhinocéros d'Afrique peut probablement déplacer des objets d'une ou deux fois son propre poids. Mais le Megasoma, lui, peut soulever sept et même dix fois son poids. Et en plus, il vole comme un hélicoptère. n est aussi capable de grimper sans le moindre effort à la cime des arbres les plus hauts. As-tu déjà vu un rhinocéros grimper aux arbres?

- Ha,
savoir.

ha, ha! Non, ni d'éléphant

non plus, si tu veux le

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- Regarde-le d'un peu plus près. Tu verras que son équipement n'a rien à envier à celui de la voiture de Batman, insista François. - La Batmobile ! rectifia Roland. - Exactement! TIest recouvert d'un blindage intégral, à toute épreuve. Ses pattes sont munies de griffes puissantes et il a des mâchoires tranchantes comme des haches qu'on appelle des mandibules... - Et le gros piquant sur sa tête, c'est quoi? coupa Lydie. - C'est un truc pour écrabouiller ses adversaires! reprit aussitôt Roland, emporté par son imagination. - Ou alors, c'est tout simplement pour faire joli, ajouta François. - Hé! Tu déconnes! C'est pas pour faire joli! C'est une vraie machine de guerre ce truc-là. - TIn'y a que des machines de guerre chez les insectes? demanda Lydie d'une petite voix. - Bien sûr que non, Lydie! lui répondit François. » Roland semblait emballé, mais il fallait trouver autre chose pour convaincre la petite cousine. « TIy a aussi, chez les insectes, les formes et les couleurs les plus belles. Viens voir! dit François en sortant de ses affaires une petite boîte de verre, au centre de laquelle rayonnait le bleu métallique d'un superbe papillon. C'est un Morpho, aucun bleu n'est pareil, affirma-t-il. - Whoua! Qu'il est beau L..mais c'est dommage qu'il soit dans une boîte. 11

! nunuche ! Comment tu veux qu'on te le montre autrement, dit Roland avec une pointe de sarcasme. - Et puis tu sais, Lydie, les papillons ont en général une vie très courte. Dans sa boîte au moins, personne ne peut l'abîmer. » A court d'argument, François choisit de changer de sujet. « Qui sait? Ce soir, peut-être, aurons-nous la chance d'en voir de bien vivants. - Des comme celui-là? insista Lydie. - Non, pas tout à fait, lui c'est un papillon du jour; mais les papillons de nuit peuvent être très beaux eux aussi, tu vas
VOIT.

- Hé

- Et tu les laisseras en liberté? - Je te le promets! « Et tant pis si je mens... » - Super !...Alors, j'ai hâte de les voir, ces papillons. - Ouais ! hurla Roland. - Ouais! ! ! » hurlèrent Lydie et François en riant aux éclats. Les prémisses de leur épopée imminente étaient, malgré l'excitation grandissante, joyeuses et bien organisées, chacun s'occupant de son mieux de chercher un objet précis. Suivant l'exemple de son père, François avait lui-même établi une liste exhaustive du matériel indispensable à la chasse. Bientôt son sac à dos et celui de Roland furent pleins et. bouclés.

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Comme chacun le sait, les efforts ça creuse; et pour confirmer le vieil adage selon lequel la vérité sort de la bouche des enfants, Lydie eut l'idée lumineuse de proposer un petit goûter avant le départ. Roland, l'affamé de service, ne se fit pas prier et profita de l'occasion pour se ruer, tel un ogre, sur le pauvre réfiigérateur sans défense. « Paragraphe numéro cinq! s'exclama-t-il, en s'arrêtant au passage sur la liste des recommandations: « Vous trouverez dans le fteezer des plats surgelés à passer au micro-onde... », nia, nia, nia, et surtout n'oubliez pas de dévorer tout ce qu'il vous plaira! A l'attaque! ponctua-t-il en ouvrant enfin la porte. - A l'attaque! reprit de concert Lydie brandissant une énorme cuillère en bois. » Leur première soirée de liberté avait bel et bien commencé, et le dénommé « Frigo» serait de toute évidence leur première victime. La cuisine devint en quelques minutes digne des plus grands restaurants, où tous se croisent et se bousculent, les bras chargés de victuailles et d'ustensiles en tout genre, avec la synchronisation approximative d'un étrange ballet atypique et sophistiqué, au rythme des remarques incongrues de Roland et du rire suraigu de Lydie. Le sérieux et l'application de François incitèrent vite son jeune cousin à copier minutieusement ses faits et gestes, dans le but inavoué d'obtenir ainsi la recette secrète d'un plat exceptionnel. Le Chef, quant à lui, avait entrepris la réalisation, dans un grand saladier en grès, d'une salade maison, équilibrée, naturelle et tonique. En tant qu'aîné et responsable du groupe, il se 13

devait d'assurer, tant mentalement que physiquement. Roland et lui touillaient allègrement, chacun dans son récipient respectif, le maïs, les carottes râpées, les petits morceaux d'ananas et de pommes, le thon et les cubes de gruyère, quand Lydie attira leur attention: « Je peux avoir un peu de mayonnaise? S'il vous plaît. » François releva la tête le premier et resta stupéfait devant l'œuvre de Lydie. Une pyramide multicolore d'à peu près trente centimètres de haut trônait, par on ne sait quel miracle, dans une assiette devant la fillette au large sourire. L'adolescent put malgré tout reconnaître dans ce conglomérat instable et dégoulinant les principaux ingrédients: des olives, noires et vertes, du pâté, du jambon, une ou plusieurs cuisses de poulet, des cornichons, une brioche...le tout englué sous une épaisse coulée d'entremets au chocolat. Roland s'esclaffa comme à l'accoutumée, et François eut du mal à se retenir de pouffer devant cette réplique, aussi surréaliste que personnalisée, du Vésuve. L'artiste, presque étonnée par leur réaction, réitéra sa demande. « Alors! Et la mayonnaise? - Je ne voudrais pas jouer les rabat-joie, mais tu es sûre de pouvoir manger tout ça ? demanda François. - Et pourquoi pas? J'ai très faim ! - Oui, si tu veux, mais tous ces mélanges peuvent te rendre malade... - Et vous alors ! Vous n'en faites pas des mélanges? - Si, mais ce n'est pas pareil ! 14

vous avez de la mayonnaise! » « Oh ! Et puis zut à la fin ! », pensa François. Le voilà qui réagissait comme ses propres parents. Pour une fois qu'ils étaient libres, il n'allait pas tout gâcher! «Tiens, la voilà ta mayonnaise. N'en mets pas trop quand même! » Du haut de ses dix ans de féminité à fleur de peau, elle n'eut pour lui qu'un regard hautain et victorieux; sans daigner lui répondre; et Dieu sait si elle vibrait d'envie de lui jeter au visage, cette satanée mayonnaise. Elle s'appliqua aussitôt à suivre le contour de son assiette avec le tube tant convoité, qui peu à peu s'aplatissait sous la pression de ses petits doigts. * * Le crépuscule avait depuis peu. nimbé le paysage. Les enfants rassasiés étaient prêts. A dix-neuf heures précises, ils quittèrent la maison. Qu'il est doux de vivre loin des grandes villes, du bruit, de la pollution. Qu'il est agréable de jouir du silence, tout relatif: de la campagne. Les émeutes et les troubles urbains de Novembre 1996 avaient décidé les parents de François à s'installer près de Macouria, petite bourgade bien sympathique, à tout juste vingt-cinq kilomètres de Cayenne. « Qu'importent les ftais d'essence, quand on a la tranquillité! », avait déclaré M. Leroy. La bande de terre de cinq hectares dont ils avaient fait 15 *

-Ça c'est vrai ! Vous,

l'acquisition s'enfonçait sur un kilomètre à la perpendiculaire de la route nationale reliant Cayenne à Kourou. Personne, depuis leur installation, n'avait songé, ni trouvé le temps, d'en visiter le côté « sauvage» ou du moins boisé. Personne sauf François, bien entendu, mais c'était un secret et pour la première fois, il allait le partager avec ses deux jeunes compagnons d'aventure. Néophytes et citadins dans l'âme, il fallut leur inculquer, juste avant le départ, quelques consignes de base: rester bien groupés, ne jamais quitter le layon, bien lever les pieds pendant la marche et surtout bien se badigeonner le visage et les mains avec une lotion anti-moustiques. A peine avaient-ils fait leur premier pas dans le jardin que les cousins comprirent pourquoi François avait tant insisté sur ce dernier point. La fraîcheur bienfaisante du soir a pour effet d'inciter des myriades de moustiques affamés à se jeter sur tout ce qui bouge. Cet instant précis a pour nom « la volée». Malgré la fameuse lotion à la citronnelle si efficace, logiquement, contre les insectes selon la notice, le silence pesant de la campagne macourienne fut bientôt troublé par les gémissements et les claques retentissantes de trois jeunes victimes d'assaillants aussi minuscules que voraces. Heureusement, la volée ne dure pas bien longtemps et avant même qu'ils n'arrivent aux premiers arbres, les insectes repus s' étaient fait oublier. François trouva opportun de raviver le moral de ses troupes, en affirmant que d'en moins d'une heure ils découvriraient un endroit étonnant, qui méritait bien tous les efforts et 16

les désagréments qu'ils enduraient pour y parvenir. A la lumière de leurs lampes de poche, les enfants avaient jusque-là, hormis les moustiques, avancé sans difficulté à travers la savane pour atteindre l'orée de la forêt. Un ciel sans nuage et une demi-lune bienveillante, les avaient soustraits pour le moment à une trop profonde obscurité. Mais le sous-bois, puis la forêt dense ne leur épargneraient rien. François lui-même ressentait une légère appréhension à pénétrer dans l'univers mystérieux des grands arbres. TIconnaissait le chemin par cœur pour l'avoir emprunté des dizaines de fois de jour mais, à présent, ses repères n'étaient plus que de vagues ombres dans la pénombre. TIavait prévu cela. TIn'aurait pas fallu perdre un membre de l'équipe. TI fit volte-face et s'adressa à ses cousins. « Stop! Arrêtons-nous là quelques minutes! demanda Lydie. - Non, pas encore; j'installe juste une corde pour retrouver notre chemin. » Etrangement, le comportement de Roland et de sa petite sœur avait changé. TIsrestèrent tous deux figés dans le silence, tandis que leur aîné attachait une extrémité de son rouleau de corde à un arbre. « Ça va ? demanda-t-il. - Ouais, ouais, ça va », répondit timidement Roland. La peur du noir faisait son œuvre, et l'imagination galopante des deux jeunes citadins n'arrangeait pas les choses.

- On est déjà arrivés?

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« Voilà! Nous pouvons avancer, annonça François. N'ayez pas peur; vous êtes ici chez moi! » L'instant était grave. Nul ne riait, ni n'osait articuler le moindre mot. Les lampes fonctionnaient bien, la corde était solide et rassurante, la clairière n'était plus bien loin. François croisa les doigts pour qu'aucun ne renonce. TIaurait eu peur lui aussi, s'il avait dû aflfonter seul les ténèbres; mais pour l'heure il était le chef d'une véritable expédition, et il sentait en lui une force et un courage tout neufs. Les enfants ne risquaient rien; il en était persuadé. TIse sentait maître des lieux, fier et puissant seigneur en son domaine: la forêt. Tel Thésée tirant son fil d'Ariane, il avançait serein parmi les ombres géantes. « Tu me donnes la main? demanda-t-il à Lydie. Nous sommes presque arrivés. » Le bruit de leurs pas, sur les branches sèches et cassantes répandues sur le sol, s'amplifiait sous les arbres, à croire qu'ils étaient plus lourds et bien plus nombreux. Ce n'était pas plus mal; ainsi l'ambiance oppressante des lieux se faisait un peu moins pesante et, tant qu'ils marcheraient, ils n'entendraient rien d'autre que le bruit de leurs pas. Les arbres défilaient sur leur passage, de plus en plus gros, de plus en plus hauts et serrés. Le layon s'était rétréci mais restait encore praticable. Un bruit d'eau devint peu à peu perceptible. TIsarrivèrent à une fourche ou le layon se scindait en deux. Sa voie la plus large s'enfonçait droit devant et l'autre, plus étroite, bifurquait sur la droite. François fit une courte halte 18

pour enrouler sa corde autour d'un tronc et, faisant signe à ses équipiers, il s'engagea sur le layon étroit. «Nous sommes tout près! affinna-t-il, cette partie du layon, c'est moi qui l'ai tracée. » Les jeunes cousins en eurent vite la confirmation. François était loin d'être un véritable forestier et son ébauche de layon, malgré toute sa bonne volonté, n'avait rien à voir avec le paisible chemin qu'ils venaient de quitter. Les branches basses et les souches trop lourdes pour être déplacées leur imposaient une gymnastique aussi épuisante que risquée. L'inévitable ne tarda pas. Emporté par le poids de son sac à dos lors du franchissement d'un tronc, Roland perdit l'équilibre et s'affala de tout son long dans les buissons. Comme chacun sait, une catastrophe n'arrive jamais seule; malgré l'extraordinaire diversité de la flore amazonienne, il fallut que ces fameux buissons soient des épineux. Ses hurlements de dépit et de terreur déchirèrent le silence de la nuit. François se précipita au secours de son cousin, bousculant dans sa hâte la petite Lydie qui n'attendait que ça pour éclater en sanglots. fi extirpa Roland de sa gangue épineuse et braqua sur lui sa lampe pour constater l'étendue des dégâts. Roland pleurnichait et soufllait beaucoup. De nombreuses et minuscules épines s'étaient plantées dans ses paumes; d'autres, un peu plus grosses, avaient traversé la toile de son pantalon et s'étaient logées dans une partie un peu plus charnue de son anatomie. Heureusement, son visage avait été épargné;

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