Kariuki

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296271289
Nombre de pages : 144
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Kariuki
Aventures avec le petit homme blanc

Collection Jeunesse

L'Harmattan

- Barbara Veit et Hans Otto Wiebus, Pourquoi le TiersMonde? Manuel à llusage des jeunes générations. 144 p. Largement illustré .en couleurs, le pourquoi de la faim et du sous-développement. (à partir de 13 ans). - Rüdiger Siebert, Une île sur le fleuve noir - histoire d1une enfance vendue en Thaïlande - Thong, que l'on envoie travailler à Bangkok, s'échappera et connaîtra de multiples aventures. 144 p. (à partir de Il ans). - Françoise Estival, Au Pérou, les poches vides. Thomas se retrouve seul et sans argent à Lima... 160 p. (à partir de Il ans). - Yamin Hassan, Le petit cavalier noir. La sécheresse et la famine frappent Aziz qui sera recueilli par un couple de nomades... 144 p. (à partir de Il ans).

- Sabine Hargous et Anne Legendre, C1estarrivé au Tibet. Un enfant est l'unique survivant d'un accident d'avion en plein Himalaya... 135 p. (à partir de Il ans).
- Jacqueline Kazzis-Ober et Philippe Prat, Joppo llhippopotalne. Marie, jeune africaine, emmène son hippopotame favori en Europe... 78 p. (à partir de 9 ans) - Sous la direction de Caya Makhele, Le Voyage inattendu. Une histoire un peu folle, fruit de la rencontre d'une classe et d'un écrivain africain. 64 p. (à partir de 8 ans). - Le Danseur chinois et le dragon, conte écrit par des enfants des écoles d'Ivry-sur-Seine. (à partir de 6 ans). - Rue des origines, 51 récits d1adolescents, réunis et commentés par Sylvie Montlahuc. Des adolescents, pour la plupart immigrés, écrivent leurs racines, leurs souvenirs, leurs coups de coeur.. .128 p. - Jacques Gohier, Au pays des dunes. une oasis du sud-algérien. 112 p.

La vie d'un jeune dans

Meja Mwangi

Kariuki
Aventures avec le petit homme blanc

Traduit de l'anglais par Olivier Barlet Illustrations de Lucienne Serain

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Traduit avec l'aimable concours du Centre national des Lettres.
@ by Meja Mwangi/Lamuv Verlag GmbH, Gottingen, Allemagne 1991. Titre original: Adventures with Little White Alan. @ L'Harmattan 1992 pour la traduction française.

ISBN 2-7384-1540-7

On nous dit que le monde tourne en rond Mais je crois qu'il est surtout à l'envers. Reggae

Chapitre 1
Je ne sais plus trop quand j'ai entendu pour la première fois le mot Mau-Mau. Peut-être était-ce durant la razzia qui suivit la disparition du fusil de Monsieur Ruin dont on disait qu'il avait été volé par les Mau-Mau. Ou bien peut-être était-ce bien avant. Toujours est-il qu'en plus de faire connaître le mot Mau-Mau dans toute la plantation, cette première razzia fut un tournant dans la vie de la centaine de familles qui vivaient et travaillaient sur la propriété
des Ruin. -

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En nous réveillant ce matin-là, nous nous aperçûmes que notre village, où habitaient les travailleurs de la plantation, était cerné par des centaines de soldats blancs armés jusqu'aux dents. Certains tenaient même en laisse des bergers allemands. Sans la moindre explication, ils nous rassemblèrent tous, hommes, femmes et enfants, et nous poussèrent dans un enclos à bétail en dehors du village. Là, ils nous forcèrent à nous asseoir dans la bouse fraîche pour attendre on ne sait quoi. Pendant ce temps, les soldats se mirent à fouiller les cases du village, retournant les moindres recoins et chapardant tout objet de valeur qu'ils pouvaient dénicher. D'après ce qu'on m'a dit plus tard, ils ont dû donner un fameux coup de balai! La veille, les travailleurs avaient reçu leur paie du mois. Ils l'avaient bien cachée pour que leur propre famille ne puisse pas la trouver. Mais les soldats, eux, mirent la main dessus! Ils nous gardèrent dans l'enclos jusqu'à ce que le soleil devienne brûlant et que les enfants commencent à se plaindre parce qu'ils avaient faim. Vers sept heures, un soldat furieux s'approcha et appela mon père par son nom. Il l'emmena à la hâte. Nous avons pensé qu'ils allaient sûrement le tuer mais nous apprîmes plus tard que ce n'était pas leur intention: Monsieur Ruin était carrément devenu fou en s'apercevant que l'on avait enfermé son fidèle cuisinier avec les autres ouvriers, si bien qu'il n'avait eu ni son eau chaude ni son petit déjeuner. Le temps que mon père allume le poêle à bois, fasse chauffer l'eau et prépare le petit déjeuner, nous rotissions sous le soleil du matin, dans l'enclos à bétail. Les enfants n'en pouvaient plus de pleurer. Malgré ce que chacun avait sur le coeur, personne n'alla se plaindre aux soldats qui nous surveillaient 8

tout en fumant, croquant des barres de chocolat et buvant du coca. Vers midi, Monsieur Ruin vint nous parler. Il avait fière allure dans sa veste de tweed et sa culotte de cheval. Pour marteler ses paroles, il frappait sa jambe à coups de cravache.

« Watu », dit-il. Il commençait toujours par nous abaisser en utilisant ce mot swahili qui signifie "les gens". «Lorsque vous voliez mon lait, je vous ai laissé faire. Lorsque vous voliez ma viande, je n'en ai pas fait grand cas. Lorsque vos enfants volent des fruits de mon verger, je suis plutôt indulgent. Mais cette fois, vous êtes allés trop loin! » Il était très grand, Monsieur Ruin, plus grand que

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quiconque, si grand que pour passer une porte, il devait se courber. Il était grand et large et très fort. On disait qu'une fois, dans une poussée de colère, il avait soulevé le contremaître, l'avait projeté contre une porte de l'étable et l'avait éjecté par une autre sans qu'il touche le sol! Il était étonnamment ébouriffé. Ses cheveux avaient la couleur du blé mûr. Il taillait sa moustache avec soin et ses yeux étaient verts comme ceux d'un chat qui peut voir dans l'obscurité. Après nous avoir menacé du poing, il pointa le doigt vers nous et jura que personne ne sortirait avant qu'il ne revoie son fusil. En parlant ainsi, juché sur l'estrade des ventes aux enchères, il avait la voix et l'autorité d'un dieu. J'avais treize ans. Je ne comprenais pas la moitié de ce qu'il disait mais sa façon de parler et la présence des soldats blancs armés ne laissaient aucun doute sur le sérieux de ses intentions. Nous sommes restés assis dans l'enclos jusqu'au coucher du soleil. Les enfants criaient leur faim et leur soif d'une voix rauque. Des femmes s'évanouirent et les hommes grondaient mais personne ne savait ce qu'était devenu le fusil, ni qui étaient ces hommes appelés Mau-Mau dont Monsieur Ruin affirmait qu'ils traversaient le pays en volant, en tuant et en semant la terreur. J'ignorais alors qu'il s'agissait de ces gens dont nous parlions toujours à voix basse, ceux que nous appelions andu a mutiku - les hommes des bois et que nous évitions d'évoquer. A six heures, nous avons enfin pu retourner dans notre village saccagé: les soldats avaient tout mis sens dessus dessous. Ils avaient emporté toutes les paies qu'ils avaient dénichées. En dehors de mon père, du boy, des bergers et des trayeurs, chacun s'aperçut à la fin du mois qu'il n'avait pas été payé pour cette journée où, en fin de compte, JO

on l'avait empêché de travailler. Aucun enfant n'avait bien sûr pu se rendre à l'école et nous allions, nous, être payés pour le savoir. L'école était située dans le bourg, un bâtiment d'argile couvert de chaume. Lorsque nous y sommes retournés le lendemain, en uniforme et bien à l'heure car nous avions couru sur une bonne partie des cinq kilomètres du chemin, le directeur nous appela dans son bureau. Il nous fit aligner le long du mur et demanda pourquoi nous avions manqué la classe. Nous l'appelions "Information n01". Sa baguette nous glaçait le sang et il était connu pour sa dureté. Nous lui avons raconté la razzia des soldats blancs.
« Tiens?

dit-il, surpris. Les soldats sont

également allés dans votre village! - Oui, Monsieur, nous sommes-nous empressés de répondre.

- Et alors? »
Nous lui avons tout raconté une nouvelle fois, ajoutant certains détails qui pouvaient encore mieux excuser notre absence. Lorsque nous eûmes terminé,

le directeur répéta: « Et alors? »
Je réalisai dans quel pétrin nous étions. Les autres aussi, car soudain plus personne ne dit rien.
« Vous ont-ils tués? demanda le directeur.

- Non, Monsieur, avons-nous répondu.

- Et alors? »
Je songeai sérieusement à sauter par la fenêtre et ne plus jamais revenir à l'école. Mais je me dis aussi que mon père m'écorcherait vif et enverrait quand même mon corps à l'école, en uniforme et à l'heure! Et le directeur serait encore là, à m'attendre. Zack ! La fameuse baguette du directeur venait de frapper le bureau avec une telle force que nous avions tous sauté en l'air.
« Information n° l, dit-il. Il Y avait aussi une

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razzia ici à Majengo. Mais les garçons sont venus

comme d'habitude à l'école, en uniforme. »
Zack ! La baguette fit retentir une deuxième fois le bureau. Les plus peureux faisaient déjà dans leur culotte. « Pas encore! » leur dit-il. Zack ! « Information n02, reprit-il. Il y avait aussi une razzia à la plantation de Monsieur Koro. Mais les garçons sont allés comme d'habitude à l'école, en uniforme. Ils ne se sont présentés qu'à quatre heures, mais ils sont venus! Alors? » Il nous sourit. Mais seuls les idiots pouvaient prendre cela comme un signe amical. « Maintenant, redites-moi pourquoi vous n'êtes pas venus à l'école hier comme d'habitude! » dit-il. Personne ne s'y risqua.
« Dois-je en conclure que vous n'aviez pas de

raison valable? - Oui, Monsieur, avons-nous répondu. - Que vous n'êtes pas venus hier comme d'habitude tout simplement parce que vous êtes des paresseux, sales et stupides ihii ? (1)

- Oui,

Monsieur.

- Plus fort !

- Oui, Monsieur. »
En tant qu'ihii, ou garçons non encore circoncis, nous menions dans l'école primaire de Majengo une vie de peur et de frayeur. La paix n'était pour nous qu'un rêve lointain.
« Bien! dit le directeur. Vous admettez que vous

avez tous péché? - Oui, Monsieur. - Vous savez ce que mérite un pécheur?
1. Jeunes hommes non circoncis, également un juron : bons à rien.

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- Oui, Monsieur. - Qu'est-ce que mérite un pécheur? - La mort. - Encore une fois! - La mort. - Plus fort ! - La mort ! - Bien, dit-il. Maintenant, tournez-vous tous face au mur et courbez-vous pour recevoir ce que vous

avez mérité. »
Il nous en donna quatre, et des meilleurs! Un zack de sa baguette en valait dix donnés par n'importe quel autre maître. C'était vraiment comme la mort. Nous devions compter les coups à voix haute en les recevant. Puis nous restions là, sonnés de la tête aux orteils, incapables de penser, et même incapables de laisser couler une seule larme. Et tandis que la douleur continuait à circuler dans notre dos comme après un choc électrique, le directeur nous récitait son fameux credo. Zack ! « Information n° 1 ! beuglait-il. Peu m'importe que vous soyiez attaqués par une armée de soldats blancs ou une armée de singes blancs. Je vous attends comme d'habitude à l'école, en uniforme et... ?

- A l'heure! » avons-nous hurlé d'une seule voix.
Zack !
« Information 0°2 ! continuait-il. Peu m'importe

que les chapeaux de vos pères prennent feu et les brûlent entièrement, eux et leurs entrailles. Vous venez à l'école comme d'habitude, en uniforme et... ? - A l'heure! - Encore une fois! - A l'heure! . - T ouJours... ?.
- A J'heure!

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- Car le temps, c'est de... ? - L'argent! - Bien », dit-il. Zack ! « Information n03 ! poursuivait-il. Peu m'importe que vous soyiez en train de mourir de la coqueluche, du ver solitaire ou de la diarrhée. Vous venez à l'école comme d'habitude, en uniforme et... ? - A l'heure! - La seule fois oùje'vous excuserai, ce sera quand vous serez... ? - Morts! - Encore une fois! - Morts!

- Bien, dit-il. Vous pouvez retourner en cours. »
Nous nous sommes précipités hors de son bureau et avons regagné nos différentes classes. Il ne s'y passait pas grand chose car c'était le dernier jour de l'année. Juste le nettoyage général et les règlements de comptes entre les différentes bandes de garçons. L'école comprenait un certain nombre de bandes assel brutales: une bande de la ville rassemblait les orphelins les plus durs et les gosses des rues tandis que chaque plantation de Nanyuki et de sa région comptait au moins un groupe, ce qui faisait qu'une bonne dizaine de bandes s'opposaient entre elles. Elles réglaient toutes leurs comptes le dernier jour de l'année: elles s'attendaient au retour de l'école et se combattaient sans merci. Je ne faisais partie d'aucun de ces groupes, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, parce que je ne savais pas comment me battre sans blesser quelqu'un ou me faire blesser moi-mên1e. Si j'avais blessé quelqu'un, mon père m'aurait battu jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et si j'étais revenu blessé à la maison, il m'aurait aussi fait passer un mauvais quart d'heure! Si bien que je 14

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