Le petit cavalier noir

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Aziz, un petit garçon comme vous et moi. Il vivait heureux dans son village d'Afrique et rêvait de devenir un héros. C'est alors qu'un grand malheur arriva. La sécheresse et la famine s'abattirent sur les siens. Seul rescapé, très affaibli par la faim et la chaleur, Aziz erra longtemps parmi les maisons abandonnées, désespéré. C'est alors qu'un couple de nomades le sauva in extremis. Peu à peu, l'enfant apprit à revivre et trouva un nouveau bonheur auprès de ses parents adoptifs. Les années s'écoulèrent paisibles, sans que personne ne vînt réclamer l'enfant. Un jour, pris par une envie impérieuse de retourner chez lui, le couple décida de repartir, laissant derrière lui le jeune garçon, devenu " le petit cavalier noir ", face au grand désert.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296200814
Nombre de pages : 144
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LE PETIT CAVALIER NOIR

@ L'Harmattan, 1989
ISBN: 2-7384-0587-8

Yasmin

HASSAN

LE PETIT

CAVALIER

NOIR

Seul rescapé de la famine

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

Dans ce lointain village de maisons et de tentes, au débouché de la vallée de Tilemsi dans le nord du Mali, vivaient des gens heureux. Les enfants s'amusaient le soir autour des feux, jouaient aux tam-tams, s'adonnaient à la danse orientale, égyptienne et africaine. Chaque jour, passée la fête traditionnelle du crépuscule, un vieil homme à la barbe blanche chenue, tout vêtu de blanc, se rendait à petits pas sur la place du village où, après avoir allumé son carcel *, il attendait la venue de tous les enfants, sans exception. Le premier arrivé était toujours Aziz *. Ce dernier, chargé d'escorter ce vieillard vénérable qui, ne voyant plus dans le noir, comptait sur lui pour le guider, était devenu peu à peu son meilleur ami, et l'avait surnommé Elajouze *, bien que son vrai nom soit Mouha. En fait, Aziz était surtout chargé de faire régner l'ordre et le silence parmi les enfants qui se pressaient tous les soirs autour d'Elajouze ; donner la parole à celui qui la demandait, et surtout faire taire ceux qui parlaient trop fort ou chahutaient sans raison. Car tous les soirs, invariablement, Elajouze, après avoir allumé sa lampe Carcel, racontait aux enfants un 7

épisode des Mille et Une Nuits. Et tous les soirs, à grand tapage, les tout petits se bousculaient pour se placer devant, près du conteur, pour bien l'écouter. Aziz devait intervenir et si le bruit continuait malgré lui, il communiquait à Elajouze les noms des désobéissants. Chaque soir, avant de commencer, Aziz devait recenser les enfants. C'était toujours son rôle. Mais comme il était petit et ne savait pas encore compter au-delà de dix, il s'arrêtait à neuf et recommençait cinq fois de suite puisqu'ils étaient quarante-cinq. Alors

seulement il disait à Elajouze : « Vous pouvez commencer! Les braves et les resquilleurs sont là ! », ce qui
faisait pouffer l'auditoire et recommencer le tapage. Elajouze réclamait alors le silence et attendait qu'Aziz désignât quelqu'un pour rappeler la fin de l'épisode de la veille. Après avoir fixé les quarante-cinq visages avec suspicion, son choix tombait invariablement sur le malheureux qui avait tout oublié. En général, celui qui était désigné devait réparer cet oubli en apprenant par cœur quelques passages de j'histoire. Et le lendemain, il serait choisi d'office pour réciter en premier les phrases imposées, et rappeler ensuite la fin de l'épisode. Quand Elajouze avait fini de conter, il recommandait aux enfants de rentrer chez eux, car Elghoûla * allait partir en quête et, si elle tombait sur l'un d'entre eux, elle l'amènerait avec elle. Pour l'éviter, il fallait aller dormir tout de suite! Les enfants, qui croyaient tous à ce mythe et craignaient Elghoûla, filaient chez eux comme des bolides, souvent même avant qu'Elajouze ait eu le temps de le leur recommander. Quand tous avaient regagné leur domicile, le petit 8

Aziz reconduisait Elajouze chez lui. De cette façon, il était instruit du prochain épisode de l'histoire. C'est là le privilège de l'amitié. Depuis leur première rencontre, tous deux respectaient leur accord, c'est pourquoi le petit garçon devançait toujours ses petits copains d'un épisode. Un soir, en guidant Elajouze vers sa demeure où celui-ci vivait seul, Aziz dut lâcher sa main et pourchasser un petit enfant qui les suivait de trop près pour écouter discrètement l'épisode du lendemain. En courant après lui, il lui criait: « Petit curieux! Tu veux tricher? Attends, Elghoûla n'est pas loin! Tu entends ce bruit? C'est elle... », jusqu'au moment où il le vit rentrer chez lui. Il revint à toutes jambes vers le vieillard, inquiet de sa disparition subite. Il lui reprit la main et le conduisit vers sa demeure. En route Elajouze demanda: - Où étais-tu passé? - J'étais parti chasser un petit fouineur. - Un petit fouineur? .- Oui. Un curieux qui nous a suivis depuis la place pour écouter ce que vous racontiez. - Ce n'est pas grave, mon petit. Il ne le dira sûrement pas aux autres et, d'ici demain, il aura peut-être tout oublié. S'il recommence je lui... - Mais vous ne ferez rien! Vous parlez toujours de punition, mais vous ne savez que consoler! Le temps d'échanger ces quelques mots et ils sont déjà au seuil de la maison d' Elajouze. Aziz place la lampe à l'intérieur en demandant: - A quelle heure vous vous rendrez à la Place, demain? 9

- Après la danse africaine, lui répond le vieillard. Aziz tenait absolument à être le premier aux côtés d' Elajouze. Parfois même il allait l'attendre devant chez lui, surtout quand il avait oublié l'épisode suivant, ce qui était assez fréquent. Dans ce douar, tous les soirs, la fête régnait, rendant heureuse l'existence de ses habitants. * **

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Selon une coutume ancestrale, avant de se rendre à l'école, les enfants du douar devaient obligatoirement s'acquitter de la corvée d'eau. Tous les matins donc, Azizprenait sa chèvre à eau * et se dirigeait vers les puits. Mais comme ce travail l'épuisait, il avait trouvé le moyen de soulager son corps d'enfant, en prenant le poulain en cachette de son père. Mais la bonne fortune ne sourit pas toujours aux audacieux, pour aussi malins qu'ils soient. Et voici comment la supercherie d'Aziz fut découverte. Un de ces jours où tout semble aller de travers quelles que soient les précautions dont on s'entoure, son père, passant par hasard près des puits, vit soudain gambader le poulain qui, d'habitude, ne sortait guère de l'écurie. A sa vue, Aziz, apeuré, se cacha derrière un arbre et le suivit anxieuse ment des yeux, espérant qu'il poursuivrait sa route. Mais le père marcha droit sur lui, siffla le poulain qui continuait à s'ébattre comme un de ces chiens libérés après tout un jour passé enfermé dans une H. L.M., l'attrapa et, lui passant une corde autour du cou, le reconduisit à la maison. Immobile derrière son arbre, le pauvre Aziz espéra longtemps le retour bien improbable du poulain. Ne le 11

voyant par revenir, il en déduisit qu'on avait dû lui lier les quatre pattes et l'abandonner sur la paille de l'écurie. Et c'est bien ce que son père avait fait, ordonnant en plus à sa femme de ne pas le quitter des yeux de crainte qu'il ne s'échappe. Aziz se prit à penser que l'animal, victime innocente d'un fâcheux concours de circonstances, s'en tirait, en fait, bien mieux que lui qui aurait à charrier l'eau sur son dos. Non seulement ce jour-lâ, mais aussi tous les autres jours. L'idée que son stratagème, qui lui permettait de transporter l'eau sans se fatiguer, avait été découvert le rendit de bien mauvaise humeur. Son père parti, il se glissa silencieusement vers les puits pour récupérer son outre, la remplit d'eau et la hissa laborieusement sur son dos, pour entamer une marche claudicante jusque chez lui, se demandant pourquoi on le condamnait à s'échiner aussi inutilement. A la maison, il posa délicatement la chèvre à eau et s'éclipsa, essayant toujours de comprendre pour quelle raison on l'avait privé de l'aide du poulain. D'abord, il trouva bizarre et extravagant le comportement de son père. Puis, seul dans un coin et sa fureur calmée, il se mit à réfléchir. Au bout d'un long moment, l'évidence jaillit de sa petite cervelle: le poulain était trop jeune! Et c'est uniquement pour cela qu'on lui interdisait de le charger. Fier de sa trouvaille, il en conclut qu'il lui suffirait désormais d'emprunter une bête de haute stature, donc plus ro1;>uste,pour n'avoir à se cacher ni de son père ni de sa mère, et ne pas encourir leurs reproches. Quand ce fut à nouveau son tour d'aller chercher l'eau pour la préparation du thé, il se rendit d'abord discrètement dans la stalle du poulain pour lui témoi12

gner les regrets de sa faute, lui présenter ses excuses. L'intéressé exigea en retour quelque chose à se mettre sous la dent, n'importe quoi: avoine, fourrage ou herbe fraîche, seule condition pour accorder son pardon sans restriction. Ce que fit Aziz en le gavant de nourriture. - Allons! Qu'est-ce que tu attends pour prendre ta chèvre à eau et aller tirer l'eau aux puits? lui cria sa mère. - J'y vais tout de suite, répondit Aziz, docile en se dirigeant à pas feutrés vers un renfoncement de l'écurie pour s'arrêter devant un bel étalon désœuvré qu'on laissait tranquille car, de tous les chevaux, il était le favori. Aziz croyait dur comme fer qu'il allait le tirer de sa paresse pour le bien de la communauté. Alors, poussant doucement l'animal contre le poteau du milieu il jeta la chèvre à eau en travers de son dos, grimpa le long du poteau comme il aurait fait à un arbre et, arrivé à hauteur des reins du cheval, il sauta dessus

en criant « hop!

»

Quelques coups de jambes dans les

flancs de l' animal le firent avancer tout doucement, sans hue ni dia, dans la crainte que celle qui l'avait mis au monde ne l'entende. Il progressa en catimini comme s'il marchait sur un tapis d' œufs. Et doucement chemina Aziz jusqu'à quitter l'écurie. Après un coup d' œil à droite, à gauche, devant, derrière, ne voyant personne et se croyant sauvé, il

poussa un

«

ouf!

»

de soulagement. Un peu plus loin,

dès qu'il se crut vraiment seul, oubliant de respecter le silence qui aurait protégé son escapade, il se mit à crier à tue-tête:. «Hue! dia! allez!...» Obéissant, l'étalon partit ventre à terre. Mais le bruit qu'ils firent parvint jusqu'aux oreilles de la sœur d'Aziz qui sortit, intriguée, 13

pour voir qui faisait un tel vacarme. Elle ne distingua d'abord qu'un nuage de poussière, d'où émergea brusquement le cavalier dans lequel elle reconnut son petit frère. Quand Aziz tourna à angle droit vers les puits, elle n'eut plus de doute: c'était bien son frère. * **

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