Solo et deux grains d'océan

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L'image du camion qui fonce sur nous dans un nuage de poussière, le désespoir de gens en loques qui se meuvent en troupeau, le cyclone de criquets pèlerins qui tournoient dans le ciel, bien décidés à tout emporter, la monstruosité d'une terre à la gueule ensanglantée qui avale tout sur son passage, me prirent la gorge, écrasant ma voix, m'avalant moi aussi à mon tour. La voiture de ma mère poursuivit son ronron, cette fois sans moi... Grand-mère eut comme un doute : étais-je encore là, derrière ? Elle se retourna...
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296313293
Nombre de pages : 173
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Solo et deux grains d'océan
Madagascar et la Réunion

dirigée par Isabelle Cadoré Dernières parutions

ANTON É., Esprit serpent, 2000 AZULÉJOS M., Tir Caste et le mystère de l'œil de la mer, 2002 BOUTSINDI P.-S., L'enfant soldat, 2001 CADORÉ I. et H., Le violoniste (bilingue créole/français), 2000 COJAN-NÉGULESCO M., Au temps de Dracula, 2000 COSTE A. et SOULA N. (sous la direction de), Samba et la reine des mangues, 2002 ESTRADÈRE H., La boîte magique de Toudou, 2001 GILBERT V., Shambala ou l'exil de Sonam, le jeune Tibétain, 2001 GOURITIN B., Traque au djinn dans l'archipel des Comores, 2001 KAMB J., Le petit clown à l'étoile, 2001 LOGIÉ-LAMBLIN D., Salima a disparu. Une enquête au Maroc, 2001 OUWEHAND N., Jerry de Capricorn School à Pietersburg, 2002 DANGOISSE Arnaud, Mathieu et l'enfant du Rwanda, 2002. ESTRADERE Hélène, Le Cahier bleu de Johann-Paul Unger, 2003 RIBIS M., L'étrange trésor de ['île Vanille, 2003 DIMANE Y., Meriem et la Nuit du Destin,2003 LE BONNIEC Yanis, Thia et le volcan (bilingue créole réunionnaislfrançais), 2003. PODGET-TOLD Anne, le Pêcheur de perles, 2003 CADORE I. et H., Le poignard (bilingue créolelfrançais),2003

Michel SAAD

Solo et deux grains d'océan
Madagascar et la Réunion

roman

du même auteur Mémé Mil z'herbes, roman, Editions ARS Terres Créoles, SaintDenis, 1998 Nelly et les Pailles-en-queue, conte bilingue créole-français, Editions L'Harmattan, Paris, 2000 Le dialogue des abeilles, roman, Editions Azalées, Saint-Denis, 2001 Les tourments du cèdre, roman, Editions les 5 continents, Montréal, 2001

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L'Harmattan.

2003

5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan. Italia S.T.1. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-3922-9

La vérité d'une plante, c'est sa terre. Antoine de Saint-Exupéry

A ceux qui fleurissent

leur désert.

A la mémoire de mon grand frère. Il m'avait dit unjour : « Ne pousse dans une terre que ce qui y a touJ'ourspoussé! »

Aux lecteurs: Ne cherchez pas les personnages, ils sont imaginaires. Ne cherchez pas les villages, ils ont disparu. La désertification, la misère, le désespoir vous chercheront sûrement, ils sont vrais.

PREFACE
Un vent de Saint-Exupéry souffle sur ce récit poignant. Un vent de désert, d'angoisse, de solitude. Pourtant la forêt séculaire est là, à moins d'un jour de marche, «comme surgie du néant avec son ombre et sa fraîcheur, son odeur caractéristique de camphre et de sagou! » Elle est là, certes, mais jusqu'à quand?.. Faire entrer la poésie dans un roman a toujours été le défi de Michel Saad. Et cette fois il a plus que réussi, du romantique au pathétique, en passant par le lyrique, incontournable. Cri de détresse d'un orphelin parti à la recherche de sa mère! Chant du cygne d'une terre qui se meurt chaque jour un peu plus! Peur justifiée que la forêt primaire ne parte en fumée devant la malédiction du ciel! Fidèle à son père qui lui fit découvrir les traditions et lui inculqua le rejet des préjugés, à son grand-père qui lui apprit à n'user que du nécessaire des dons de la terre, à sa mère disparue devant la rancune et l'incompréhension, à une mère venue de bien loin mais admirée et aimée, Solo n'en reste pas moins fidèle à son amour d'enfance, à sa passion de vouloir réussir, à son ambition de sauver sa terre du délabrement fatal. Enée d'aujourd'hui, il n'a pour tous pénates que deux grains de terre. Enfant de plusieurs mondes, et d'abord des traditions ancestrales de son pays. Enfant-la-misère d'une contrée devenue soudain un désert sans espoir. Enfant sans famille pourtant attaché à ses racines. Solo est à la recherche du Graal sacré qui lui permettrait d'exorciser sa terre de ses malédictions... C'est à bien des égards un modèle pour les enfants de sa génération « qui ont tout pour réussir!» et qui dédaignent, hélas! les leviers mis à leur disposition. Que l'on ne s'y trompe pas! L'auteur n'a pas de prétention moralisatrice. Serait-ce l'autobiographie projetée dans le temps et l'espace de qui dans son enfance gardait les vaches de son père un livre à la main? Aurait-il communiqué à son héros une partie de son âme?

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Cette histoire vivante met en relation deux univers insulaires: Madagascar, la grande île émancipée, aujourd'hui en danger, et la Réunion, fille chérie d'une France lointaine, certes, mais toujours omniprésente... Un fort lien de parenté rapproche l'île aînée de sa petite sœur et celle-ci de la « Mère des Arts ». Ce roman dernier-né de Michel Saad ne s'adresse pas seulement aux enfants de Madagascar et de la Réunion, mais à toute l'humanité. Sur fond de mère disparue ou de terre en péril, le lecteur comprendra la gravité de la menace qui pèse sur l'environnement et la vie. Contre la course au profit, au cumul des richesses, à l'appropriation par la force de la terre d'autrui, un vieillard oppose sa sagesse: « A quoi sert-il de prendre en un jour tous les poissons de l'étang? » Après l'appel à la tolérance lancé dans Les tourments du cèdre, l'auteur appelle cette fois au secours de la Terre. Ce ne sont plus les enfants d'un pays qui s'entre-déchirent dans une lutte fratricide et injustifiée, mais les enfants du monde entier qui, ne trouvant plus à manger, enfoncent leur couteau dans le sein de leur terre. Du Brésil à l'Equateur, de lê;!Côte d'Ivoire à Madagascar en passant par le Nigeria, la forêt primaire, poumon de la Terre, se réduit comme peau de chagrin, disparaissant totalement par endroits. Qu'en restera-t-il demain pour nos enfants qui ne veulent pas mourir si leur planète ne respire plus? «Centimètre par centimètre, mètre par mètre, colline par colline », mettons-nous immédiatement au travail pour reboiser notre steppe avant que le désert « à la gueule ensanglantée» ne vienne tout avaler! Un défi de survie, quoi de plus humain face au néant qui nous guette? A l'heure où la forêt disparaît par le feu ou la tronçonneuse, un site naturel préservé est le plus bel héritage que l'on puisse transmettre à nos enfants avec le respect de toute vie. Dominique Dambreville Directrice du Centre Culture Lecture Saint-Denis de la Réunion

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PROLOGUE
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Tu sais, Solo... dit-elle en regardant l'horizon, les Oui, Gaëlle,je t'écoute! Mon autobiographie! Qui la lirait? Ma vie n'intéresse C'est toi qui le dis! Je serais éditeur, j'en ferais un A supposer,par où commencer?

yeux à peine ouverts. - Si tu écrivais ton autobiographie? personne!
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best-seller! - Par la fin : nous deux dans cinq ans! - Attendons pour voir! - Dans une autobiographie, ce n'est pas tant la fin de 1'histoire qui compte pour le lecteur que le parcours, les détours, le vécu de tous les jours... les rêves, les craintes, le succès, les échecs... C'est tout un témoignage qu'il faut savoir négocier. - Je le ferai pour toi, Gaëlle. C'est promis! Ce disant, je plongeai dans le passé. Je devins comme elle, rêveur, lointain, absent. Je me voyais jeune enfant... Je devais avoir deux ou trois ans, le soir, avant de m'endormir, je demandais à ma mère de me raconter une histoire. « Mon histoire est une histoire! » elle me disait avant que je lui en demande une autre, moins vraie, plus captivante, un conte de fées qui me fasse rêver. A présent, Gaëlle aimerait s'endormir sur la mienne. Elle en connaît déjà des bribes, décousues, disparates, éparpillées çà et là sur des flots, sur des îles, et parfois parties en fumée... Je me demande ce que Gaëlle a derrière la tête. Chercherait-elle une explication à ce 9

qui me pousse parfois à renier mes sentiments? Elle était loin de savoir que lorsqu'on a été privé de l'amour de sa mère, on a du mal à se refaire un cœur. Ce soir-là, dans mon lit, je n'arrivais pas à dormir tant ma tête était bousculée. J'avais l'impression d'avoir chaussé des bottes de sept lieues pour sauter d'une montagne à l'autre à la vitesse de l'éclair. Même le temps avait perdu ses lois, ses dimensions! Le passé, le présent, le futur étaient dévalés en un instant, tournés et retournés sens dessus dessous. Tantôt c'était des villages délabrés qui accueillaient l'enfant du pays avec le sourire malgré leur misère: Mitsoa, Manahira, Tsilanga, Sampony... Tantôt des terres lointaines le voyaient passer dans leur ciel comme une étoile filante. Ensuite, c'était des noms qui défilaient dans son cœur, attachants, inoubliables: Soalala, Laora, Nirina, Marine et Gaëlle. Chacun avait sa voix, son histoire, sa tendresse, ses joies et ses larmes. Chacun retrouvait sa terre, sa mère, sa plante, son lémurien. Gaëlle avait raison: quand on chausse des bottes de sept lieues, ce n'est pas pour fermer l'œil de sitôt. Vite, je me suis levé de mon lit, j'ai allumé ma lampe et mon ordinateur, puis... Plus rien ici, plus rien! Plus rien dans le Sud malgache maudit, déshérité.

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PREMIERE PARTIE D'une mère à l'autre
1- Le Camion
Ose-t-il aborder toute une armée de dents? On mangerait ses pneus! Rien! Plus rien ici, plus rien dans le Sud malgache maudit, déshérité. Seule la mort rôde avec ses légionnaires, la faim, la soif, les maladies, la misère... Et le désespoir, j'allais oublier le désespoir... Et les bêtes sauvages... je n'y pensais même plus... Quand j'étais petit, j'entendais parfois la nuit les fosas* hurler dans la vallée. J'avais peur, je me couvrais la tête, je me serrais contre ma mère pour oublier leurs cris... Les bêtes sauvages... Ah ! s'il y en avait!... Quelle sacrée aubaine! Mais que viendraient-elles chercher dans un désert ? Oseraient-elles errer par là sans se faire dévorer? S'il y en avait une seule, nous survivrions encore quelques jours, le temps que... Qu'allais-je dire? Je ne sais... Autrefois le crocodile était chassé au fusil ou même à la sagaie, maintenant il est vite étouffé par ceux qui trouvent encore en eux quelque force pour lui sauter dessus. Le malheureux prédateur ferait tout un bonheur. Il n'aura pas le temps de se débattre comme un ressort, il est mangé vivant.
(* Voir lexique et notes en fin de texte.)

Il

Pouvez-vous imaginer, et à longueur de vue, un paysage lunaire tourmenté, un décor de roches et de pierraille déchiquetées, aux teintes grisâtres, ocres, rouges?.. Cités fantômes qui se revêtent du feu de l'enfer au soir, pour se dresser en horribles chimères aux premiers rayons du soleil. .. Plus rien ici, plus rien! 1992 nous a été une année terrible. La famine a décimé le bétail et la population. Les paysans ont commencé par troquer leurs outils contre de la nourriture. Puis, ne voyant rien venir à I'horizon, ils ont vendu leur bétail et même le peu de linge ou de vaisselle qu'il leur restait. Ils ont fini par démonter leurs habitations pour vendre ce qui était vendable de planches ou de charbon. Autrefois, par ces collines, fleurissaient des pâtés de maisons, des hameaux, des villages, Tsilanga, Sampony, Ankitry, Maroaiki, et d'autres, et d'autres... Maintenant ce ne sont plus que des terres abandonnées. Rien. Rien, sinon des troncs d'arbres pelés, quelques épouvantails de cactus dansant en farandole, les bras levés vers le ciel, autrefois ils formaient des clôturesl qui cernaient des troupeaux. Çà et là, quelques bidons percés, cabossés, vainement colmatés de cire ou de bouts de tôle, quelques tessons de bouteilles que le sable n'avait pu digérer. Hauts dans le ciel, quelques nuages errent désespérément à la recherche d'un autre coin béni pour l'arroser de pluie. Ici, ce sont les nuages de sauterelles qui pleuvent sur nous et se retirent aussitôt le travail achevé... Le travail? ronger nos terres jusqu'aux entrailles...

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Rien! Plus rien, sinon une terre assoiffée et des hommes... et des femmes... Je me demande parfois lequel est lequel. J'ai du mal à savoir qui est en face de moi... Qui pourrait survivre dans un tel désert? Il n'est pas un visage, un sourire, une âme que je reconnaisse. Mais des loques qui se meuvent avec difficulté et souvent en troupeau. Si quelqu'un choisit d'être seul, c'est certainement pour aller se perdre plus loin, s'évanouir dignement dans le temps et dans l'espace. Personne n'est là pour s'opposer à sa volonté, ni parents, ni amis, ni descendance. Malgré tout cela, chacun de nous aurait été prêt à s'offrir en holocauste si cela n'était pas unfady !

*

Je suis né à Manahira, petit village planté parmi les ravenalas, au pied de la Montagne des Sagous. C'est là que j'ai passé une enfance heureuse parmi les garçons et les filles de mon âge. Mon village, je l'aimais, il m'avait vu naître et grandir, je l'avais connu prospère: du riz, du maïs, du manioc, des animaux, des poissons que, enfants, nous allions pêcher dans l'étang bleu, juste en bas, dans la vallée. Nos parents craignaient de nous voir happés par un crocodile. Ils disaient pour nous mettre en garde: «Faites attention, les enfants! N'allez pas trop loin dans l'eau! Il Ya un aimant au milieu de l'étang. Il vous prendrait par la tête et vous ferait disparaître en un instant!...» Maintenant l'étang bleu n'est plus qu'un désert de poussière.

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Dès que je fus en âge d'aller à l'école, mon père se mit à s'intéresser à l'histoire de mon pays. Il connaissait mes livres par cœur, encore mieux que la maîtresse, et ce avec force détails et commentaires. Il pouvait expliquer le présent par le passé, mais s'abstenait de prévoir l'avenir par respect pour l'histoire. Selon lui, l'agonie de mon village aurait commencé depuis longtemps déjà, depuis plus d'un siècle. Il paraît que nos ancêtres étaient les hommes de confiance de la grande reine Ranavalona. Ils avaient l'imagination fertile pour donner des spectacles et amuser la population. Nombreux venaient des villages voisins pour assister à leurs jeux: rodéos de zébus, lutte à mains nues contre des zébus farouches, batailles de coqs, courses de chiens, pendaisons, sacrifices humains, tir à l'arc sur des chrétiens dont la reine ne voulait pas... Les anciens de mon village devaient imaginer mieux que les chaudières de Tana où cette horrible sorcière préparait les chrétiens. C'est ainsi qu'ils auraient dépecé un jeune enfant vivant... Quelle horreur! Comment avaient-ils pu faire ça !... Les derniers mots du malheureux petit auraient été: « Maudite soit cette terre où la souffrance poussera! » Depuis ce jour, mon village s'était mis à se dégrader, d'abo,rd très lentement, d'une façon imperceptible pour ne pas alerter les consciences. Les plantes dégénéraient, les céréales produisaient moins, les fruits ne parvenaient pas à maturité. Les criquets nous rendaient visite tous les dix ans, puis tous les cinq, et depuis un certain temps tous les ans, toujours à la même période, lorsque les rizières habillaient nos collines, lorsque le maïs montait en épis prometteurs. Les cyclones aussi étaient au rendez-vous pour saccager nos

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plantations, nos maisons, et l'école du village que les paysans avaient construite de leurs mains, jusqu'à l'église où nous allions prier le dimanche, suppliant Dieu et ses saints de nous épargner tous ces fléaux. Mon village, je l'aimais. Hélas! Il dut payer un lourd tribut aux exactions de la Reine de Tana! Rien. .. Comment rien? Regardez! Mais regardez, derrière vous! Ce monstre qui naît d'un nuage de poussière, hoquetant comme un malade qui n'a plus de voix!... Ce rocher difforme, couleur terre, qui ne roule pas sur lui-même comme l'aurait fait un vrai, mais se meut à grand bruit... Arrêtez! Mais arrêtez-vous! Ne voyez-vous pas qu'il nous fait signe de sa gueule béante, de ses dents qui claquent, de cette fumée infecte qu'il crache et dont il pétarade? Avec un peu de chance, un monstre pareil nous ferait encore vivre un bon mois au moins! Hélas, personne ne m'écoute! Je suis seul à m'arrêter, seul à regarder derrière, seul à vouloir affronter à mains nues ce monstre dans un combat singulier. Dans leur désespoir, mes compagnons d'infortune poursuivent leur exode en balançant leur tête. Certainement ils me prendraient pour un fou ou pour un hystérique. Pour un peu, je leur aurais donné raison. .. Il paraît que de telles visions nous assaillent à l'orée de notre vie, lorsque nos yeux commencent à voir à travers les paupières... Des mirages, des lumières, des extases, des sensations de paradis... Mais, là, non. J'en suis bien certain!

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Ce ne peut être une illusion. Je regarde ma main, j'en compte les doigts, ils sont bien cinq. Je ne me trompe donc pas. Ce que je vois là derrière est bien un camion. Et ce camion-là, pour ce qu'il dégage comme odeur et comme fumée, je me demande de quoi il peut bien se nourrir. Il pourrait klaxonner au moins, l'imbécile, pour alerter ce troupeau, ou remuer un mouchoir s'il se sent enroué!... Maintenant, le voici qui fonce sur nous avec la dernière force qui lui reste dans les roues. Mais regardez, misérables! Etes-vous aveugles ou quoi? Ne voyez-vous donc pas ce que je vois?.. Un camion L.. Oui, un camion' Un camion, c'est la vie qui nous appelle, qui nous poursuit, qui nous revient de loin, qui nous sauve... Il doit certainement transporter quelque chose sur son dos, le camion... Du bétail, des légumes, des racines, de l'eau, du ciel, de la terre... Sinon comment oserait-il aborder toute une

armée de dents? .. On mangeraitses pneus!

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2- Mon Père
Si la terre nous trahit, nous la trahissons aussi, Et nous l'abandonnons pour une autre plus prospère.

Je reviendrai. Oui, je reviendrai. Le Grand Sud m'appelle. Il crie, grimace et se tord de 4ouleur. Il me tend les mains, calleuses, desséchées, impuissantes. Le Grand Sud, je le connais depuis que mes souvenirs sont souvenirs. Un paysage de mort qui emboîte le pas à la vie. Une terre rouge qui piétine la végétation sans pitié... « Une tache ocre sur un tapis vert! » diraient en s'émerveillant ceux qui ont la chance de regarder du haut du ciel ce triste moutonnement des collines rasées, lessivées, striées de fondrières au vert sans espoir... « Le tavy n'est pas une calamité! jurait mon père pour calmer mes angoisses. C'est la vie qui vainc la nature. La nature est là pour engendrer la vie et non pour l'étouffer! Nous brûlons la forêt, nous vendons son charbon, nous y plantons nos céréales et nous vivons. Comme des vers de terre, nous sommes sortis de la terre. Et si cette terre nous trahit, nous la trahissons aussi et nous l'abandonnons pour une autre plus prospère. Ne crains rien, mon enfant! La vie ne meurt pas. Un jour la forêt secondaire reviendra. Elle reviendra avec force et vigueur... Il suffit d'un peu de pluie, de courage et d'espoir. Nous aussi reviendrons, différents sans doute, mais nos terres aussi seraient toutes différentes !...» Mon père avait raison, même s'il ne peut le répéter. La vie continue après lui puisque je suis là, même si je ne sais jusqu'à quand.

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