Ceux d'en face...

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Dans les années 50, en milieu rural, une jeune institutrice règne sur une classe unique. Pour Solange et Félix, dont la mère fait le ménage de l'école, la maison de la maîtresse est un château dont elle est la princesse. Sa silhouette, son élégance, sa manière d’être, le mode de vie qu'elle offre à ses filles, fascinent les enfants et nourrissent leur imaginaire. L’institutrice va être un modèle auquel la fille de la femme de ménage va s’identifier. Mais c'est une belle image sur papier glacé... dont ses propres filles, notamment, connaissent l'envers. Dans cette chronique des années 50, les narrateurs sont presque exclusivement des enfants ; ils racontent ce qu'ils voient, sentent et pensent avec leurs seules références du moment.


Publié le : mercredi 16 septembre 2015
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EAN13 : 9782332958365
Nombre de pages : 172
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ISBN numérique : 978-2-332-95834-1
© Edilivre, 2015
Dumême auteur
Du même auteur :
Recueil de nouvelles :Deux amours
Journal de voyage :Voyage à Bologne et Ferrare
Dédicace
À Irène Borten-Krivine et Agnès Simon, sauveteurs en mer… Aux Neveu, Liliane et Pierre d’abord, puis Françoise, pour leur confiance… À Berthe, Susan et Jacqueline, pour leur amitié, leur soutien, leur attention. À mes enfants…
Les personnages
1. – Les enfants de l’école publique :
Les sœurs Geais : Lisa et Rachel Les autres enfants de l’école : Agnès et Andrée Les frères et sœurs Houdard : Solange et Félix Robert, qui dit la récitation à la place de Lisa Le petit Fourier, qui chante fort bien Mimile et Thérèse
2. – Les adultes :
Madame Geais, institutrice Germaine Houdard, femme de service
3. – La parenté des Geais: L’oncle Jean, la tante Huguette et la tante Marcelle, la cousine Marie Reine
4. – Les frères Houdard :
Norbert et Lucien
5. – Autres gens du village :
Mademoiselle Ginette, bonne du curé Le père David, coiffeur Madame Renaud, l’infirmière Le père Panloup, homme à tout faire de la commune Monsieur Galusse, buraliste Monsieur Chassard, maire première époque L’abbé Pichon Monsieur de la Girandière, maire seconde époque Madame de la Girandière, épouse du maire, La fille Renard, à la réputation légère
Lisa Le cochon
Près de la porte, une bassine fumante entre les pieds, une femme en blouse grise est assise sur un tabouret bas. Entre son pouce et son index, elle fait glisser des boyaux sur toute leur longueur jusqu’à leur bout sectionné. Un jus épais chargé d’excréments verdâtres en sort. Elle repose le boyau évidé dans la bassine où trempent d’autres de ces anguilles fétides, et en extirpe un autre. De temps en temps, du dos de l’avant-bras, la femme relève une mèche qui lui tombe dans les yeux. L’odeur est épouvantable, exécrable. Je me demande si elle va changer l’eau de rinçage des boyaux et renouveler l’opération, ou si elle va considérer que cela suffit. Je préfère ne pas savoir et entrer dans la maison. Sur la table couverte de torchons blancs bordés de deux lignes rouges, le cochon est réduit en pièces. Des morceaux de viande sanguinolente attendent d’être débités et des bouts de lard et de chair déchiquetés s’amoncellent en pyramide flasque et croulante. D’un grand faitout en aluminium émane un gargouillis de jus visqueux qui mijote dans une odeur fade. Félix suit mon regard et m’informe : ce sont des rillettes qui se préparent. C’est sa mère qui lave les boyaux pour les saucisses et le boudin. Elle rentre, justement, essuie la paume de ses mains dans son tablier de toile grise maculé de couleurs plus sombres, et s’empare d’une spatule pour vérifier que rien n’attache au fond du faitout. Elle est en savates éculées, effondrées sur le côté, déformées par des oignons qui, dit-elle, la font parfois souffrir. Ses cheveux gris, plaqués contre son crâne à la racine, frisottent au bout en mèches avares. Elle est alourdie, harassée sans doute par l’âge ; à celui que j’ai, je ne me pose pas la question.
Rachel Le crime de Lisa
C’est bien la peine de trembler et de serrer ses petits poings maintenant ! Quelle idiote cette Lisa ! Quand il a su ce qu’elle avait fait, papa nous a demandé d’aller chercher une perche, mais c’était trop lourd pour nous, on n’arrivait pas à la retirer de derrière les outils. Il a dû venir la prendre lui-même. Il a aussi pris une fourche dans son autre main. Maintenant, il fouille le fond de la fosse ; il râle parce qu’il n’y voit rien. « Va demander une lampe à maman ! »,dit-il à Lisa. Avec la perche, papa fait de grands cercles à l’aveuglette au fond du gouffre des cabinets. Ça sent l’infection. Il y a des mouches. Maman s’est mise à côté de lui pour l’éclairer et regarder, elle aussi. « Il doit être asphyxié. »,dit-elle calmement. « Ça dépend depuis combien de temps il est là-dedans ! ». Maman traduit : « Quand est-ce que tu as fait ça, Lisa ? ». Comme pour gagner du temps sur le sauvetage, Lisa répond en se dépêchant : « Tout de suite. – Il est là, je le sens. Passez-moi la fourche ! ». Maman la lui tend. Papa n’arrive pas à faire ce qu’il veut. Peut-être parce qu’il n’est pas pêcheur. Il peste et râle à coups de« Bon Dieu ! ». « Je l’ai ! »,dit-il enfin. Il sort une masse visqueuse et dégoulinante, inerte, inoffensive maintenant. Lisa essaie de voir et elle demande, d’une voix précipitée, d’un ton de prière vibrante : « Il est vivant ? Il est vivant ? Il est mort. » Mais enfin Lisa, qu’est-ce qui t’a pris ? », demande maman. « I’ me grippait ; je l’ai mis dans le crou ! », a répondu Lisa, l’air effrayé. Lisa est petite, elle n’arrive pas encore à dire tous les mots normalement. Elle parle comme un bébé. Moi je sais ce qui s’est passé. Papa et maman nous ont laissées avec Madame Gilbert pour nous garder pendant qu’ils allaient faire des courses à Castel-Gaillard. Lisa a trouvé le temps long. Elle s’est mise à pleurer, à crier, à hurler qu’ils avaient eu un accident. Elle allait sans arrêt au portail pour voir s’ils arrivaient. Madame Gilbert a essayé de la rassurer, mais ça ne durait qu’un moment, elle devait toujours recommencer. Lisa est une fois de plus allée jusqu’au portail et quand elle est revenue, bredouille, elle a voulu câliner le chat qui passait par là. Elle l’a pris dans ses bras et l’a serré si fort qu’il a voulu s’échapper. « Vilain ! Vilain p’tit chat ! Je vais t’apprendre, moi ! Tiens ! ».Et elle l’a jeté dans le trou des cabinets. « Allez. »,a dit papa, je vais le mettre sur le fumier.« Allez-vous laver les mains ; on va se mettre à table. J’arrive. ».
Solange L’apparition
En bas de l’escalier qui mène de la cour à la classe, la maîtresse est debout, en blouse blanche. Elle vient de siffler la rentrée. Ses chaussures me fascinent, je n’en ai jamais vu de pareilles. Je n’imagine pas comment elle peut avoir des pieds si différents de ceux de maman, pour qu’ils tiennent tout entier dans des escarpins si fins, si souples, si bleus, avec un si ravissant petit nœud qui dégage le bout de ses orteils, dont elle a verni les ongles. C’est la première fois que je vois des talons hauts comme ça. Même la fille Renard, dont maman dit qu’elle court les gars, et qu’elle se nippe comme une princesse, n’en a pas de pareils. Le dessus du pied forme une ligne presque continue avec la jambe, où pas un poil ne pousse, dont le mollet s’arrondit sans saillir. La cambrure qu’imprime à son dos l’extension permanente de ses pieds fait remarquer sa taille, fine. Elle a noué une ceinture sur sa blouse. Même en blouse, la maîtresse est élégante. Elle a de beaux cheveux noisette, bien gonflés, bien lissés. Pas comme maman, qui va faire des indéfrisables chez le père David ; il couvre sa tête de grosses pinces en bakélite, et elle en sort avec une coiffure toute riquiqui, comme casquée par les petites frisures serrées autour de sa tête. Et elle sent très fort un drôle de produit, ces jours-là. Dans la file des gars, il y a Félix, ça me rassure. Et dans la file des filles, devant moi, il y a Lisa. Elle a un ruban rose à rayures blanches pour attacher sa queue-de-cheval qui manque de me balayer le visage à chaque fois qu’elle se retourne. Elle aussi, je crois qu’elle est contente que je sois là. Je l’ai vue déjà plusieurs fois : quand maman est venue m’inscrire avec Félix, puis deux ou trois fois l’an dernier quand la voisine ne pouvait pas me garder pendant que maman travaillait. Maman balaie tous les soirs dans les écoles. À chaque fois, Lisa voulait qu’on joue ensemble. J’osais pas trop.
Agnès La récitation
Elle est toute petite et douce comme un petit chaton. Je l’ai soulevée dans mes bras et serrée contre moi. Elle a posé sa tête sur mon épaule et a sangloté, infiniment. J’ai tapoté son dos et caressé ses cheveux. J’ai dit :«C’est fini, c’est fini, allez, c’est fini… », comme me dit papa quand j’ai du chagrin. J’aurais préféré. Je ne savais pas qu’il pouvait y avoir tant de larmes dans un tout petit corps. La maîtresse ne l’a pas laissée dire sa récitation. Elle avait levé son doigt pour la dire : « Madame ! Madame ! Lisa ? »,avait confirmé la maîtresse de derrière son bureau. Lisa, qui nous voyait faire depuis deux ans qu’elle était là, sans bruit, au fond de la classe, s’est levée. Soudain debout, émergeant au-dessus de la tête des autres, elle s’est empressée de commencer. Après le premier vers, le second peut-être, le reste n’a pas suivi. Une petite fronce est apparue entre ses sourcils. Ses yeux se sont affolés, cherchant le fil de son histoire. « Assieds-toi. Tu ne la sais pas. » La maîtresse a aussitôt tourné son regard vers un autre petit du CP, comme pour passer aux choses sérieuses. C’est donc Robert qui a dit qu’il savait bien «pourquoi sa poupée était malade ». Là, dans le creux de mon cou, Lisa me la dit, son histoire de poupée. Elle me la dit en hoquetant.
Félix La grande musique
Un, deux : la maîtresse vient de donner le départ, et j’entonne gravement :«Ah vous dirais-je maman, ce qui cause mon tourment… ».ma voix, cela m’étonne et me ravit à J’entends chaque fois, c’est sans doute pour cela que nous sommes souvent légèrement décalés les uns et les autres : c’est à qui précédera l’autre d’un quart de temps, à qui donnera des ailes à nos treize voix d’enfants, à qui donnera la cadence, à qui percera… La voix de Rachel, ferme, assurée, celle de ma sœur, celle du petit Fourrier, – le p’tit Fout Fout, on l’appelle –, celle de Lisa aussi, celle d’Annick, derrière nous, rivalisent en netteté. Les autres, de ce côté-ci de la classe, n’ont pas l’air d’oser se balader sur ces hauteurs. Mais ça fait déjà un de ces concerts ! Je me régale…« Mon tourment », c’est donc ainsi qu’il faut dire quand on a envie de quelque chose et qu’il ne faut pas se laisser aller… Ça fait bien ! Et raisonner…,« raisonner comme une grande personne »; la maîtresse a expliqué que devenir raisonnable ça voulait dire qu’on pouvait se raisonner, se retenir… Moi ça me fait penser à assaisonner… Tiens je pourrais faire une petite chanson moi aussi, avec des rimes…« Si tu n’peux te raisonner, moi je vais t’assaisonner !». Mais la maîtresse ne serait pas d’accord, elle dirait que ça ne se dit pas. N’empêche que ça se fait… Mon père n’arrête pas de m’assaisonner, moi. Il arrête pas de gueuler. Et j’ suis pas là à l’heure, et j’ai pas rangé ceci ou cela, et j’ pourrais aider, et« Où qu’ j’ai encore disparu ? »Tiens, que j’ disparais ! Que oui ! Ses carrés d’tomates, c’ que j’ etc. m’en fiche ! Si maman n’ l’avait pas calmé, la peau des fesses m’ cuirait en c’ moment… Ah zut, j’sais plus où on en est, et j’ me suis fait voler la vedette : Rachel et le p’tit Fout Fout ont commencé le deuxième couplet un poil avant moi.« Eh bien Félix ? Tu rêves ? », m’a demandé la maîtresse.
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