Comment sortir de l'emprise djihadiste ?

De

Le mouvement « djihadiste » a changé de visage et attire de plus en plus de jeunes Français. Ce ne sont plus seulement des adolescents des milieux défavorisés et sans repères familiaux, mais aussi des fils et des filles d’enseignants athées ou d’artisans bouddhistes exilés du Cambodge, des enfants de la campagne, des banlieues, du XVIe arrondissement... Daesh et Al-Nosra, les deux principaux groupes terroristes, ont affiné leurs techniques d’embrigadement pour réussir à convaincre ces jeunes qu’ils vont accomplir leur mission en rejoignant leurs rangs.

Une fois cette emprise idéologique établie, est-il possible d’en sortir ? Quand le jeune embrigadé a tiré un trait sur sa famille pour se tourner vers une communauté de substitution, quand il a remplacé la raison par le mimétisme et la répétition, quand c’est le groupe qui pense à sa place, quand il ne ressent plus rien pour personne, quand il veut tuer et mourir, comment le remobiliser en tant qu’individu ? Comment faire pour qu’il redevienne un être humain qui pense et qui aime ? Il est urgent de répondre à ces questions pour pouvoir enrayer le processus d’embrigadement. C’est le pari de cet ouvrage.

Dounia Bouzar veut partager la méthode de « désembrigadement » conçue et expérimentée par le Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) en s’appuyant sur l’accompagnement de quatre cents familles dont les enfants ont été entraînés dans cette spirale morbide. Pour construire une chaîne humaine qui soit plus forte que la chaîne terroriste de la mort et convaincre chacun d’entre nous qu’il est possible d’en finir avec l’emprise « djihadiste ».

Ancienne éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse, ex-personnalité qualifiée au Conseil français du culte musulman (CFCM), membre de l’Observatoire de la laïcité, Dounia Bouzar est anthropologue du fait religieux et a été mise à disposition du CPDSI afin de constituer un appui au désembrigadement auprès des professionnels et des familles. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages parmi lesquels Désamorcer l’islam radical et Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer, publiés en 2014 aux Éditions de l’Atelier.


Publié le : mercredi 13 mai 2015
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782708244665
Nombre de pages : 160
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Page de titre
Dounia Bouzar
Comment sortir de l'emprise
« djihadiste » ?
Du même auteur
L'islam des banlieues, Paris, Syros/La Découverte, 2001. À la fois française et musulmane, Paris, Éditions La Martinière Jeunesse, 2002. L'une voilée, l'autre pas, avec Saïda Kada, Paris, Albin Michel, 2003. Être musulman aujourd'hui, Paris, Éditions La Martinière Jeunesse, 2003 (rééd. août 2007). Monsieur islam n'existe pas. Pour une désislamisation des débats, Paris, Hachette Littérature, 2004. Ça suffit !, Paris, Denoël, 2005. Quelle éducation face au radicalisme religieux ?, Paris, Dunod, 2006 (prix de l'Académie des sciences morales et politiques). L'intégrisme, l'islam et nous, on a tout faux, Paris, Plon, 2007. Allah a-t-il sa place dans l'entreprise ?, avec Lylia Bouzar, Paris, Albin Michel, 2009. Laïcité : mode d'emploi. Cadre légal et solutions pratiques : 42 études de cas, Paris, Éditions Eyrolles, 2010 (prix de l'Académie des sciences morales et politiques). La République ou la burqa. Les services publics face à l'islam manipulé,avec Lylia Bouzar, Paris, Albin Michel, 2010. Combattre le harcèlement au travail et décrypter les mécanismes de discrimination, avec Lylia Bouzar, Paris, Albin Michel, 2013. Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l'enfer, Ivry-sur-Seine, Les Éditions de l'Atelier, 2014. Désamorcer l'islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l'islam, Ivry-sur-Seine, Les Éditions de l'Atelier, 2014. Contributions à des ouvrages collectifs « Entre réappropriation et remise en question des normes »,in Le foulard islamique en questions, Paris, Éditions Amsterdam, 2003. « Du déni de l'islam à l'enfermement dans la facette musulmane »,inJean Baubérot, Dounia Bouzar et Jacqueline Costa-Lascoux,Le voile, que cache-t-il ?, Paris, Les Éditions de l'Atelier, 2004. « L'islam relu par les femmes »,inNelly Las (sous la dir.),Le féminisme face aux dilemmes juifs contemporains,Paris, Les Éditions des Rosiers, 2013. « Entre traditions maghrébines et religion musulmane, quels processus de libération des femmes dans le contexte français ? », avec Serge Hefez,in Sophie Bramly et Armelle Carminati-Rabasse (sous la dir.),Pouvoir(e)s, les nouveaux équilibres hommes-femmes, Paris, Éditions Eyrolles, 2013. « Des cimetières et des cantines à Lyon. Une gestion laïque de la diversité par l'agrandissement de la norme générale »,inAnne-Sophie Lamine (sous la dir.),Quand le religieux fait conflit, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014.
Tous droits réservés
© Les Éditions de l'Atelier/Éditions Ouvrières, Ivry-sur-Seine, 2015
Imprimé en France
ISBN : 978-2-7082-4466-5
Remerciements
Introduction
Sommaire
PREMIÈRE PARTIE. – Les étapes du processus d'embrigadement
Chapitre 1. – De la théorie du complot à la théorie de la confrontation finale Les vidéos qui donnent à voir un monde corrompu Les vidéos qui mettent en cause des sociétés secrètes Les vidéos qui incitent à la confrontation finale
Chapitre 2. – La primauté du groupe purifié Les frontières du groupe purifié La rupture avec l'entourage L'effacement des identités individuelles La dépersonnalisation des filles La dépersonnalisation des garçons
Chapitre 3. – L'utilisation d'images subliminales ou ultra-violentes Les symboles familiers Matrix Le Seigneur des anneaux Assassin's Creed Les symboles de l'histoire musulmane Les références à la Syrie Se prendre pour le Mahdi S'approprier l'autorité de Dieu Daesh : la transgression des freins psychiques
DEUXIÈME PARTIE. – Relever le défi du désembrigadement
Chapitre 4. – La première étape : le retour aux éléments fondateurs Rechercher les anciens repères Raviver les bons souvenirs Quand les parents sont absents ou dans le déni
Chapitre 5. – La seconde étape : la confrontation à la réalité La nécessité des témoignages de repentis Sortir de la déshumanisation
Chapitre 6. – Le post-désembrigadement : la traversée du désert Une déconnexion accompagnée Le « club des rescapés » Désembrigadement ne veut pas dire athéisme
Conclusion
Remerciements
Je remercie tous ceux qui contribuent chaque jour au travail du CPDSI : les jeunes embrigadés, ex-embrigadés et proches qui veulent bien nous faire confiance. Je remercie également les partenaires et les membres du conseil d'administration et du conseil scientifique avec lesquels nous croisons les regards. Je rends grâce tout particulièrement à Marie-Emmanuelle Assidon et à Pierre N'Gahane, sans lesquels il n'aurait pas été possible de construire cette chaîne humaine. Ma reconnaissance va aussi à Christophe Caupenne et à Sulaymân Valsan, qui ont participé au premier rapport de recherche, et à toute l'équipe du CPDSI, qui se dévoue sans relâche pour mener cette lutte, avec générosité et professionnalisme. Merci enfin à mes filles, qui me donnent toute ma force, et à ma mère, qui m'a transmis la certitude que la lumière l'emporte toujours sur l'obscurité.
Introduction
Depuis mes premiers ouvrages sur l'islam radical, j'ai pris le parti de ne jamais entrer dans le débat théologique. J'analyse simplement l'effet d'un discours qui entrave la socialisation, mène à l'auto-exclusion ou à l'exclusion des autres. Ma définition du « radicalisme » est en deçà de la définition policière : pour intervenir, je n'attends pas que le discours radical pousse un individu à devenir dangereux pour la société. Mon métier d'anthropologue, mais aussi ma conviction d'éducatrice, consiste à combattre tous les discours de rupture qui séparent les êtres humains de leurs semblables. Je ne discute jamais des fondements théologiques des différentes mouvances de l'islam. Cela ne signifie pas que je désapprouve les débats théologiques ou que je les trouve inutiles, bien au contraire. Mais je pars du principe que chacun doit agir selon son domaine de compétences. En tant que femme de terrain (j'ai été éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse pendant dix-sept ans) et « jeune » universitaire (j'ai soutenu mon doctorat d'anthropologie à 42 ans), j'estime qu'il y a des spécialistes plus compétents que moi pour effectuer la réforme théologique de l'islam ou pour expliquer les enjeux géopolitiques du monde musulman. En revanche, ma vie, mes expériences professionnelles, mes études et mes multiples recherches-actions me permettent d'avoir un train d'avance sur la façon de ramener un jeune « radicalisé » au sein du monde réel et de remobiliser sa part d'humanité broyée. Depuis longtemps, je réfléchis à la question de savoir comment le discours de l'islam radical peut arriver à toucher quelqu'un qui a le sentiment de ne pas avoir trouvé une place dans ce monde, en lui donnant l'illusion de « prendre la place de Dieu ». Les radicaux transforment un sentiment d'humiliation et d'infériorité en preuve de toute-puissance : « Si tu ressens un malaise avec les “autres” (tes amis, tes parents, tes professeurs...), c'est parce que Dieu t'a élu comme être supérieur qui détient la Vérité. Ton décalage avec la société est normal : tu es différent des autres, tu as plus de discernement... » Depuis longtemps, j'observe de quelle manière les radicaux veulent se faire passer pour de simples musulmans orthodoxes qui retournent à la lettre du Coran : ils peuvent ainsi déstabiliser leurs interlocuteurs qui ne veulent ou qui ne peuvent pas entraver leur liberté de conscience garantie par la République. Cet alibi orthodoxe fonctionne bien auprès des deux catégories de public qui nourrissent des représentations toutes faites sur l'islam : – les « islamophobes{1} », qui perçoivent les musulmans comme une entité homogène déterminée par des caractéristiques négatives, estiment que l'islam est une religion par essence archaïque et violente ; ce sont eux qui appellent les musulmans « normaux » des « modérés », comme s'il fallait être « légèrement musulman » pour ne pas assassiner son voisin ; – les « islamophiles », qui perçoivent aussi les musulmans comme une entité homogène déterminée cette fois par des caractéristiques positives, estiment que toutes les interrogations actuelles sur l'islam sont le fait de l'ignorance ou de la mauvaise intention de ceux qui les formulent. Islamophobes et islamophiles partagent le même postulat : l'islam est une essence, négative pour les uns, positive pour les autres. Si islamophobes et islamophiles semblent se combattre, en réalité ils s'auto-alimentent et empêchent les individus de se définir librement et de penser l'islam, tout simplement. Depuis des années, je multiplie les recherches-actions pour aider les professionnels confrontés à ces questions à faire la différence entre ce qui relève de la liberté de conscience (donc de l'islam) et ce qui relève d'une conscience capturée, donc d'un début d'endoctrinement ou d'embrigadement. Où mettre le curseur ? Sur quoi se baser ? C'est dans cette logique que j'ai créé le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI), avec d'autres experts{2}, au printemps 2014. Mon ouvrage
Désamorcer l'islam radical : ces dérives sectaires qui défigurent l'islam{3} avait fait le point sur la montée de l'autorité du discours de l'islam radical. Un mois plus tard, plus de cinquante familles m'avaient contactée pour me signifier à quel point elles avaient retrouvé le comportement de leur enfant dans ce que je décrivais. Au bout de trois mois, nous avons donc décidé de fonder le CPDSI pour étudier les nouvelles formes de la radicalisation. En effet, jusque-là, le discours de l'islam radical touchait prioritairement des jeunes « sans pères ni repères », qui avaient grandi dans les foyers éducatifs, sans histoire familiale rassurante, sans appartenance territoriale, en échec scolaire, en manque d'amour, sans espoir social, victimes d'humiliations diverses... Avec le CPDSI, je découvris avec stupéfaction que les jeunes à qui nous avions affaire avaient grandi « avec une petite cuillère en argent dans la bouche{4} »... En effet, les parents qui appelaient étaient plutôt issus des classes moyennes ou supérieures : des professeurs, des éducateurs, des artistes, des fonctionnaires, des avocats, des médecins... Leurs enfants avaient grandi dans un milieu sécurisant et épanouissant ; ils étaient souvent en pleine réussite scolaire. En moins de deux mois parfois, ils avaient rejeté leurs amis et tous les adultes, arrêté leurs activités et le lycée. Lorsque leurs parents tentaient la moindre discussion, ils devaient se rendre à l'évidence : la raison de ces enfants avait cédé la place à la répétition de phrases toutes faites, à « connotation musulmane »... Cette rencontre avec les parents a été déterminante. Ensemble, nous avons étudié les contenus des ordinateurs de leurs enfants, les conversations téléphoniques enregistrées... Nous avons analysé leurs récits, croisé leurs témoignages et leurs informations. C'est grâce à eux que nous avons pu produire le premier rapport sur le processus d'embrigadement dont je reprends ici bon nombre d'éléments{5}. Ensuite, quelques bénévoles nous ont rejoints. Nous avons accueilli de nouveaux parents qui avaient besoin d'aide pour comprendre : leur enfant était-il dans une simple démarche de conversion à l'islam ou dans un processus d'endoctrinement (phase durant laquelle un individu se soumet à l'acceptation de la doctrine, adhère à l'idéologie qui lui est inculquée et tourne le dos à son entourage), voire d'embrigadement (phase durant laquelle l'individu intègre le groupe dont il s'approprie les gestes, les paroles et les comportements) ? S'il arrêtait subitement toute activité sportive ou culturelle, fallait-il s'inquiéter ? Comment faire la différence entre l'islam et l'embrigadement dans le radicalisme ? Nous avons pris le parti d'une approche anthropologico-psychosociale : il s'agit d'interroger les mécanismes et les conditions environnementales de l'embrigadement. Nous voulions identifier les techniques d'endoctrinement et d'embrigadement qui réussissent à provoquer les ruptures et les environnements qui facilitent les techniques d'emprise. L'idée était d'améliorer les dispositifs de repérage. En croisant les comportements des jeunes embrigadés, les analyses de mon ouvrageDésamorcer l'islam radical, les réflexions de psychologues ayant travaillé sur les dérives sectaires, celles de Christophe Caupenne{6}, ancien chef de la négociation du Raid, les approches de la Miviludes{7}, de l'Unadfi{8}, et les visionnages des vidéos de propagande, nous avons repéré des indicateurs de prévention. Tous les jeunes embrigadés ont brusquement cessé toutes relations avec leurs anciens amis, ont mis fin à leurs activités de loisir, puis rompu avec l'école et enfin avec leur famille. Ces quatre niveaux de rupture constituent un faisceau d'indices qui permettent de nous alerter. Dès que nous avons commencé à communiquer sur ces premiers signaux, d'autres parents ont afflué. Ils ne se trompaient pas : leur enfant était effectivement en train de basculer, ce qui confirmait la justesse de nos indicateurs. C'était le caractère brutal du changement qui marquait la rupture. D'une semaine à l'autre, le jeune se coupait du reste du monde. Rien à voir avec une crise d'adolescence classique. La motivation était toujours la même : se préparer à la fin du monde, se consacrer à la Vérité... Au même moment, le ministère de l'Intérieur mettait un Numéro vert à la disposition des familles. Nous avons
participé à la formation des écoutants, en partageant les résultats de notre réflexion. Notre méthode s'est avérée efficace : le niveau de prévention a augmenté. Les parents n'attendaient plus la rupture scolaire pour appeler à l'aide mais réagissaient dès la rupture amicale, dès l'arrêt des cours de chant ou de foot... De leur côté, les institutions ont évolué. Les premiers parents s'étaient heurtés à des murs : les travailleurs sociaux et même les policiers les suspectaient d'islamophobie ou de conflit familial quand ils se plaignaient du changement de comportement de leur enfant. Personne ne savait faire la différence entre une simple conversion et un début d'endoctrinement. Certains parents sentaient pourtant que leur enfant était dans un état de « rupture » alarmant, mais personne ne les prenait au sérieux. Après la mise en place du Numéro vert, les professionnels concernés ont pris conscience de leur besoin de formation. À la rentrée scolaire 2014, plus de cent familles travaillaient régulièrement avec nous. Le préfet chargé de la coordination du plan d'assistance et de prévention de la radicalisation par le ministère de l'Intérieur nous a octroyé une subvention qui nous a permis de nous professionnaliser. J'ai quitté mon ancienne fonction d'expert laïcité au sein de mon entreprise de conseil pour me consacrer exclusivement au travail du CPDSI. Puis ont eu lieu les attentats de janvier 2015. Nous avons été submergés. Les parents des enfants que nous pensions hors de danger étaient à nouveau sur le qui-vive ; leurs enfants, qui se sentaient surveillés, n'étaient pas plus sereins : ils avaient peur pour nous, pour eux-mêmes, pour tout le monde... Nous avons reçu des appels plus préoccupants de parents en pleurs : leur fils ou leur fille avait clairement déclaré à propos de la tuerie deCharlie Hebdo que « C'était bien fait pour eux... ». Les attentats ont provoqué une régression générale. Nous avons repris chaque dossier, rappelé le père, la mère, l'enfant, un à un... Quelques jours plus tard, des parents des milieux plus populaires, qui s'étaient peu manifestés jusque-là (craignant que leur enfant ne soit fiché, interpellé, puis incarcéré) se sont mis eux aussi à nous appeler. Les parents des classes moyennes se rassuraient, estimant qu'ils pourraient défendre leur enfant si le gouvernement n'était pas à la hauteur. Mais les parents au chômage issus des banlieues n'avaient pas confiance et pensaient qu'il valait mieux se taire. Lorsqu'ils réagissaient, il était trop tard : leur enfant était déjà parti et traversait la frontière syrienne... Après les attentats, tout a changé. C'était comme si le curseur s'était déplacé : il nous fallait d'abord combattre ce cataclysme qui emportait nos jeunes, leur sauver la vie... Nous avons reçu une centaine d'appels en quelques jours. Ce n'était pas un geste facile pour les parents. Le désespoir suscité par les meurtres commis par les terroristes provoquait également un recul dans le débat public. Plus personne n'avait envie de comprendre le processus d'embrigadement. Une grille de lecture prédominait : tous ceux qui partaient s'entraîner à l'étranger allaient revenir pour nous détruire, comme l'avait fait Chérif Kouachi, qui rentrait du Yémen. La question principale devenait : comment les intercepter à leur retour ? Comment les mettre à l'écart de la société pour les empêcher de nuire ? L'attention des chroniqueurs se focalisait sur le retour de ces jeunes de Syrie et d'Irak. C'était un faux débat : le danger commence dès le début de l'embrigadement ; un jeune peut devenir une bombe humaine sans aucun entraînement à l'étranger. Au contraire, celui qui rentre de Syrie peut être traumatisé mais moins dangereux ; s'il rentre, c'est parce qu'il n'a pas supporté la confrontation avec la réalité du terrain... Pourquoi enverrait-on des cellules dormantes pour commettre des attentats en Europe alors que le projet est avant tout de conquérir le monde et d'exterminer tous ceux qui ne se soumettront pas à l'idéologie totalitaire ? Les jeunes partent pour devenir des héros tout-puissants, pas pour rentrer et faire exploser un supermarché... En revanche, ceux qui n'arrivent pas à partir peuvent se contenter de semer la terreur sur place. Encore une fois, les parents ne se trompaient pas. Quatre cents familles se sont réunies
pour lutter ensemble, au-delà de leurs différences sociales, culturelles, géographiques... Elles se sont rassemblées autour d'une cause commune : protéger ou retrouver leur enfant, mentalement ou physiquement, se battre contre d'invisibles prédateurs. Nous avons créé une chaîne humaine qui s'étend et se fortifie chaque jour : lorsqu'un garçon s'est vu déféré devant le juge antiterroriste pour avoir imaginé un attentat dans une synagogue, c'est une maman juive, dont l'enfant était lui aussi embrigadé, qui a accueilli ses parents à l'aéroport et qui les a guidés toute la journée ; lorsqu'il a fallu cacher une jeune femme poursuivie par son mari radical, c'est l'une de nos familles qui l'a accueillie... Au fil des mois, grâce à un ensemble de témoignages et à l'étude des conversations de jeunes des quatre cents familles qui nous avaient rejoints, nous avons constaté que le discours « djihadiste » avait muté : il ne s'agit plus seulement de filières organisées et hiérarchisées autour d'une stratégie précise, mais aussi de discours d'exaltation qui touchent de nombreux jeunes provenant de différents horizons, d'abord par Internet. En effet, si l'objectif de conquête et de vengeance vis-à-vis de l'Occident des individus liés à Al-Nosra (le groupe terroriste issu d'Al-Qaïda) et à Daesh (le pseudo-État islamique) est commun, les moyens pour y arriver diffèrent selon les populations visées. L'analyse que nous avons menée au sein du CPDSI nous conduit à penser qu'il y a une adaptation de l'embrigadement à la culture française. Les Français sont embrigadés par des discours en français, par des rabatteurs fins connaisseurs des problématiques nationales, socialisés en France, qui pensent en français, et qui se réfèrent aux débats ou à des tabous français pour faire autorité. Cela explique que les francophones soient ensuite regroupés dans les mêmes katibas{9}. Il nous est apparu clairement que la force de ce que j'appelais jusque-là le « discours de l'islam radical » était de promettre la régénération d'un nouveau monde (purifié et détenant la Vérité) qui serait supérieur au monde occidental. Il ne s'agissait pas d'ultra-orthodoxes qui appliquent l'islam au pied de la lettre. Il ne s'agissait pas non plus d'islamistes ou de frères musulmans qui rêvent de prendre le pouvoir pour construire un projet politique fondé sur le Coran... Non, la prise du pouvoir n'est pas le seul objectif d'Abou Bakr al-Baghdadi, le chef du pseudo-État islamique : il entend changer le monde. Nous avons affaire à un projet de purification interne (éliminer tous les musulmans qui ne pensent pas comme eux) et d'extermination externe (éliminer tous ceux qui ne leur font pas allégeance). Une nouvelle difficulté pour nommer les choses apparaît. Daesh...
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