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CONTES DES NUITS NOIRES

De
136 pages
A Mayotte, sur les places des villages, on peut voir en fin d'après-midi des hommes assemblés dans l'ombre fraîche d'un badamier. Ils y jouent aux dominos ou au m'ra et écoutent des histoires qui les amènent dans les profondeurs mystérieuses de la forêt, dans le secret des eaux du lagon, et même dans la pénombre des cases aux toits de palmes tressées. Ces contes nous transportent dans un passé fabuleux et magique, au temps où les animaux et les hommes se parlaient encore, bien avant que ne se dresse vers le ciel le premier minaret…
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Patrick TURGIS

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L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cg L'Hannattan, 2001 ISBN: 2-7475-0389-5

Sommaire

Antella-l'Abeille Fanou-Ia-Tortue Akohou-Ia-Poule Lalatchi-Ia-Mouche \blavou-Ie-Rat Dakatcha-Ie-Crabe Houmbi-Ie-Zébu Ankihou-Ie-Requin Bibilava-Ie-Serpent Fanihi-la-Roussette Tarou-Ie-Caméléon Kafiri-Ie-Gecko Koumba-le-Maki

7 19 29 39 49 61 71 83 93 103 111 119 129

Antella-I'

Abeille

C'était du temps où les eaux du lagon avaient la transparence du ciel, bien avant que les hommes rassemblés, pieds nus et tête coiffée, ne se prosternent aux heures prescrites en direction de La Mekke. A l'époque où débute notre histoire, l'archipel était à peine guéri de la fièvre des volcans. Les hommes, encore peu nombreux, ne s'éloignaient guère du rivage et ne se hasardaient jamais dans les profondeurs des forêts épaisses. Chaque famille s'abritait du soleil et des grandes pluies sous de vastes huttes ouvertes à tout vent. Si quelques intrépides se risquaient en pirogue sur les eaux calmes du lagon où abondaient les poissons argentés, la plupart se contentaient de coquillages ramassés sur la plage et de poulpes traqués dans les coraux, à marée basse. Il n'y avait ni chemins, ni villages. Des sentiers étroits et incertains se faufilaient d'une hutte à l'autre, d'un champ de bananiers à une plantation de sonje, longeant les ruisseaux, contournant l'ombre inquiétante des forêts... Pendant ce temps, Fanitchi-Ia-Guêpe et toute sa bande menaient grand train. Tout le jour, elles se gavaient des fruits des hautes branches et, le soir venu, repues de sucre facile, se rassemblaient pour tourmenter le sommeil des hommes. Dans l'ombre du crépuscule, elles retrouvaient Mokou-le- Moustique, Tchambou-la-Scolopendre, Vitziki-la-Fourmi et même Antella-l'Abeille... A l'affût du moindre moment d'inattention, chacun se tenait prêt à piquer ou mordre à l'endroit précis où la peau est la plus tendre, la plus vulnérable: entre les orteils, aux chevilles, dans les plis délicats des genoux et des coudes ou, pour les plus téméraires, dans la moiteur des aisselles découvertes... La gent ailée ne craignait guère que les mailles serrées de la toile de Faroti-l' Araignée ou la langue poisseuse 9

de Tarou-Ie-Caméléon. Quant à ceux qui rampaient sur le sol, ils devaient juste se garer du bec vorace d'Akohou-la... Poule. Tout ce petit monde menait une vie faite d'insouciance. A l'exception de Vitziki-la-Fourmi et ses sœurs qui amassaient des provisions dans des greniers ténébreux, personne ne se souciait du lendemain. Et pourquoi donc s'en soucier? De mémoire d'insecte, on n'avait jamais vu de papayer sans papayes, ni de bananier sans bananes! Et lorsque la saison des mangues s'achevait, commençait la saison des mandarines... Or, panni les hommes qui avaient construit leur demeure entre le rivage et la forêt, il y en avait un qu'on appelait Soufi-le-Retors. Un soir, alors que Mokou-leMoustique venait de le piquer sournoisement derrière l'oreille, Soufi tout en se grattant commença à ruminer sa vengeance. Et comme il n'avait pas usurpé son nom, il se mit sans tarder à l'ouvrage. Le lendemain matin, posée sur une feuille de goyavier, Antella-l' Abeille se lissait les ailes lorsque, soulevé par la chaleur qui montait avec le soleil, un irrésistible parfum de fruits mftrs commença à flotter d'arbre en arbre... Antella ne fut pas longue à découvrir la calebasse d'où s'échappait cet arôme autant délicieux qu'inconnu. En effet, Antella n'avait jamais rien respiré de semblable: c'était comme un mariage secret de fleur, de pulpe et de sucre, quelque chose d'aussi puissant que l'odeur du jasmin, d'aussi dense que la chair d'un fruit de la passion rabougri sous le soleil, et tout cela enrobé de sève sucrée... Oubliant toute prudence, Antella se posa au bord du goulot de la calebasse et sans hésiter pénétra dans le puits aux parfums... Mal lui en prit. Etourdie par les exhalaisons de la diabolique mixture concoctée par Soufi-Ie-Retors, Antella se sentit défaillir... Quand elle reprit connaissance, elle pataugeait dans le sirop, ses ailes alourdies ne répondaient plus. Dans la pénombre, elle entrevit des corps en10

glués, immobiles. Elle crut reconnaître des sœurs de Fanitchi-la-Guêpe et de Lalatchi-la-Mouche... Au prix de patients efforts, elle parvint à rejoindre la rive poisseuse du cratère... Epuisée, elle s'évanouit encore, le regard tourné vers la pastille aveuglante du jour, tout là-haut... Lorsqu'elle revint à elle, il faisait grand soleil. Elle était posée au creux d'une main d'homme. - Comment t'appelles-tu? La voix était si proche qu'elle sentit passer sur elle le souffle grondant des mots. - On m'appelle Antella, bourdonna-t-elle. Elle aurait voulu s'envoler, monter très haut vers le ciel, mais la peur et le sucre séché sur ses pattes la clouaient sur place. Du visage de I'homme, elle ne voyait que la broussaille blanche des sourcils et les yeux effrayants. - J'aurais pu te laisser te noyer comme les autres, reprit la voix de l'homme. Peut-être d'ailleurs que tu ne mérites pas de vivre... Même maintenant, il me suffirait d'un geste pour t'écraser... Mais je vais te laisser la vie sauve. Le soulagement d' Antella fut tel que ses ailes en frémirent. - Ne te réjouis pas trop vite! coupa 1'homme d'une voix plus ferme. Il y a deux conditions: tout d'abord, il te faudra travailler pour moi, de quelque façon que ce soit; ensuite, je compte sur toi pour convaincre tes semblables de nous laisser dormir en paix. Tu m'as bien compris? Antella-l'Abeille qui n' avait jamais espéré s'en tirer à si bon compte s'empressa de donner sa parole. En fait, elle s'imaginait déjà libre, dégagée de sa promesse, lorsque, repliant ses doigts comme les barreaux d'une cage, l'homme ajouta: - Et je ne te conseille pas de chercher à me tromper. . . Sinon, j'ouvrirai de nouveau la calebasse aux parfums et tu connais la suite... Il fit un geste et aussitôt l'arôme envoûtant glissa Il

entre ses doigts. Antella crut défaillir, au bord de l'ivresse foudroyante. D'un autre geste rapide, I'homme referma la calebasse. Antella retrouva ses esprits. - N'oublie jamais cet avertissement! chuchota I'homme en ouvrant sa main. On m'appelle Soufi-Ie-Retors. Tu peux partir maintenant. De toute sa brève existence, Antella n'avait jamais travaillé. Tout comme les générations qui l'avaient précédée, elle ne savait que se gaver du suc des fruits mûrs, au hasard de ses vagabondages et de ses envies. Quant à se mettre au service des hommes... Elle alla donc rendre visite à Vitziki-Ia-Fourmi. Aux abords de la fourmilière, c'était le va-et-vient incessant des ouvrières. On transportait en procession des feuilles de jaquier découpées en éventail, des graines de fleurs odorantes et même des cadavres d'insectes qu'on portait en terre comme dans un rite funéraire... Vitziki délaissa quelques instants son labeur pour écouter Antella. Après lui avoir raconté son aventure et l'avoir mise en garde contre les sortilèges de la calebasse aux parfums, elle demanda: - Dis-moi, Vitziki, à quoi cela sert-il de travailler? La fourmi réfléchit longuement, dodelinant de sa petite tête noire. - A dire vrai, je n'en sais trop rien. Depuis la nuit des temps, nous engrangeons des provisions sous la terre. La reine-mère qui est aussi notre mémoire nous a dit que c'est pour affronter l'hiver qui est le temps des grandes misères... L'hiver! Antella n'avait jamais entendu ce mot! Vitzikireprit: - Elle raconte qu'autrefois, il y a très longtemps, tous les arbres avaient perdu leurs feuilles. L'eau était devenue si froide qu'elle avait cessé de couler... Et tous les insectes qui rampaient sur le sol avaient succombé, sauf le peuple 12

des fourmis qui avait trouvé refuge dans les profondeurs tièdes de la terre, dans l'attente du retour des vents chauds... Antella n'était qu'à moitié convaincue... Néanmoins, à voir l'intense activité à l'entrée de la fourmilière, il était difficile de croire que tous ces efforts étaient vains. D'ailleurs, Vitziki s'impatientait: - Le travail m'attend, dit-elle. Au revoir, Antella, et bon courage! Courage? Encore un mot dont Antella ignorait le sens. Elle s'imagina que c'était quelque chose comme de l'appétit ou peut-être une sorte de rêve agréable... Plus tard dans lajoumée, alors qu'elle faisait la sieste dans les hautes branches d'un tulipier, elle vit arriver Pelaka-Ie-Papillon, tout de couleurs vêtu, qui allait de fleur en fleur, déroulant avec soin la spirale de sa trompe. - Que fais-tu donc? lui demanda Antella intriguée. - Je butine, répondit Pelaka avec délectation. Et comme il était bavard et sans malice, il lui livra par le menu tous les secrets du butinage. Ensemble, ils allèrent de fleur en fleur, des petites fleurs immaculées du jasmin aux grands calices jaunes des alamantas. Pelaka lui enseigna la différence entre une étamine et un pistil, il lui montra comment aspirer le nectar et recueillir délicatement le pollen des fleurs d'hibiscus légères comme des plumes, il lui apprit à reconnaître les fleurs dévoreuses d'insectes et qui sentent si bon, les fleurs vénéneuses aux couleurs flamboyantes... Il lui donna à goûter de tous les calices. Mais ce qu'Antella préféra, ce fut la saveur sucrée et capiteuse de la fleur charnue du frangipanier, toute simple avec sa corolle blanche et son cœur ensoleillé... Quand vint le soir, Antella ressentit comme une grande lassitude. Alors qu'elle s'en inquiétait auprès de son compagnon d'un jour, celui-ci lui dit: - Voyons, c'est normal. Tu es fatiguée, voilà tout! D'ailleurs, moi aussi je me sens bien fatigué. Il est grand 13

temps d'aller dormir. Bonne nuit, Antella ! Fatiguée? Encore un mot qu'Antella entendait pour la première fois. Dès le matin suivant, Antella-l' Abeille invita toutes ses sœurs, cousines proches ou éloignées, à une grande assemblée qui se tint dans l'ombre secrète d'un manguier. Quand elles furent toutes réunies et que l'air ne fut plus qu'un énonne bruissement d'ailes, Antella prit la parole. Elle passa sous silence sa mésaventure dans la calebasse aux parfums et leur tint un discours qui fit date dans I'his toire des abeilles. Mais écoutons-la: - Mes chères sœurs, pendant des générations, nous avons vécu dans l'ignorance et la paresse. Ces temps sont révolus. Cette nuit, alors que vous étiez encore à batifoler, le Grand Bourdon m'est apparu - il Yeut des remous dans l'assemblée, comme un brouhaha moqueur, mais Antella poursuivit. Je sais, vous allez me dire que j'ai rêvé, mais peu importe... Ecoutez-moi. Le Grand Bourdon était là, en personne, avec ses ailes argentées et son ventre rayé d'or et de cendre. Il m'a annoncé la venue prochaine d'un grand péril pour notre peuple! - De nouveau, il y eut comme un tumulte d'incompréhension mais Antella reprit avec une voix nouvelle, comme venue d'outre-tombe - Le vent emportera les feuilles des branches, les fruits encore verts tomberont à terre... Et les arbres seront maigres et nus comme les fromagers à la saison sèche. Un souffle de glace descendra de la montagne et l'eau se figera dans les rivières. Les fleurs faneront et tout ce qui porte la sève sombrera dans un profond sommeil semblable à la mort... Pour échapper à la morsure du froid, Moirou-le-Chat se recroquevillera dans sa fourrure, Tchanda-le-Hérisson se creusera un logis dans la terre et Ankora-l'Escargot s'enfermera dans sa coquille. Mais nous, que deviendrons-nous, nous qui n'avons ni manteau de poils, ni coquille pour nous protéger? Hiver nous tuera, car tel est le nom de ce 14

terrible danger dont le Grand Bourdon m'a annoncé cette nuit la venue prochaine... Cette fois-ci, plus personne ne se moquait. On attendait la suite avec angoisse. Antella se hissa sur une branche d'où elle dominait l'assemblée. - ... Mais tout espoir n'est pas perdu. Il nous faut rechercher notre salut dans le travail solidaire. Toutes ensemble, unies dans un même dessein, nous pourrons affronter le grand péril et survivre... Voyez les hommes dispersés sur le rivage, comme ils sont vulnérables, ils vivent dans la crainte, et voyez comme la grande fourmilière est toujours là, vivante et forte, malgré les pluies qui piétinent la terre, malgré les appétits féroces d' Akohou-Ia-Poule et de Marouféou-Ie Merle... Aussi, mes sœurs, en ce jour solennel, je vous demande de proclamer la fondation de la Communauté du Grand Bourdon! La proposition fut saluée par un bourdonnement d'honneur, et comme il fallait un chef, Antella fut désignée à l'unanimité Reine de l'essaim. L'année suivante, un jour de grande chaleur, Soufile-Retors coupait les feuilles sèches d'un bananier, non loin de la forêt sombre, lorsque deux abeilles vinrent se poser sur son épaule brûlante de soleil. Il s'apprêtait à les écraser du plat de la main quand il se souvint brusquement d'Antella... Aussi, ne fut-il pas étonné d'entendre l'une des deux messagères l'inviter à les accompagner. A dire vrai, Soufi avait presque oublié la promesse d'Antella, même s'il avait remarqué que depuis de longs mois les abeilles avaient déserté les hordes d'insectes qui harcelaient les hommes de leurs dards empoisonnés. Les deux émissaires le guidèrent donc jusqu'à la lisière de la forêt, au pied d'un vieux manguier. Malgré ses membres fourbus, Souti se hissa lestement le long de l'écorce tortueuse. Antella l'attendait, en majesté, à l'entrée d'une large grotte qui s'enfonçait dans le tronc... Elle était là, souveraine, au cœur du bruissement 15