Défi à Sherlock Holmes

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En quoi le meurtre d'une certaine Pauline de Chalin concerne-t-il Sherlock Holmes ? Certes, il n'est pas banal qu'une femme de conseiller d'ambassade français soit égorgée dans un confessionnal, de surcroît dans une église si loin de chez elle. Mais l'affaire ne suscite que peu l'intérêt du grand détective... Jusqu'à ce qu'une lettre renverse la situation : l'assassin défie personnellement Sherlock Holmes de le trouver avant la prochaine victime.
Publié le : mercredi 10 octobre 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782012032170
Nombre de pages : 224
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Ce livre a initialement paru aux Éditions du Fleuve Noir, dans la collection Crime.
© Hachette Livre, 2012.
ISBN : 978-2-01-203217-0
Le lecteur retrouvera certains personnages connus, tels Oscar Wilde ou Henry James. D’autres, pour être moins célèbres, n’en ont pas moins existé : la compositrice Augusta Holmes, aujourd’hui oubliée, l’austère Alphonse Bertillon… J’espère ne pas les avoir trahis en leur redonnant vie.
Le vent rugissait dans la cheminée où j’avais réussi, tant bien que mal, à allumer un maigre feu. Seul dans ce grand salon vide aux murs défraîchis et aux fenêtres obscurcies par la poussière grasse collée aux carreaux, je regardais les flammes et la nostalgie me prenait. Combien de nos aventures avaient commencé ainsi : le vent qui hurle au-dehors, la chaleur d’une flambée et, soudain, un fiacre qui s’arrête dans la rue, des pas précipités dans l’escalier, un coup frappé à la porte… Mais dans ces moments-là mon ami Sherlock Holmes se trouvait avec moi et faisait naître la magie, me laissant émerveillé comme un enfant.
J’avais pourtant commencé l’année dans une euphorie que le grand détective devait qualifier de puérile. J’étais d’ailleurs conscient de ce que mon sourire béat et mes propos sur le sentiment amoureux pouvaient avoir d’agaçant pour cet homme dont le cerveau gouvernait tous les actes. Ce qui l’irritait par-dessus tout, c’était d’avoir été indirectement à l’origine de ma rencontre avec Mary. « Vous verrez, Watson, l’amour finit toujours par obscurcir l’intelligence, ne cessait-il de me répéter. Peut-être serez-vous heureux, mais à quel prix ! » Et comme finalement, piqué par son scepticisme, j’avais eu le manque de tact de lui faire remarquer que Mary Morstan n’était pas Irène Adler, je ne l’avais pas revu pendant quarante-huit heures.
J’avais profité de cette brouille pour me mettre en quête de l’appartement dont nous aurions besoin au printemps prochain, Mary et moi, lorsque nous serions mariés. En deux jours j’avais déniché ce que je cherchais, tout près de Paddington, et j’avais décidé d’emménager sans plus tarder, me réjouissant de faire la surprise à Mary lorsqu’elle rentrerait.
Mary était partie avec Mme Forrester, dont elle restait la gouvernante jusqu’à notre mariage, dans le manoir que celle-ci possédait en plein cœur du Yorkshire. Mme Forrester ayant attrapé une mauvaise grippe la veille de leur retour, Mary se trouvait immobilisée à des centaines de mile de moi, dans un manoir glacial, exposée à des microbes que je ne pouvais imaginer que mortels.
Quant à moi, j’avais pris un remplaçant pour un mois, afin de m’occuper activement – avec Mary – de l’aménagement de notre nid. Et je me retrouvais seul dans un immense appartement vide, loin de ma fiancée, brouillé avec mon seul ami, privé en outre du dérivatif qu’eût pu m’apporter l’exercice de ma profession.
J’ignore comment Sherlock Holmes parvint à se procurer ma nouvelle adresse, mais pour un tel homme c’était un jeu d’enfant. Aussi ne fus-je guère étonné lorsque, un soir du mois de janvier, un commissionnaire sonna à ma porte pour me remettre un mot de la fine écriture que je connaissais si bien. Holmes me demandait de le rejoindre dans un petit théâtre de Covent Garden. Il avait pris deux billets et joignait le mien à son message.
Les goûts de mon ami le portant davantage vers la musique que vers le spectacle, une invitation à aller applaudir Heifetz m’eût semblé plus dans sa manière. Selon toute probabilité, il avait besoin de moi pour une de ses enquêtes et feignait d’oublier que nous étions en froid. Ou peut-être l’avait-il réellement oublié ?
Entre mon amour-propre et son amitié, entre mon appartement aussi accueillant qu’une prison médiévale et un départ impromptu pour une nouvelle aventure dans l’ombre de sa superbe intelligence, je n’hésitai pas longtemps. Il était dix-neuf heures : j’avais une demi-heure devant moi. Je me changeai rapidement et, après avoir étouffé le feu, me hâtai dans la rue où, par chance, passait un fiacre libre.
Je n’avais jamais entendu parler du Langley Theatre : j’en compris la raison lorsque je descendis du fiacre. Dans une ruelle sinistre s’ouvrait une espèce de boyau chichement éclairé au fond duquel grinçait une porte mal assujettie. Comme j’étais en retard et que personne ne se présenta, je la poussai et me frayai un passage jusqu’à ma place, accompagné par des soupirs excédés.
J’avais cru bon d’enfiler ma redingote noire et de me comprimer les pieds dans des chaussures vernies achetées en prévision de mon mariage. Lorsque j’eus fait l’inventaire des personnes qui m’entouraient, je me sentis aussi déplacé que le prince de Galles vendant du poisson au Billingsgate Market. Le Langley Theatre
n’avait d’un théâtre que le nom. Il offrait à une clientèle médiocre et clairsemée une sorte de spectacle de cabaret mêlant chansonnettes des rues et pastiches de Shakespeare. Certaines scènes cependant m’amusèrent assez, notamment la tirade d’un Roi Lear pris de boisson qui perdait sa perruque dès qu’il élevait la voix. Il me semblait d’ailleurs que ma volumineuse voisine partageait mon plaisir, car le boa qui lui ceignait le cou tressautait avec enthousiasme.
À ma droite, cependant, le siège demeura inoccupé jusqu’à la fin du spectacle. Sherlock Holmes m’avait habitué à la ponctualité. Il ne pouvait m’avoir attiré dans ce théâtre minable sans une raison sérieuse. Sans doute était-il engagé dans une de ses enquêtes bizarres pour laquelle il avait besoin de mon aide. Où se trouvait-il à présent ? Dans quelle périlleuse situation ?
Je quittai la salle en nourrissant les plus vives inquiétudes, les pieds engourdis par le froid, me laissant porter par le flot des spectateurs hilares comme un fétu sur les eaux noires de la Tamise. Devais-je retourner à Baker Street ? Ou attendre là, et jusqu’à quelle heure ? La rue fut bientôt déserte et silencieuse, et je n’osais bouger de peur d’attirer, par ma tenue élégante, quelque pickpocket intéressé par ma montre ou ma cravate de soie. Cependant le froid me contraignit bientôt à abandonner l’encoignure où je m’étais réfugié.
Au moment où je décidai de me diriger vers Leicester Square à la recherche d’un fiacre, j’entendis derrière moi des pas dont on cherchait à étouffer le bruit. Je crispai le poing sur ma canne et m’apprêtai à faire volte-face, lorsqu’une poigne d’acier s’abattit sur mon épaule, tandis qu’une voix grasseyante m’écorchait les oreilles :
— Dis donc, l’ami, on attend quelqu’un ?
Je tournai la tête et me trouvai nez à nez avec le Roi Lear… Mais avant que j’aie pu me remettre de ma stupéfaction, la perruque avait volé en l’air, les bajoues s’étaient dégonflées, et j’avais devant moi Sherlock Holmes lui-même !
Il m’entraîna en direction du Rules en se répandant en excuses : il n’avait pas pensé, dit-il, me causer une telle frayeur. J’aurais dû, d’ailleurs, éventer la supercherie, connaissant comme je le connaissais son goût pour le déguisement. N’était-il pas venu me rendre visite, quatre mois plus tôt, déguisé en vieil officier de marine asthmatique ? Ne m’était-il pas apparu, il y avait moins d’un an, en valet d’écurie hirsute et rougeaud ?
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