Divadlo !

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Voyager dans le monde de la bande dessinée. Côtoyer - et pour de vrai ! - ces personnages qui ont modelé l'imagination : c'est ce que réalise Divadlo, la marionnette bien réelle, bien vivante.



En compagnie du chat Florquin, du chien Angoulême et de beaucoup d'autres, le voilà qui s'envole vers le Pays Imagé, où les personnages de BD un peu oubliés coulent des jours paisibles.



L'apprentissage de la vie, c'est tellement plus drôle si on y ajoute la fantaisie. Rêver en 2015, quel luxe !


Publié le : jeudi 15 octobre 2015
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EAN13 : 9782334007733
Nombre de pages : 242
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-00771-9

 

© Edilivre, 2015

Prologue

C’est une mouette qui découvrit Divadlo.

Les mouettes passent pour d’épouvantables chapardeuses. « Des estomacs volant », disent leurs ennemis. Près de la plage, en juillet, elles n’hésitent pas à faucher les gaufres et les frites que les gens croyaient pouvoir manger paisiblement, à la terrasse d’un restaurant.

On a tout essayé pour les éloigner. Certains ont proposé de les tuer : « En même temps, cela donnera de l’exercice aux chasseurs », trouvèrent-ils comme excuse. Mais les chasseurs tiraient mal. Ils n’arrivèrent qu’à chatouiller quelques nuages et, quand un pilote d’avion crut que la guerre était revenue parce qu’une balle avait brisé la vitre du cockpit, les autorités (c’est-à-dire, ceux qui avaient proposé de tuer les mouettes) décrétèrent qu’il serait dorénavant interdit de tuer les mouettes.

Et les oiseaux reprirent leur train-train : une gaufre par-ci, une frite par là… Des scientifiques un peu grincheux, désolés d’être dérangés pendant leurs vacances, proposèrent l’achat de faucons et de vautours. Le but ? Semer la panique chez les mouettes auxquelles s’attaqueraient les rapaces.

Ce furent ces derniers qui disparurent dans les airs. Les mouettes ne négocièrent même pas un traité de paix. Rien de plus effrayant qu’une mouette qui lance « Ouste ! » à un vautour. Il ne demande pas son reste et s’en va voir ailleurs s’il n’y est pas déjà.

Et ainsi, un beau jour (il faisait vraiment très beau), une mouette promenée par le ciel aperçut le camion qui transportait des jouets vers un magasin de la plage.

Vu du ciel, un camion plein de jouets est un festin pour l’œil. Plus bigarré qu’un feu d’artifice, une nuit de fête nationale. Et sous les caprices des rayons de soleil, les emballages en cellophane rivalisaient avec les vagues de la mer.

Divadlo suffoquait dans son sachet surchauffé. Il ne se plaignait pas – comment l’aurait-il fait ? Il ne savait pas parler, destiné à exprimer seulement les mots que des enfants lui prêteraient plus tard, quand ils chercheraient une consolation en le serrant dans leurs bras.

Les ailes repliées, la mouette piqua sur cet écrin où le cellophane miroitait de mille feux. Et son bec se referma sur l’emballage de Divadlo. En une seconde, il vit la Terre se faire de plus en plus petite.

Parce que voler leur est naturel, les mouettes croient qu’elles ne bougent pas. Dans leur esprit, c’est le monde alentour qui est pris de bougeotte – c’est-à-dire, une frénésie encore plus chahutée que d’habitude. Car tous les rampants (les humains, en premier) n’en finissent pas de s’agiter, courir, trépigner, sauter, plonger dans la mer, rentrer sous terre, poursuivre n’importe quoi, un chien, un oiseau, un rêve impossible.

C’est la première leçon que reçut Divadlo. Il ne l’oublia pas.

L’enfance

Avant d’aller plus loin dans les aventures de notre héros, essayons de mieux faire connaissance.

Ça commence mal : la naissance de Divadlo reste un mystère. Il fut d’abord un bout de bois, cela ne fait pas de doute. On peut donc dire : « C’est un enfant des arbres ». Il n’a gardé aucun souvenir du chêne qui lui donna vie. Tout au plus, des bruits de scies mécaniques qui débitèrent l’arbre en planches, en blocs et copeaux.

Et puis, des cisaillements, des odeurs de peinture, de vernis et de colle. D’un bout de bois, des mains expertes ont créé une courte règle, qui devint le torse de Divadlo, surmontée d’une sphère. Où naîtra son visage.

Une experte y piqua une petite boule toute rouge qui devint son nez. La douce caresse d’un pinceau lui dessina des yeux noirs, des paupières blanches avec un joli trait bleu cachant les sourcils, une bouche ou plutôt un sourire, charmant comme une fleur au fil de l’eau, une petite langue rouge et de grosses lèvres passées au blanc. Et là-dessus, une câlinerie de vernis pour bien protéger les couleurs.

La colle ? Deux grosses gouttes au sommet du crâne pour fixer la perruque ébouriffée comme un feu et le large chapeau vert.

Restait à habiller le petit clown. Oui, Divadlo serait un clown !

Une vareuse verte en satin brillant, un papillon bleu à hauteur de la gorge, deux bretelles de même couleur, retenant un large pantalon à carreaux. C’était bien l’accoutrement d’un clown.

Deux petites boules de bois figurèrent les mains, collées au bout des manches de la vareuse. Et deux énormes chaussures noires suivirent le même traitement pour se retrouver fixées au bas du pantalon.

Le petit clown entendit rouler des bobines de fil. Plus exactement, des fils transparents qui furent noués à ses mains, ses chaussures et au chapeau.

« Je suis une marionnette ! », exulta le petit bonhomme de bois. « C’est le plus beau métier du monde ! Et clown, en plus ! Je ne vais pas cesser de m’amuser et d’amuser les enfants. J’ai une chance grande comme… comme… comme ÇA ! ». Et il ouvrait tout grand les bras pour dire : « Comme la vie ! ».

A l’autre extrémité des fils, il y avait une croix de bois, appelée aussi « contrôle ». Manipulé par un être humain, ce contrôle porte bien son nom et oblige les marionnettes à faire des gestes, des tours… qu’elles n’ont pas toujours envie de réaliser.

Ainsi, Divadlo prit forme. Il restait flasque, sans vigueur, sans mouvement, sans nom. C’est dans cet état qu’il se retrouva emballé de cellophane et jeté dans une boîte en carton, pleine de ses semblables. Mais, croyez-moi : Divadlo avait le plus beau sourire de tous.

La boîte fut fermée, scellée. Et il y eut à nouveau beaucoup de bruits. Des portes qui se ferment, un moteur mis en marche. Un moteur qui s’arrête, des portes ouvertes. Un carton que l’on déchire.

Divadlo devinait le soleil perçant le tas d’emballages sous lesquels il somnolait. Des mains attrapèrent des dizaines de sachets. Et le carton éventré passa dans un autre camion. A croire que cette boîte prenait un malin plaisir à secouer Divadlo et ses compères.

La scène se reproduisit plusieurs fois. Mains empoignant des sachets. Transfert dans un nouveau camion. Jusqu’au dernier, un petit truck qui baguenaudait d’une plage à l’autre.

Notre petit clown aurait dû échouer dans un magasin de jouets ou de souvenirs. Mais non, une mouette en décida autrement !

La mouette

« Je m’appelle Nina Mikhaïlovna Zarétchnaïa, mais comme je sens que nous allons bien nous entendre, pour toi ce sera Nina tout court. Et toi ? »

La mouette avait déchiqueté l’emballage en cellophane et Divadlo baignait dans l’air marin. Tout ragaillardi, mais un peu craintif face à ce formidable oiseau à l’œil sévère.

« Evidemment, j’oubliais : tu ne parles pas. Il te faut un nom pourtant. Sans ça, on t’appellera « clown » comme des milliers d’autres clowns et je ne pourrai pas te réserver une place spéciale, unique, dans mon cœur. »

Divadlo aurait bien aimé remercier Nina, mais pas un mot ne passait ses lèvres.

« Voyons, poursuivit la mouette… Tu pourrais t’appeler Jonathan, comme mon grand-père qui se prenait pour un goéland, mais Jonathan, ce n’est pas un nom de clown. Voyons… Un nom bien à toi… Tu ne me parais pas fait pour le cirque, où il n’y a plus de marionnettes. Je te verrais bien plutôt dans un théâtre… J’ai trouvé ! Divadlo ! Oui, Divadlo ! Tu vois ce que je veux dire ? »

Le petit clown ne voyait pas ce que Nina voulait dire.

« Mais si, voyons ! Divadlo, cela signifie « théâtre », en tchèque. J’ai toujours été attiré par les pays slaves, même s’il n’y a pas de mer, près ou loin de la Tchéquie. Tu le découvriras très vite : je ne fais rien comme les autres mouettes. Je tiens ça de mon grand-père Jonathan, un fameux contestataire. Jamais content de son sort… »

Divadlo pensait : « Ça parle beaucoup, les mouettes… Heureusement, celle-ci ne dit pas n’importe quoi. »

« N’importe quoi ? Sachez, mon petit monsieur, que si vous ne parlez pas, aucune de vos pensées ne m’échappe ! Les mouettes entendent jusqu’aux pensées les plus secrètes. Même celles des hommes, qui ne nous comprennent pas. Quand ils se posent une question au fond de leur tête, nous écrivons la réponse par nos évolutions dans le ciel. Oui, vous m’avez bien entendue : nous écrivons dans le ciel. Le vol, c’est notre écriture. Avouez que cela vous laisse raplapla, n’est-ce pas ? »

Divadlo ne connaissait pas très bien la signification de « raplapla », mais le vent souleva furtivement sa main gauche et Nina prit ce signe pour une approbation.

« ’N’importe quoi’ – non mais… Bah, oublions ça ! Tu es débutant dans ce monde. Nous avons tous été cet oisillon à son premier vol, étourdi par le printemps. Simplement, souviens-toi que les mouettes sont supérieures à tout ce qui vit sur terre. »

Sur ce, Nina attrapa le clown dans son bec et l’emmena dans les dunes.

« Ici, nous serons tranquilles. Car il te faut faire ton éducation, Divadlo. A l’école des mouettes, tu apprendras très vite et en t’amusant. Les leçons, c’est très simple. Elles commencent le matin et elles s’achèvent le matin suivant. Apprendre n’a pas d’horloge. Le jour et la nuit sont les meilleurs enseignants au monde. A tout instant, tu peux croiser le chemin de quelqu’un. Chaque rencontre, c’est un bon point. Ne passe jamais à côté de quelqu’un sans lui rendre son regard. Un regard et un regard, cela donne mille battements de cœur. Et si deux cœurs battent à l’unisson, ils peuvent s’envoler plus haut que les toits, les montagnes et les nuages. Soudain, tu n’es plus tout à fait le même, car la vie est entrée en toi. »

Ce sourire fragile de Divadlo…

Nina : « Bon. Tu ne m’as pas comprise. Je vais le dire autrement : chaque fois que tu rencontreras quelqu’un, tu deviendras un peu plus vivant. Jusqu’à devenir un être aussi vivant que… eh bien, que les êtres vivants ! Un peu trop compliqué pour un petit clown en bois ? Ne t’en fais pas. Le temps viendra où tu comprendras. Et plus vite que tu ne crois. »

Ce sourire épanoui de Divadlo… Ah ! S’il avait pu sauter de joie et dire « Vite, vite, commençons ! »

Comme vous vous en doutiez, Nina avait perçu ce que pensait le clown :

« Tu as un nom. C’est déjà quelque chose. A présent, passons à ton apparence. Je vais te paraître cruelle et injuste, mais il me faut te dire que tu ressembles à un triste pantin. Aucune allure. Aucune tenue. Tu as un très beau costume et ton maquillage est parfait, mais si tu restais là et que la pluie te trempait, on te prendrait pour un torchon abandonné – sauf ton respect. »

Disant cela, Nina éprouvait un vrai sentiment de malaise. Et elle voulut le dissiper très vite :

« Le problème, c’est que tu apparais vide, et ça, je n’en veux pas pour un ami comme toi. Passons aux choses sérieuses. Après ta première leçon, tu te sentiras beaucoup mieux. Et je ne pourrai plus proférer des comparaisons désobligeantes. D’ailleurs, pourquoi le ferais-je, puisque les mouettes sont supérieures à tout ce qui vit sur terre ? »

En fait, Nina venait de donner sa deuxième leçon. Un ami ne peut jamais être vide.

Et Divadlo ne l’oublia pas.

L’escadrille

D’un coup de bec adroit, Nina posa Divadlo sur son dos, entre les ailes. Et elle prit aussitôt son envol.

Il fallait bien s’accrocher, à la manière d’un petit garçon voyageant sur le dos d’une oie sauvage. Je peux vous l’affirmer : suivre une mouette, c’est autrement sensationnel que de visiter toutes les montagnes russes de tous les parcs d’attraction, sept fois de suite !

Quand on ne sait pas parler – et c’était le cas du petit clown – il est très difficile de crier « Pas si vite ! » ou « Mon estomac remonte dans ma gorge », d’autant plus que chez Divadlo, ces organes étaient en bois. Mais s’il l’avait pu, il aurait hurlé et prié Nina de se modérer dans ses acrobaties.

« Qu’est-ce que le monde bouge aujourd’hui ! », s’exclama la mouette, grisée par les piqués, les arabesques, les chandelles, les loopings qu’elle effectuait avec virtuosité – toujours persuadée qu’elle restait immobile dans un décor en mouvement.

Nina s’éloignait de la plage pour gagner un lieu beaucoup moins paisible. Il y avait beaucoup d’asphalte, beaucoup de bêton, beaucoup d’engins gigantesques, beaucoup de bateaux, mais surtout beaucoup de containers, ces énormes emballages de métal, venus du bout du monde.

Divadlo pensait : « C’est drôle : l’odeur de ces lieux ne m’est pas inconnue. Serais-je déjà venu ici ? »

« Peut-être pas ici », intervint la mouette, qui entendait les pensées les plus secrètes, « mais dans un port semblable, sans aucun doute. Et peut-être bien dans un de ces containers, qui ont la folie des voyages lointains. Tu nous es venu de loin, Divadlo ! »

A peine avait-elle rappelé cette évidente vérité qu’une vingtaine de mouettes les entoura par surprise, elle et son compagnon de bois.

Ce n’étaient pas des mouettes comme les autres : elles portaient un casque et des lunettes d’aviateur. Leurs ailes arboraient des plumes en or. L’oiseau qui se donnait le plus d’importance exhibait aussi le plus grand nombre de plumes dorées.

L’opération aérienne visait à obliger Nina à suivre une route bien précise.

« Chef d’escadrille à Nina », lança la mouette qui arborait le plus de plumes. « Ici, le Flight Commander Bucdani. Cap à 2 heures. Vous prenons en charge. Follow us. Avons ordre de vous abattre en cas de refus. Over. »

Le petit clown ne comprenait rien à ce jargon – et il décida que c’était mieux comme ça… Il laissa donc Nina le porter jusqu’à un quai oublié par les bateaux, les containers, les grues gigantesques et même par les marins, ce qui permettait aux herbes et aux dents-de-lion de prospérer entre les pavés.

Tandis que les mouettes piétinaient impatiemment le sol, Bucdani permit à Nina de poser Divadlo un peu à l’écart. Le chef n’était pas moins nerveux que les membres de son escadrille.

« A mon signal, tous en position ! », brailla-t-il. « En PO-si-TIOOON ! Je ne veux pas voir une plume dépasser ! »

Le petit clown s’amusait follement et il se mit à rire sans pouvoir s’arrêter. Il en fut très étonné, car il n’avait jamais ri de sa vie et cela lui réchauffait agréablement la gorge.

« Hum, » fit Bucdani « je vois que vous avez déjà appris les mauvaises manières à ce… ce… ce machin. Vous êtes sans doute fière de vous, Nina ? »

« Fière, peut-être pas. Mais très satisfaite. C’est un excellent élève. Tout bientôt, il parlera. Et avec ce qu’il va voir ici, je prédis que cette grande leçon lui formera le caractère ! »

Divadlo : « Ha, ha, ha ! »

La petite marionnette sans voix, à part un rire très parlant, allait découvrir qu’en groupe, de gentilles mouettes comme Nina pouvaient devenir très sottes.

Le tribunal

Un cercle de mouettes se forma, Nina au centre. Perché sur le dos d’une des mouettes, Bucdani voulait indiquer qu’il présidait la réunion.

Bucdani : « Ne nous égarons pas. Je représente ici le GSM, Grand Séminaire des Mouettes, et je suis habilité à vous demander des comptes sur votre conduite. »

Divadlo : « Ha, ha, ha ! »

Bucdani : « Vous dites à ce… cette chose d’arrêter de rire ou je la fais jeter à la mer. Plus exactement dans le cambouis qui n’est pas rare dans la mer ! »

Nina : « Avant que vous y parveniez, j’aurai le temps de me faire brosser les dents. Pour tout vous dire, je suis un peu vexée : vous disiez être venus pour moi et nous ne parlons que de Divadlo… »

Une des mouettes jeta un regard éperdu autour d’elle et demanda : « Qui a de l’eau ? »

Nina : « Divadlo ! C’est le nom de celui que Bucdani veut jeter dans le cambouis et liquider ! »

« Liquéfier ? Dans de l’eau ? »

Bucdani tremblait de rage : « Assez ! Nous savons tous que Marie-Noire est un peu dure d’oreille depuis qu’elle est revenue du centre de revalidation pour oiseaux victimes du pétrole. Mais là n’est pas la question. Nous sommes ici pour juger Nina, la rebelle. »

Divadlo : « Ha, ha, ha ! »

Bucdani : « La parole est à l’accusation. Anthracite, c’est à vous. »

Penaude, la mouette nommée Anthracite, parce qu’elle teignait ses plumes en noir, avoua : « J’ai perdu une plume en cours de route. Ça m’a tellement préoccupée que j’ai oublié mon texte. Je l’avais pourtant appris par cœur. Désolée. »

Nina : « Nous pouvons donc donner tout de suite la parole à la défense. Une question ? »

Bucdani : « Pas question ! Et d’abord, c’est moi qui dirige les débats. Vous n’avez pas à donner la parole à la défense. Occupez-vous plutôt de faire cesser ce rire infernal ! Cela me donne la chair de poule, ce qui est inacceptable pour une mouette ! »

Nina : « Donc, la parole est à la défense. »

Bucdani : « Exactement… Non mais, vous recommencez ? C’est moi qui donne la parole et personne d’autre ! »

Anthracite : « Excusez, mais cela fait un temps fou que j’essaie de prendre la parole et je ne parviens pas à l’attraper. Je me sens un peu dans les plumes d’une mouette qui essaierait de chaparder un poisson et qui n’y arriverait pas. »

Bucdani : « Vous avez la parole. »

Nina : « C’est Anthracite qui assure à la fois l’accusation et la défense ? »

Bucdani : « Vous n’avez pas la parole. Vous avez la parole. »

Anthracite : « Attendez… Je m’y perds un peu : qui a la parole ? »

Bucdani : « Vous, bien sûr ! Ma parole, on vous donne la parole et vous faites des manières, nom d’une tête de thon ! »

A l’évocation de ce mets de choix pour les mouettes, toute la troupe s’agita et se lança dans des appréciations sur la tête de thon.

Dans le désordre, voici ce que cela donnait : « Moi, je trouve que les têtes de thon ne sont plus ce qu’elles étaient… » ; « Le problème, c’est la sauce Nantua : on ne trouve plus de sauce Nantua. » ; « Il faut croire que les thons sont plus idiots qu’avant et qu’ils ont la tête vide. » ; « Vous n’avez jamais essayé la sauce au roquefort ? » ; « C’est bizarre : l’autre jour, j’étais devant l’étal d’un poissonnier et je ne parvenais pas à distinguer la différence entre les thons et les saumons. Je me suis jeté sur le saumon : c’était du surimi au goût de saumon ! » ; « Nantua, roquefort… Aujourd’hui toutes les sauces se valent : elles ont toutes un goût d’emballage en aluminium. »

Marie-Noire : « Restez poli ! »

Et cela repartit de plus belle : « Mais qu’est-ce que j’ai dit ? » ; « Elle est sourde comme un pot » ; « La sauce Nantua en pot, ça, c’était la civilisation ! » ; « Qu’est-ce qu’elle a bien pu entendre pour nous dire de rester polis ? » ; « Moi, cette conversation me donne faim » ; « Et moi qui ai promis à ma femme de lui rapporter une tête de thon… », etc.

Bucdani : « Silence ! Je vous rappelle que nous sommes un tribunal et que nous avons à juger Nina, la rebelle. Je sais bien que les mouettes ont un caractère indépendant, mais nous sommes quelques-uns à tenter de supprimer cette indépendance pour le plus grand bénéfice du groupe. Faites un effort, à la fin ! Nous menons une œuvre révolutionnaire ! Et faites cesser le rire de ce pantin ! La parole est à la défense. »

Anthracite : « Etant donné que j’ai oublié ce que je devais dire pour l’accusation, il me sera très difficile de réfuter lesdites accusations. Je vous rends donc la parole. »

Bucdani : « La parole est à moi. »

Ce qui déclencha un nouveau brouhaha : « Et pourquoi pas à moi ? » ; « Ce sont toujours les mêmes qui parlent » ; « Vous allez m’excusez, mais j’ai une tête de thon à prendre… » ; « Qu’est-ce qu’il dit ? » ; « Marie-Noire, vous n’avez jamais songé à attraper un appareil acoustique ? Il y en a plein qui se promènent le long des plages » ; « D’accord, je ne fais pas mon âge, mais il ne faut pas me le rappeler sans cesse ; ça me vieillit… » : « Votre sauce Nantua m’a mis l’eau au bec et je m’en vais de cet envol m’en dénicher un pot, coûte que coûte ! » ; « Restez poli ! J’ai bien entendu « pot » – je ne suis pas sourde comme un pot ! Et puisque ces petits jeunes m’insultent, je m’en vais. N’essayez pas de me retenir ! », « Si on vous ennuie, je peux, au choix, assurer votre défense ou vous accuser – pour autant que je n’oublie pas mon texte », etc.

En quelques secondes, la majorité des mouettes avaient disparu. Sur la vingtaine, il en restait quatre autour de Bucdani.

Le pauvre lançait des appels désespérés : « Mayday ! Mayday ! Ici Flight Commander Bucdani ! Je vous épèle : Bravo, Uppsala, Charlie, Domodossola, Albert, November, India ! Ordre de vous rassembler en formation de combat ! Over ! »

Pour toute réponse, il n’obtint qu’un « Qu’est-ce qu’il dit ? » de la part de qui vous savez. Les autres mouettes étaient bien trop affairées pour écouter les messages de leur chef d’escadrille.

Mais Bucdani n’était pas mouette à renoncer à ses idées fixes.

La sentence

Bucdani jeta un regard de mitrailleuse vers Nina et grinça : « Tu t’imagines que ça va se terminer comme ça, hein ? Tu te trompes, ennemie du peuple et de la démocratie. Je m’occuperai tout à l’heure de ta marionnette… après que je t’aurai supprimée. Tu es un danger pour toute la communauté des mouettes, Nina Mikhaïlovna Zarétchnaïa… »

Et il marcha sur Nina d’un air menaçant.

Celle-ci ne semblait nullement impressionnée.

« Allons, mon empoté. Tu veux supprimer la liberté des mouettes, tu veux en faire des oiseaux qui auraient leur cage dans la tête. Tues-moi, vas-y ! Et tu verras accourir d’autres mouettes prêtes à défendre leur liberté. LEUR liberté, pas la tienne qui est juste la liberté de t’obéir ! »

« Je ne te pardonnerai jamais de m’avoir appelé « mon empoté ». Prépare-toi à mourir, infidèle ! »

« Je vous en prie, entretuez-vous ! Cela fera deux mouettes pour mon repas de ce soir… »

Celui qui venait de proférer ces paroles ironiques était un chat noir de belle prestance. Droit sur ses pattes, les oreilles pointées vers l’avant, les moustaches frétillantes, les yeux mi-clos, le regard clair, la queue en forme de point d’interrogation.

« A moi, vous autres ! », hurla Bucdani. Le chef des mouettes avait vite évalué la situation. Le chat se trouvait au bord du quai, dos à la mer, sans possibilité de retraite ou de fuite.

Les quatre mouettes échauffèrent leurs ailes et prirent une grand inspiration – en chef parfait, Bucdani resta à l’arrière.

Les oiseaux prirent leur envol et décrivirent un grand cercle dans le ciel. Ensemble, ils représentaient un grand K, pour « Kill ! », le trop célèbre mot préféré des tueurs.

Immobile, le chat gardait son calme. Bucdani le tenait à l’œil. Dans un bel ensemble, les quatre mouettes revinrent en rase-motte et foncèrent sur le chat noir.

Alors qu’ils pensaient l’affaire dans le sac, les oiseaux eurent la déconvenue de voir le chat effectuer un court saut arrière et se tapir dans l’espace laissé par une série de pavés absents.

Trop tard pour remonter vers le ciel ! Les mouettes passèrent au-dessus du chat, envisageant de survoler la mer, faire demi-tour et achever leur sinistre besogne.

Surprise ! La vue sur la mer appartenait à une belle affiche, venue on ne sait d’où (mais vous allez bientôt l’apprendre), tendue de haut en bas.

Les mouettes passèrent à travers le papier et on entendit quatre tonitruants ‘Bang’ !

« Tiens, ils ont passé le mur du çon… », fit le chat.

Derrière l’affiche traînait un container, porte ouverte. Les as de l’aviation y gisaient sur le plancher, complètement groggys.

Bucdani se devait d’intervenir. Il n’hésita pas une seconde à utiliser son arme la plus redoutable : le bec. Il savait s’en servir pour aveugler ses adversaires. Et il avait bien l’intention de réserver ce sort au chat noir.

Ce dernier évaluait l’état de ses quatre agresseurs. Bucdani donna quelques coups d’aile et…

Une sorte de grand monstre barbu surgit hors du container. Bucdani en eut le souffle coupé, ce qui transforma son assaut en cabriole désordonnée et particulièrement ridicule… pour rejoindre ses quatre complices. Bang ! Et le monstre barbu claqua la porte.

Dans un grand rire, il annonça : « Un jour prochain, ce container va être chargé sur un bateau et il partira plus loin que l’Est, le Sud, l’Ouest et le Nord réunis. Vous verrez : dans 2.000 ans, des savants découvriront des mouettes dans un continent où elles ne devraient pas vivre. Ils publieront de grandes révélations sur les migrations inconnues de ces oiseaux. Cela leur fera modifier l’histoire du monde ! Tout ça, à cause d’une bande de sottes et de sots qui se croyaient plus malins qu’un chat ! »

Nina ajouta : « Les mouettes sont nées libres et elles vivent en liberté. Ça ne plaît pas à celles qui ont vécu un peu trop longtemps chez les humains. Oups ! Je n’aurais pas dû dire ça… »

« Tu sais très bien que je partage tes idées de A à Z ! »

Pour détourner la conversation, Nina Mikhaïlovna Zarétchnaïa annonça : « Laisse-moi te présenter un nouvel ami. »

Et elle s’en alla chercher Divadlo, qui riait de plus belle.

« Ton rire, Divadlo, est plus lumineux qu’une rivière qui chante. Tu vas devenir un merveilleux clown et les théâtres de marionnettes refuseront du monde ! »

Elle prit le petit clown dans son bec et le posa sur les genoux du vieil homme, où sommeillait déjà le chat noir qui bordait le soir de ses ronrons.

« Voilà un bien joli jeune homme ! »

C’était la première fois que Divadlo entendait un humain parler de lui. L’envie lui vint évidemment d’en apprendre plus sur ces gens que Nina classait parmi les rampants.

Il savait maintenant que les mouettes pouvaient être gentilles, mais aussi très sottes. Et que rien n’était plus précieux que la liberté de rire quand on le veut.

Au souvenir des mouettes qui se prenaient tellement au sérieux qu’elles en devenaient méchantes, Divadlo lança un cristallin « Ha, ha, ha ! ».

Et au-dessus du quai, tournoyait une mouette qui criait : « Qu’est-ce qu’il dit ? Qu’est-ce qu’il dit ? Qu’est-ce qu’il dit ? »

Le marionnettriste

D’un bond, Nina gagna l’épaule du vieux monsieur et, s’adressant à Divadlo :

« Je te présente Oublini, le plus grand illusionniste de tous les temps. C’est avec lui que nous avons préparé le piège pour les mouettes. L’affiche qui cachait le container, c’est lui ! »

« Et à l’aide d’un peu de poudre de fée, parce qu’on ne transporte pas une affiche comme ça dans sa poche ! », précisa Oublini d’un ton malicieux. Il était affalé dans un vieux fauteuil d’un rouge marqué par le souvenir des milliers de gens qui s’étaient affalés sur ses coussins. Un vieux réverbère, la tête penchée, adoptait des allures de lampe de chevet haute sur pattes.

Le chat ouvrit un œil : « Ce n’était pas une affiche comme les autres. Elle était, comment dire ?… »

« Spéciale », conclut Nina.

« C’est ça : spéciale. Et à propos, puisque nous n’avons pas été présentés, je m’appelle Florquin. Sans me vanter, c’est un nom distingué pour un chat, digne de ma personnalité hors du commun et, comment dire ?… »

« Oui, bon… », dit Nina, agacée. « Nous n’allons pas passer toute la soirée à décrire nos stupéfiantes qualités ! Il y a Divadlo et toute une éducation à lui donner. C’est autrement important ! Et comme Oublini est aussi marionnettiste… »

« Était marionnettiste », regretta le vieil homme. « Aujourd’hui, je suis devenu un marionnettriste. Les enfants ne veulent plus des marionnettes, et les marionnettes ne veulent plus de moi. »

« Sottise ! », s’exclama la mouette. « La vérité, c’est que tu es un marionnettiste qui aime trop les entractes. Tu aimes trop regarder la mer. Parler aux oiseaux, les réconcilier avec les chats. Consoler les chiens qui ont reçu des coups de pied. Parler aux ânes pour leur dire qu’ils ne sont pas bêtes et aux rats pour les persuader qu’ils ne sont pas nuisibles et que les humains feraient bien de prendre des leçons...

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