Eldorado

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Prénom : Gordon

Avatar : Alganar

Classe : Guerrier

Niveau : 400

Informations : déconnecté de son Fauteuil Virtuel par les rebelles, doit réapprendre à vivre après six années passées dans Eldorado.

Prénom : Ariane

Avatar : Asdis

Classe : Guérisseuse

Niveau : 146

Informations : habite la capitale des Villes Unifiées, fréquente une salle de jeu clandestine pour échapper aux restrictions.


Publié le : mardi 12 mai 2015
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791094465110
Nombre de pages : 260
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ELDORADO

 

 

Hina Corel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1

 

Connexion

 

 

Adossé contre la pierre froide de l’arène, j’attends patiemment mon tour. Une chaleur étouffante règne dans l’antichambre. Je n’ai même pas encore combattu que ma peau est déjà recouverte d’une fine pellicule de sueur. Des gouttes coulent le long de mes tempes. Les yeux fermés, j’imagine l’instant où je franchirai la porte pour accueillir sur mon corps la brise tiède qui souffle dehors. À cette pensée, je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire satisfait.

Les deux guerriers qui s’affrontent actuellement sur le sable blanc semblent se débrouiller plutôt bien. Je ne peux pas les admirer derrière l’épaisse porte métallique qui me sépare de la zone de combat. Mais il m’est aisé de me représenter leur duel grâce aux acclamations de surprise et de joie de la foule et aux tintements d’acier des épées qui s’entrechoquent. Leur affrontement s’éternise trop à mon goût. Je n’ai qu’une envie : sortir du four qui me tient lieu de salle d’attente.

Aujourd’hui, je vais livrer mon dernier combat de la saison sur le sable. J’ai besoin de reprendre mes voyages et mes aventures dans les lointaines contrées d’Eldorado. Certes, les duels dans l’arène sont très formateurs et permettent d’augmenter considérablement sa popularité, mais ils finissent par être redondants, sans aucune pointe de mystère.

Mon temps dans l’arène est révolu de toute façon. Si je remporte ce trentième combat, je serai sacré Grand Champion de Salkah et recevrai assez d’argent pour vivre sereinement les mois à venir. Je pourrai même m’autoriser quelques folies en m’achetant plusieurs armes supplémentaires ou en renouvelant des pièces de mon équipement. Et l’an prochain, quand l’arène rouvrira ses portes pour la nouvelle saison, je serai fin prêt à remettre mon titre en jeu, comme je l’ai fait cette année. Il me faudra alors remporter le prix de Grand Champion une troisième et dernière fois pour avoir la chance de combattre dans la plus grande arène d’Eldorado. Et de faire face aux meilleurs gladiateurs que ce monde ait connus.

— A-t-on jamais vu quelqu’un d’aussi concentré que toi ? plaisante soudain une voix féminine.

J’ouvre immédiatement les paupières et mon regard bleu acier se pose sur Anastacia. Elle lâche un petit rire en voyant mon air surpris.

— Que fais-tu là ? je demande en ignorant les applaudissements de la foule qui résonnent tout autour de moi dans un vacarme infernal.

La magicienne passe une main dans ses longs cheveux roux avant de répondre :

— Rassure-toi, je ne reste pas. Je voulais juste te souhaiter bonne chance pour ton dernier combat. Et t’avertir aussi que Teka est très en colère, ajoute-t-elle avec une pointe d’amusement.

Je ne réponds rien, attendant qu’elle poursuive pour en savoir davantage, ce qu’elle ne tarde pas à faire.

— Un individu a cru drôle de lui voler son cheval.

— Son cheval ? je reprends en haussant les sourcils.

Elle hoche légèrement la tête.

— Tu as bien entendu. Le problème, c’est que nous ne savons pas de qui il s’agit. Oh, je ne m’inquiète pas pour Teka, il finira bien par le retrouver même si cela doit lui prendre dix ans de recherche. À vrai dire, je plains ce voleur.

Je réprime un sourire amusé. Teka doit être dans tous ses états à l’heure actuelle et je me réjouis de ne pas me trouver à ses côtés. Quand le guerrier est énervé, il est préférable de rester à distance raisonnable de son aura meurtrière.

Les hurlements de joie de la foule me font tourner la tête vers la porte métallique qui me sépare de l’arène.

— Au fait, dit Anastacia en prenant un ton plus sérieux.

Je baisse les yeux sur son visage soudain blême.

— Malik n’est pas revenu. Et… Et je pense qu’il ne reviendra jamais. Je ne sais pas vraiment ce qui se passe, mais j’entends d’étranges choses de-ci de-là…

Sa phrase reste en suspens. Elle n’a de toute façon pas besoin de m’en révéler davantage. Moi aussi j’ai entendu les rumeurs qui circulent et aucune ne me paraît crédible. Il doit exister une explication raisonnable et justifiée quant à ces disparitions soudaines. Seulement… même si cela m’inquiète légèrement, je n’ai pas envie d’enquêter dessus. Des personnes qualifiées s’en occupent sûrement. Et puis, j’ai d’autres chats à fouetter pour le moment. Me concentrer sur le titre de Grand Champion est ma priorité.

Un gong grave éclate soudain à l’extérieur et s’étire dans l’atmosphère pendant de longues secondes, surpassant les applaudissements et les sifflements des spectateurs.

— On dirait que c’est à toi, constate Anastacia. Bonne chance, Alganar.

Elle m’adresse un sourire bienveillant avant de disparaître sous mes yeux en une fraction de seconde. Le cliquetis de la porte métallique qu’on déverrouille réveille en moi l’excitation et l’appréhension du prochain combat. Je saisis ma large épée à deux mains et relève la tête avec fierté. Le battant grince et s’ouvre lentement sur ma silhouette. La foule scande déjà mon nom dans toute l’arène. Personne n’ignore qu’il s’agit de mon dernier affrontement pour conserver le titre de Grand Champion. Je me concentre sur mon prénom tandis que la lumière du soleil inonde brusquement l’étroite pièce dans laquelle je me tiens et m’oblige à fermer les paupières. Il me faut quelque temps pour m’habituer à cette intense clarté. Quand enfin, les yeux ouverts et le port droit, je m’avance avec assurance dans le sable blanc qui recouvre le sol de l’arène, une brise légère vient immédiatement caresser ma peau. Un soupir de soulagement s’échappe alors de mes lèvres.

La fierté transpire dans chacun de mes membres. Je brandis mon épée vers les cieux et un tonnerre de cris hystériques déchire l’atmosphère. Mon regard balaie les gradins bondés et animés avant de se poser sur le guerrier qui me fait face, quelques mètres plus loin. Les bruits et le décor s’estompent alors autour de moi. Plus rien n’existe hormis mon ennemi.

Je sais qui il est, je connais ses techniques, sa façon de se battre. Pour autant, je dois me méfier, car il sait la même chose à propos de moi. Le combat sera difficile. Très difficile. Les spectateurs en sont conscients, ils sont venus en masse, comme j’ai pu le remarquer. Je me demande un instant si Anastacia est vraiment partie ou si elle s’est déniché une place quelque part, là-haut. Dans tous les cas, je n’ai pas le temps de la chercher. Mon adversaire a amorcé un pas dans ma direction. Un nouveau gong éclate dans les airs. Et le combat pour la victoire commence.

Nous virevoltons dans l’arène, soulevant des panaches de sable autour de nous. Les spectateurs sont subjugués par la danse envoûtante et rythmée que nous leur offrons. Les épées décrivent de grandes courbes dans les airs avant de se rencontrer avec fracas. Quelques roulades et esquives au dernier moment ajoutent du piment à ce magnifique divertissement. La foule est conquise et nous acclame comme des dieux. Après quelques cabrioles époustouflantes, nous entamons la dernière partie du duel. Celle qui désignera le gagnant. Mon adversaire se jette sur moi avec une énergie nouvelle malgré son visage rougi par le soleil. Je brandis ma lame en l’air pour bloquer son attaque et la vibration produite remonte jusque dans mon épaule. J’enchaîne immédiatement par un coup de pied dans l’estomac, mais il s’écarte d’une roulade à la dernière seconde. Pas le moins du monde déstabilisé, je fais déjà décrire à mon arme un arc de cercle fatal alors que mon opposant se rétablit sur ses jambes. Ses yeux s’écarquillent. Il a compris que tout est fini. La lame affûtée n’est plus qu’à trois centimètres de sa gorge nue. J’exalte. Je sens la victoire se répandre dans mes veines comme une drogue bienfaitrice. J’ai gagné. Et tout disparaît.

 

Mes yeux s’ouvrent sur un décor étranger, comme si je venais de pénétrer dans un terrible cauchemar. La respiration haletante et les membres tremblants, je mets plusieurs minutes avant de reprendre mes esprits. Les images de l’arène défilent dans ma tête. Je crois d’abord qu’il s’agit d’une illusion, lancée par un puissant sorcier, pour m’empêcher de remporter la victoire. Mais le temps s’égrène et les alentours floutés ne se modifient pas. Au contraire, ils deviennent plus nets de seconde en seconde. Le silence pesant m’oppresse, j’ai l’impression d’avoir subitement perdu l’ouïe. Paniqué et étonnamment faible, je finis par comprendre où je me tiens.

Avec une lenteur soporifique, je quitte péniblement le fauteuil confortable dans lequel je suis installé. Mes avant-bras sont profondément marqués par les tubes vitaux qui se sont rétractés pendant la phase de réveil. Quelque chose glisse sur mes cheveux, mais il ne s’agit que de mon casque. Mes jambes tremblent comme des feuilles sous mon faible poids et menacent de défaillir plusieurs fois. Je suis obligé de m’aider de mes mains pour progresser, comme un handicapé retrouvant l’usage de ses membres inférieurs après des années de paralysie.

Tous mes muscles hurlent de douleur dans mon corps meurtri. À chaque nouveau pas, le monde tangue et des étoiles dansent follement devant mes yeux. Quelque chose de froid touche ma joue. Je suis étendu par terre, sans savoir comment j’ai atterri sur le sol frais. Au prix d’un effort surhumain, et m’aidant du mobilier attenant, je me redresse. Ma respiration saccadée me fait tourner la tête. J’ai l’impression que quelqu’un essaie de m’asphyxier, qu’un chiffon enfoncé dans ma gorge bloque chacune de mes inspirations.

En pleurs et en nage, j’atteins finalement la cuisine et ouvre la première boîte de conserve que j’y trouve. La faim me dévore et je pourrais manger n’importe quoi tant mon ventre se tord de douleur. Dans mon empressement, je manque de m’étouffer plusieurs fois, mais quelques goulées d’eau me réconfortent. Quand je ne peux plus rien avaler, je m’écroule sur le carrelage de la cuisine, totalement vidé de mes forces. Je fixe le plafond d’un œil hagard et tente de faire le tri dans mes pensées désordonnées. Une chose est certaine : j’ai été déconnecté du jeu alors que je m’apprêtais à gagner le combat dans l’arène !

Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi. Des minutes ou peut-être des heures. Lorsque je me relève enfin, mon corps est encore douloureux, mais je parviens à atteindre le sofa du salon en moins d’une minute. Un véritable exploit. Derrière les vitres de la grande pièce, je découvre les buildings de la ville comme si c’était la première fois que je les apercevais. Ce qui n’est pas le cas bien entendu. Mais la coupure entre le jeu et la réalité est si éprouvante qu’il me faut du temps pour m’adapter.

Le ciel gris lâche des torrents d’averses qui s’écrasent sur les fenêtres sans un bruit. La chaleur étouffante de l’arène est bien loin. Mon cœur rate plusieurs battements et son rythme s’accélère brusquement. J’ai encore du mal à respirer, comme si quelqu’un avait posé un voile dans ma gorge. Je viens de perdre mon titre de Grand Champion ! J’ai perdu le combat dans l’arène en me déconnectant. J’ai perdu ! Pourtant, je n’ai jamais demandé à me déconnecter ! Je dois à tout prix y retourner.

Malgré la douleur, je me traîne jusque dans ma chambre où trône mon Fauteuil Virtuel, le seul objet permettant de se connecter au jeu vidéo que je viens de quitter subitement : Eldorado. Avec un peu de chance, on m’autorisera à reprendre mon duel. Après tout, ce n’est pas de ma faute si j’ai été déconnecté. Il s’agit probablement d’un dysfonctionnement dans le jeu, ou dans mon Fauteuil Virtuel. On ne peut pas m’en tenir responsable. Ce ne serait pas honnête et juste. Mais les maîtres du jeu se montrent souvent intraitables et les convaincre s’avérera très difficile. Si jamais ils refusent de reprendre le combat à zéro… Si jamais…. Mes poings se serrent si violemment que mes ongles pénètrent ma peau jusqu’au sang. D’un geste rageur, je balaie tous les objets qui se trouvent sur la commode. Deux cadres photo se brisent en s’écrasant sur le sol, mais je m’en moque bien. Je m’assois dans le Fauteuil, remets le casque sur ma tête et lance la connexion. Rien. J’appuie une nouvelle fois sur le bouton incrusté dans l’accoudoir du siège et lâche un cri de frustration et de colère en constatant que le jeu ne fonctionne toujours pas. Irrité, je frappe le bouton avec frénésie et lui hurle dessus. Le désespoir m’envahit et les larmes coulent à flots sur mes joues.

L’orage s’éveille en moi et explose. Je veux détruire tout ce qui se trouve autour de moi. Dans cet appartement. Le souffle court, la peau recouverte de sueur, je gagne le salon et jette à terre tous les objets qui me tombent sous la main. Les vases explosent en mille morceaux, l’écran de la télévision se fissure à plusieurs endroits, les pages des rares livres, préalablement arrachées, tapissent le sol. Les yeux brûlants et rougis par la rage qui me noie, je frappe les fenêtres, mais les vitres sont solides et ne se brisent pas sous mes coups. Cela ne fait qu’accentuer ma détresse.

Dans la salle de bain, j’explose la glace avec mes poings. Puis je me dirige enfin vers la chambre de mes parents, plongée dans la pénombre. Avec mes mains ensanglantées, je les arrache tous les deux à leurs Fauteuils Virtuels pour les déconnecter du jeu. Pour qu’ils souffrent avec moi. Je les secoue avec virulence, frappe leurs visages et leur crie dessus pour qu’ils se réveillent, mais ils restent étonnamment immobiles. À force de les malmener, je finis par remarquer leur peau pâle et anormalement froide. Leurs lèvres blêmes. Les yeux écarquillés par l’affolement, je recule jusqu’à ce que mon dos rencontre un mur. Et les pleurs repartent. Je prends ma tête entre mes mains et tire sur mes cheveux en poussant des gémissements de douleur.

Las et complètement épuisé, je me laisse glisser par terre dans l’espoir d’y mourir. Je n’arrive pas à stopper mes larmes ni les tremblements qui secouent mon corps. À quoi bon vivre si je ne peux plus retourner à Eldorado ? Je préfère périr plutôt que de rester ici. La tête posée contre le sol, je fixe mon regard sur les cadavres de mes parents. Ma vie est fichue. Mon combat dans l’arène est terminé. J’ai perdu mon titre, j’ai tout perdu. Je me mets à espérer qu’il ne s’agit que d’un horrible cauchemar. Que je me réveillerai dans l’arène dans quelques instants et que le combat reprendra là où il s’est arrêté. Tout s’obscurcit. C’est la nuit. Et je n’ai pas bougé d’un centimètre. Ce n’est qu’un cauchemar. Un horrible cauchemar. Je dois regagner au plus vite le jeu.

Le jeu ou la mort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

Exploration

 

 

Je joue à Eldorado depuis deux années, il me semble. Sur le jeu, on me surnomme Asdis, Asdis la guérisseuse, car j’ai l’immense pouvoir de soigner toutes sortes de blessures, d’empoisonnement ou de maladies. La guérison est un art très dur à apprendre et peu de joueurs prennent ce chemin, préférant celui de la facilité en incarnant des guerriers ou de simples habitants qui ne cherchent que la tranquillité et le bonheur d’un foyer qu’ils n’ont pas dehors.

Comme tous les personnages qui sillonnent les routes d’Eldorado, le mien ne vieillit pas, ne s’altère pas à cause du temps. Le temps n’existe pas ici même s’il est vrai qu’une heure de jeu équivaut à une heure réelle. Là-bas, nos corps dépérissent et c’est sûrement cette raison qui poussent certains à rester connectés pendant des mois voire des années. À devenir des reclus. L’appellation est péjorative et personne ne s’en vante jamais. Être un reclus est très mal vu même si la majeure partie des joueurs le sont. Pour ma part, je me connecte quelques heures par jour. Pas plus. Mon père veille au grain et profère régulièrement des menaces pour que je réduise mon temps de jeu. Alors j’obtempère. Les premiers jours du moins. Car si je ne viens pas souvent ici, je ne parviendrai jamais à devenir quelqu’un de puissant avec un niveau respectable.

— Alors, de quel côté ? demande Kather en désignant d’un signe de tête la route devant nous.

Nous nous trouvons dans un immense canyon dont les falaises, de part et d’autre du passage, mesurent jusqu’à cinquante mètres de haut. Le vent qui siffle entre les parois rouges du paysage soulève des nuages de poussière qui m’obligent à fermer les paupières. Parfois, le cri d’une bête affamée perce le silence du désert au-dessus de nos têtes. Une ombre se profile alors au bord de la falaise avant de disparaître, frustrée que ses proies soient hors d’atteinte.

J’examine le canyon qui se sépare en deux. En allant vers l’Est nous regagnerons peut-être les Contrées Humaines mais ce n’est pas certain. Quant à l’Ouest, ce qui se trouve au-delà m’est totalement inconnu. Aucun joueur n’a jamais emprunté ce chemin depuis la création du jeu vidéo. La carte que je tiens entre mes mains le confirme bien : à l’ouest de ce canyon, il n’y a rien d’autre qu’une grosse tache sombre.

 

Je resserre autour de moi ma veste blanche et jette un regard à mes compagnons. Ils sont muets, indécis quant à la direction à prendre. En secret, tous rêvent pourtant de s’aventurer à l’Ouest, mais la raison et la peur leur conseillent la prudence : l’Est. Eldorado est infiniment vaste et toutes ses contrées n’ont pas encore été explorées. L’exploration est d’ailleurs un travail très difficile, car le jeu regorge d’espèces brutales en tous genres auxquelles nous ne sommes pas toujours préparés. La plupart des joueurs préfèrent vivre dans des villes sûres ou dans de charmantes campagnes où ils peuvent profiter pleinement de la vie. Mais d’autres sont friands d’aventures. Comme moi.

— Allons vers l’Ouest, je déclare en tendant mon bâton magique dans cette direction.

Nous sommes six, nous n’avons rien à craindre. Et puis, ce n’est qu’un jeu après tout. Si nous périssons, nous serons déconnectés pendant une heure, ce n’est pas la mort. Enfin, sauf pour les reclus qui jouent des années durant, sans s’arrêter une seule seconde. Ce sont des humains complètement hypnotisés par la vie illusoire que propose Eldorado. Garet, un des joueurs que je connais bien, m’a même avoué qu’il existait des villes entières où ne vivent que des reclus. Des villes fantômes où le silence est maître. Je trouve ça déplorable.

Kather, le guerrier, soupèse son épée comme pour savoir si elle est assez solide pour affronter les dangers qui nous attendent. Notre sorcier s’assoit pour casser une croûte et recharger ses batteries. Tandis qu’il mange, la jauge verte de magie au-dessus de sa tête se remplit lentement. Les autres décident de l’imiter et leurs barres de vie rouge se retrouvent bientôt saturées. Pour ma part, je n’ai rien perdu. Étant guérisseuse, je reste loin des combats. Ma mission consiste à soigner mes coéquipiers blessés avant qu’ils ne meurent.

Mes barres de vie et de magie sont pleines. Je m’assois néanmoins sur le sol, comme mes camarades. Soudain, des bruits de sabots se font entendre au loin. Ils deviennent de plus en forts. Les sens en alerte, je me relève et me tourne vers l’étroite route d’où nous venons. Dans un nuage de fumée apparaît un superbe étalon noir qui se cabre en s’arrêtant brusquement. Un adolescent de quinze ans saute à terre et dépoussière négligemment les épaules de sa longue cape bleu marine qui touche le sol. Dessous, il porte une fine armure en cuir marron et un foulard sombre autour de son cou. À ses hanches pendent deux dagues acérées qui étincellent sous les rayons du soleil à chacun de ses pas. Ses cheveux châtains en bataille et le sourire joyeux qu’il arbore ne présagent rien de bon quant à la suite des événements. Qu’est-ce que Garet Lafart fiche ici ?

— Salut tout le monde ! balance-t-il gaiement en s’étirant. J’ai eu du mal à vous rattraper. Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu de cette exploration en terres inconnues ?

Je sens une légère frustration dans sa voix.

— Parce que tu n’étais pas invité, je lui rétorque en croisant les bras.

— Pourquoi donc ?! s’étonne-t-il en prenant un air affligé qui ne parvient pas à me faire changer d’avis.

Il m’agace à jouer parfaitement la comédie.

— Parce que tu n’écoutes jamais les ordres et qu’à cause de toi nous sommes déjà morts plusieurs fois, enfin les guerriers surtout. Dois-je te rappeler ce qui s’est produit dans le Donjon de Yamalata ?

Le jeune garçon hausse les épaules, comme s’il ne se souvenait pas de cet événement.

— Tu t’es éclipsé sans nous avertir ! je lui rappelle.

— Mais je suis un voleur ! se défend-il en écarquillant les yeux de stupeur face à cette injustice. Il est donc normal que, quand j’aperçois une porte dissimulée, j’aille voir ce qui se cache derrière. Et sans alarmer tout le donjon ! Avec vos armures en acier, vous faites un bruit d’enfer !

J’esquisse un sourire.

— Je ne porte pas d’armure moi ! Que des vêtements en tissu.

— Mais tu n’es pas très discrète ! Quoi qu’il en soit, quand Ryan Tomer m’a dit que vous étiez partis dans le Désert Yasharien et plus précisément dans le canyon, je n’ai pas attendu une minute pour vous rejoindre. Vous aurez besoin de moi.

Un silence s’installe. Garet est doué, mais tellement bavard quand il n’est pas en mode discrétion. Alors qu’il a mon âge, je lui trouve la mentalité d’un gosse de douze ans et me demande un instant comment il peut se comporter dehors. S’il n’est pas un reclus…

— Soyons clair, Garet, commence Kather en faisant tournoyer sa large épée près du visage de l’adolescent qui blêmit. Tu nous suis, tu nous obéis et tu ne pars pas faire tes aventures tout seul dans ton coin ?

Le garçon hoche frénétiquement la tête et éclate de joie.

— Merci !

Il s’élance vers Kather pour l’enlacer, mais le guerrier se recule avec rapidité et place son arme devant lui pour freiner les pulsions d’enthousiasme du voleur.

— Ma jolie Asdis, merci ! s’écrit-il à mon adresse.

Je le laisse me prendre dans ses bras et l’observe faire ce petit manège avec tous les autres membres. Nous sommes sept maintenant. Sept joueurs des Marcheurs de l’Ombre à entreprendre cette aventure.

Notre guilde est née il y a deux ans environ. Nous étions plusieurs à nous croiser régulièrement sur les routes d’Eldorado et avons décidé de réunir nos forces sous la bannière des Marcheurs de l’Ombre. Une guilde est composée de plusieurs individus, souvent amis, qui progressent ensemble dans le jeu et s’entraident. Un joueur ne peut appartenir qu’à une et une seule des millions de guildes qui existent sur Eldorado ! Autant dire qu’il y a du choix et de la concurrence.

Garet nous a rejoints quelques mois plus tôt après avoir réussi les épreuves traditionnelles d’admission au sein des Marcheurs de l’Ombre. Peu de temps avant, il avait tenté sa chance auprès de la troisième guilde au classement mondial, mais avait été recalé immédiatement. Les meilleurs n’acceptent que les meilleurs.

 

Nous marchons maintenant en direction de l’Ouest. Le ciel s’assombrit déjà et la température chute légèrement. Nous aurions pu effectuer le périple silencieusement, mais Garet ne peut s’empêcher d’énumérer ces derniers exploits et de nous en raconter les moindres détails avec des modifications plus ou moins… crédibles.

— Donc j’étais là, face à trois soldats Marevans qui venaient d’extirper de leurs fourreaux d’énormes épées, peut-être quatre fois plus grosses que celle de Kather !

Le guerrier coule un regard en direction du bavard, mais ne pipe pas un mot devant l’exagération. Il a abandonné depuis longtemps l’envie d’inculquer à Garet un peu de modestie. Imperturbable, ce dernier continue son récit palpitant que j’écoute d’une oreille distraite. À la longue, toutes ses histoires finissent par se ressembler.

— Et là, tous se jettent sur moi ! s’écrit-il en tapant son poing dans sa main pour nous réveiller au cas où nous ne serions pas attentifs.

— Je ne vais pas tarder à me déconnecter, déclare Kather en ralentissant le pas.

— Heureusement que je suis surentraîné, poursuit Garet en ignorant totalement la remarque du guerrier. Alors que le premier gars se jette sur moi, je saute sur une table et lui envoie un coup de pied dans les fesses. Il a défoncé le comptoir de l’auberge en renversant tout le whisky qu’il y avait dessus. Je dégaine mes poignards et fais face aux deux autres. Ils étaient aussi pâles que du linge blanc, je peux vous dire !

— Je ne vais pas tarder non plus, dis-je d’un ton las.

— Vous partez déjà ? s’exclame Garet avec déception. Attendez au moins la fin de l’histoire.

— On sait que tu les as désarmés, rétorque Kather dont le mal de tête commence à pointer son nez.

Un sourire se dessine sur le visage de Garet.

— Pas du tout ! Là-dessus Teka entre dans l’auberge avec quelques-uns de ses potes de la guilde.

Kather s’arrête carrément et se retourne vers le jeune voleur.

— Quand tu parles de Teka, tu parles du Teka ? De celui qui est premier au classement mondial ? De ce Teka ?

— Ouais, bien sûr ! Celui-là même. Et il était de mauvais poil, je peux vous dire. À peine rentré, il se lance sur les deux soldats et les met à terre en une seule seconde. Tout s’est passé tellement vite que je n’ai rien vu ! Ensuite, comme si de rien n’était, il est parti au comptoir commander à boire avec ses copains. J’avais les yeux fixés sur son niveau 462 qui flottait à côté de sa barre de vie de 400 000 points ! Je suis sûrement resté comme un idiot à l’admirer avant de m’enfuir en courant !

Kather secoue la tête.

— Tu es certain que tu n’as pas rêvé toute cette histoire ? demande-t-il en haussant un sourcil.

— Bien sûr que non ! Croyez-moi bon sang !

Une ride soucieuse se creuse sur mon front.

— Et que faisait-il dans une taverne ? Il ne s’entraîne pas pour conserver son niveau ? Il doit être un reclus à tous les coups !

— Oui, c’est certain, répond Garet avec une pointe d’admiration que je ne comprends pas. Et alors, qu’est-ce que ça change ?

Les autres sont désappointés par la question autant que moi.

— Eh bien, qu’il n’a rien en dehors de ce jeu : pas de famille, pas d’amis, pas de vie en un mot.

Garet bâille un moment avant de répondre.

— Et c’est si grave ? Pour ce qu’il y a dehors…

— Bon, les jeunes, coupe Kather en se frottant les yeux, je ne voudrais pas interrompre cette charmante conversation, mais je me déconnecte. Faites-en de même si vous ne voulez pas vous retrouver seuls dans cet endroit dangereux.

La nuit est presque tombée entièrement. Le ciel bleu marine est constellé de milliers d’étoiles scintillantes encore plus merveilleuses que celles qu’on peut admirer sur Terre. Mais elles ne sont que des illusions. Kather nous fait signe de la main et disparaît sous mes yeux. À mon tour, j’appuie sur l’unique bouton en forme de rond incrusté dans mon bracelet blanc. Aussitôt, l’interface de jeu apparaît à un mètre devant moi, à moitié transparente et flottant dans les airs. Personne ne peut l’apercevoir, à part moi. À travers, je vois Garet et son visage déçu. J’esquisse un sourire avant de tendre le doigt vers le mot déconnexion.

 

3

 

Gordon

 

 

J’entends de lointains murmures, des échos. Des paroles incompréhensibles qui résonnent dans mon esprit. Je crois capter des mots de temps à autre. Mis bout à bout, ils ne veulent rien dire. Ma tête est anormalement lourde, et mes paupières trop fatiguées pour que j’essaie de les soulever. Mon corps entier est mou et douloureux. Un bruit surpasse soudain toutes les voix étranges qui m’enveloppent. Il ressemble à celui du moteur ionique d’un vaisseau aérien. Ce simple son réveille en moi des souvenirs dont j’avais oublié l’existence...

 

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Alors qu'émerge la possiblité technique pour ce qu'on nomme la Réalité Virtuelle,cet ouvrage nous montre un des futurs probables si on en abuse. Une aventure qui se suit avec plaisir,en espérant que ces conséquences néfastes puissent être évitées.

vendredi 12 août 2016 - 13:02

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