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L'enfant nomade suivi de L'enfant esclave

De
158 pages
Moctar, les yeux noirs et farouches, et ses deux sœurs Laïla et Aïcha, dansent au son des derboukas, sous le soleil qui se couche. La danse est une fête pour Moctar, l'enfant du désert. Il a douze ans, il se sent libre. Libre comme le désert... / C'est jour de fête pour les Costarmoricains. Tout est joie et gaîté. Entre les rochers roses, le jaune des ajoncs se mêle au mauve de la bruyère. La ville célèbre une victoire remportée sur un voilier britannique, après une palpitante course poursuite...
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Ricardo MONTSERRAT & les élèves du CM2 dé l'École Publique de L'Établette St Brieuc, France

L'enfant nomade
(récit)

Éditions
L'Harmattan-] eunesse 5-7, rue de L'Ecole Polytechnique 75005 Paris

«Le pays que je préfère, c'est la terre entière.» NazÎm Hikmet

«Il faut trembler pour grandir.» René Char

L'enfant nomade

I La malédiction

Moctar, les yeux noirs et farouches, et ses deux sœurs Laila et Aicha, dansent au son des derboukas, sous le soleil qui se couche. La danse est une fête pour Moctar, l'enfant du désert. Il a douze ans, il se sent libre. Comme un oiseau bleu, sa gandourahI tourbillonne autour du soleil, telle une vague déchaînée dans la mer de sable. Moctar est libre comme le désert. L'air chaud frissonne de plaisir. La musique est de l'eau pure. La danse est un ruisseau. Sous les tentes, les femmes assises sur des tapis, regardent, tout en tissant des dentelles, "Que le Meilleur gagne plus", sur l'écran poussiéreux d'un téléviseur portatif. - Maman, regarde-moi! - Arrête de crier, Moctar! Vajouer plus loin! -Je ne joue pas, Maman, je danse! - Les danses, c'est bon pour les filles! Avachis sur des coussins, les hommes téléphonent, tapotent sur les calculatrices, crient des chiffres, lancent des ordres de vente et d'achat. Sans se soucier de leur vaine agitation, le soleil, fabuleuse boule de feu, noie la danse des enfants dans un océan d'ombre. - Moctar, hurle son père, exaspéré par le son des derboukas2, cesse de rêvasser et va t'occuper de ton droma5

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nomade

daire ! 'l~u l'as encore laissé partir! Moctar se précipite vers les dromadaires. C'est vrai! Abdul n'est plus là. Il aurait dû l'attacher. Abdul est si sage d'habitude. Il n'y a pas cinq minutes, il était là, vautré dans le sable en train de le regarder danser avec de gros yeux amusés. Cinq minutes? Non, peut-être davantage. Moktar aim.e tellement danser. - Tu n'es pas encore parti? dit la voix brutale dans s()n dos. - Papa, il fait nuit. Les djinns!... - Je vais t'apprendre à avoir plus peur du bâton que des djinns. Si tu ne ramènes pas cette bête, je te jure que je te donnerai autant de coups que de dinars qu'il m'en coûtera pour racheter une bête de cette valeur. Tiens, prends ceux-ci en acompte. Tu apprendras qu'un vrai Touareg tient à sa monture plus qu'à sa propre vie ! - Non, papa, ne me frappe pas! J'y vais! Le bâton se lève et s'abaisse plusieurs fois sur son dos avant que l'enfant ne puisse s'échapper. - Je voudrais te voir le cœur transpercé par une flèche de haine. Je voudrais que les pillards te donnent autant de coups de bâton que tu m'en as donnés. Je voudrais que tu deviennes poussière dans la poussière, goutte de sang parmi des fontaines de sang! répète Moctar, les yeux pleins de larmes, en s'enfonçant dans la nuit. ***

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II Le rezzou

Loin, dans la nuit, Moctar aperçoit à travers ses larmes d'insolites lueurs. Les djinns, ce sont les djinns! Il en est sûr. Ce sont les djinns qui l'empêchent d'avancer, le retiennent par les plis de la gandourah. Ce sont les djinns, ces insectes qui bourdonnent autour de ses oreilles. Ce sont les djinns, ces bourrasques de vent qui soulèvent le sable et hurlent entre les dunes. Ce sont les djinns, ces dromadaires effrayés qui blatèrent. Ce sont les djinns, ces grains de sable qui crissent et soupirent sous ses pas. Ce sont les djinns, ces poussières de sable qui s'insinuent dans ses narines, irritent ses yeux. Paralysé par l'angoisse, Moctar s'assoit dans le sable, s'enroule dans la gandourah, ferme les yeux pour ne rien voir et se bouche les oreilles pour ne rien entendre... Ker Esuf, le mauvais génie de la nuit, le fixe de son oeil unique, lui souffle une haleine chaude dans la nuque. Une langue râpeuse lui lèche le visage. Il reconnaît la bonne odeur d'Abdul, son dromadaire. Il l'embrasse, enfonce sa tête dans la laine rêche. Il s'endort en lui racontant ses peines. La brûlure du soleil le sort d'un sommeil agité de mauvais rêves au fond desquels quelqu'un criait son nom., Abdul est déjà debout et s'énerve, tournant la tête de tous côtés comme s'il sentait un serpent. Un hurlement déchire le

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L'enfant nomade silence. Abdul arrache sa longe et galope vers le campement. Moctar se relève. Une fumée épaisse obscurcit le soleil par dessus la grande dune, endeuillant le ciel du manteau noir que porte l'esprit de la mort. Encore engourdi, Moctar poursuit le jeune animal qui pousse des blatèrements4 de bébé. Le jeune nomade trébuche dans ses sandales dénouées, tombe, s'écorche les genoux, se relève. Un vent nauséabond lui arrache son turban. - Attends-moi, Abdul, attends-moi! Mais Abdul a déjà disparu derrière la ligne d'or qui le sépare du campement. Un soleil rouge l'aveugle. Sa mère baigne dans le sang. Son père a le cœur transpercé par une flèche. Ses sœurs ont disparu. Parmi les tentes qui brûlent, les téléviseurs éventrés, les téléphones qui bipbipent, Moctar, muet de terreur, traverse le brasier et en retire un à un les corps, tandis qu'Abdul galope autour du campement recherchant en vain les dromadaires qu'ont emportés les pillards. Ivre de peur, Moctar s'écroule devant les corps sagement alignés qui fixent le ciel avec des yeux aussi farouches que les siens. Il les dévisage longtemps pour ne pas oublier leurs traits, la couleur de leurs cheveux, la douceur de leurs visages, leur coquetterie, leur fierté d'hommes bleus. Le feu se propage de tente en tente. Abdul le pousse du bout du museau pour qu'il se relève. Moctar, piétinant les flaques de sang, entraîne Abdul. Le garçon ne peut plus parler. Les mots se sont perdus dans sa gorge. Ils ne peuvent plus sortir, ils se cognent contre les portes de son cœur, dégoulinent de ses yeux en larmes sales. - Maudit! Je suis maudit! hurlent ses pensées qui se bousculent dans la prison de sa tête sans pouvoir s'échapper. J'ai souhaité la mort de mon père et il est mort. Ma famille
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'fW'11lad,e

est morte. Tout est de ma faute. C'est moi qui les ai tués. Je suis un mauvais génie. Il se penche et ramasse une amulette5 souillée de sang. Y sont écrits quatre versets de la sourate6 93, "Le soleil de la matinée" :
Par le soleil de la matinée. Par la nuit, quand les té:nèlnes s'épaississent. Ton Seigneur ne t'a point oublié et il ne t'a pas pris en haine. La vie future vaut mieux pour toi que la vie présente.

Il enterre les corps à la hâte sous les sables, en récitant, du bout de ses lèvres muettes, les quatre versets. Quand il a fini, un méchant vent se lève et recouvre en tourbillonnant toute trace du crime. L'enfant se sent à jamais orphelin. A jamais solitaire. Le rezzou' a tué son enfance et le vent en efface le souvenir. Sans se retourner, il part, inconscient des dangers, sa douleur bercée par le déhanchement du dromadaire qui tangue comme un navire pressé de s'éloigner de la tempête. Sans boire ni manger, il va, sous le soleil de plomb, sans savoir où il va. Les heures passent et la folie le dévore. Par la nuit, quand les ténèbres s'épaississent, il glisse du dos de la bête épuisée par la folle course. S'enfonçant dans le sable encore brûlant, Moctar attend la mort. Ses yeux cherchent dans le ciel un signe, une raison de vivre encore. - Le Seigneur ne t'a pas encore oublié! Am én arB, le Guerrier du Ciel, apparaît devant ses yeux éberlués. De la pointe de son épée constellée de pierres précieuses, il lui indique le chemin: Arr!énar sourit de toutes ses étoiles. Son armure frémit dans le vent de la nuit et Moctar croit entendre la musique divine d'un luth9. Moctar se lève et danse autour d'Abdul qui sourit en Il

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dormant. Il virevolte jusqu'à ce que, une à une, les peines et les douleurs soient chassées par la douceur de l'aube naissante. Alors, il se met en marche dans la direction indiquée par le guerrier. La musique vient de là, de ces falaises ocres tapies à l'horizon comme de grosses bêtes bienveillantes. Se confondant avec la roche, surgit le ksour, la vieille forteresse qui protège les habitants des oasis des rezzous.
***

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III Le Ksour

Un vieil homme à la barbe blanche est devant la porte du ksourlO. Il pose son luth, confie le dromadaire à la garde d'un gamin, prend Moctar par la main, et le conduit dans une grotte taillée dans la pierre. Sans un mot, sans une question, il lui donne à boire de l'eau fraîche et à manger des briks11 et des dattes, lui apporte de quoi se laver et lui prépare une couche sur laquelle Moctar s'étend aussitôt, terrassé par la fièvre. Sept jours plus tard, quand l'enfant se réveille, il trouve au pied du lit, une djellabah12 noire brodée de fils d'or. La gandourah bleue a disparu. Toute trace de fatigue a disparu de son visage. Seule, la flamme qui incendie les yeux farouches rappelle le drame qu'il a vécu. Le vieil homme l' atten d. - Cette maison est la tienne, mon fils! Raconte-moi ton histoire! Moctar ouvre et referme la bouche convulsivement. Les mots s'entrechoquent dans sa poitrine mais aucun ne parvient à sortir de la cage. Alors le Sage prend son instrument délicatement ouvragé. Moctar se calme, sourit à la musique qui l'apaise et la laisse monter dans son corps. Ses bras se lèvent, ses pieds marquent le rythme, sa tête balance et Moc-

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tar danse son histoire. Il danse les nuits dans le désert, l'amitié d'Abdul, le soleil levant, les tentes en feu, le père mort, les sœurs disparues, l'enfance envolée. Il danse l'enfance maltraitée, les coups de bâton, les moqueries et les vexations, les mornes journées à garder les bêtes, mais aussi, les jeux, les fous rires, et les longues errances dans le désert... Tout le ksour est là, sur le pas de la porte, qui le regarde danser. Les gestes sont si pleins de grâce et d'émotion, qu'il n'y a pas un spectateur qui ne sente les larmes monter à ses yeux. Les jours passent, ponctués d'histoires devant le feu, de promenades dans la montagne, de lectures du CoranlS et de leçons de musique. Jour après jour, Moctar sent les liens qui emprisonnent sa voix se desserrer, les nœuds de la peur et de la honte qui l'étouffent se dénouer. Mais le poids du passé est encore trop lourd et Moctar ne peut toujours pas parler. Et voici qu'au soleil de la matinée, alors que Moctar et le Vieux Sage rendent visite aux malades et aux indigents qui se sont réfugiés dans les cavernes du ksour, une énorme pierre se détache d'un mur en ruines, dégringole le long de la falaise. Elle roule inexorablement vers le vieil homme si maigre qu'un simple galet suffirait à le briser. Le Vieux Sage, tout à sa prière, ne l'a pas vue. Moctar lève ses mains, ouvre la bouche. La pierre n'est plus qu'à un mètre du Sage qui se retourne vers le garçon en souriant. Quelque chose se brise dans la gorge et le cœur de Moctar. - Non, Hadj14 !Je ne veux pas que tu meures! Le cri rebondit contre les falaises qui l'entourent, répété, amplifié par l'écho. Le ksour se tait. L'air chaud cesse de vibrer. Surprise, la roche se défait en une fine poussière rouge comme le sang. Le vieil homme embrasse le garçon et lui dit: - Qui peut vouloir la mort d'autrui peut vouloir la vie ! Moctar hausse les épaules.

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- Ce n'est pas moi! Je n'ai fait que crier. Les mots ne peuvent pas arrêter une pierre. - Les mots ont plus de pouvoir que tu ne le crois. Au même instant, une hirondelle à la poursuite d'un insecte s'étoile violemment contre le mur. Le garçon la ramasse. Déjà les yeux de l'oiseau se voilent et le co,rps devient mou dans sa main. Moctar a déjà vu ces yeux éteints, là-bas dans le campement. Un sanglot secoue les épaules frêles de l'orphelin. - Les larmes n'ont aucun pouvoir. Les mots, oui. Parle! ordonne le Vieux sage. L'enfant prie à haute voix et l'oiseau tremble dans le creux de sa paume. La taie blanchâtre qui lui couvre les yeux se soulève. Un petit cri, l'hirondelle bat des ailes et s'envole. Un huit dans le ciel bleu et elle revient se poser sur l'épaule gauche de l'enfant. Elle ne la quittera plus. - C'est bien, Moctar. Tu peux partir, maintenant! - Partir? Mais je ne veux pas partir! Je suis bien, avec toi, ô Sage. Je suis heureux ici. Tu m'as réappris à parler, à sourire, à vivre. Tu as donné un sens à ma danse. Tu m'as enseigné hier les secrets du monde et aujourd'hui le pouvoir des mots. - Tu dois aller à l'école. Apprendre à lire, écrire, compter... et bien d'autres choses encore. Tu dois aller à l'école de la vie. Tu as de grands pouvoirs en toi mais aussi de grandes peurs. Il faut vaincre la peur pour aimer les autres. Si tu as peur de sortir d'ici, tu n'aimeras jamais et ne seras jamais aimé.
- Aimé? Par qui? - Par ta famille: celle qui t'accueillera et celle que tu
fonderas. Celle bien plus grande encore de l'humanité. - Je ne veux plus être maltraité. Je ne veux plus rencontrer de pillards, d'assassins. Je ne veux plus souffrir. Je

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préfère rester seul. L'homme n'est jamais seul, fût-il perdu au cœur du désert. Va ! Ta place n'est plus ici. N'oublie jamais la Sourate du Soleil Levant. Et si tu te sens perdu, danse!

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IV A l'école de la vie

Les maisons sont faites de boue séchée, de vieux cartons, de tôles rouillées, de carcasses de voitures désossées. Des sacs de plastique multicolores en bouchent les interstices. Des enfants traînent dans la rue, barbotent dans l'eau croupie, poursuivent, avec des bâtons, des chiens galeux, des poules maigres et déplumées qui se réfugient en haut d'un tas de détritus hétéroclites. Des rats sortent d'une canalisation crevée et partent à l'assaut des étals qui encombrent l'unique rue d'Akrad. Moctar est descendu de son dromadaire tant il y a d'obstacles à éviter: mares de boue malodorante, déchets glissants, trous que personne ne pense à combler. Les gens chuchotent à son passage. Les plus intrépides le dévisagent avec insolence. Des enfants jettent des épluchures à Abdul ou appellent l'hirondelle perchée sur son épaule. On dirait des bêtes qu'on aurait enfermées dans une cage, sans soins ni nourriture, tant leurs yeux sont mauvais, tant ils sont maigres et malingres. - Qui est ce freluquet, avec son chameau pelé? Rien qu'à voir sa robe, c'est un nomade. Il n'y a plus que les nomades pour continuer à s'habiller comme nos grand-pères!

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