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Emily et le chasseur d'étoiles

De
303 pages

Février 1931. Emily, fille adoptive d’Élisabeth Larivière, l’héroïne de La Dernière Course et de Mush !, est devenue une ravissante adolescente Inuit. Pour sa mère, il est temps qu’elle connaisse autre chose que la paisible Alaska et qu’elle découvre “l’autre monde”, avant que celui-ci ne la rattrape. Élisabeth la confie aux bons soins de Darren Lindsay, son vieil ami musher écossais, qui vit désormais au bord de l’océan, en Californie. Sur le bateau qui l’emmène à Los Angeles, Emily fait la connaissance de Mike Bartlett, un séduisant et ambitieux publicitaire de Chicago, au tempérament d'aventurier. Mais son intérêt pour les indigènes d’Alaska est-il aussi sincère et désintéressé qu’il le prétend ? Mike fait bientôt découvrir à Emily l’univers d’Hollywood, et lui présente alors son incroyable projet : la conduire à Paris pour qu’elle y devienne la star de la  grande exposition coloniale…


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couverture

DU MÊME AUTEUR DANS LA MÊME COLLECTION

 

Le Tigre de Baiming

L’Émeraude sacrée de Shwedagon

La Dernière Course

Mush ! L’Incroyable Odyssée

 

www.actes-sud-junior.fr

 

Éditeur : François Martin assisté de Camille Giordani-Caffet.

Directeur de création : Kamy Pakdel.

Conception graphique : Christelle Grossin et Guillaume Berga.

 

© Actes Sud, 2017

ISBN 978-2-330-07946-8

Loi 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

 

 

PASCAL VATINEL

 

 
ACTES SUD junior
 

“Ah, le cinéma ! Qu’est-ce que ce serait s’il n’y avait pas la caméra ! Ce serait… merveilleux, tout simplement !”

 

Raimu

 

1 Février 1931. Pilgrim Hot Springs, Alaska.

 

— ÉLI, ÉLI ! David est de retour !

Les cris d’Emily firent sursauter Élisabeth, concentrée à réussir la pâte avec laquelle elle entendait confectionner sa tourte à la viande. Une première, malgré sa déjà longue expérience de cuisinière. Pour que la chose fût possible, elle avait dû attendre que David ait terminé la construction du four en pierre qui trônait désormais dans la pièce.

Élisabeth avait inauguré ledit four avec quelques tartes salées et sucrées qu’Emily et David s’empressaient chaque fois d’avaler goulûment. Mais cela faisait un moment qu’elle avait en tête de réaliser cette délicieuse tourte dont Mme Larson avait le secret, du moins jusqu’à ce qu’elle lui en confie la recette. Restait à espérer que David revenait avec les oignons dont elle avait absolument besoin pour accompagner la viande d’élan, les carottes, les herbes et la bière déjà mises de côté pour la préparation.

Aux abords de Pilgrim Hot Springs, là où se dressait le chalet, il était impossible de trouver la plupart des ingrédients nécessaires à Élisabeth pour offrir à sa petite famille une cuisine suffisamment variée. Elle profitait donc des rares déplacements à Nome, l’unique grande agglomération des environs, pour faire ses courses. Cette fois, David s’y était rendu seul. Il revenait avec le traîneau plein des marchandises qui leur permettraient de patienter un autre mois avant le prochain voyage.

En réalité, et malgré les conditions climatiques difficiles, ces allées et venues en ville s’étaient beaucoup rapprochées depuis bientôt un an. Tous les deux mois au début, puis tous les mois, et maintenant toutes les deux semaines. La raison en était Emily, l’enfant yupik1 que David Oquilluk et la Canadienne avaient recueillie cinq ans plus tôt, alors qu’eux-mêmes venaient de décider de vivre ensemble.

Le village où la petite était née se trouvait à moins d’une journée de traîneau, et elle se savait libre d’y retourner quand elle le souhaiterait. Lorsque David ou Élisabeth se rendaient au campement yupik – à titre amical, pour commercer, ou même participer à des parties de pêche ou de chasse – Emily demandait toujours à les accompagner. Longtemps, Élisabeth avait craint que l’enfant fasse le choix de ne plus revenir à Pilgrim Hot Springs. Une inquiétude qui s’était avérée vaine et qui s’estompait au fil du temps. Sur la presqu’île, Emily était heureuse de retrouver des visages connus, de jouer avec d’autres gamins de son âge, de voir l’océan, en particulier quand celui-ci était recouvert de glace. Elle adorait surtout la promenade aller-retour en traîneau. Mais il était clair que le chalet de la Canadienne était devenu son foyer, en même temps que celui de David. Les cinq années vécues par le trio entre les épais murs de rondins, au beau milieu d’une nature à la fois sauvage et magnifique, avaient été un pur bonheur. Surtout après les difficiles épreuves qu’ils avaient traversées2. Et tout laissait à penser qu’il pourrait en être ainsi pour l’éternité.

Emily était désormais une très belle adolescente. Un peu plus petite qu’Élisabeth au même âge, mais tout aussi jolie. Ses longs cheveux noirs encadraient un visage ovale à la peau mate. Noirs aussi ses grands yeux en amande, qui lui donnaient un regard profond et vif. Un nez plutôt fin, une bouche bien dessinée, un rire joyeux vite communicatif… la nature s’était montrée généreuse avec elle. Son rêve était de devenir musheuse, comme sa mère adoptive, ou trappeuse, comme David. Elle avait sa propre chienne de tête, une laïka3 âgée de huit ans maintenant. Emily l’avait appelée… Laïka, en souvenir de celle d’Élisabeth, morte six ans plus tôt. L’adolescente et sa compagne à quatre pattes étaient inséparables, et les journées ne leur paraissaient jamais assez longues pour les jeux qu’elles s’inventaient ou leurs promenades dans les environs.

Élisabeth éprouvait un étrange sentiment en recréant avec sa protégée la vie qu’elle-même avait connue à son âge. Elle lui apprenait à observer la flore et la faune, à retenir le nom des herbes, des arbres, des oiseaux, exactement comme son propre père le lui avait appris. Elle lui montrait le maniement de sa winchester, comment poser des pièges, écouter les bruits de la nature, conduire un attelage… ainsi que Uasheshkun, le vieil Indien naskapi qui avait si longtemps veillé sur elle, le lui avait enseigné alors qu’elle aussi était soudain devenue orpheline. Se pourrait-il que rien n’ait changé ni ne changerait jamais ?

Cela était peut-être vrai près de la chaîne des monts Kigluaik, en plein cœur de l’Alaska. Mais qu’en était-il ailleurs, dans le vaste monde ? Depuis son voyage à travers le Canada et ses incroyables péripéties en Europe, pendant la Première Guerre mondiale4, Élisabeth ne s’était plus beaucoup éloignée de Pilgrim Hot Springs. Pas même pour une visite dans des villes plus importantes comme Fairbanks ou Anchorage. La vie dans son chalet et les proches environs, Nome ou la presqu’île du village yupik, suffisait à la combler. Elle ne pouvait cependant s’empêcher de penser qu’il en irait peut-être différemment pour Emily. Elle voulait que la jeune fille découvre qu’il existait un autre univers que celui dans lequel elle grandissait, et où la nature n’avait plus les mêmes droits devant les hommes. Un monde qui, tôt ou tard, pourrait bien venir à elle sans qu’elle y soit véritablement préparée. Le choc serait alors rude pour l’adolescente. Élisabeth en savait quelque chose. Sans compter que, durant ces années, le progrès, la science, la folle ambition des hommes ne s’étaient certainement pas calmés, bien au contraire.

Voilà pourquoi les visites à Nome s’étaient rapprochées. La Canadienne voulait qu’Emily soit le plus souvent possible en contact avec l’unique endroit accessible qui représentait la “civilisation” dans la région. Bien qu’encore relativement isolée et toujours privée de ligne téléphonique, la ville portuaire restait informée de ce qui se passait dans “l’autre monde”. En l’espace de cinq ans, les liaisons télégraphiques s’étaient nettement améliorées et, surtout, le courrier était régulièrement acheminé, y compris en plein hiver. Désormais, il demeurait rarement bloqué plus de quinze jours d’affilée, en général à cause d’un violent blizzard. Les progrès réalisés sur les avions avaient rendu la chose possible. En plus des sacs et des colis, il arrivait même que ceux-ci transportent un ou deux passagers d’une grande ville à l’autre, en particulier de Nome à Fairbanks. Pour Anchorage, la ligne ferroviaire fonctionnait à merveille. Quant aux bateaux reliant l’Alaska à la Russie et donc à l’Europe, au Canada ou à l’Amérique, ils avaient eux aussi gagné en efficacité ; de quoi s’épargner plusieurs jours de traversée.

À Nome, Emily pouvait observer en quoi consistait une vie “citadine”. Les contraintes qu’imposent les relations communautaires, l’importance que prennent le regard et l’opinion des uns et des autres, les désirs plus difficiles à satisfaire, les divertissements d’un genre différent… Élisabeth lui avait très tôt appris à lire. Décortiquer les articles dans la gazette locale était du coup un moment chaque fois très attendu par les deux femmes. Rentrées au chalet, elles s’empressaient tour à tour de raconter les derniers potins à David qui acceptait de les écouter en souriant, plus sensible à leur bonheur que réellement intéressé par ce qu’il entendait.

Leurs journées en ville étaient bien remplies, et donc souvent trop courtes. En plus des indispensables courses, il y avait les rendez-vous incontournables, presque toujours les mêmes. Une visite chez Mme Tucker, l’institutrice en retraite, assurait à Emily de repartir avec de nouveaux livres scolaires et une série d’exercices à rapporter la fois d’après. Larry Simmons, l’ancien maire, avait lui aussi quitté ses fonctions. Les élections qui avaient suivi la terrible épidémie dont sa ville avait été victime en 1925 l’y avaient contraint. À l’époque, ses prises de position en faveur des populations indigènes n’avaient pas été du goût de tous5. Depuis, il consacrait l’intégralité de son temps à son journal, dont il était chaque fois heureux d’offrir le dernier numéro à ses deux amies. Le Dr Willoughby et son épouse, Helen, étaient en revanche toujours en activité. D’ailleurs, James Willoughby ne manquait jamais de glisser, au milieu de leurs échanges même anodins, quelques questions qui lui permettaient de s’assurer de la bonne santé de ses visiteuses. Quant à sa femme, elle continuait de distribuer des bonbons et des bâtons de réglisse à Emily comme si elle avait encore dix ans, l’âge où l’infirmière s’était si bien occupée d’elle, à l’hôpital. Enfin, chaque fois que possible, elles faisaient halte, à l’aller ou au retour, au chalet de Levine et Rebecca Shepphard et de leur fille, Lucy. L’amitié que les épreuves et le temps avaient forgée entre Élisabeth et les Shepphard était indestructible. Très naturellement, cette affection s’était d’emblée reportée sur l’enfant adoptive de la Canadienne. Les passages chez le musher étaient l’occasion d’échanger des cadeaux et des anecdotes à propos de tout et de rien, des chiens, du métier de trappeur… Malgré son âge, Levine continuait de militer pour que soit relancée une course aussi prestigieuse que l’avait été l’All Alaska Sweepstakes, avant la guerre, et qu’il avait tout de même remportée à trois reprises. Mais la période des grandes compétitions de traîneau alimentant les paris les plus fous semblait révolue. La disparition de Tiger, son fidèle et si courageux chien de tête, deux ans plus tôt, avait également réfréné en partie ses fantasmes. Tiger était enterré juste à côté du chalet des Shepphard, et Élisabeth ne manquait jamais d’aller le saluer, ne serait-ce qu’une minute, en compagnie de Levine.

Il était une autre personne à Nome, à laquelle Élisabeth vouait une réelle affection : sa chère amie Mme Larson. Veuve depuis de nombreuses années, la vieille dame issue de la famille royale danoise vivait seule dans sa grande et belle maison. Les visites des deux jeunes femmes constituaient certainement son unique distraction, aussi les attendait-elle toujours avec impatience. Cuisinière de talent, et ne regardant pas à la dépense, rien n’était jamais suffisant à ses yeux pour tenter de faire plaisir à ses invitées. Sur la large table de la cuisine se succédaient les meilleurs plats, des fruits délicieux importés de l’Oregon ou même de Californie, et des desserts pleins de crème, de sucre, de miel et de poudre d’amande. Elle les servait dans des quantités telles que cela désespérait chaque fois Élisabeth. D’autant que l’objectif de la Canadienne, en venant là, n’était pas de se remplir l’estomac. Elle attendait plutôt de sa vieille amie qu’elle poursuive avec Emily les leçons de bienséance qu’elle lui enseignait déjà lorsqu’elle-même s’était retrouvée orpheline et que la Danoise l’avait prise sous son aile. Ce n’était pas à Pilgrim Hot Springs que la jeune Yupik avait des chances d’apprendre à se tenir en société. Le cadre ne se prêtait pas non plus à l’essayage de jupons et de robes ni au port des escarpins. Il lui fallait pourtant comprendre les règles de l’élégance, connaître les rituels les plus essentiels de toute vie sociale et qui déterminaient, selon Mme Larson, une personne de bien. Au chalet, par exemple, Élisabeth avait montré à sa fille comment se servir d’un couteau et d’une fourchette. À Nome, Mme Larson lui détaillait toutes les subtilités de l’art de manipuler ses couverts. Une nuance, pas si simple, et qui faisait toute la différence.

Élisabeth était consciente que de tels efforts pouvaient paraître vains dans l’éducation d’une future trappeuse. Mais elle se souvenait du plaisir qu’elle-même, à l’âge d’Emily, y avait trouvé. Sa jeune protégée ne rechignait d’ailleurs jamais. Elle envisageait leurs visites à Nome comme autant de leçons aussi distrayantes que l’art de bien poser un piège ou de savoir mener un traîneau tiré par sept chiens à demi sauvages.

Maintenant qu’Emily avait seize ans, Élisabeth souhaitait pousser l’expérience encore plus loin. À cet effet, elle avait conçu un plan dont, pour l’instant, elle n’avait révélé le secret qu’à David. Par chance, quand elle s’était confiée à lui, le chasseur avait jugé l’idée excellente.

 

Élisabeth referma le pot dans lequel elle avait prélevé sa farine, et attrapa un torchon pour s’essuyer les mains. Après s’être approchée de la fenêtre, elle observa David qui descendait de son traîneau, tandis qu’Emily se précipitait pour l’accueillir. C’était bon de le voir de retour. Un soulagement pour la Canadienne, car elle n’était jamais tranquille lorsqu’il se rendait seul en ville. Le Ku Klux Klan perdait rarement une occasion d’y manifester sa présence, souvent de façon très violente, faisant ainsi savoir aux natifs qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans les rues de Nome.

Quand elle regardait David, Élisabeth avait chaque fois une pensée pour Uasheshkun. Son bien-aimé lui rappelait beaucoup le vieil Indien. Il était presque aussi taiseux et calme. Jamais de sautes d’humeur, souriant de tout. En mûrissant, et peut-être grâce au bonheur qu’il tirait de sa nouvelle existence, David était encore plus beau. Il savait se montrer tendre et fort à la fois, attentif, toujours patient. Comment ne pas en être amoureuse ? Même Emily l’avait été. Et elle n’avait que dix ans à l’époque. Elle rêvait alors que, plus tard, il l’épouserait. Un rêve chimérique, du fait de leur différence d’âge. Mais le destin, en faisant du chasseur yupik son père adoptif, l’avait malgré tout comblée de bonheur.

David avait dû sentir la présence d’Élisabeth derrière la fenêtre. Il sourit et lui fit un signe de la main. À sa mine réjouie, elle comprit qu’il ne rapportait pas seulement un traîneau plein de matériel et de victuailles. Depuis de longues semaines, elle espérait une réponse qui donnerait le signal du départ au projet qu’elle avait imaginé pour Emily. Si David revenait avec le document escompté, cela allait être une sacrée surprise pour l’adolescente. Quelle serait sa réaction en découvrant la grande aventure qui l’attendait ? La Canadienne mourait d’impatience de le savoir.


1 Les Yupiit (Yupik au singulier) sont apparentés au groupe des Inuit (Inuk au singulier). Ils vivent principalement sur la côte ouest de l’Alaska. Le terme “yupik” signifie : “vraie personne”.

2 Cf. précédent épisode : Mush ! L’Incroyable Odyssée, Actes Sud Junior (2015).

3 Les laïkas sont des chiens nordiques originaires de Russie.

4 Cf. La Dernière Course, Actes Sud Junior (2014).

5 Cf. Mush ! L’Incroyable Odyssée.

 

2 Quelques mois plus tôt. Au cœur de Chicago, Illinois.

 

LA VITRINE DU MODESTE PUB situé au 39 de West Hubbard Avenue, en plein cœur de Chicago, pouvait facilement passer inaperçue si on ne connaissait pas l’endroit. En quelques années seulement, la prohibition avait sérieusement changé la donne pour tous les établissements du même genre. À l’origine, celui-ci avait gagné sa réputation en servant les meilleurs whiskies à ses clients, pour la plupart membres de la communauté irlandaise de la ville. Aujourd’hui, il s’était reconverti, non sans douleur, dans la limonade et le jus de fruits, au point qu’on n’y consommait plus… que du café !

Lorsque Jack O’Kelly entra dans le pub, il chercha des yeux son collègue Mike Bartlett. Il le repéra, assis à une table vers le fond de la salle, et se dirigea aussitôt vers lui.

— Salut Mike. Quelle fournaise dehors ! C’est bon de se mettre à l’ombre.

— Salut Jack. Merci d’être venu. Tu as vu ? J’ai choisi l’endroit tout spécialement pour toi !

— C’est sympa. Mais là, tu remues le couteau dans la plaie. Figure-toi que ce bar, je le connais depuis plus de vingt ans. À l’époque, on y servait autre chose que des sodas. Depuis la prohibition, j’évite d’y mettre les pieds. Je n’aime pas souffrir inutilement.

— Sacré Jack ! Et après, on dira que les Irlandais ne sont pas tous des ivrognes !

— Tu pousses un peu. Depuis quand un Anglais donnerait-il des leçons aux Irlandais ? Tu tiens vraiment à ce que je reste ?

— D’abord, je n’ai qu’un quart de sang anglais. Ensuite, oui : je souhaite que tu restes. Et pour te le prouver, j’offre ma tournée.

Mike Bartlett fit signe de la main à l’homme qui patientait en lisant les dernières nouvelles, accoudé sur son bar :

— Patron, deux autres ginger ales1, sans vous commander.

L’individu ne broncha pas. Il abandonna simplement son journal, attrapa deux verres et se mit au travail. Jack O’Kelly, en revanche, n’était pas d’accord :

— Ginger ale ? Tu as décidé de m’empoisonner ou quoi ?

— Si tu préfères un verre d’eau…

L’instant d’après, le barman apporta deux verres remplis de glaçons noyés dans du soda. Il les disposa sur la table, toujours sans prononcer le moindre mot. Bartlett attrapa son verre le premier et avala une bonne dose du breuvage, ainsi que deux cubes de glace qu’il prit plaisir à faire craquer entre ses dents.

— Buvons, mon ami : à la fin de cette satanée crise et à la naissance d’une nouvelle agence !

O’Kelly s’empara de son verre, mais son bras resta suspendu en l’air, comme paralysé :

— Que… comment ça une nouvelle agence ?

— MON agence ou, si tu décides d’en être aussi : NOTRE agence !

— Hein ? Mais de quoi tu parles ? Oh, attends un peu, voilà pourquoi ça bardait tellement cet après-midi, dans le bureau de Wasey2 ?

— M. Wasey et moi avons eu une discussion quelque peu tendue, en effet.

— À quel sujet ?

— J’ai officialisé mon départ de sa société.

— Alors ça y est ? Tu t’es décidé pour de bon ? Je croyais que ta femme voyait la chose d’un mauvais œil ?

— Paloma s’inquiète à tort. Je me tue à vouloir lui expliquer. En même temps, avec l’arrivée de notre troisième…

— C’est prévu pour quand ?

— Elle devrait accoucher fin août ou début septembre. Alors cette satanée crise lui fait une peur de tous les diables.

— Tu es au courant qu’aux dernières nouvelles, on compterait pas loin de sept cent cinquante mille chômeurs rien qu’à Chicago ?

— Oui, oui, je suis au courant. Tu vois, il y a deux ans, lorsque nous avons débarqué ici avec les gosses, Paloma avait le sentiment de vivre un rêve : mon nouveau job dans l’une des premières agences du pays ; les primes qui tombaient régulièrement ; notre superbe villa de Glencoe… Nous étions loin de notre petite vie minable à Indianapolis. Une vie à laquelle elle n’a aucune envie de retourner, tu t’en doutes. Ce qui ne manquerait pas d’arriver, pense-t-elle, si je me plante avec mon projet.

— On peut la comprendre. Honnêtement, je ne pige pas non plus à quoi tu joues. Tu l’as dit : Erwin & Wasey est une très grande agence. Compte tenu de tout ce qui se passe en ce moment, c’est tout de même une sécurité.

— Mon pauvre Jack. Rien ni personne n’est en sécurité avec un krach de cette ampleur3. Bientôt, le monde entier plongera dans la misère. Seuls les plus malins sauront tirer leur épingle du jeu. Quant à l’agence, elle était l’une des premières. À présent, elle décline, lentement mais sûrement.

— Tu es sûr de ça ?

— Aussi sûr que deux et deux font quatre. Le navire va couler. Et si je t’ai fait venir ici, c’est pour t’éviter d’être entraîné vers le fond avec lui ! S’il y a une chose que je sais faire, c’est flairer quand les affaires tournent mal, et aussi celles qui peuvent payer. Tu as entendu parler du budget Sears4 ?

— Oui, bien sûr. La campagne que tu as décrochée pour la construction d’une copie de la résidence Washington5 ?

— Exact. Voilà pourquoi ça bardait cet après-midi avec Wasey. Il n’a pas apprécié que je le quitte. Mais il a encore moins apprécié que j’emporte le budget Sears avec moi.

— Hein ? Mais… tu ne peux pas faire ça. Il va t’attaquer en justice !

— C’est aussi ce qu’il a commencé par me dire. Puis il s’est ravisé lorsqu’il a vu le courrier de notre client, qui confirme me confier sa nouvelle campagne, à moi et à moi seul.

— Bon sang de bon sang. Tu as vraiment un document de ce genre ?

— Affirmatif. Je connais très précisément les attentes de Sears. Et, une fois de plus, je ne le décevrai pas. Il a toujours travaillé avec moi. Erwin, Wasey & Company n’est pour lui qu’un nom en tête de facture !

— Et qu’est-ce que je viens faire là-dedans ? Je ne connais rien à ce dossier. Tu n’as pas besoin de moi pour cette campagne.

— Eh bien… oui et non. Je n’aurais peut-être pas sauté le pas s’il n’y avait eu une autre nouvelle encore plus incroyable. Il se trouve que c’est la Maison-Blanche qui a attribué ce chantier à Sears. L’an prochain, une importante Exposition internationale se tiendra à Paris. Notre pays est invité et la réplique à taille réelle de la résidence Washington sera le pavillon dans lequel seront présentés nos territoires extérieurs, avec l’Alaska en invité d’honneur.

— L’Alaska, hein ? Et alors ?

— Alors écoute bien, parce que c’est là que l’histoire devient passionnante. Sur les recommandations de Sears, la Maison-Blanche m’a contacté pour mettre au point toute leur communication autour de l’événement. À Paris, ils attendent plusieurs millions de visiteurs. Autant te dire qu’on parle là d’énormes budgets, tant pour Sears que pour le gouvernement. Et il y a un gros paquet de dollars à la clé. Tu as juste la chance d’avoir devant toi, en ce moment précis, l’heureux gagnant de ce pactole !

— Tu veux dire que…

— Oui. C’est signé.

— Y compris avec la Maison-Blanche ?

— Depuis hier. Un type qui travaille pour leur bureau de communication, et qui reporte en droite ligne à Curtis, m’a remis le contrat.

— Tu veux dire “Charles” Curtis, le vice-président ?

— Lui-même. C’est lui qui supervise le projet. Il semble s’inquiéter de la façon dont la France et d’autres pays européens entendent traiter la question coloniale lors de cette Exposition. Curtis a construit sa carrière sur la défense des droits des Amérindiens6. Pour lui, il n’est pas question d’exhiber des êtres humains derrière des grilles ni d’entretenir une confusion sur la façon dont l’Europe gère ses colonies et l’Amérique ses territoires. En outre, la manifestation durera du printemps à l’automne, et donc tout l’été. L’atmosphère générale sera très différente des étendues glacées de l’Alaska. Plutôt “ambiance africaine”, si tu vois ce que je veux dire.

— Et tu te dis que c’est dans tes cordes ?

— Évidemment ! Sinon, je n’aurais pas déjà ouvert un compte à la banque et versé deux très gros chèques dessus. Je te l’ai dit : les avances étaient substantielles. J’ai également signé avec le propriétaire de bureaux situés sur North Michigan Avenue. Il a reçu une confortable provision : de quoi voir venir pour un an de location ! Et cette provision, je l’ai puisée sur mes fonds personnels.

— Un an ? Mais…

— Tu vois que je n’ai aucun doute sur nos chances de réussir. J’ai aussi pris une option sur l’achat desdits bureaux, en fin de location. Avec tous les dollars qu’on va ramasser, cela aurait été idiot de ne pas l’envisager. D’autant que, compte tenu de toute cette pagaille économique, le proprio m’a fait une excellente offre.

— Écoute, Mike. Je ne sais plus quoi penser. Soit tu es complètement fou, soit tu es génial. Dans les deux cas…

— C’est à toi de voir, Jack. Je ne donne pas deux ans à Erwin & Wasey pour être balayés par la crise, tandis que Mike Bartlett & Co. deviendra la plus en vue des agences d’Amérique ! Tu peux choisir de disparaître avec eux, ou de tenter ta chance avec moi. Je t’offre de devenir mon associé ! Mais, surtout, je t’apporte la garantie d’avoir du travail, de vraies campagnes à gérer, et l’occasion inespérée d’être payé à la hauteur de ton talent.


1 Soda aux extraits de gingembre.

2 Erwin, Wasey & Co., une célèbre agence de communication de Chicago, dans les années 1930.

3 Le personnage fait ici allusion à la terrible crise qui a frappé de plein fouet les États-Unis en octobre 1929, mettant son économie au plus bas durant plusieurs années.

4 La société Sears, Roebuck and Co. basée à Chicago, Illinois, fondée par Richard Warren Sears.

5 La résidence de George Washington, premier président des États-Unis. Elle se situe dans l’État de Virginie, à quelques minutes au sud de la ville de Washington. Aussi emblématique des États-Unis que la tour Eiffel l’est de la France.

6 Sénateur du Kansas, puis vice-président des États-Unis, Charles Curtis a fait voter une loi qui porte désormais son nom : le Curtis Act, dont le principal objet était d’étendre et faciliter l’intégration des Amérindiens en tant que citoyens des États-Unis.

 

3

 

ÉLISABETH S’ÉTAIT RONGÉ LES SANGS pendant près d’une heure, avant d’avoir la confirmation que David rapportait le message qu’elle espérait tant. Secondé par Emily, celui-ci avait dû d’abord dételer ses compagnons à quatre pattes, les conduire au chenil et les nourrir, puis vider le traîneau et ranger convenablement les provisions. Quand ils rentrèrent enfin dans le chalet, ils étaient tous les deux chargés de paquets jusqu’au cou.

Sans même laisser le temps à David de se délester de son fardeau ni de sa parka encore humide de neige, Élisabeth se jeta dans ses bras. Elle l’embrassa goulûment, sous le regard amusé d’Emily qui, pendant ce temps, croquait à pleines dents une pomme chipée dans un sac. Leur long baiser terminé, la Canadienne desserra enfin sa prise. David en profita pour effleurer de sa main le ventre déjà bien rebondi de son aimée :

— Et par là-dedans, comment ça se passe ?

— Tout va bien, ne t’inquiète pas. Tu devras attendre encore quelques mois avant d’aller chercher le Dr Willoughby.

— Je l’ai vu en ville, et figure-toi qu’il m’a posé la même question. Il aimerait bien que tu viennes le consulter à son cabinet. Histoire de s’assurer que rien ne cloche.

— Oui, c’est prévu. Je lui rendrai visite dans pas longtemps. Parce que bientôt, il est probable qu’il m’interdise les balades en traîneau !

La Canadienne était rayonnante de bonheur. L’idée de prochainement mettre au monde un petit être l’excitait bien davantage qu’elle ne l’inquiétait. David était aux anges, tandis qu’Emily en était encore à peser le pour et le contre. La différence d’âge entre elle et son futur frère ou sa future sœur étant la principale raison de ses hésitations.

En sa présence, Élisabeth n’osa d’emblée poser à David la question qui lui brûlait pourtant tellement les lèvres. Elle préféra faire diversion :

— Tu as trouvé des oignons ?

— Pas beaucoup. J’espère que ça te suffira et, surtout, qu’ils sont encore bons. C’étaient les derniers. Il faudra maintenant attendre le prochain bateau, dans deux mois.

— Tout s’est bien passé ?

— Je suppose que oui.

— Comment ça ?

— J’ai rapporté tout ce dont nous avions besoin. De quoi réjouir les commerçants. Et pourtant, chez eux, je n’étais pas le bienvenu.

— Tu n’as pas eu d’ennuis ?

— Non, non. Ne t’inquiète pas. De toute façon, depuis que le shérif Stone est ton ami, je n’ai plus rien à craindre, n’est-ce pas ?

— Cela te fait peut-être sourire, mais moi, ça me rassure. Car si Stone a changé, tous ne peuvent pas en dire autant. Mieux vaut continuer de rester sur nos gardes.

— Allez, c’est bon, calme-toi. Je suis revenu, non ? Au fait, Emily, je suis passé au magasin de sellerie. Ils avaient reçu le harnais que tu avais commandé pour Laïka.

— C’est vrai ? Où est-il ?

— Dans ce sac, là. Tu devrais aller le lui essayer.

— Et comment !

Sans perdre une seconde, Emily attrapa le paquet que montrait David et en sortit un harnais tout neuf, en cuir blanc, et dont les parties métalliques étaient dorées. Une commande spéciale de l’adolescente pour sa chienne préférée.

— Génial ! C’est exactement celui que je voulais. Il est magnifique !

— Et regarde la fermeture, c’est un mécanisme récent. Beaucoup plus pratique.

— Il faut que je le lui passe !

Tout excitée, Emily renfila sa parka et se précipita hors du chalet, pressée d’équiper Laïka avec sa nouvelle “parure”. Son impatience fit éclater de rire les deux autres. Puis, profitant de l’absence de la jeune Yupik, David sortit une enveloppe de sa poche et la tendit à Élisabeth.

— N’est-ce pas ce que tu attendais ? Le bureau du télégraphe l’a reçu hier.