Entre nous et le ciel

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Qu’est-il arrivé à Manon ?
Dans le bureau des policiers enquêteurs se succèdent tous ceux qui la connaissent : Salomé sa meilleure amie, Valentin le lycéen fou amoureux d’elle, sa cousine, sa mère, ses professeurs, monsieur G.-M.
Un à un, les éléments du puzzle se reconstituent : ses fugues, ses silences, ses dérobades, son nouveau look, ses séances de modèle pour un peintre, son inextinguible soif de liberté…

Un nouvel opus de la collection In Love librement inspiré de Manon Lescaut de l'Abbé Pévost.

Publié le : mercredi 17 juin 2015
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EAN13 : 9782700249477
Nombre de pages : 192
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à Lucile

« … Le roman noir peut se nourrir d’un patrimoine classique, montrant sous une forme expressionniste l’éternelle tragédie de l’humain, de son désir insatisfait, de ses transgressions sociales et familiales, de sa désespérance existentielle ou morale… »

 

Perle Abbrugiati, Dante Barrientos Tecún
et Claudio Milanesi,
« Réécritures policières »,

Cahiers d’études romanes n° 25/2012, 7-16.

ACTE I

« Elle me dit, après un moment de silence, qu’elle ne prévoyait que trop qu’elle allait être malheureuse, mais que c’était apparemment la volonté du Ciel, puisqu’il ne lui laissait nul moyen de l’éviter. »

Abbé Prévost, Manon Lescaut

1

Témoignage de Salomé J.

 

Je suppose que vous venez me voir à propos de Manon… Des questions à me poser ? Les besoins de l’enquête ? Pff ! Qu’est-ce que ça changera ? Rien !

Bon, vous voulez savoir quoi ? Non, laisse, maman, ça va aller. Ce n’est pas vraiment le bon moment, mais de toute façon, pour ça, il n’y aura jamais de bon moment…

Elle est gentille votre collègue, elle pense réellement que je me sentirai mieux après ? Mais comment je pourrais me sentir mieux ? On n’est pas là pour parler d’une inconnue, d’une vieille dame qui habite au bout de ma rue ou de quelqu’un que je croise quelquefois à l’arrêt de bus. Il s’agit de Manon. Manon ! Mon amie. Ma meilleure amie. Vous comprenez ces mots-là ? Évidemment, je suis bête, c’est même pour ça que vous êtes là. Que vous voulez m’interroger.

Mais je n’ai rien à vous apprendre, je ne l’ai pas vue depuis presque un an ! Les dernières nouvelles que j’ai eues d’elle remontent à huit mois. Comment on a pu en arriver là ? Elle et moi, on était comme les doigts de la main. On s’est connues en CE1 et on ne s’est plus quittées. Enfin, jusqu’à ce que…

Excusez-moi, j’arrête pas de pleurer en ce moment… Je voudrais être forte, ne pas craquer. Surtout devant des gens que je ne connais pas. En plus, des flics…

Je n’y arrive pas. J’aimerais avoir son courage, mais j’ai toujours été plus faible qu’elle malgré les apparences. Au lycée, tout le monde vous le dira, dans notre duo, il y avait Manon la douce et Salomé la casse-cou. Personne ne voyait à quel point elle était en réalité… résistante, oui, c’est le mot. Il fallait bien, pour supporter ce qu’elle devait supporter… Pardon ? Je parle de sa mère, évidemment !

Quoi ? Ne me faites pas croire que vous n’avez rien remarqué. Ah, mais oui, j’imagine la scène. Elle vous a joué la comédie de la mère effondrée d’apprendre ce qui est arrivé à sa chère petite fille, je parie ! Pauvre folle… Je vous choque ? On voit que vous ne la connaissez pas. Faut pas être très malin pour tomber dans le panneau. Comment ? Vous pensez être malin, justement ? Tant mieux, parce que vous savez, rien que de parler de cette sale bonne femme, ça me met en rage…

Quand on était gamines, elle me fichait la trouille. Pas qu’à moi, d’ailleurs. Nos copains de l’école la craignaient tous. Elle était tellement sévère ! Dès qu’on ouvrait la bouche, elle nous reprenait, pire qu’une prof. On n’avait pas prononcé trois mots qu’elle nous coupait la parole : « On ne dit pas “Bonjour” mais “Bonjour madame”. On ne dit pas “Je m’excuse” mais “Je vous prie de m’excuser”. » Si on avait le malheur de renifler, c’était direct « Ta mère ne t’a pas appris à te moucher ? » En deux secondes elle nous collait la honte. Et jamais un sourire ou une parole gentille.

Pourtant, on n’était que des gosses ! On s’efforçait d’être polis. Mais elle nous traitait comme des moins que rien.

Après la classe, dès que Manon avait franchi la grille de l’école, sa mère l’attrapait par la main et la ramenait à la maison fissa. Et quand Manon se retournait pour nous adresser un signe, elle lui tirait le bras d’un coup sec. Comme si elle ne supportait pas qu’elle ait des amis.

Avec le temps, ça ne s’est pas arrangé. Au contraire… Des exemples ? Il y en a des milliers ! Dressez la liste de ce qui est normal pour un ado, faire la grasse matinée le dimanche, boire du Coca, avoir des fringues sympas, sortir le week-end avec des copains, aller prendre un pot en ville, manger de temps en temps au McDo, faire un peu de shopping, se payer un ciné, regarder des séries télé, surfer sur Internet, avoir un compte Facebook, organiser une soirée pyjama, feuilleter un magazine féminin… Vous mettez tout ça sur un papier et vous barrez d’une grande croix au marqueur rouge. Chez elle, c’est IN-TER-DIT. Pour quelle raison ? Allez donc le lui demander, à l’autre cinglée ! Quand Manon avait envie de passer un samedi après-midi chez moi, c’était tout de suite non. Il fallait que ma mère appelle la sienne et négocie une demi-heure au téléphone, en lui promettant de nous surveiller et en lui jurant qu’elle ne nous laisserait pas « traîner en ville » !

Vous commencez à comprendre ?

Un jour, en quittant le lycée, on l’a aperçue au coin de la rue, en planque dans sa voiture. Je vous jure que c’est vrai ! Elle espionnait Manon pour vérifier qu’elle ne mentait pas sur son emploi du temps, qu’elle prenait directement son bus après les cours ou, pire, qu’elle ne sortait pas avec un garçon ! Parce que ça aussi, bien sûr, c’était absolument inenvisageable « tant qu’elle n’aurait pas terminé ses études ». Une « fille sérieuse » n’a pas de temps à perdre avec ce genre de bêtises inutiles et perturbantes. Pour elle, garçon ça rime avec poison. Et elle l’a eue comment, sa fille ?

Bref, la voir, là, tassée sur le siège conducteur, le nez au ras du volant, ça m’a tellement énervée que j’ai eu envie d’arriver discrètement par-derrière et de taper du poing à la vitre de la voiture en criant « Vous ici, madame L. ? Ça alors, quelle coïncidence ! ». Avec un peu de chance, je lui aurais fichu la trouille. J’aurais aimé qu’elle sursaute au point de se cogner la tête au plafond.

Manon m’a suppliée de me calmer. J’ai accepté uniquement parce que je savais que ça retomberait sur elle. Que le soir, sa mère le lui ferait payer en lui interdisant de me voir ou en lui confisquant son portable pour l’empêcher de m’appeler. Manon avait bataillé dur pour l’obtenir, ce portable. Elle avait négocié pendant des semaines. Pour finir, c’est sa tante qui le lui avait offert pour son anniversaire.

Sa mère ne s’était pas privée de dire le mal qu’elle en pensait. D’un autre côté, c’était un moyen de contrôler où était sa fille et ce qu’elle faisait. Et vu que ce n’était pas elle qui payait le forfait…

Manon a pu garder le téléphone (elle a halluciné, trop contente !), mais, bien sûr, il y a eu tout de suite une liste de règles à respecter.

Par exemple, ne pas avoir de conversation de plus de dix minutes, ne pas l’utiliser après vingt heures le soir ni avant huit heures le matin… Manon a promis, en prenant son air de petite fille sage comme elle savait si bien le faire. Ce qui ne l’a pas empêchée de m’envoyer des SMS ou de regarder des vidéos en cachette, la nuit dans son lit.

Mais non, quand je parle de vidéos, n’allez pas imaginer n’importe quoi.

Juste les épisodes de nos séries préférées. Ça lui a changé la vie, vu qu’elle avait l’interdiction de choisir ce genre de programme à la télé et que sa mère avait installé un contrôle parental sur son PC de manière à bloquer « tout ce qui n’est pas utile pour le lycée ». Ah ! J’oubliais, ajoutez à cela l’obligation d’être couchée le soir à huit heures et demie. Oui, oui ! Vous avez bien entendu. Je vous assure, elle est complètement folle, cette bonne femme !

Excusez-moi, il faut que je me calme, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que rien ne serait arrivé si Manon avait eu une mère normale.

Dans ces conditions, n’importe qui aurait… explosé, vous ne croyez pas ?

Perso, je m’étonne que Manon n’ait pas pété un câble plus tôt.

Elle restait toujours si calme, si douce, si souriante, ça me sidérait. Moi, dès qu’elle me parlait de sa mère, je regrettais de ne pas être un mec, balèze de préférence, le genre qui lui aurait fait comprendre qu’il était temps qu’elle laisse sa fille tranquille ! Je sais, je ne devrais pas dire ce genre de choses, surtout à la police, mais je parie qu’à ma place, vous auriez ressenti exactement la même chose…

Plus le temps passait et plus je me répétais Mais comment elle fait ? Elle ne se disputait jamais avec sa mère, elle lui obéissait toujours. Du moins en apparence… Évidemment, elle trouvait des parades, des astuces pour contourner l’obstacle, par exemple défaire sa queue de cheval ou son chignon serré une fois dans le bus et le refaire avant de rentrer le soir. Pareil pour les fringues. On s’était organisées…

Oh, ce n’était pas compliqué. Vu que Manon n’avait le droit de porter que des vêtements super ringards, elle partait avec le matin – après l’inspection de sa mère qui trouvait toujours un bouton de chemisier à refermer pour qu’elle n’ait pas « l’air d’une dévergondée », une écharpe tricotée main à enrouler autour de son cou et un bonnet assorti à lui enfoncer sur les oreilles et, dès qu’elle arrivait au lycée, on fonçait aux toilettes, elle enlevait tout ce fatras et je lui passais un pull avec un col en V super sexy qu’elle aimait bien (et dans lequel elle était craquante) ou une petite jupe qui mettait ses jambes en valeur, vous voyez, ce genre de trucs. Elle se changeait avant de quitter le bahut. C’était une vraie gymnastique, alors elle ne le faisait pas tous les jours. Souvent, je lui apportais une veste sympa qui cachait ce qu’elle avait en dessous, ou des shoes à la mode, bref, on s’arrangeait pour éviter qu’elle ait un look de mamie et on s’en sortait plutôt bien.

Là où on a commis une erreur, c’est avec le maquillage. La première fois que Manon s’est maquillée, c’était chez moi, un samedi après-midi. On a passé deux heures dans la salle de bains à essayer des coiffures démentes et des produits que j’avais reçus pour mon anniv’. Rouge à lèvres, poudre, fond de teint, fard à paupières, mascara, rien ne manquait. Manon voulait tout tester. On s’amusait comme des folles. Quand elle a eu fini, je suis restée scotchée.

Elle était… extraordinairement belle.

J’avais l’habitude de la voir au naturel et déjà, je la trouvais super jolie, mais une fois maquillée et coiffée, elle était à tomber !

Super classe. Une bombe. J’étais tellement impressionnée que je suis restée là à la contempler, bouche bée.

Elle a éclaté de rire et m’a lancé :

– Qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait que tu viens de voir un fantôme !

– Tu es… magnifique.

Elle a rougi.

– N’exagère pas…

Je l’ai forcée à se regarder dans le miroir.

– Alors ? j’ai demandé, impatiente.

– Oui. C’est pas mal.

– Pas mal ? Tu es carrément canon, tu veux dire !

À partir de ce jour-là, j’ai eu envie que tout le monde sache à quel point elle était belle. Alors en plus des fringues, je lui ai apporté du maquillage. Au début, elle n’en a pas voulu, prétextant qu’elle n’avait pas le temps et qu’on allait arriver en retard en cours. Mais je n’ai pas lâché l’affaire et elle a fini par craquer. Je m’en souviens, c’était un vendredi. Dans la cour, tous les mecs se retournaient sur son passage. Ça n’a pas plu à certaines filles de la classe qui ont commencé à parler dans son dos. Ça se voyait trop qu’elles crevaient de jalousie ! À la fin de la journée, Manon m’a dit :

– Je crois que ce n’était pas une bonne idée, finalement. Allez, passe-moi du coton et le démaquillant, sinon ce soir je vais me faire tuer.

Elle avait un petit sourire triste qui m’a mise dans une colère noire. Pas contre elle. Contre ceux qui essayaient de l’empêcher d’être belle. J’ignorais que, trois jours plus tard, j’entrerais dans une rage encore pire.

Quand Manon est arrivée au lycée le lundi, j’ai découvert que je pouvais éprouver une chose que je n’avais jamais ressentie.

Une envie de meurtre.

L’auteur

Claire Gratias est née à Versailles au milieu des années soixante, d’un père quercynois et d’une mère charentaise. Après des études littéraires à Aix-en-Provence et quelques années passées en Île-de-France, elle s’est finalement installée en Charente Maritime, où elle partage son temps entre écriture et photographie. La diversité des paysages de cette région et la richesse de son patrimoine architectural sont vite devenues pour elle une grande source d’inspiration, aussi bien pour capturer des images que pour créer les décors de ses romans.

Mais ce qui la passionne avant tout, c’est l’être humain. À tout moment et partout, regarder et écouter l’autre, apprendre à le connaître, avec ses envies, ses rêves, ses peurs, ses secrets et ses contradictions, découvrir sa trajectoire, sa destinée.

Auteur d’ouvrages destinés à des publics variés, Claire Gratias affiche une préférence pour le polar et le fantastique et propose aux lecteurs adolescents et adultes des fictions qui invitent à s’interroger sur notre monde et sur nous-mêmes.

Lorsqu’on lui demande pourquoi elle écrit, elle répond simplement : « Parce que je ne peux pas ne pas le faire. »

Pour en savoir plus :

http://clairegratias-claire.blogspot.fr

Retrouvez la collection

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sur les sites www.rageot.fr

www.livre-attitude.fr

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