Erik Vogler et les crimes du roi blanc

De
Publié par

Cette année, Erik prévoyait de faire un voyage de rêve à New York avec son père. C’est en fait des vacances de cauchemar auprès de sa grand-mère à Grasberg en Allemagne qu’il va vivre ! Cauchemar d’abord parce que sa grand-mère n’a jamais été très sympathique avec lui, elle le trouve trop « bizarre ». Cauchemar surtout parce que dès la première nuit chez sa grand-mère, Erik aperçoit un fantôme derrière la fenêtre de sa chambre. Puis les pièces d’un jeu d’échecs tachées de sang apparaissent dans son lit, un morceau de Schubert s’enclenche tout seul dans le salon… Dans le journal local, Erik croit reconnaître le fantôme dans le visage d’une jeune fille de quinze ans dont le cadavre a été retrouvé près de l’endroit où il vit. Malgré la peur, Erik commence à mener son enquête. Que cherche à lui dire cette mystérieuse apparition qui le poursuit ?
 
Publié le : mercredi 18 mai 2016
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782011178992
Nombre de pages : 176
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
pagetitre

À mon père.

image
image

Jamais Erik Vogler n’aurait pu imaginer ce qui allait lui tomber dessus ce soir-là. Il venait de passer plusieurs heures à préparer ses bagages. Il avait classé ses chaussettes de pure laine vierge par couleurs, ses vestes selon leur épaisseur et ses pantalons en fonction de leur usure. Ensuite, il avait placé dans une pochette de sa valise Chantel un petit nécessaire de couture et un coffret à cirage en cuir. Sur le lit attendaient encore deux ceintures parfaitement roulées sur elles-mêmes, plusieurs chemises de soie et une trousse de toilette. Pendant un instant, Erik contempla son œuvre avec fierté. Alors qu’il pliait ses caleçons fraîchement repassés, on frappa à la porte de sa chambre.

— Euh… je peux ? hésita son père en passant la tête par l’embrasure.

— Oui, entre, l’invita Erik. Je n’ai pas tout à fait terminé.

— Tu en es où ? demanda timidement son père.

— J’ai presque fini, mais je voudrais aussi empiler les chemises par ordre alphabétique.

— Par… ordre alphabétique ?

— Oui, d’après la marque ou la matière, je ne suis pas encore décidé. Tu t’es renseigné sur la température prévue demain à New York, je suppose ?

— Justement, je voulais t’en parler… En fait, il y a un petit problème pour le voyage.

— C’est-à-dire ? s’étonna son fils, sans cesser de tirer sur une fermeture Éclair intérieure de la valise.

— En fait… Tu te souviens que j’ai acheté les billets d’avion sur Internet, il y a peut-être deux mois de ça ?

Erik acquiesça et s’assit dans un fauteuil. Ce soir-là, il portait un pyjama à imprimé écossais et des pantoufles assorties, souvenirs rapportés d’Édimbourg par son oncle. Il dévisagea son père sans comprendre. Frank Vogler croisa les bras et déglutit, tardant à reprendre la parole. Enfin, il s’éclaircit la gorge et prit une inspiration :

— Je me suis trompé en faisant les réservations, débita-t-il à toute vitesse en le regardant dans les yeux.

Impossible ! Ça devait être une blague d’un goût douteux. Très cruelle. Mais devant l’air interrogateur de son fils, Frank confirma ses craintes par un hochement de tête. Erik lâcha l’écharpe de cachemire qu’il tenait à la main.

— Comment ça se fait ? se força-t-il à demander, le cœur battant.

Comme chaque fois qu’il devait annoncer une mauvaise nouvelle, son père se mordit la lèvre.

— J’ai acheté des billets pour le mois dernier. J’ai dû confondre en sélectionnant la date et je m’en suis aperçu ce matin en les imprimant.

— C’est pas possible, c’est pas possible, répéta Erik à voix basse, tentant de contenir sa colère.

— Du coup, j’ai passé tout l’après-midi à chercher d’autres billets, mais je n’ai pu trouver qu’une place sur notre vol.

— Je ne comprends pas.

— Il ne restait qu’un siège libre, répéta son père.

— Et ?

— Je l’ai pris pour moi, avoua-t-il, honteux.

— Bon, ce n’est rien, je peux attendre l’avion suivant, proposa Erik en s’efforçant de ne pas paraître désespéré. On pourrait se retrouver là-bas, à l’aéroport, ou alors j’appellerai un taxi pour te rejoindre à l’hôtel. Il y a sûrement une solution.

— Non, il n’y en a pas, trancha son père.

— Je vais tout de suite consulter les horaires et acheter un second billet. Ça m’est égal de voyager en classe économique s’il le faut, ajouta le garçon avec une lueur d’espoir.

— Erik, tu ne comprends pas. Les vacances commencent demain, et par malheur, tous les vols sont complets. J’ai tout essayé, je t’assure. Il est trop tard. Tu ne vas pas pouvoir m’accompagner à New York cette fois-ci, j’en ai bien peur.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? balbutia Erik, qui bondit de son fauteuil.

— Ne t’en fais pas, fiston. Il y aura d’autres occasions, promis. Je suis vraiment désolé.

— Je le savais !!! Je te l’avais bien dit !!! se mit à hurler Erik, dans tous ses états. C’est moi qui aurais dû réserver ! J’avais TOUT calculé, papa, j’avais noté dans mon agenda plusieurs itinéraires à suivre dans la ville, une liste de restaurants et de musées recommandés, je connais par cœur les principales stations de métro de New York… Et regarde ! (Il ouvrit avec fureur une carte touristique, qu’il déplia sous son nez.) J’avais aussi numéroté les monuments selon leur date de construction, pour organiser notre visite. J’avais tout planifié, au millimètre près ! Et qu’est-ce que je vais faire, maintenant, hein ? Tu peux me le dire ? Qu’est-ce que je peux fabriquer ? Tu vas me laisser seul à Brême pendant toutes les vacances de Pâques ?

— Non. Tu iras chez mamie.

— Tu plaisantes ?

— Tu iras à Grasberg jusqu’à mon retour, répéta son père.

Erik Vogler s’évanouit aussitôt, sur le tapis arabe rapporté du Maroc par son oncle. Il tenait toujours le plan de New York auquel il avait consacré tant d’heures. Lorsqu’il se réveilla au milieu de la nuit, il était allongé dans son lit, sous sa couette, couvert de sueur froide, le cœur en miettes. Il était quatre heures du matin, et l’adolescent ne retrouva pas le sommeil avant le lever du jour.

image
image

Quand Erik entra dans la voiture de son père pour se rendre chez sa grand-mère plutôt qu’à New York, il sut que son cauchemar avait commencé. Frank Vogler l’observait du coin de l’œil dans le rétroviseur. Une raie sur le côté séparait les cheveux noirs gominés de son fils. Un silence étouffant s’était installé entre eux, rompu seulement par la pluie qui battait sur les vitres. Ils sortirent de la ville de très bonne heure.

Frank discernait, de temps en temps, le regard lourd de reproches lancé par son fils, et il se sentait coupable. Erik mettrait du temps à lui pardonner, il en était conscient. Pour se changer les idées, il chercha les informations de ce matin d’avril à la radio.

— La jeune fille disparue la semaine dernière dans le quartier nord de Brême a été retrouvée morte, annonçait une voix masculine. On a découvert son cadavre il y a moins d’une heure, dans un parc de la banlieue de Hambourg. Pour l’instant, la police n’a identifié aucun suspect. L’inspecteur Gerber, chargé de l’enquête, n’a pas souhaité commenter les rumeurs qui établissent un lien entre ce crime et l’assassinat des deux autres adolescents disparus à Brême ces derniers mois.

Mal à l’aise, Erik se tortilla sur son siège et fronça les sourcils.

— Tu ne pourrais pas mettre autre chose ? protesta-t-il en regardant par la vitre.

Son père chercha une station de musique classique. La pluie redoubla d’intensité. Avec la sixième symphonie de Beethoven en fond sonore, ils s’éloignèrent enfin de la ville et empruntèrent la route de Grasberg, la petite bourgade où vivait la mère de Frank.

Berta Vogler ne supportait pas son petit-fils. Elle avait essayé plus d’une fois, mais c’était au-dessus de ses forces. Ses manies, son obsession pour la propreté, son ton de Monsieur Je-sais-tout, sa façon si affectée de se moucher depuis tout petit… Tout chez lui la mettait hors d’elle. Quand elle avait reçu, la veille au soir, un appel de son fils pour lui annoncer qu’Erik passerait les vacances de Pâques chez elle, elle avait senti le sang affluer à son visage et avait porté la main à son cœur. Pour se calmer, elle avait inspiré profondément avant de répondre :

— Mais, Frank, tu sais bien que je ne suis pas très douée pour m’occuper de lui. En plus, ça fait longtemps qu’il ne vient plus me voir.

— Peut-être, mais…

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, s’était-elle excusée en se laissant tomber sur son canapé poussiéreux.

— Justement, maman. Ça vous donnerait l’occasion de mieux vous connaître.

— Rappelle-toi le désastre, la dernière fois qu’il est venu ! (Silence au bout du fil.) Et ce n’était qu’une soirée, alors toute une semaine ? Imagine un peu !

— D’accord, mais c’était il y a presque trois ans, Erik a beaucoup changé depuis.

— N’essaie pas de m’embobiner ! Je suis sûre qu’il est toujours aussi imbuvable.

— S’il te plaît, l’avait suppliée Frank, qui s’était crispé sur le téléphone en baissant la voix au maximum. Tu te doutes que si je te le demande, c’est parce qu’il y a une urgence. Je me suis trompé en achetant les billets et, maintenant, je n’ai pas d’autre solution.

— Je ne m’en sens pas capable.

— S’il te plaît.

— Alors là, non. C’est niet !

— Tu es mon seul espoir ! avait insisté Frank.

— Tu ne peux pas engager quelqu’un pour s’occuper de lui ?

— Je n’ai pas le temps, maman ! Écoute, je rentre à Brême samedi prochain dans la nuit. Je viendrai chercher Erik à Grasberg dimanche, sans faute. Ce sera l’affaire d’une semaine, et tu verras, le temps va filer ! avait promis Frank, tâchant de se montrer persuasif.

— Bon, si vraiment il le faut. Mais je t’avertis, tu auras une sacrée dette envers moi.

« Une semaine avec la grand-mère. Une semaine… » marmonnait Erik entre ses dents. Ça équivalait à sept jours, soit cent soixante-huit heures. Dix mille quatre-vingts minutes. Six cent quatre mille huit cents secondes. « Je n’y survivrai pas », se disait-il à voix basse, les yeux toujours rivés sur la vitre de la voiture. Et pendant ce temps, son père grimperait au sommet de l’Empire State Building, se promènerait entre des gratte-ciel ou assisterait à une comédie musicale à Broadway. La vie était injuste. Profondément injuste. En tout cas, c’était ce que se répétait l’adolescent ce matin-là.

Tout à son affliction, il se rendit à peine compte que la pluie avait cessé. Il ne s’aperçut pas non plus que son père avait changé de station pour revenir aux informations, qui restaient centrées sur le meurtre de Sandra Nadel. Il vit encore moins le panneau marquant l’entrée de la commune de Grasberg ou les ruelles cahoteuses qu’ils traversaient.

Il avait les yeux emplis de larmes de rage et d’impuissance. Il venait de fêter ses quinze ans et pensait toujours à son plan des monuments de New York, aux préparatifs auxquels il avait consacré tant d’heures… Bientôt, ces images se confondirent avec le visage de sa grand-mère, cheveux blancs au vent, et il ne put réprimer le frisson qui lui parcourut l’échine.

— On est arrivés. Tu peux descendre de voiture, annonça soudain son père en se garant devant une vieille maison.

Erik ouvrit sa portière à contrecœur et s’exécuta. Splatch ! Il venait de plonger ses chaussures dans une flaque.

— Mes Lombartini ! se lamenta-t-il.

Affolé, il sortit de l’eau et avança sur la pointe des pieds. À ce moment, un chat noir courut vers lui depuis le trottoir d’en face. En croisant le garçon, il le fixa de ses grands yeux jaunes et émit un miaulement menaçant.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant