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Felix Vortan et les orphelins du roi

De
161 pages
Felix, pensionnaire de 16 ans, peine à comprendre ce qui lui arrive lorsque l’Abyssal, ce navire sous-marin qui est venu le chercher mystérieusement au cours de la nuit de même que 9 autres orphelins, émerge à la surface après plus d’une heure de descente en plein coeur d’un abysse de l’Atlantique. En sortant sur le pont, les 10 orphelins s’émerveillent devant ce qui s’avère être la plus vaste caverne de la Terre; si vaste qu’un continent entier s’y trouve à l’abri de la modernité. Le royaume où il accoste et où il suivra diverses formations comme apprenti chasseur, combattant et navigateur n’est toutefois pas aussi enchanteur qu’il en a l’air: depuis plusieurs années, des apprentis disparaissent énigmatiquement et ne sont jamais retrouvés. Le jour où l’un des amis de Felix se volatilise à son tour, il choisit de prendre un énorme risque pour remédier à la situation: suivre exactement les mêmes traces qu’ont empruntées deux autres disparus. Ses recherches le mèneront à de troublantes découvertes, où la magie, l’amitié, la trahison et la mort lui feront remettre tout en question, de son passé jusqu’à son avenir.
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Copyright © 2015 Louis-Pier Sicard
Copyright © 2015 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que
ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

Éditeur : François Doucet
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Katherine Lacombe
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photos de la couverture : © Thinkstock
Illustrations de la couverture : © 2015 Mathieu C. Dandurand
Mise en pages : Sébastien Michaud, Sylvie Valois
ISBN papier 978-2-89752-538-5
ISBN PDF numérique 978-2-89752-539-2
ISBN ePub 978-2-89752-540-8
Première impression : 2015
Dépôt légal : 2015
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada

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1385, boul. Lionel-Boulet
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et
Bibliothèque et Archives Canada

Sicard, L. P., 1991-

Felix Vortan et les orphelins du roi
(Felix Vortan ; 1)
Pour les jeunes de 13 ans et plus.ISBN 978-2-89752-538-5
I. Titre.

PS8637.I235F44 2015 jC843’.6 C2015-940121-6
PS9637.I235F44 2015
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.comÀ mes futurs enfants, dont je bercerai peut-être un jour les rêves des miens.P R O L O G U E
D eux hommes sombrement vêtus couraient à toute vitesse entre les arbres d’une forêt.
Sous l’orage battant leur cape noire et leurs cheveux trempés, ils poursuivaient une paysanne
dont les haillons étaient maculés de fange et de pluie.
La femme s’écorcha les mains à l’écorce d’un arbre en effectuant un virage précipité et dut
se pencher vers l’avant afin d’éviter la branche énorme d’un conifère. Elle parcourait
constamment l’horizon ténébreux de ses yeux, cherchant désespéré-ment un endroit où se
cacher, mais ses deux poursuivants n’étaient plus qu’à quelques mètres d’elle ; elle entendait
leurs pas se rapprocher, voire le sifflement de leur expiration accélérée. Elle fuyait depuis ce qui
lui semblait plusieurs minutes ; sa respiration saccadée se changeait lentement en un râle
profond, ses jambes devenaient molles et sa détresse lui montait de plus en plus à la gorge.
Elle enjamba dans sa course ce qu’elle crut être le cadavre d’une autre personne. Une autre
femme. Un simple regard à l’arrière vers la dépouille suffit à la faire trébucher sur une racine et
tomber genoux premiers dans les feuilles mortes. Elle tenta de se relever, mais son corps lui
semblait trop lourd. À peine avait-elle commencé à se redresser qu’un des deux hommes, dans
un élan brutal, la plaqua contre terre et l’immobilisa de tout son poids.
Des cris résonnaient dans toute la forêt ; elle n’était pas la seule qui cherchait à s’enfuir… ou
à s’être fait rattraper. Il était possible d’apercevoir, entre la dense végétation, des hommes et
des femmes courir dans tous les sens.
La paysanne comprit que tous ses efforts pour se défaire de l’emprise étouffante étaient
inutiles et il ne fallut que quelques secondes avant qu’elle ne cesse de se débattre et s’avoue
vaincue, n’offrant plus la moindre résistance.
L’homme qui l’avait rattrapée, un jeune à l’allure fière, se releva victorieusement. Il coiffa sa
chevelure de ses doigts, puis invita son complice à prendre le relais. Le second, plus frêle et
d’apparence plus âgée, tenait d’une main son épaule ensanglantée et scrutait les alentours en
haletant.
— Où sont les enfants ? demanda-t-il sèchement à la victime en lui relevant le menton
sanguinolent de sa botte.
Un silence vibrant lui rendit la réplique.
— OÙ SONT LES ENFANTS ? tonna-t-il en empoignant sauvagement les cheveux de son
allocutaire, qui se mit à gémir.
Le vieil homme se pencha alors sur sa proie :
— Croyez-vous vraiment nous échapper en cachant des bâtards dans des grottes ?
Il tira les cheveux de la femme de plus belle, si bien que son visage en sueur ne fut plus qu’à
quelques centimètres du sien.
— Je jure de retrouver chacun d’eux, ajouta-t-il d’une voix enragée. De les tuer. Un par un.
Le plus jeune, qui était demeuré silencieux jusqu’alors, s’avança lentement, tout en retirant de
sa gaine une dague étincelante.
— Bonne nuit, chère, murmura-t-il sans le moindre entrain.
Et le corps s’affaissa sans cri ni bruit.
Il s’accroupit près de la femme qui gisait à même le sol, puis écarta les mèches qui lui
collaient au visage d’un coup désinvolte de poignard.
— Elle était jolie, pourtant, quel gaspillage, railla-t-il avec indifférence en essuyant sa lame sur
les habits souillés de la victime.Le vieil homme demeurait toutefois impassible.
— Rattrape les autres femmes, cherche leurs enfants, lui ordonna-t-il. Disperse tes hommes,
fouillez toutes les grottes, fouillez tous les villages. Elles ne peuvent pas les avoir menés bien
loin…
— Nous les retrouverons, croyez-moi.
Et il disparut sans un mot de plus dans la forêt sombre au pas de course.
I
Le troisième quai
C ’était la troisième fois dans le mois de septembre que Felix ouvrait d’un bras exténué le
dictionnaire afin d’en recopier les mots et définitions. L’année précédente, il avait terminé l’année
au pensionnat alors qu’il était rendu à la lettre S, plus précisément au mot servitude, tel qu’il s’en
souvenait encore. Ce soir-là, cependant, ce n’était pas entièrement sa faute s’il se retrouvait à
nouveau en retenue à la bibliothèque avec Nicolas, son ami d’enfance. Les enseignants avaient
toujours vu Nicolas comme un élève réservé, voire anxieux, alors qu’il était en réalité celui se
cachant derrière la plupart des mauvais coups que connaissait le pensionnat. Ainsi, lorsqu’il lui
arrivait de se faire pincer, comme dans ce cas-ci, à mettre de la confiture aux framboises dans
les bas du professeur de mathématiques, Mme Robertson, la surveillante fervemment détestée,
prenait chaque fois Felix comme complice. Rien de surprenant, puisque ces deux élèves étaient
inséparables. Quant aux preuves, le simple ressentiment qu’avait Mme Robertson envers Felix
semblait suffisant.
C’était cette Robertson, d’ailleurs, qui était à ce moment en train de les surveiller en se limant
les ongles, tandis qu’ils recopiaient silencieusement le dictionnaire. Felix ne savait toujours pas,
après quatre années d’études, s’il détestait plus le pensionnat ou Mme Robertson. Ce dont il
était persuadé, en revanche, c’était qu’il avait plus que tout hâte de terminer sa cinquième et
dernière année. À 16 ans, il en avait assez d’être obligé de se coucher à 22 h dans la même
pièce que 43 ronfleurs d’expérience et de passer près de 200 jours par année dans cet endroit
qui avait en permanence une odeur de navet cuit, quelle que soit la pièce où vous mettiez le
pied. Le pensionnat, situé aux abords d’un fleuve, n’avait rien de très intéressant de l’extérieur ;
de l’intérieur non plus. Une fontaine tarie se dressait sinistrement à l’entrée du bâtiment, tandis
que quelques maigres arbres longeaient le pavé usé. Derrière celui-ci s’étendait la rive vaseuse
du fleuve sur lequel passaient quotidiennement d’immenses cargos. À sa gauche comme à sa
droite se mouraient de maigres forêts.
Son seul répit, Felix le trouvait durant les fins de semaine durant lesquelles Nicolas et lui
retournaient à l’orphelinat où tous deux avaient grandi afin d’aider Mme Delisle, celle qui les
avait pris sous son aile durant toute leur enfance. Tous deux partageaient une histoire assez
particulière : alors qu’ils n’avaient à peine que quelques mois, une femme entièrement voilée
était venue les déposer par un jour de mai à l’orphelinat, en précisant bien à celle qui lui avait
ouvert la porte (Mme Delisle, en l’occurrence) que Felix Mercure, l’enfant aux yeux vert forêt et
aux cheveux d’un brun foncé, ainsi que Nicolas Lino, celui aux yeux marron et aux mèches de
même couleur, ne devaient absolument jamais se séparer. Ç’avait été sans un mot de plus que
ladite femme s’était enfuie, laissant Mme Delisle dans le plus grand abasourdissement qu’elle
avait connu jusqu’alors. Durant les années qui avaient suivi, il s’était avéré impossible de trouver
une famille d’accueil prête à recevoir deux garçons simultanément. Ainsi, tous deux avaient
grandi dans le même orphelinat, fréquenté la même école puis, en fin de compte, le même
pensionnat.
— Deux heures, déjà ! minauda Mme Robertson en se levant de son fauteuil à bascule. Tout
passe si vite lorsqu’on s’amuse, n’est-ce pas ?Felix marmonna quelque chose d’incompréhensible, ferma sèchement son dictionnaire et
emprunta le chemin vers le dortoir avec Nicolas.
— Et n’oubliez pas, c’est silence dans le dortoir ! leur cria-t-elle de l’autre extrémité du
corridor.
— Ouais, c’est ça, maugréa Felix tandis qu’il en ouvrait la porte et se dirigeait vers son lit. Et
Nic, s’il te plaît, tu essaieras de passer un peu plus inaperçu la prochaine fois.
— Oh, Felix, la confiture aux framboises de la cafétéria, c’était marrant, non ? lui répondit
Nicolas.
— Alors qu’est-ce qu’elle vous a fait faire, Robertson ? murmura un des élèves qui n’était
toujours pas endormi.
— Qu’est-ce que tu penses ? Du dictionnaire, évidemment, se plaignit Felix en s’asseyant sur
son lit.
— Pardon ! Qui donc ose encore parler ! explosa la voix criarde de la surveillante derrière la
porte du dortoir qui menaçait de s’ouvrir.
— Tout le monde sous les couvertures ! cria-t-on avant de s’enfouir sous ses draps.
* * *
Felix sursauta lorsque le cri de Mme Robertson résonna le lendemain matin pour annoncer
l’heure du réveil. Suivi de Nicolas, il parvint à se traîner jusqu’aux douches, puis se plaça face au
miroir : des cernes profonds s’étaient creusés sous ses yeux verts et ses cheveux légèrement
bouclés ondulaient faiblement dans tous les sens. Nicolas, quant à lui, avait aussi une mine
d’enfer, à l’exception de ses cheveux lui tombant sur le front qui restaient toujours si plats qu’on
lui avait déjà demandé s’il avait un fer à repasser comme oreiller. Ils se lavèrent sous l’eau
éternellement froide des douches communes et se vêtirent de l’habituelle chemise grise rayée et
d’un pantalon bleu marine afin de rejoindre la cafétéria pour le déjeuner, de même que tous les
autres élèves.
— Pas vous deux, cependant !
Felix se retourna avec appréhension, ayant reconnu la voix du directeur du pensionnat. Il ne
faisait aucun doute qu’il s’adressait à Nicolas et à lui.
— On m’a rapporté ce matin que vous vous êtes tous les deux retrouvés une fois de plus en
retenue, dit-il entre deux gorgées de café. Je vois avec regret que celles faites l’an dernier ne
vous ont rien appris. Il faudra utiliser une autre méthode. Le concierge vous attend actuellement
près du fleuve afin que vous puissiez l’aider à nettoyer la cour.
— Mais, monsieur, nous avons le cours de gym ce matin, s’offusqua Felix, nous ne pouvons
pas…
— Justement, vous serez dispensés de ce cours, le coupa le directeur. De toute façon,
n’estce pas là ce que vous adorez faire, sécher les cours ?
Oui, mais pas celui-là !
— Mais il pleut dehors ! protesta à son tour Nicolas.
— Vous n’aurez donc qu’à ouvrir la bouche si l’effort vous assoiffe.
Il leur envoya un détestable sourire en pointant du menton la porte qui menait à l’extérieur,
tandis que d’autres garçons parlaient visiblement dans leur dos avec amusement quelques
mètres plus loin. Felix et Nicolas n’avaient pas le moindrement envie de passer la matinée sous
la pluie à ramasser des déchets, mais ils n’avaient surtout aucun autre choix. Il ne fallait pas
trop protester, avec ce directeur-là.
* * *— Une autre journée pluvieuse, fit remarquer le concierge, près du fleuve, en tendant une
paume vers le ciel.
— J’ai cru remarquer, commenta Felix, dont les cheveux déjà mouillés lui collaient au visage.
— Il vous faut simplement ramasser les déchets que vous trouverez sur la grève et les
mettre dans ce sac ; notre collège mérite un peu de ménage, expliqua-t-il tout en leur tendant
un sac à poubelle. Je reviens dans une demi-heure.
— Faire tout à la place de l’autre, ce n’est pas ça que j’appelle aider, moi, se renfrogna
Nicolas tandis que le concierge s’éloignait.
Ainsi, Felix et Nicolas se promenèrent près du fleuve dont la marée était si basse qu’elle
laissait devant elle briller faiblement une vaste étendue de vase. Ce fut sans entrain qu’ils se
penchè-rent maintes fois, luttant contre le sommeil, la pluie et l’ennui, ramassant bouts de bois,
bouteilles de plastique et morceaux de verre.
— Au moins, c’est juste une demi-heure, marmonna Felix.
— Ouais, mais je ne pense pas que le directeur s’arrête à cette punition.
Felix émit un grognement à peine audible.
Tous deux marchaient d’un pas lent, trouvant au passage et avec surprise ce qui semblait
être les restes d’un périscope, mais ce ne fut que quelques mètres plus loin, à moitié enfoncée
dans la vase, que Felix aperçut miroiter faiblement une bouteille qui semblait intacte.
Il s’en approcha, s’enfonçant les pieds dans la terre détrempée avec un bruit inquiétant de
succion.
— Nic, viens voir, on dirait qu’elle vient tout juste d’être lancée et… oh, regarde ça !
s’exclama-t-il.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Nicolas en le rejoignant.
— Il y a un mot à l’intérieur, on dirait.
— Tu veux rire ?
Nicolas s’empara de l’objet mystérieux et le contempla minutieusement une dizaine de
secondes, le faisant lentement tourner d’une main.
— C’est à peine croyable ; on se croirait tout droit sorti d’un conte pour enfants. Je veux
l’ouvrir.
Felix reprit brusquement la bouteille.
— Nan, c’est moi qui l’ai trouvée, s’opposa-t-il.
— Alors ouvre-la, mais laisse-moi le lire.
Felix entreprit aussitôt d’en retirer le message en extirpant d’abord le bouchon, ce qui s’avéra
bien plus difficile qu’escompté : après s’être brisé un ongle, il perdit l’équilibre à force de tirer, et
Nicolas, tentant vainement de le rattraper, s’affala aussi face première dans la vase. La
bouteille, quant à elle, éclata sur la paroi d’un rocher, le parchemin qu’elle contenait filant
aussitôt au vent.
Paniqués, tous deux se relevèrent d’un bond et se mirent à courir en direction du bout de
papier qui déjà leur apparaissait loin. Il n’aura fallu que quelques secondes avant que Nicolas ne
mette le pied sur un éclat de verre et se mette ensuite à sautiller sur une jambe en laissant
échapper quelque juron, pour enfin glisser sur la paroi mouillée d’une pierre et retomber dans la
vase avec un cri de désespoir. Felix, quant à lui, sauta de rocher en rocher, pourchassant sans
relâche le parchemin qui se dirigeait désormais vers la forêt voisine du pensionnat, où il se fixa
sur une branche près de la cime d’un érable. Sans hésiter, le garçon se mit à grimper l’arbre en
enroulant ses jambes autour du tronc, jusqu’à atteindre une large branche quelques mètres plus
haut. Il s’étira et parvint à saisir le message entre son index et son majeur, mais perdit aussitôtpied et s’agrippa in extremis d’une seule main aux branches quelques centimètres plus bas.
Le concierge choisit ce moment pour refaire surface : d’abord attiré par le bruit mat d’une
personne tombant de quelques mètres dans le gazon, il remarqua Felix se relever péniblement
près de la forêt, puis se tourna vers ce qui ressemblait vague-ment à un zombie unijambiste
directement sorti des profondeurs marines : Nicolas qui sautillait toujours sur la grève, le corps
complètement couvert de boue.
Felix parvint à le rejoindre, une main plaquée contre son épaule, et lui avoua sur un ton
repentant :
— Il y a eu quelques complications…
Le concierge se contenta de lui montrer ses yeux exorbités en hochant la tête. Nicolas
rejoignit péniblement les deux autres :
— C’est pas ma faute, monsieur…, commença-t-il.
— Vous m’en voyez très étonné, Monsieur Lino ! Je parlerai de tout ça au directeur, pesta le
concierge. Vous feriez bien de faire un tour à l’infirmerie.
Il jeta un coup d’œil au pied de Nicolas ainsi qu’à l’épaule de Felix.
— Allez, ouste !
Les deux adolescents prirent donc le chemin de l’infirmerie, mais sitôt à l’abri des regards
indiscrets, Nicolas tira la manche de Felix pour le mener dans un coin plus reculé.
— Dis-moi que tu as réussi à le rattraper…, lui murmura-t-il.
— Le parchemin ? devina Felix. Oui, il est dans ma poche.
Felix sortit ledit parchemin, qu’il déplia et tenta de déchiffrer durant plusieurs secondes, la
pluie ayant dilué l’encre verte par endroits.
22 septembre 2013
Destinataires : Felix Mercure
Nicolas Lino
oRendez-vous : Le quai n 3, 22 h.
Anna S.
Tous deux relevèrent la tête en partageant le même ébahissement. Nicolas s’empara du
parchemin et le relut à voix haute en faisant les cent pas :
— Felix Mercure et Nicolas Lino… le troisième quai… 22 h… Anna S… Veux-tu bien me dire
qui est cette Anna ?
— Je n’en ai aucune idée, Nic. Ce qui est certain, c’est qu’on a déposé cette bouteille
quelques minutes, voire quelques secondes seulement avant notre arrivée.
— Réfléchissons… Il doit nécessairement s’agir de quelqu’un qui savait que nous avions une
retenue ce matin…
— Je ne peux pas croire que le directeur…, commença Felix.
Nicolas se tourna vivement vers son ami.
— Penses-tu que c’est un piège ?
— Je ne sais pas, mais ce dont je suis absolument sûr, c’est que je serai là à 22 h pile pour le
savoir !
— Décidément, nous nous arrangeons pour nous rendre à la lettre Z pour la première fois
cette année, se moqua Nicolas. J’espère seulement que Mme Robertson ne nous surprendra
pas…
* * *Le troisième quai était en fait le dock où arrivaient les navires contenant toutes les fournitures
nécessaires au pensionnat. Il était facile d’y accéder en suivant, durant quelques minutes, la
route longeant le fleuve. Nicolas avait dû s’y rendre une année plus tôt afin de transporter des
boîtes pleines de nourriture au pensionnat, alors qu’il était en retenue pour avoir lancé un
ventilateur par la fenêtre du deuxième étage « par accident ».
Felix et Nicolas arrivèrent enfin à l’infirmerie du pensionnat et frappèrent à la porte pour la
première fois en quatre ans. Une vieille infirmière qui rajustait ses lunettes les accueillit avec un
sourire excessif.
— Oh, mes mignons petits garçons ! Racontez-moi donc ce qui vous amène…
Elle s’approcha de Felix avant même qu’il ne lui réponde.
— Mais, très cher, qu’avez-vous donc à l’épaule ? miaula-t-elle en la lui touchant comme s’il
se fut agi de la douce fourrure d’un chat.
— Je suis tombé d’un arbre, madame.
— Et cela vous a-t-il fait mal ? s’inquiéta-t-elle.
Felix n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche qu’elle le couchait déjà sur un lit aussi confortable
qu’une planche de bois. Nicolas, quant à lui, dut subir le même châtiment, mais pire encore… il
dut se laisser frotter le visage et le reste du corps à l’aide d’une lingette imbibée d’eau glaciale
afin d’en ôter la vase et osa répondre la vérité lorsqu’elle lui demanda son nom.
— Nicolas… quel joli nom ! Le prénom de mon premier amant… Il vous ressemblait un peu
d’ailleurs, minauda-t-elle en frottant avec délicatesse.
Felix et Nicolas se regardèrent. Ce dernier ferma soudainement les yeux en inspirant
bruyamment du nez dans une tentative désespérée de garder la maîtrise de lui-même.
— Mon pauvre Nicolas, vous devrez rester quelques heures ici, ajouta-t-elle en jetant un coup
d’œil à la coupure sur son pied. Et cette blessure doit être bien douloureuse… attendez-moi ici.
Elle partit vers son bureau. Nicolas se tourna vivement vers Felix.
— Que devons-nous faire ? demanda-t-il précipitamment.
— Nous avons deux choix : la porte ou la fenêtre, répondit Felix avec un sérieux
déconcertant.
— Felix… nous sommes au deuxième étage.
— Mes choix restent les mêmes…
Mais l’infirmière revenait déjà avec deux comprimés dans sa main.
— Un pour chacun !
— Peut-être qu’ils vont nous endormir… C’est le seul moyen de survivre, murmura-t-il à
Nicolas, qui avait une main plaquée contre son front, juste avant qu’elle n’arrive.
Tous deux avalèrent leur pastille sans poser davantage de questions et ne purent entendre
que quelques mots avant de tomber (fortuitement) endormis :
— Ce Nicolas, je m’en souviens comme si c’était hier ! Il y a 36 ans, il est venu me chercher
avec sa voiture décapotable. Oh, il était grand, il avait de beaux yeux bleus et ce regard tout
aussi envoûtant… Il m’appelait son petit chat…
* * *
Cette matinée du 22 septembre leur sembla décidément la pire qu’ils avaient passée : non
seulement avaient-ils été en retenue la nuit précédente, ils avaient dû aller nettoyer la grève dès
6 h le lendemain, s’étaient blessés, rendus à l’infirmerie afin d’entendre l’infirmière parler de ses
anciennes amours, pour finalement s’endormir par ils ne savaient quelle médecine dans un lit
plus qu’inconfortable. Le pire dans tout cela fut toutefois leur réveil… 14 heures plus tard.— Vingt et une heures trente ! s’écria Felix après avoir contemplé sa montre de ses yeux
miclos.
— Hein ? bâilla Nicolas. Sois sérieux, quelle heure est-il, Felix ?
Ce dernier se contenta de lui mettre sa montre à quelques centimètres des yeux.
— Vingt et une heures trente ! répéta Nicolas. Que faisons-nous encore ici ?
— J’ignore quel était ce comprimé, mais nous avons manqué tous nos cours de la journée.
Il se releva :
— Et j’y pense… nous devons être dans 30 minutes au troisième quai.
— De quoi tu parles ? demanda Nicolas en se frottant les yeux.
Felix se contenta de sortir le parchemin de sa poche et de le lui lancer.
— Oh, j’avais complètement oublié ! s’exclama-t-il avant d’enfiler ses chaussettes.
Sur la pointe des pieds, ils ouvrirent la porte de l’infirmerie et s’engagèrent dans le sombre
corridor.
— Fais attention, Mme Robertson ne doit pas être couchée à cette heure, chuchota Felix.
L’ambiance qui régnait au deuxième étage était sinistre. Pas un son. Pas un mouvement. Il
leur fallait à tout prix éviter les dortoirs situés au premier étage. Ils empruntèrent donc un
escalier de secours et parvinrent à la sortie, deux étages plus bas, sans encombre. Un léger
brouillard habitait la nuit. D’un pas hésitant, ils se mirent en route sur le chemin qui menait au
troisième quai, prenant bien soin de boutonner jusqu’au col leur chemise, les nuits étant froides
en ce début d’automne.
Après plusieurs minutes de marche leur apparurent les premières planches du troisième quai.
— C’est ici, annonça Nicolas en frissonnant.
Felix n’eut guère le temps de faire plus d’un pas qu’il se figea aussitôt : une lueur semblable à
celle d’une vieille lampe à huile ondulait quelques mètres plus loin, émettant un faible halo de
lumière au travers du brouillard désormais plus dense. Nicolas tapota nerveusement l’épaule de
son ami pour l’aviser qu’il voyait effectivement la même chose que lui.
— Qui est là ? cria Felix, l’oreille tendue et le cœur battant.
La lumière s’éteignit aussitôt et ils entendirent avec effroi des pas précipités venir dans leur
direction. Felix et Nicolas, sans même en donner l’ordre, se mirent à courir à toutes jambes,
mais ne firent que quelques mètres avant d’être rattrapés par deux mains puissantes qui leur
saisirent violemment le collet et les projetèrent au sol. À peine conscient de ce qui lui arrivait,
Felix remarqua Nicolas placer ses mains devant son visage et l’entendit balbutier quelque
supplication. Haletant, il tenta vainement de se relever, une poigne tenace le maintenant
toujours collé contre terre.
— Taisez-vous ! grogna une voix féminine. Vous ignorez les risques que je cours en voguant
chaque année sur ces eaux.
Felix obtempéra. La femme les libéra aussitôt.
— Levez-vous maintenant. Vous êtes en retard, il est 22 h 07, déclara-t-elle.
— Qui êtes-vous ? demanda Felix, qui se rappela alors la lettre et sa signature.
— Vous poserez vos questions à bord, si ça ne vous dérange pas trop. Ils vous attendent
déjà depuis une demi-heure.
— À bord ? s’inquiéta Nicolas, qui semblait avoir repris conscience. Comment ça, à bord ? Et
qui donc nous attend à bord ?
La femme soupira.
— Suivez-moi.
Leurs pas firent craquer les planches du troisième quai tandis qu’ils avançaient tous les troisdans l’épais brouillard, qui semblait s’être encore épaissi. Nicolas se pencha discrètement vers
Felix :
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je ne le sais pas plus que toi. Reste aux aguets.
À ce moment, la femme se tourna vers eux. Ils ne purent distinguer les traits de son visage,
mais virent qu’elle était remarquablement grande. D’un geste rapide, elle rouvrit sa vieille lampe
à huile, révélant un visage aux traits durs, entouré d’une chevelure noire et chapeauté d’un
suroît usé.
Tous deux étaient tant absorbés par le physique de la curieuse femme qu’ils ne remarquèrent
qu’après une dizaine de secondes l’immense navire ancré à leur droite : celui-ci avait l’allure
fière de la frégate, ses trois vergues se perdant dans les hautes brumes et ses voiles choquées
claquant faiblement dans la nuit. D’innombrables hublots illuminés surmontaient la carène et une
majestueuse figure de proue s’étalait à l’avant. Cependant, ce qui attira le plus leur regard fut la
dizaine d’adolescents qui les saluèrent depuis le pont.
— Je m’appelle Anna Sansbarbe, si ça vous intéresse toujours, indiqua la femme en inclinant
légèrement la tête vers l’avant. Et bienvenue à bord de l’Abyssal.