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Jan

De
207 pages

Jan ne se laisse pas faire, ce qui, depuis toujours, fait la fierté de son père. Elle est pleine d'énergie, de ressources et gare à ceux qui osent se moquer d'elle. Cette fois pourtant l'obstacle est sérieux et elle va devoir redoubler d'imagination et d'efforts pour retrouver sa liberté et réunir sa famille éparpillée. Entre rire et larmes, le roman tient l'équilibre.


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« Je suis pas le genre de personne qu’il faut chercher avec des noises. J’ai toujours été comme ça, paraît même que quand je suis née, j’avais mes petits poings serrés en gueulant comme un nouveau-né pas commode, c’est mon père qui raconte ça quand il est fier d’avoir une fille qui n’est pas une gonzesse. Moi j’ai des doutes sur ce qu’il est capable d’inventer quand il a des souvenirs pas clairs, et je parie que le jour de l’accouchement, il avait commencé à fêter ça avant que je survienne du ventre de ma mère. »

Des jeux de mots désarmants, un rythme frénétique, comment ne pas tomber sous le charme épineux de Jan ?

Collection animée par Soazig Le Bail,
assistée de Charline Vanderpoorte.

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Après un bac littéraire et des études à l’ESAAD (École supérieure des arts appliqués Duperré), Claudine ­Desmarteau travaille dans plusieurs agences de publicité en tant que directrice artistique. Parallèlement, elle commence à des­siner pour la presse (Le ­Nouvel Observateur, Télérama, Le Monde, Les Inrockuptibles…) et publie son premier album au Seuil Jeunesse en 1999. En 2001, elle dit adieu à la pub pour se consacrer entièrement à son ­activité ­d’auteur-illustratrice pour la presse et l’édition. Elle a publié plus de vingt titres, albums illustrés ou romans.

Romans :

Troubles, Albin Michel Jeunesse, 2012

Teen Song, Albin Michel Jeunesse, 2009

Le petit Gus, Panama, 2008 ; réédition Albin Michel ­Jeunesse, 2010

Le petit Gus fait sa crise, Albin Michel Jeunesse, 2010

Le petit Gus en grandes vacances, Albin Michel Jeunesse, 2011

Le petit Gus au collège, Albin Michel Jeunesse, 2013

Albums illustrés :

Hit Parade des chansons qu’on déteste, Sarbacane, 2012

Mes petits démons, Albin Michel Jeunesse, 2010

Mes années 70, Panama, 2008 ; réédition Sarbacane, 2011

Salpote te met au régime, éditions Thierry Magnier, 2007

Salpote t’aide à préserver la planète, éditions Thierry Magnier, 2007

Salpote t’explique le respect, Éditions Thierry Magnier, 2008

Conjugue l’Être et l’Avoir avec Salpote, Éditions Thierry Magnier, 2008

Flamzy le petit dragon, ill. Ronan Badel, Seuil Jeunesse, 2007

Dictionnaire des synonymes, Seuil Jeunesse, 2004

Tous jaloux, Seuil Jeunesse, 2004

Vu à la télé, Seuil Jeunesse, 2003

Je veux un clone, Seuil Jeunesse, 2002

Dictionnaire. Le Petit Rebelle, Seuil Jeunesse, 2001

C’est écrit là-haut, Seuil Jeunesse, 2000

Petit guerrier, Seuil Jeunesse, 1999

Je suis pas le genre de personne qu’il faut chercher avec des noises. J’ai toujours été comme ça, paraît même que quand je suis née, j’avais mes petits poings serrés en gueulant comme un nouveau-né pas commode, c’est mon père qui raconte ça quand il est fier d’avoir une fille qui n’est pas une gonzesse. Moi j’ai des doutes sur ce qu’il est capable d’inventer quand il a des souvenirs pas clairs, et je parie que le jour de l’accouchement, il avait commencé à fêter ça avant que je survienne du ventre de ma mère.

Le jour de ma naissance, j’ai oublié comment c’était. Le souvenir le plus ancien que je me rappelle comme si c’était hier, ça se passait à la plage et je devais avoir dans les cinq ans. J’avais construit un bateau en sable magnifique avec des banquettes à l’arrière et tout le confort. C’était un grand bateau et il avait fallu des travaux énormes pour quelqu’un de mon âge. Ce serait malhonnête d’oublier de dire que mon père m’avait aidée, surtout pour creuser le sable avec la grosse pelle. Mon petit frère était super content et il se sentait comme chez lui, assis sur la banquette arrière avec son gros cul de couche pleine. Vous trouvez ça bizarre que je me rappelle tous ces détails mais c’est la vérité vraie. Je me souviens surtout que j’avais laissé mon petit frère bien sage sur sa banquette pour aller remplir mon seau dans la mer et que quand je suis revenue, il chialait en tremblant pendant qu’un sale petit enfoiré était en train de massacrer notre bateau en sautant dessus comme un sauvage pour défoncer les banquettes, le volant et tous les bords de la forme jusqu’à ce que ça ressemble plus à rien d’autre qu’un tas de sable saccagé. Je sais pas quel âge il avait, ce salaud, il était bien plus grand que moi, genre huit ans ou plus, mais ça m’a pas arrêtée parce que je voyais rouge, comme on dit, et ce que je me rappelle le mieux dans cette journée, c’est comment la colère que je ressentais devenait tellement énorme qu’elle m’enlevait la peur de m’attaquer à un gars deux fois plus grand que moi – je suis pas un gros gabarit, plutôt du genre maigrichonne mais faut pas s’y fier, je préfère vous prévenir.

J’ai chopé ma pelle en plastique rouge et je lui ai foncé dessus comme une furie. J’avais la force de lui filer des coups de pelle suffisants pour qu’il se tire en courant. Là mon père s’est pointé, avec un train de retard qui aurait pu éviter le carnage du bateau, et ça l’a fait marrer de voir comment j’avais mis l’enfoiré en fuite, toute racho que j’étais dans mon petit slip de bain.

– T’as vu ça ? il disait à ma mère. Comment elle se défend, la gamine !

Il était fier, cet abruti, alors qu’on aurait pu éviter ce gâchis s’il était resté à son poste au lieu d’aller se traîner comme une limace sur sa serviette de plage. Mon père rigolait avec ma mère, mon petit frère chialait dans les ruines du bateau et moi j’étais toujours en fureur contre l’enfoiré, mais ça reste quand même un beau moment de mon enfance en famille, que j’aime me souvenir.

Mon prénom entier, c’est Janis et j’en ai jamais raffolé. C’est la faute à mon père qui était fan dans sa jeunesse d’une chanteuse morte qui s’appelait Janis Joplin. Une qui gueulait fort avec sa voix toute déraillée comme si elle avait fumé tout le magasin de tabac dans une seule soirée. Quand mon père met du Janis Joplin à fond, on peut être sûr qu’il est bourré et ça lui fait couler des larmes d’entendre sa voix de gorge écorchée avec de la tristesse comme si elle savait qu’elle n’en avait plus pour longtemps à faire de vieux os. Elle se droguait les veines et elle est morte rapidement d’une superdose. À mon avis, quand mon père écoute Joplin, il chiale autant parce qu’il a de l’émotion que parce qu’il s’apitoye sur sa vie qui ne lui rapporte pas autant qu’il l’espérait.

Quand j’étais une petite de l’école primaire, un jour un mec qui se prenait pour le caïd de la récré, Ryan, a commencé à m’énerver sur mon prénom.

– C’est bizarre, Janis. C’est un nom de fille, t’es sûre ? Ça fait pas nom de fille, ça ressemble plutôt à un nom de hamster.

Ça faisait rire sa bande de potes idiots, toujours à le suivre au doigt et à l’œil dans des sales coups fourrés, jamais le courage de dire le contraire de lui. Il continuait ses petites vexeries sur mon prénom, le Ryan, et le pire, c’est que ça faisait marrer même mes potes à moi, ça c’est un truc qui me rend fou, de voir comment les gens peuvent se tourner comme des crêpes parfois, juste pour être dans le groupe de ceux qui vannent.

– Janis, ça rime avec pisse, il a dit et les autres, ils ont repris en chœur :

– JANIS PISSE, JANIS PISSE

Je pouvais pas me laisser traiter de pisse devant toute la récré. Ryan le caïd, il ne disait plus rien et il laissait ses potes me péter les oreilles avec leurs JANIS PISSE, surtout un petit frisé avec une grosse tête et deux dents de devant en moins qui hurlait encore plus fort que les autres. L’envie que j’avais de lui faire sauter les quatre dents du bas montait en grande force, mais j’ai calculé comme un éclair dans ma tête que si je cognais le petit, Ryan le caïd demanderait à tous ses potes esclaves de me tabasser pour venger son protégé alors j’ai préféré frapper le caïd direct dans son pif, parce qu’il était responsable de l’origine des insultes et que c’est préférable de régler un problème dans sa racine. Il a saigné du nez et il n’en revenait pas de s’être fait cogner par une fille. Plus personne ne rigolait du tout. Moi je restais debout en face de lui, j’avais le sang qui me donnait des pulsations dans le crâne et j’étais prête à me battre avec toute la bande si ça se verrait nécessaire. Le caïd m’a regardée comme si j’étais une merde mais il ne m’a pas touchée et la fin de la récré a sonné et ça tombait bien pour lui et pour moi aussi sans doute.

C’est depuis cet accident de l’école primaire que je veux plus me faire appeler Janis, ça m’énerve de me rappeler ce qu’ils répétaient derrière mon nom, ces bouffons.

Alors on m’appelle Jan : écrit en trois lettres, à moitié comme un garçon parce que Jan, ça se lit comme Jean même si on dit Jeanne.

Ça m’ennuierait que vous ayez une opinion de moi mauvaise : la brute de fille tout le temps en train de vouloir sortir ses poings pour cogner tout ce qui bouge. C’est pas du tout comme ça que je suis dans ma vie. Juste, je raconte les événements importants pour faire comprendre que je suis pas du genre à me laisser traiter sans réagir ni rien. J’ai jamais accepté de me faire écraser par des faux caïds qui donnent des ordres alors qu’ils valent peau de zob niveau courage quand on les chope tout seul sans leur bande, alors c’est pas maintenant que je vais commencer à me dégonfler.

Sinon ça m’arrive d’être une enfant calme, mais la cour du collège, elle est pire que celle de l’école primaire alors faut se débrouiller, quoi. C’est pas ma faute si j’ai des petits ennuis de mauvaise conduite quand je fais le nécessaire pour me défendre et mes amis aussi. Les heures de colle, je connais ça, si vous voyez ce que je veux dire. Les mots dans le carnet aussi, même que celui de cette année il est bientôt complet au niveau des mots à faire signer par les parents, alors il faudra qu’ils me donnent un carnet neuf s’ils veulent continuer leurs jérémiades pour se plaindre de moi à mes darons et ça sert à rien, parce que soit je fais signer mon père quand il est bourré et il ne se rappelle plus de rien le lendemain, soit j’imite sa signature d’adulte qui ressemble à rien de lisible. Je l’ai regardée de près et je me suis entraînée à remplir des pages et des pages d’imitation : ça fait comme une boucle qui cherche à se mordre la queue puis qui se ramollit en dégringolant vers le bas. J’y arrive parfaitement et je pourrais même signer des chèques à sa place s’il avait de l’argent à la banque.

Des amis, j’en ai des vrais, ce qui fait qu’ils ne sont pas si nombreux que ça mais c’est la qualité qui compte. Amir, c’est mon meilleur pote autant que Lucas et que Leila, même si c’est une fille.

Moi ce que je préfère dans la vie, c’est rigoler, pas me battre, mais on n’a pas toujours le choix. Ce que je préfère, c’est courir et jouer pour me défouler parce que ça me fatigue énormément de rester assise toute la journée sur ma chaise d’école qui est dure pour les fesses maigres et je peux pas m’empêcher de regarder le ciel surtout quand il est bleu, au lieu d’écouter les paroles du prof que j’arrive pas à retenir parce qu’il y a trop de retard dans ma concentration et ça me décourage. C’est normal d’avoir envie de courir et de sauter et de défouler son corps, à onze ans. La vie c’est pas fait pour rester collé sur une chaise jusqu’à ce qu’on devienne un vieil adulte qui n’a plus envie de rien. Je dis pas ça pour m’excuser mais faut comprendre, quand même.

Je vous assure que je ne mens pas quand je dis que je suis quelqu’un de gentille. Sauf si on touche à mon frère, alors là attention parce que je suis capable de tout ce qu’on ne peut pas imaginer.

Après le collège, je suis allée chercher mon petit frère à sa primaire comme d’hab parce que souvent mon emploi du temps finit avant lui, ou pour cause de prof absent. De ce côté-là, je ne peux pas me plaindre : j’ai des quantités de profs absents qui retombent malades rapidement après être revenus nous enseigner.

Mon frère Arthur, il a huit ans et demi, presque neuf. À son âge je rentrais toute seule à la maison mais je continue à lui montrer le chemin qu’on connaît par cœur. Je préférais quand on était dans la même école pour garder l’œil sur lui en cas d’agitation à la récré, mais ça n’a duré que deux ans à cause de la différence d’âge. Heureusement que j’étais encore là quand il a fait sa rentrée de CP, ça fout les jetons de se retrouver le plus petit dans la cour des grands. C’est plus prudent d’avoir un frère ou une sœur plus vieux pour compter dessus en cas de problème. Pareil à la sortie de l’école et c’est pour ça que je viens chaque jour, ma mère elle peut pas chercher mon frère, elle bosse à son magasin – enfin c’est pas son magasin personnel mais elle travaille dedans comme vendeuse. C’est son métier, de vendre des chaussures, et ça me permet d’écrire vendeuse sur les fiches de l’école dans la case profession. Maintenant je m’en fous d’écrire chômeur dans la case profession de mon père (on peut aussi mettre sans, c’est une façon plus aimable pour dire la même chose) mais au début ça m’a pas fait plaisir, la première fois. C’était pas que j’avais honte – toute façon c’est pas original d’avoir un père chômeur, au collège –, mais ça me provoquait plus d’angoisse de l’écrire que d’y penser parce que les écrits ça reste, il paraît. J’y pense pas souvent, je ne suis pas du genre à me lamenter sur les problèmes des autres gens – même s’ils sont de ma famille – mais ça me crève les yeux, que mon daron est au chômage depuis une longue durée quand il reste au lit le matin ou qu’il s’emmerde dans le canapé.

Dans la case profession de ma mère, je pourrais aussi écrire râleuse. Quelqu’un qui ne s’arrête jamais de râler à ce point-là, faut de l’entraînement de compétition. Je peux comprendre qu’elle en ait marre d’enfiler des pieds qui puent dans des chaussures toute la journée mais c’est pas une raison. On dirait que sa voix est bloquée sur le bouton du râlage. Ça ne l’empêche pas de nous aimer fort comme une bonne mère, mais quand elle nous demande un service alors qu’on n’a pas le temps de répondre oui, c’est pas la peine de prendre ce ton de râlerie direct, avant même qu’on ait ouvert la bouche pour s’excuser de pas y aller (mettre la table ou d’autres trucs de ménagère qui ne concernent pas les enfants).

J’ai oublié de vous dire que je suis quelqu’un de bavarde. Quand je commence à raconter un truc, ça m’emmène à parler d’une distorsion qui débouche sur une autre chose que je veux pas oublier de dire, alors ça s’éloigne du départ comme un arbre avec des branches qui se perdent dans les feuilles.

Je reviens où j’étais : à la sortie de l’école primaire. Amir et moi – pas Lucas ni Leila parce qu’ils ne sont pas dans notre classe –, on attendait mon frangin. Quand je vois tous ces minus qui déboulent en criant comme des petits animaux qui sortent d’une cage, je me sens plus grande qu’eux et ça ne pourra pas revenir en arrière. Tant pis, même si je suis pas tellement pressée que ça avance encore. Ça me fait toujours un effet joyeux de sortir de l’école, mais moins qu’à l’école primaire où je courais comme une tarée avec le vent dans la face pour me sentir de plus en plus libre.

Arthur a déboulé avec son pote Émile et comme il faisait beau, on a traîné avant d’aller se défouler au ballon puis discuter pour reprendre notre souffle. Amir, il est bavard encore plus que moi et ça m’énerve, comment j’arrive pas à en placer une dès qu’il commence à raconter ses histoires et je suis sûre qu’il invente la moitié pour nous faire marrer sinon c’est impossible que sa vie ressemble autant à un film d’action. Il se prend un peu pour une série télé, des fois. Bon, on a le droit de croire à des imaginations, si ça fait mal à personne. Amir nous a raconté comment son frère était en contact avec des caïds de Los Angeles pour des affaires importantes mais je soupçonne que c’est du baratin de rêve, tout ça. Amir, il rêve de s’envoler à Los Angeles parce que là-bas tout est plus grand, il paraît. Un jour on ira tous les deux et on deviendra quelqu’un.

On a discuté comme ça devant chez Amir jusqu’à ce qu’il commence à faire un peu froid, et ça tombait bien parce que personne ne s’inquiète tellement de nous voir rentrer en retard.

Le soir on a regardé un western. Papa était moyennement bourré, juste ce qu’il faut pour être plus gai. Il a préparé des pop-corns qui sautaient de la poêle sur le carrelage comme des ressorts et ça faisait marrer Arthur. On s’est installés tous les quatre dans le canapé devant le grand écran plat.

– C’est un Sony, le meilleur écran plat qui se vend, dit mon père, et il le bichonne avec son petit chiffon noir pour enlever les grains de poussière – pourtant c’est pas un fou du ménage, dans ses habitudes.

Mon père, il aime les westerns et on est toujours du côté des Indiens. C’est ça, le genre de mecs que j’aimerais draguer : des Indiens sauvages avec le torse musclé sans un pet de graisse et des cheveux longs. Le genre qui sait galoper à fond sur son cheval pur-sang et qu’il faut pas chercher si on ne veut pas se retrouver avec une flèche plantée entre les deux yeux. Sinon à la rigueur j’aime bien les Vikings qu’on voit dans les films aussi, sauf qu’ils ont l’air un peu cons avec leurs casques et ils n’arrêtent pas de boire du pinard dans des cornes alors je préfère éviter, finalement. Toute façon dans la cour du collège, y a pas d’Indiens ni de Vikings, juste des faux caïds avec les cheveux rasés sur le crâne et un gros cul à force de se goinfrer au McDo. Je veux pas faire ma difficile mais c’est pas ma faute si je les trouve moches. Je préfère jouer avec mes potes que de m’exciter à crier après les mecs comme des filles du collège que je connais. On dirait des poules qui se battent pour picorer et j’arrive pas à comprendre ce qui les excite comme ça. Peut-être que c’est parce qu’elles ont des seins et moi pas. Peut-être que quand les seins poussent, on commence à s’exciter sur tout ce qui bouge comme garçon. Je ne sais pas si j’en aurai un jour, des seins, mais j’espère pas. Des petits, à la limite je veux bien. Pas des gros comme ma mère et j’ai peur de me réveiller un jour avec des seins comme elle parce que ça ne pardonne pas, les gros seins, si on vieillit. Ça se tient plus tout seul sans ballotter en direction du ventre. J’aime pas voir maman en chemise de nuit avec ses seins qui se ballottent, au petit déj.

C’était bien, le western aux pop-corns. J’adore quand les cow-boys croient qu’ils ont gagné mais en fait non. Ils se font encercler la nuit par les Indiens et ça leur apprendra, de vouloir piquer les territoires des autres. Pas de pitié, il faut se défendre dans la vie si tu veux pas finir comme la victime.

Ma mère s’est endormie sur le canapé avec des petits ronflements et mon père en a profité pour aller se chercher une troisième canette de bière. Moi j’étais bien, collée contre mon frère. Arthur suce encore son pouce et je le soupçonne de vouloir rester un enfant. Faudra bien qu’il arrête parce que c’est la vie. Tout le monde voudrait rester un enfant mais ça se peut pas. Du coup faut en profiter et c’est dommage qu’on passe beaucoup trop de temps à l’école. C’était dur d’être un Indien mais j’aurais préféré galoper dans les grands paysages, tirer des flèches et vivre dans un tipi avec mon frère plutôt que de m’emmerder à apprendre ce que j’arrive pas.

Mon père adore les histoires d’Indiens et il s’y connaît. Paraît qu’ils se sont fait massacrer par des Ricains qui voulaient leurs terres. Ça me rend triste que les Indiens ont perdu alors que c’était des très bons guerriers.

– Tu sais comment les Ricains ont fini par anéantir les Indiens ? mon père m’a demandé un jour.

– Nan.

– Ils les ont affamés en tuant les bisons, et puis ils les ont contaminés avec des maladies mortelles en leur donnant des couvertures infectées par la variole.

– La variole que j’ai eue quand j’étais petite ?

– C’est la varicelle que t’as eue.

– Et après ? j’ai demandé.

– Après, ils leur ont refilé des armes et du whisky.

– Du whisky à boire ?

– Ouais.

– Et après ?

– Ils les ont parqués dans des réserves avec des litres de whisky et les Indiens ont crevé à petit feu.

J’ai rien répondu.

Mon père, il ose me raconter ça sous prétexe qu’il boit du vin et de la bière, mais pas du whisky. Ça me rend fou.

Mon père dit qu’il n’est pas raciste mais il n’aime pas les Roms. C’est depuis qu’il s’est fait chourer son portefeuille par un môme un jour où il rentrait bourré.

– Je suis pas raciste ! C’est rien que des voleurs, il dit.

Moi non plus je suis pas raciste mais c’est vrai qu’on n’a pas besoin d’eux. Notre quartier, il est déjà assez dégueulasse sans leurs installations de caravanes derrière le stade. Idrisse, c’est un mec de la classe qui habite une cité près du camp des Roms. Ils se cuisinent de la friture de métal et ça sent le caoutchouc brûlé. Ça fait mal à voir, comment ils sont trop pauvres. Ils fouillent dans les poubelles pour ramasser ce qu’ils ont besoin pour vivre. Et ça fait peur aussi parce que si tous les pauvres du monde débarquent s’installer dans notre quartier, c’est pas une vie. Ils voudront nous voler comme si on était des riches et on ne saura plus qui est quoi. Si ça continue, on aura des Roms d’Afrique avec leurs gros ventres d’affamés qui dormiront sur notre paillasson et on se sentira coupables d’avoir bouffé des tartines de Nutella au petit déj.