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Jonas dans le ventre de la nuit

De
146 pages

Pour sauver un âne promis à l'abattoir, Jonas part avec lui dans la montagne. Très vite, il est rejoint par Aloyse. Les deux enfants vont marcher dans le froid, bravant la neige et la nuit. Au petit matin, les deux garçons grandis sauront trouver une réponse à leurs interrogations.


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Jonas vit en famille d’accueil depuis que sa mère a craqué. Son vieux voisin veut se débarrasser de l’âne que Jonas adore. Le garçon s’enfuit avec l’animal au crépuscule alors que la neige commence à tomber sur la montagne. Bientôt Aloyse les rejoint, copain declasse un peu bizarre avec son prénom de fille. Ils marchent ainsi à travers la nuit, vers où ?

La neige, le froid, le noir. Les deux garçons vont vivre des sensations intenses durant cette longue randonnée nocturne qui les amènera vers le jour.

Collection animée par Soazig Le Bail,
assistée de Charline Vanderpoorte.

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Alexandre Chardin a voulu être coiffeur, dresseur de chenilles urticantes, skieur de l’extrême, aventurier, mais il n’imaginait pas devenir enseignant, ni auteur… merveilleuses surprises !

Il se nourrit de rencontres : son amoureuse à l’université, ses lumineux enfants, un renard au bord de la rivière, le regard d’un loup sur une route d’Alaska, des personnages qui lui murmurent à l’oreille : « écris-moi ! », ses lecteurs aux yeux pétillants, la lumière à l’aube, le parfum du lilas.

Pour les 243 années à venir, il aimerait retourner au Kirghistan, construire 14 cabanes dans la forêt de son papa, aimer toujours autant écrire, contempler une aurore boréale et assister à la fin de la bêtise arrogante.

Et il est confiant car le rire des enfants ressemble toujours à une grappe de groseilles rouges.

Du même auteur :

Le Goût sucré de la peur, roman jeunesse, Magnard, 2016.

Adélaïde, ma petite sœur intrépide, album (ill. Mylène Rigaudie), Casterman, 2015.

Petit lapin rêve de gloire, album (ill. Mylène Rigaudie), Casterman, 2013.

Pour Mino, précieuse amie, tendre rabot.

Sorgo

La scène pourrait sembler comique. Un homme tente de faire rentrer un âne têtu dans un camion garé au bord de la route. Mais Jonas, qui les observe de la fenêtre de la cuisine, ne rit pas. Il connaît l’homme, monsieur Claude, et Sorgo, l’âne. L’homme tire de toutes ses forces sur la corde au bout de laquelle l’animal résiste de toutes ses forces, la tête levée. C’est une lutte acharnée. Monsieur Claude grimace, jure et gesticule. L’âne est immobile, les pattes avant tendues sur la planche menant au camion. Ses grands yeux blancs où roulent la terreur et la folie ne savent où se poser.

Jonas tremble. Leur lutte est effrayante. Soudain, l’âne se met à braire. C’est un vieil âne à la voix rocailleuse, mais forte. D’habitude, il braie quand Jonas passe devant le jardin de monsieur Claude, le voisin. L’âne quémande un morceau de pain, une caresse, une gentille parole. Il se contente d’un mot, d’un regard. Mais cette fois, l’âne crie. Et son cri est tout à fait comme son grand œil trop blanc, rempli de peur et de folie. Jonas a toujours quelque chose pour Sorgo. Il aime son regard doux. Aujourd’hui, Sorgo n’est pas doux. Son corps est raidi de terreur. Monsieur Claude, exaspéré, tire sur la corde, donne des à-coups et crie, lui aussi. Jonas ferme les yeux. Pourquoi Sorgo ne veut-il pas entrer dans le camion ?

L’homme n’est pas méchant. La parole rare et sèche, le sourire timide, l’œil clair caché sous les broussailles de ses sourcils grisonnants, il salue toujours le garçon de loin en soulevant haut de sa grande main de paysan le vieux bonnet de marin qu’il porte hiver comme été. C’est le voisin de la famille d’accueil de Jonas. Un solitaire entouré de tant d’animaux que Jonas n’a jamais pu les compter. Ils ont l’air heureux chez lui. Les chèvres grimpent sur le vieux tracteur rongé par la rouille que Jonas a joué à conduire pendant des heures, ou sur le tas de bois pourri sous lequel se cachent de lentes salamandres noir et jaune. Les chats jouent entre les pattes des trois vaches qui allongent démesurément leur langue entre les engins agricoles en ruine pour brouter l’herbe haute que monsieur Claude ne coupe jamais. Des poules sont poursuivies par le vieux chien qui s’arrête, essoufflé, après quelques mètres et deux aboiements. Sorgo, lui, regarde cette activité avec beaucoup de calme. Il est le sage. Le tour blanc de ses yeux lui donne un air triste. Il ne se déplace que pour venir saluer Jonas, qui aime plonger sa main dans son pelage brun, épais, pour le gratter.

Ce soir, c’est à peine s’il reconnaît l’animal d’habitude si placide, les pattes tendues sur la planche, sage devenu fou. Les premiers flocons, légers, flottent dans l’air au hasard. Jonas, qui les attendait tant, n’y fait pas même attention. De l’autre côté de la route, le soleil descend derrière la colline et dresse un voile orange derrière les hauts sapins. Une voiture passe. Un instant, il distingue à l’arrière le visage amusé d’un enfant qui voit monsieur Claude tirer sur la corde avec son masque de colère. « Où veut-il emmener Sorgo ? » se demande-t-il. À nouveau le long cri rempli de détresse. La bouche de l’âne est immense. Le ventre de l’enfant est douloureux. Il observe la scène depuis trop de temps et connaît trop les deux opposants pour ne pas se sentir concerné par la lutte. Doit-il prendre parti pour l’homme ou pour l’âne ? Paralysé, il essaye de comprendre cette scène qui lui donne peu à peu la nausée.

Il faudrait qu’il se passe quelque chose, que monsieur Claude cède. Qu’il baisse la tête, vaincu, et ramène Sorgo à la ferme. Alors le crépuscule pourrait descendre lentement et recouvrir le monde de son beau silence bleuté. La nuit attend elle aussi une résolution. Effrayée, elle ne viendra pas couvrir la colère de monsieur Claude, la peur de Sorgo.

La voix de Mireille surprend Jonas.

– Qu’est-ce qu’il lui prend, à Sorgo, de faire tout ce tintamarre ?

Deux grands yeux affolés

Jonas ne quitte pas l’âne des yeux, comme si son seul regard pouvait l’aider. Il sait désormais de quel côté il est.

– Il en fait des manières pour entrer dans le camion ! ajoute Mireille. Voilà près d’une demi-heure que monsieur Claude tente de lui faire entendre raison. Quand on dit têtu comme une mule…

– Sorgo a peur, dit tout bas Jonas.

– Peur de quoi ? Monsieur Claude est son maître. 

– Regarde ses yeux. Il a peur.

– Tu ne veux pas aller l’aider ?

– Qui ?

– Monsieur Claude. Sorgo te connaît bien, je suis sûre que tu sauras le rassurer et le convaincre de grimper dans le camion.

– Non.

Alors Mireille entend le ton sec de Jonas. Maintenant elle voit ses poings fermés, ses yeux écarquillés, ses lèvres tremblantes, ses mâchoires serrées.

– Pourquoi te mets-tu dans un état pareil ? lui demande-t-elle avec douceur. Monsieur Claude voudra emmener Sorgo, voilà tout…

– Où ? Il n’a jamais emmené Sorgo nulle part.

– Tu n’en sais rien, Jonas. Tu ne connais Sorgo que depuis quatre ans, ça fait plus de trente ans que cet âne est chez monsieur Claude.

– Eh bien, en quatre ans, Sorgo n’est jamais parti. 

L’air grave de Jonas touche Mireille. Ses cheveux longs, noirs, raides, ses yeux sombres accentuent son sérieux. C’est un enfant sensible qui prend les choses à cœur, surtout lorsqu’il s’agit d’animaux ou de conflits. Mireille a dû se rendre plusieurs fois au collège où Jonas est scolarisé pour discuter avec le principal. C’est sa dernière année en tant que « Tata ». À plus de soixante ans, elle s’est occupée de nombreux enfants. Plusieurs dizaines l’ont appelée Mireille, Tata, Mimi. Presque tous ont gardé contact avec elle. Elle a repoussé sa retraite pour Jonas qu’elle aime beaucoup, parce qu’il aurait dû changer de famille d’accueil, parce qu’ils s’entendent bien tous les deux, et qu’après Jonas, ce sera la solitude. Parce que c’est un garçon à part. Il ne la quittera que l’année prochaine. Il sera alors temps de se séparer, l’adolescence aide à se dire au revoir.

– D’accord, admettons qu’il ne soit pas sorti depuis quatre ans, dit-elle, je ne comprends tout de même pas la résistance de Sorgo, ni ta colère. 

Jonas se tait.

– Si tu es inquiet pour Sorgo, va demander à monsieur Claude où il l’emmène.

– Non.

Mireille soupire.

– Très bien, dans ce cas, j’y vais moi-même. Tu n’as rien contre ? 

Le cœur de Jonas bat fort, son visage est brûlant. Il ne saurait dire ce qu’il ressent exactement. Les yeux de l’âne, ses grands yeux affolés dont on voit trop le blanc, lui font mal.

Mireille lui pose une main sur l’épaule avant de sortir. Le froid la saisit, elle remonte le col de sa veste et se dirige à petits pas prudents vers le camion de monsieur Claude. Elle se méfie des mauvaises chutes, d’autant que le sol se couvre peu à peu d’une fine pellicule de neige que souffle le vent mauvais.

« Enfin l’hiver ! » se dit-elle en serrant ses bras autour d’elle.

Jonas observe Mireille poser des questions à monsieur Claude qui ne lâche pas la corde de l’âne. Et l’animal se remet à crier, peut-être pour demander de l’aide à Mireille. Jonas se bouche les oreilles.

De retour, Mireille ferme la porte et va dans le salon en passant devant Jonas.

Il la rejoint. Assise dans son fauteuil, elle évite son regard.

Sorgo ne reviendra plus

– Il l’emmène où ? 

Elle soupire, ouvre la bouche. Rien n’en sort. Jonas attend. Jonas est un garçon terriblement patient, terriblement têtu. Mais ce n’est pas pour ça qu’on l’appelle parfois « l’âne » au collège. C’est parce qu’il n’est pas bon élève. Il a des réponses souvent étranges, décalées, qui font rire les élèves, pas les professeurs. « Qui est l’adversaire du Petit Chaperon rouge ? – Sa mère. Elle devait bien savoir qu’un loup rôdait dans les bois. On ne fait pas prendre tant de risques à son enfant quand on l’aime. » Si les professeurs ont souri au début de l’année, ils ont rapidement pensé que Jonas cherchait à faire rire ses camarades. « Le clown », « le pitre », « l’agitateur » se sont ajoutés aux surnoms de Jonas. Les élèves l’ont évité. Classé « perturbateur », il s’est attiré la méfiance de nombreux enseignants. Il ne voulait de mal à personne, ni gêner les cours, ni faire rire les élèves avec ses réponses. Il s’est tu. Mais, il a refusé de faire les punitions qu’il trouvait injustes. La « justice », maître mot de Jonas que Mireille appelle affectueusement « le grand justicier ».

Dans le salon, Jonas attend, debout. Mireille s’agite sur son fauteuil, les yeux toujours fuyants. Mireille ne fuit pourtant jamais les questions de Jonas.

– Dis-moi, s’il te plaît, demande Jonas d’une voix douce. Dis-le-moi.

– Sorgo est vieux. 

Alors le garçon comprend.

– Il ne reviendra plus, c’est ça ? 

– Oui.

Elle le regarde, ses yeux brillent.

– Il l’emmène à l’abattoir, dit-il trop fort. Il l’emmène pour le tuer.

– Sorgo est vieux, et malade, Jonas, très malade. Monsieur Claude lui donne des médicaments depuis des mois pour l’empêcher de souffrir, c’est un homme bon, il a fait le maximum pour cette vieille bête.

– Il a pourtant l’air d’avoir beaucoup de force encore ! Plus que monsieur Claude. Regarde, il n’arrive pas à le faire monter !

Mireille pourrait lui dire que l’animal lutte pour sa vie, que tout être vivant est capable de dépasser ses propres limites pour continuer de vivre. Mais elle se tait, car l’enfant sait cela aussi bien qu’elle.

Les larmes coulent sur les joues de Jonas. Mireille se lève, l’entoure de ses bras. Il se colle à elle, puis s’écarte, les bras tendus.

– Je ne veux pas !

– Ce n’est pas ton animal, Jonas.

– Il a raison de résister ! S’il entre dans le camion, c’est fini pour lui. Et s’il résiste comme ça c’est qu’il veut encore vivre ! Je veux qu’il vive ! Je veux continuer à lui donner du pain de la cantine en rentrant. Je veux pouvoir encore lui caresser les joues et que ma main soulève la poussière en faisant un petit nuage au-dessus de sa tête comme s’il réfléchissait. Je veux qu’il continue de regarder les chats courir entre les pattes des vaches. Je veux qu’il m’attrape doucement la veste avec ses grandes dents, et qu’il baisse ses oreilles quand j’essaye de les toucher.

– Je comprends, Jonas.

Il la fixe, mâchoires jouant sous sa peau blême.

– Vraiment ? Qu’est-ce que tu comprends, Mireille ?

– Écoute, Jonas…

– Vivre ! crie Jonas. C’est pour ça qu’il ne veut pas entrer dans le camion. Il sait ce qui l’attend s’il cède. Il veut vivre !

Tous les deux se taisent comme pour reprendre des forces. Puis Jonas demande : 

– Mireille ?

– Oui.

– Comment vont-ils le tuer à l’abattoir ?

Elle regarde Jonas. Il ne détourne pas les yeux. Il attend la réponse.

– Comment, Mireille ?

– Tu veux vraiment le savoir ?

– Dis-le-moi !

– Pourquoi ? Pourquoi veux-tu savoir ça ? Quelle importance ?

– Si ça n’en n’avait pas, tu répondrais. Mais tu ne peux pas répondre, tu n’y arrives pas. Tu fuis ! Un jour, j’ai vu un documentaire à la télé sur la façon dont on tue les vaches. Sorgo ne peut pas mourir comme ça, tu le sais, toi aussi. L’animal s’écroule tout d’un coup et tout son corps se met à trembler. Et ça dure jusqu’à ce que ses yeux regardent plus loin que l’homme qui l’a tué avec un pistolet à piston. Ça dure longtemps.

Faire ce qu’il faut

Jonas sort du salon et va s’asseoir sur son lit. Ce qu’il a à faire, il le sait parfaitement. Il ne pense pas à cela. Il attend d’avoir assez de courage. Parce que après, tout sera différent. Il ne veut pas réfléchir trop loin, mais il sait déjà qu’il est au bord d’un fleuve puissant qui, dès qu’il y aura mis un pied, l’emportera. Il respire profondément. Il regarde ses mains d’où le tremblement s’apaise peu à peu.

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