L'aveugle et le cerf-volant

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«?Sur le podium, on procédait depuis quelques instants, à la remise des récompenses sous l’objectif des cameramen de Porto-Rico. Trophée au poing, Pipo écoutait à peine monsieur le maire, fixant déjà rendez-vous au public pour l’année prochaine. Il entendait battre le cœur de «?Papillon?», juché sur son épaule, tel un coq de combat. Non. Jamais de sa vie, il n’avait éprouvé cette sensation de puissance et de liberté. On aurait dit un trou vertigineux se creusant dans son ventre, tandis que «?Papillon?» jouait à saute-mouton sur les nuages. Les nuages. Les vagues. A un moment, il avait cru, jusqu’à défaillir, que c’était le même océan.?»

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782844509024
Nombre de pages : 34
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C’est d’abord dans le transistor que Pipo avait entendu parler du super concours de cerfs-volants organisé par l’associationAlizé,à La Pointe des Châ-teaux. Puis il avait lu dans le journal les invitations lancées en vrac à tous les concurrents, amateurs comme professionnels. Et enfin, à l’école, le maître en avait parlé, projetant d’y emmener ses élèves, pour une fois qu’il se passait quelque chose dans ce coin perdu de Saint-François où les chiens jappaient par la queue. Tout de suite, le petit nègre marron avait décidé d’y participer afin de montrer à tous son habileté de pilote. Lui, le bon à rien du dernier banc,le cerveau-lent dans une tête de bois-flot, comme disait l’insti-tuteur devant ses camarades morts de rire. * * *
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Pipo connaissait par cœur La Pointe des Châ-teaux, le marais salant, le découpé de la plage et les embruns plein l’alizé jamais en panne. Et puis, au faîte de la falaise, la croix tutélaire du Christ, tournée vers le profil bleu-noir de La Désirade. A maintes reprises, coupant par raquettes, catal-pas, mancenilliers et raisiniers bord-de-mer, il avait épié les futurs concurrents à l’entraînement, le cœur criblé des piquants d’oursin de la jalousie. Comment diable rivaliser avec ces engins ingénieux des grands magasins de France spécialisés dans les jeux de plein air, selon l’inscription d’un carton d’emballage abandonné sur place ? Il se sentait comme la com-mère Tortue du conte s’exerçant à voler jusqu’au ciel, avec un manche à balai, pour se rendre au bal costumé du Bon Dieu en l’honneur des bêtes à ailes et ne réussissant qu’à fissurer en mille morceaux sa carapace au pied de la falaise. Rien à faire ! Impossible tout seul de fabriquer mieux qu’un oisillon rikiki, sûr de piquer du nez à la première rafale, sous les éclats de rire de ses co-pains. C’est alors qu’on lui parla de Sonson l’aveugle.
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Les avis divergeaient au sujet de Sonson. Cer-tains le prétendaient aveugle de naissance. Pour d’autres, la canne blanche et les lunettes noires n’étaient ni plus ni moins que micmac de carnaval. En réalité Sonson avait d’abord été un pharmacien-savane, toujours par mornes et par vaux à soigner pian et bobos-crabes des va-nu-pieds avec des on-guents de sa composition. A la longue, il avait même pu ouvrir, au bourg de Saint-François, une officine où prodiguer ses soins à tous les nécessiteux. Faut dire que, dans le temps, y’avait point tout plein de docteurs comme à présent.
Et puis, pfft ! Du jour au lendemain, disparu le bonhomme, ou plus exactement rentré dans sa co-quille, avec les volets de ses yeux fermés sur la lai-deur du monde. Pourquoi ? Mystère ! En tout cas, vu le bois de campêche environnant, une crainte su-
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perstitieuse entourait la case du vieux bougre où nul n’osait s’aventurer. Pourtant, dix jours avant le concours, surmontant la double barrière des épines et de sa peur, Pipo avait pris ce risque-là : — Hé-ho ! Hé-ho ! Bien bonjour, Monsieur Son-son ! D’assez loin, pour annoncer sa venue, il avait salué l’aveugle. Ce dernier, tous sens en alerte, avait déjà flairé une présence dans son dos. Aussitôt, il avait pensé au coutelas en veilleuse sous le lit, contre les voleurs. Mais rassuré par le timbre enfan-tin de la voix, il avait gardé son sang-froid, vague-ment intrigué tout de même par ce phare timide dans sa nuit. Qu’est-ce que ceP’tit Sapotipouvait bien venir chercher par ici ? — Hé-ho ! Bonjour, monsieur Sonson ! Cette fois, le jeune bougre s’était rapproché da-vantage et, mains en porte-voix, avait crié son salut au vieillard, peut-être sourd comme un pot, tout en craignant d’effaroucher son cœur de sensitive, sous ses pas d’intrus.
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