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L’Enchanteresse

De
182 pages
Le pouvoir d’Elizabeth grandit continuellement et les nuages dans le ciel de Captive’s Sound s’assombrissent. Un terrible déluge va bientôt détruire tout ce qui se trouve sur son passage, dont les habitants.
Pour sauver sa famille, ses amis et Mateo, son Allié, Nadia a prêté serment au Très-Bas. Sa seule chance de découvrir comment les vaincre, Elizabeth et lui, est de prétendre être une élève fdèle de la magie noire… Mais pour ce faire, elle doit abandonner Mateo et le monde qu’elle connaît. Si Nadia cède aux tentations de son nouveau pouvoir, la flle qu’elle est risque de cesser d’exister.
Alors que Captive’s Sound sombre dans le chaos, Verlaine luttera contre son désir pour Asa, un démon du Très-Bas qui est aussi le seul à tenir vraiment à elle. Leur amour contrevient aux lois mystérieuses du royaume démoniaque, mais il sera peut-être leur salut.
Les enjeux sont fxés mais de quel côté se trouveront les protagonistes? Des alliances surprenantes ont lieu et le véritable amour est mis à l’épreuve dans la conclusion mouvementée de Sortilèges et malédiction, une série captivante.
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Copyright©2015AmyVincent Titre original anglais : Sorceress opyright © 2016 Éditions AdA Inc. pour la traduction française Cette publication est publiée en accord avec HarperTeen, une division de HarperCollins. Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire. Éditeur : François Doucet Traduction : Em lie Hendrick-Hallet (CPRL) Révision linguistique : Féminin pluriel rrection d’épreuves : Nancy Coulombe, Féminin pluriel Conception de la couverture : Aurora Parlagreco Montage de la couverture : Matthieu Fortin Photo de la couverture : © 2015 Michael Frost Mise en pages : Sébastien Michaud papier 978-2-89767-229-4 PDF numérique 978-2-89767-230-0 ISBNePub 978-2-89767-231-7 Première impression : 2016 Dépô légal : 2016 et Archives nationales du Québec BibliothèqueNationale du Canada Éditions AdA Inc. 1385, boul. Lionel-Boulet Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada phone : 450 929-0296 Télécopieur : 450 929-0220 www.ada-inc.com info@ada-inc.com Diffusion Canada : Éditions AdA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. des Bogues 31750 Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99 Imprimé au Canada
Participation de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide fi ancière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pournos activités d’édition. Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC. Catalogage avant publicatio de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Gray, Claudia [Sorceress. Français] L’enchanteresse (Sortilèges et malédiction ; 3) Traduction de : Sorceress. Pour les jeunes de 13 ans et plus. ISBN 978-2-89767-229-4 I. Beaume, Sophie, 1968- . II. Titre. III. Titre : Sorceress. Français. IV. Collection : Gray, Claudia. Sortilèges et malédiction ; 3. PZ23.G8388En 2016 j813’.6 C2016-940589-3
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Chapitre 1
L’arme ultime est bâtie avec la haine. Nadia regarda Elizabeth plonger la main dans le poêle luisant dans le coin de la pièce, celui dont la flamme ne provenait pas du bois. Même si Elizabeth se brûla assurément les doigts par la chaleur, elle ne tressaillit pas. Après avoir prêté serment au Très-Bas, les enchanteresses devenaient-elles immunisées contre la douleur ? Nadia le découvrirait bientôt, puisqu’elle Lui avait aussi prêté serment. Elle n’avait pas fait ce choix librement ou parce qu’elle était assoiffée de pouvoir comme Elizabeth, la sorcière de 400 ans qui lui servait maintenant de professeure. Nadia avait été contrainte de prêter serment au maître de l’enfer pour sauver les habitants de Captive’s Sound de la terrible malédiction d’Elizabeth. Elle était maintenant prisonnière, forcée d’apprendre la magie la plus noire que l’enchanteresse pouvait lui enseigner. Elizabeth continua. — Les gens essaient de prétendre que la haine est… Des débris, les simples décombres de quelque chose d’autre. Elle sortit la main du poêle, ses doigts rougis par la chaleur. Nadia la vit tenir un petit objet qui brillait d’une magnifique lumière surnaturelle. Elizabeth, dont la peau brûlait à cause de la chaleur de l’objet, l’approcha de son visage. — Mais la haine possède son propre pouvoir. Son propre rôle à jouer dans le monde. Pour comprendre la magie noire, tu dois comprendre la haine. La mère de Nadia lui avait affirmé que les sacrifices possédaient également leur propre pouvoir. Nadia avait alors découvert que sa mère n’avait en fait pas abandonné sa famille sans se soucier de la formation de Nadia, de briser le cœur de son père ou du pauvre petit Cole. Elle avait au contraire sacrifié son amour pour eux, sa capacité à aimer, pour tenter de protéger sa fille du Très-Bas. Nadia descendait de deux lignées de sorcières, ce qui faisait d’elle l’être parfait pour la magie noire, exactement le genre de servante que le Très-Bas désirait. Le sacrifice de sa mère s’était malheureusement révélé vain. Le Très-Bas avait trouvé un moyen de piéger Nadia. Il ne lui restait plus qu’à espérer que son propre sacrifice soit puissant. Nadia s’était donnée au Très-Bas pour sauver les habitants de Captive’s Sound, en particulier sa famille, sa meilleure amie Verlaine, et Mateo. Toujours Mateo. Avec le temps, peut-être que cela suffirait à la sauver de l’obscurité. Sinon, elle serait à tout jamais au service du Très-Bas, obligée de l’aider à pénétrer dans le monde des mortels pour l’anéantir. Elles étaient assises dans la maison d’Elizabeth, dans une pièce qui avait jadis été ensorcelée pour ressembler à un salon ordinaire, tout droit sorti du catalogue de Pottery Barn. Maintenant armée de la magie lui permettant de voir à travers les enchantements d’Elizabeth, Nadia savait que la pièce était une ruine complète. La maison délabrée en bois était le refuge d’Elizabeth depuis au moins un siècle, probablement plus. Le plancher était couvert de verre brisé, des toiles d’araignée dans chaque coin, dont les artisanes obéissaient aux ordres d’Elizabeth. Des lambeaux du papier peint à motif, posé des lustres auparavant, pendaient des murs, et les quelques meubles avaient été tordus par les années, ne laissant que des squelettes en bois à la place des chaises et des canapés. Nadia et Elizabeth étaient assises à côté du poêle qui
brûlait… Dieu sait quoi. Quelque chose qui n’aurait jamais dû servir de combustible. C’était tout ce dont Nadia était sûre. « Je ne peux pas devenir comme elle », se dit Nadia en fermant les poings si fort que ses ongles entamèrent ses paumes. « Elizabeth n’est presque plus humaine. Il doit y avoir un moyen de m’en sortir. Il doit exister une façon d’arrêter le Très-Bas ». Tant qu’elle était au service du seigneur de l’enfer, Nadia devait suivre certaines règles. Son seul espoir de Le vaincre — et de vaincre Elizabeth — était de prétendre qu’elle était une fidèle élève de la magie noire. Non, Elizabeth n’était pas assez stupide pour le croire, mais si Nadia jouait parfaitement son rôle d’élève, l’enchanteresse devrait faire semblant d’être la professeure idéale. Les règles de servitude du Très-Bas les retenaient toutes deux prisonnières. — Existe-t-il une défense contre elle ? demanda Nadia. Contre l’arme ultime, je veux dire. Contre la haine. Elizabeth ne répondit pas immédiatement, continuant de tenir la braise luisante dans sa main même si de petites volutes de fumée sortaient maintenant du bout de ses doigts. Sa peau devait brûler et elle devait ressentir de la douleur, mais cela ne semblait pas la déranger. Nadia aurait été impressionnée si elle n’était pas complètement dégoûtée. Elizabeth laissa finalement tomber la braise sur le sol, où elle crépita sur les vieilles lattes tordues, émettant brièvement une lueur rouge avant de s’éteindre. À ce moment, l’enchanteresse leva les yeux vers Nadia. Alors que cette dernière avait le teint foncé, Elizabeth était pâle, avec des joues parsemées de taches de rousseur, ses boucles brunes et son visage ovale semblant sympathiques aux yeux des gens naïfs. — L’amour, dit Elizabeth. L’amour est la seule défense contre la haine. Nadia essaya de rester impassible, mais elle saisit secrètement ce renseignement et la serra. Elle avait enfin une raison d’espérer. « L’amour vainc la haine… Bien sûr. Comment pourrait-il en être autrement ? » Elizabeth sourit, comme si elle avait entendu les pensées de Nadia. C’était peut-être le cas. — Mais l’amour ne dure pas éternellement. La haine, elle, perdure.
Nadia ? Mateo savait seulement qu’il la cherchait. Elle semblait être la seule chose importante dans le monde. Même s’il ne semblait plus se trouver dans le monde normal… Où suis-je ? Il n’en était pas sûr, mais il commençait à croire qu’il se trouvait peut-être… en enfer. Mateo leva la tête, essayant de comprendre où il était. Malgré l’obscurité, il pouvait voir qu’il était debout dans une caverne… Celle-ci était éclairée de l’extérieur par une lumière si puissance qu’elle traversait la pierre et émettait une lueur rouge comme la lave. La chaleur et l’humidité qui l’entouraient lui donnaient l’impression d’être collant. Mateo dut lutter pour reprendre son souffle. Il pouvait entendre un profond cognement qui était certainement les battements de son cœur terrifié. Dans la lueur cramoisie intermittente, Mateo put distinguer les contours de ce qui se trouvait autour de lui. Il vit des murs inclinés, un plafond légèrement arqué, ainsi que de grandes voûtes — et des lignes sombres et dures dans la pierre… Ce n’était pas de la pierre. C’était… des côtes.
Mateo frissonna quand il comprit qu’il ne se trouvait pas dans une cave. Il était dans quelque chose de vivant, grand et terrible. Le cœur qu’il entendait n’était pas le sien. C’était comme s’il avait été avalé entier ou dévoré vif. D’une manière ou d’une autre, il n’était pas seul à l’intérieur de la bête. Il pouvait entendre des grognements, des hurlements, des cris de douleur qui résonnaient dans la créature, au loin… Jusqu’à ce que quelqu’un crie juste à côté de lui. Mateo se tourna et vit Nadia, vêtue de noir, les yeux écarquillés et remplis de larmes, suspendue dans les airs. Mais le cri était venu de Verlaine, qui s’accrochait à Nadia pour ne pas tomber. Les cheveux gris de Verlaine flottaient derrière elle comme s’ils étaient pris dans un tourbillon que Mateo ne sentait pas, même en tendant les bras vers Nadia… Il se réveilla en sursaut, tâtonnant à la recherche de ses couvertures, mais — une fois de plus — il ne se trouvait pas dans son lit. Ce soir, son somnambulisme l’avait amené au bord du quai, et il se trouvait presque dans l’eau du détroit. Un jour, je vais me réveiller juste à temps pour voir que je me noie. Mateo replia ses pieds nus sous lui. Le froid du début de décembre était perçant, beaucoup trop pour être dehors en caleçon et en t-shirt. Au moins, la neige tombée deux jours plus tôt avait fondu, sinon il se serait réveillé avec des engelures. Il se leva en frissonnant et décida de se dépêcher de rentrer avant que son père ne se rende compte qu’il était parti… Son père s’inquiétait déjà suffisamment. À ce moment, Mateo vit l’eau — la vit vraiment — et il s’immobilisa. Une personne ordinaire regardant le détroit en ce moment aurait vu un littoral quelconque lors d’une nuit nuageuse d’hiver : du sable argenté sous la lumière de la lune, la surface de l’eau presque trop lisse, la lumière du phare lointain balayant continuellement les environs. Mais Mateo était l’Allié de Nadia, ce qui voulait dire qu’il renforçait sa magie. Il décuplait la puissance de tous les sortilèges qu’elle lançait lorsqu’il se trouvait à proximité. Les Alliés possédaient aussi le pouvoir de voir la magie à l’œuvre autour d’eux. Grâce à Elizabeth, la magie était incrustée dans les fondations de Captive’s Sound, visible partout, tordue et noire. Mateo pouvait donc voir que la ville était sur le point d’être détruite. Une substance visqueuse et tourbillonnante flottait dans le ciel, comme un dôme séparant Captive’s Sound des étoiles. Sa lumière était fiévreuse et rougeâtre. Les profondes lignes dans la terre semblaient sur le point de s’écrouler et de former d’énormes dolines. Pire encore, sous l’eau, quelque chose bougeait spasmodiquement et se préparait à faire surface. Mateo savait maintenant que c’était l’endroit qu’Elizabeth avait choisi pour détruire la barrière entre le monde des démons et celui des humains… Pour préparer un passage pour le Très-Bas. Mateo serra les poings en regardant cet endroit. Il aurait voulu pouvoir faire quelque chose, n’importe quoi, pour arrêter ce qui arrivait… Une sensation étrange parcourut son corps. Ce ne fut pas douloureux, mais cela le fit tressauter. Mateo crut voir une lueur bleutée autour de ses membres… Mais il n’en était pas sûr. La lumière se dissipa rapidement. « C’est seulement tes pouvoirs d’Allié qui te font halluciner », se dit-il, même si ses pouvoirs n’avaient encore jamais fait une telle chose. « Rentre, avant de devenir fou. » Mateo se força à se détourner de la scène cauchemardesque. En revenant à la maison, il garda la tête baissée, les yeux sur le quai et le sable sous ses pieds rougis par le froid. Quand il se glissa dans la maison, il était presque engourdi, et il se débattit avec la porte… Heureusement, son père ne se réveilla pas.
Son père pensait que Mateo avait commencé à « avoir des crises » au cours des dernières semaines. C’était le diagnostic auquel étaient arrivés les médecins, qui ne pouvaient voir la magie. C’était donc ce que son père avait choisi de croire, bien que tous les habitants de la ville connaissent le véritable problème, même ceux qui ignoraient tout de l’existence de la magie. Les gens de Captive’s Sound, généralement sains d’esprit, croyaient toujours en la malédiction des Cabot. Elle était maintenant ancrée dans le folklore de la ville. Chaque génération, un membre de la famille Cabot devenait irrémédiablement fou. La mère de Mateo avait été la dernière victime. Comme tous les autres, elle était persuadée qu’elle pouvait voir le futur à travers des rêves de plus en plus dérangeants. Comme beaucoup de ses ancêtres, elle avait choisi de se suicider. Les rêves de Mateo avaient commencé pendant l’été, et depuis, il s’était inexorablement éloigné de ce qui était « normal » — quoi que cela puisse être dans cette ville. À l’école, tout le monde le traitait bizarrement, comme si les gens attendaient tous qu’il perde la raison. Alors, faire des trucs bizarres comme se réveiller n’importe où en ville, hirsute, et vociférer à propos de ce qu’il venait de voir ? Cela n’aidait pas vraiment sa cause. Mateo s’arrêta, se rappelant l’horrible rêve où il avait vu la fille qu’il aimait dans le ventre de l’enfer. Son esprit était encore rempli par cette horrible vision, alors qu’elle pleurait de chagrin et de peur. Il savait maintenant que les rêves provoqués par sa malédiction devenaient toujours réalité.
Un autre magnifique matin tordu à Captive’s Sound. Verlaine se leva tôt, déterminée à passer aux bureaux duGuardianavant d’aller à l’école. Les gens du coin étaient généralement trop empressés d’ignorer la bizarrerie les entourant, mais après les événements des dernières semaines — incluant des maladies mystérieuses et une brève quarantaine imposée par les centres pour le contrôle des maladies —, ils allaient sûrement reprendre leurs esprits. Peut-être reprendre leurs esprits signifierait porter attention au journal de la ville, raison pour laquelle Verlaine, la meilleure stagiaire au monde, mais la plus méconnue, se dirigeait vers les bureaux duGuardian. « D’accord, je n’ai peut-être pas de pouvoirs d’Alliée, mais je peux quand même voir que cette ville ne va vraiment pas bien. » Elle repoussa une mèche de cheveux argentés de ses yeux en arrivant sur la place du centre-ville. L’hôtel de ville présentait encore quelques fenêtres condamnées, stigmates de l’émeute qui avait failli éclater quelques semaines plus tôt, quand madame Prasad, après avoir brièvement et malencontreusement bénéficié de la possibilité de voir les démons, s’en était prise, armée d’une hache, à tous ceux qui l’entouraient. Quelques pancartes de quarantaine étaient même encore accrochées à des magasins. La quarantaine avait été levée, mais les gens qui se remettaient de la sorcellerie d’Elizabeth — les termes utilisés par le journal étaient « maladie mystérieuse », se rappela Verlaine — n’étaient pas tous retournés à l’école ou au travail. Tout le monde ne se remettait pas aussi rapidement que son oncle Gary. L’autre indice de trouble que Verlaine vit était plus subtil. En fait, c’était surtout quelque chose qu’elle ne voyait pas. D’habitude, quand elle s’arrêtait au journal avant d’aller à l’école, elle croisait quelques dizaines de personnes : le père de Mateo, monsieur Perez, en route pour aller ouvrir La Catrina ; des employés de la banque vêtus de complets ; d’autres personnes qui avaient une raison d’arriver très tôt au travail. Aujourd’hui, il n’y avait presque personne. Le café
était ouvert, mais au lieu de se joindre à une longue file, Verlaine put se rendre directement au comptoir. Ensuite, en buvant son café crème dans une tasse isolante à l’effigie d’Hello Kitty, Verlaine regarda la place presque déserte. L’endroit était si vide qu’il semblait inquiétant. Elle se dit que, si elle avait vécu dans l’Ouest, une boule d’herbes sauvages aurait traversé la place. C’était comme si les gens pouvaient sentir ce qui se préparait. Ce qui était impossible. Il aurait fallu que les habitants de Captive’s Sound soient beaucoup plus instruits, et dotés d’un don de voyance, pour savoir que leur ville allait bientôt devenir l’épicentre de l’apocalypse. Verlaine sortit les clés de son sac à dos. Elles tintèrent contre la porte quand elle entra dans le bureau duGuardian, une pièce de taille moyenne qui sentait les vieux livres et surplombait un sous-sol rempli de classeurs à tiroirs renfermant les archives. La technologie d’impression était si dépassée que Verlaine avait déjà trouvé des lettres en fonte dans un tiroir, venant d’un appareil de typographie dont le journal s’était débarrassé quelques années plus tôt. Il n’y avait personne d’autre dans le local, ce qui n’était pas rare. Les propriétaires voyaient le journal comme une excuse pour imprimer des petites annonces et des publicités pour l’épicerie, les nouvelles servant surtout de décoration, un peu comme le persil sur une assiette de restaurant. Si la ville recevait de vrais renseignements, c’était surtout grâce à Verlaine. Elle se dirigea vers le bureau et fouilla dans les papiers qu’elle y trouva, se demandant distraitement si ses patrons lui avaient laissé un mot contenant des instructions — le courrier électronique et les messages textes étaient trop modernes pour eux. En fouillant, elle entendit le léger grattement indiquant l’ouverture de la porte derrière elle. Une douce chaleur lui réchauffa le dos et les jambes, comme si un soleil tropical s’était soudain levé un jour d’hiver dans le Rhode Island… Sauf que la chaleur venait de l’enfer. Verlaine sourit. — Tu sais, si j’avais su que j’allais être suivie par un démon aujourd’hui, j’aurais porté quelque chose d’élégant, dit-elle sans se retourner. — Au moins, tu as mis des chaussures avec lesquelles tu peux courir. — C’est toujours le cas. Ici, c’est plus utile qu’on pourrait le croire. Verlaine regarda enfin Asa par-dessus son épaule. Il ne ressemblait pas à un démon, du moins pas le genre visible dans les films d’horreur ou les toiles de la Renaissance. Il ressemblait plutôt à un autre genre de tableau de la Renaissance ; ceux qui portaient toujours des noms commeJeunessequi montraient de jeunes hommes et magnifiques aux boucles noires et aux yeux bruns à faire fondre. Pour être précis, Asa ressemblait à feu Jeremy Prasad, qui avait été un crétin de première dans la classe de Verlaine jusqu’à ce qu’Elizabeth le tue et donne son corps à son serviteur démoniaque. Asa devait aider l’enchanteresse à faire passer le Très-Bas dans le monde des mortels, et à provoquer la fin du monde tel qu’ils le connaissaient. C’était donc une mauvaise idée de tomber amoureuse d’Asa. Mais Verlaine l’aimait. Asa entra d’un pas nonchalant, sa veste noire embrassant son grand corps mince. — Les Converse d’aujourd’hui sont d’une nuance de bleu à la fois étrange et magnifique. — Bleu Tiffany, répondit Verlaine en levant un pied et en tournant sa cheville pour bien montrer sa chaussure. C’était une collection limitée, il y a quelques années. — Ça semble cher. — Pas nécessairement. Il n’existe pas d’eBay en enfer, n’est-ce pas ? — Non. Un autre des nombreux luxes qui font défaut à ce lieu.