Cet ouvrage et des milliers d'autres font partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour les lire en ligne
On lit avec un ordinateur, une tablette ou son smartphone (streaming)
En savoir plus
ou
Achetez pour : 7,99 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

Publications similaires

Vous aimerez aussi

L'affaire Moon

de fleurus-numerique

Le Petit Prince pour les enfants

de fleurus-numerique

suivant
9782215133315-couv

JO COTTERILL

LA BIBLIOTHÈQUE DES CITRONS

CHAPITRE 1

La nouvelle, Mae, m’a demandé de jouer avec elle aujourd’hui. Je n’ai pas su quoi dire. Elle a de longs cheveux noirs qu’elle porte en deux nattes fixées au sommet de sa tête, comme Heidi. Elle a un visage rond de poupée avec des yeux bleu vif, et elle est arrivée à l’école ce trimestre.

J’étais assise dans mon coin préféré de la cour avec un livre. C’est mon habitude pendant les récréations. Mae m’a adressé un sourire plein d’espoir, mais j’ai fait non de la tête et je suis retournée à mon livre.

– OK, a-t-elle dit, et elle s’en est allée.

J’ai essayé de me concentrer sur mon livre, mais mon regard n’arrêtait pas de s’échapper des pages pour la regarder. Elle dit souvent OK ; ça a l’air de bien lui aller. Ça rime même avec son nom. OK, Mae. Quand elle s’est présentée en classe, elle nous a expliqué qu’elle avait changé d’école parce que sa famille avait déménagé. Mais elle ne paraissait pas en souffrir. Elle a toujours l’air joyeux.

Je me disais qu’elle allait proposer son amitié à quelqu’un d’autre, mais elle est partie toute seule vers la grille et elle s’est mise à ramasser des brindilles par terre. Elle en a fait un petit tas. Puis elle s’est assise et a tiré quelque chose de sa poche. Le soleil s’est reflété dessus – c’était une loupe.

Elle essayait de mettre le feu aux brindilles. J’ai regardé, fascinée. Est-ce que ça allait marcher ? Elle avait visiblement du mal à trouver le bon angle. Ses yeux faisaient des va-et-vient entre le ciel et la loupe, qu’elle inclinait d’un côté puis de l’autre.

« Mauvais procédé, ai-je pensé. Il faudrait qu’elle maintienne la loupe dans la même position pendant longtemps, pour que le rayon de lumière central chauffe la brindille au même endroit. » J’ai lu ça dans un livre. Allumer un feu de cette façon, ce n’est pas très pratique, mais ça peut fonctionner si on est assez patient et que le soleil brille assez fort. Mais on est en automne, là. Le soleil ne brille pas très fort.

Je la regardais avec une telle intensité que quand elle a levé les yeux et qu’elle m’a aperçue, le choc a failli me faire lâcher mon livre. Vite, mon regard est revenu à ma page, mais je n’ai pas résisté au besoin de jeter un autre coup d’œil à Mae. Elle continuait à me fixer des yeux, et souriait comme si j’étais son amie.

L’embarras me mettait le visage en feu. Je n’ai plus levé les yeux de mon livre.

Mae n’a pas réussi à mettre le feu à ses brindilles. Je le sais parce que, dans le cas contraire, une maîtresse serait arrivée en courant. Au lieu de ça, quand la cloche a sonné, tout le monde s’est mis en rang comme d’habitude. Je me suis attardée derrière les autres, j’ai attendu que presque tout le monde soit rentré, et je me suis précipitée à la grille pour examiner le petit tas de brindilles de Mae.

Il n’y avait plus de tas. Mae avait disposé les brindilles sur le sol de manière à tracer des lettres. Celles-ci formaient un mot.

 

CALYPSO

 

Je suis rentrée en classe au pas de course, le cœur battant. Pourquoi avait-elle écrit mon nom avec ces brindilles ?

 

Papa dit toujours qu’il faut se considérer comme son propre meilleur ami. Quand j’étais plus petite, je ne comprenais pas ce que ça voulait dire, mais maintenant, je vois bien. Ça veut dire qu’on doit être heureux quand on est seul ; qu’on ne devrait pas avoir besoin de la compagnie des autres pour être heureux. Papa dit qu’il se passe très bien des autres.

Je me demande parfois s’il avait besoin de ma mère, mais ce n’est pas le genre de question que je peux lui poser. Et je ne peux pas la poser à ma mère, parce qu’elle est morte.

À l’école, les maîtresses s’inquiétaient souvent de me voir m’asseoir à l’écart des autres. Elles écrivaient des mots du genre : « C’est une fillette très solitaire » ou « Elle s’isole ». Comme s’il s’agissait d’une mauvaise attitude.

Mon dernier bulletin dit quelque chose de différent : « Elle aura du mal à s’adapter au collège l’année prochaine si elle ne parvient pas à se faire de bons amis. »

– Ils n’y connaissent rien, a dit papa en lisant ce mot à la fin du dernier trimestre. Ils ne comprennent pas les gens qui n’ont pas besoin d’être entourés. Ils croient que l’indépendance va de pair avec la solitude. Ils n’ont jamais entendu parler de la force intérieure.

Papa croit très fort à la force intérieure.

– S’il m’arrivait quelque chose, répète souvent papa, tout irait bien pour toi, Calypso. Tu as une grande force intérieure.

Je suis fière qu’il m’attribue une grande force intérieure, mais je n’aime pas imaginer qu’il puisse arriver quelque chose à papa. Il est arrivé quelque chose à maman, il y a cinq ans, et j’essaie de ne pas y penser non plus. Tout s’est passé si vite : elle s’est sentie un peu mal, elle est allée voir le médecin, on lui a fait des analyses et on lui a dit qu’elle avait un cancer. Ensuite, elle est tombée malade très vite, et puis elle est morte. Si papa mourait maintenant, je ne suis pas sûre du tout que tout irait bien pour moi.

Dès qu’il dit ça, les larmes me montent aux yeux. Il le remarque, et secoue la tête comme si je l’avais encore trahi.

– Inutile de te laisser abattre, dit-il. Je te montre juste comment être forte. Trouve ta force intérieure.

Je m’essuie les yeux et j’essaie. Elle est là, j’en suis sûre. Il le répète assez souvent, elle est forcément en moi.

– Tout irait bien pour moi, dis-je sans laisser ma voix trembler. Et si… s’il m’arrivait quelque chose à moi, tout irait bien pour toi.

– Exactement, répond-il avec un sourire encourageant, et il s’éloigne en direction de sa bibliothèque.

J’essaie de ne pas me laisser affecter par son acquiescement. C’est parce qu’il a une grande force intérieure. Ce n’est pas parce qu’il ne m’aime pas.

À l’école, les autres enfants n’essaient plus de m’avoir pour meilleure amie. J’aime bien jouer avec eux – ce n’est pas que je n’aime pas les gens. Mais pour être honnête, je préfère les livres. J’aime l’espace de calme qu’ils créent dans ma tête ; un espace où peuvent surgir des mondes magiques, des îles ou des mystères.

Mae est nouvelle et elle ne comprend pas encore. Elle se rendra bien compte dans les jours qui viennent, et elle se trouvera quelqu’un d’autre comme meilleure amie.

CHAPITRE 2

Mae et ses brindilles continuent de m’intriguer à mon retour de l’école. J’entre dans la maison et je passe sur la pointe des pieds devant la porte de la bibliothèque pour ne pas déranger papa dans son travail. C’est une grosse porte en bois, sur la gauche, épaisse et ancienne, et il ne m’entendrait probablement pas de toute façon, mais j’ai pris l’habitude de marcher sans bruit. Puis je monte dans ma chambre et je me mets à mes devoirs.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin