La langue des bêtes

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Au fond des bois, vit une communauté d’anciens membres d’un cirque. Depuis très longtemps ils ne donnent plus de spectacle. Un jour, de grands travaux grignotent le territoire autour d’eux, et on oblige l’enfant de la famille, La Petite, à rejoindre l’école du village. Dans la continuité de son roman précédent, Le Cœur des louves, Stéphane Servant raconte une fable contemporaine, sur la perte de nos origines primitives, le rapport aux animaux et à la nature dans notre monde contemporain.


Publié le : mercredi 19 août 2015
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EAN13 : 9782812609497
Nombre de pages : 448
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Présentation

Il était une fois un vieux chapiteau de cirque à l’orée
d’une forêt sombre et profonde : c’est là que vit la Petite
avec sa famille, une ancienne troupe de saltimbanques.

Depuis très longtemps ils ne donnent plus de spectacle,
mais ils tissent autour de la gamine un cocon protecteur d’histoires et de légendes.

Un jour, un chantier gigantesque vient tout bouleverser :
le campement va être rasé et la Petite est envoyée à l’école du village.
Elle va alors faire appel aux forces obscures
de la forêt pour tenter de sauver les siens.

 

Dans la lignée du Cœur des louves, son précédent roman,
Stéphane Servant nous raconte une fable envoûtante.

Au travers du regard décalé d’une enfant sauvage,
fille d’une funambule et d’un ogre, il nous convie à croire
à la magie des histoires.

Du même auteur

Souviens-toi de la Lune – 2010, roman doado noir.

Le cœur des louves – 2013, roman doado.

Chat par-ci/Chat par-là – 2014, roman boomerang.

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Stéphane Servant

la langue des bêtes

 

 

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…car aucune hache ne peut avoir
de prise sur le silence vivant.

Stig Dagerman,
Notre besoin de consolation
est impossible à rassasier.

chapitre 1

Les renards arrivent avec la nuit.

La Petite les entend avant de les voir.

Leurs pattes comme des marteaux d’orfèvre font sonner l’écrin brun des bois.

Un minuscule tambour fouetté par les doigts têtus de l’automne naissant.

Au-delà des carcasses de voitures, là-bas, à la lisière de la forêt, les brindilles claquent, les carapaces craquent. Partout, les lapereaux frissonnent. Et les renards tremblent bien plus qu’eux.

La Petite le sent. Leur peur se diffuse dans l’air comme un parfum un peu écœurant. La peur monte malgré elle le long de ses reins, tire sur le fin duvet de sa nuque, irrite son nez.

Elle se blottit près de la caravane du Père, silencieuse, le corps tendu.

Elle respire. Profondément. Se remplit de vide et de nuit.

Ils arrivent. Les renards arrivent.

Elle les entend, bien avant de les voir.

Et puis.

Leurs yeux d’ambre filent et fusent à travers la nuit.

Des dizaines. Des centaines.

Des feux follets pris de terreur.

Des étoiles incandescentes et muettes.

Qui rayent l’obscurité du campement.

Qui frappent les toiles déchirées du vieux chapiteau.

Qui zèbrent la piste d’éclairs fauves.

Qui renversent les tables et les bougies et les bouteilles et les assiettes.

La Petite entend là-bas, sous le chapiteau, le cri de Colodi et les rires de Major Tom :

– Regardez ça, mais regardez ça ! Des renards !

Elle tend sa main, si blanche. Elle appelle les renards qui filent devant elle.

– N’aie pas peur. Viens. N’aie pas peur.

L’un d’eux, haletant, stoppe sa course. Pointe vers la gamine son museau élancé. Ses yeux sont deux billes jaunes et folles qui roulent sur la main tendue, sur le corps accroupi.

– N’aie pas peur. Dis-moi ce qui se passe. Je sais que tu peux parler.

Le renard hésite. Son échine vibre de frayeur. Elle peut presque voir son cœur faire des bonds dans sa poitrine. Elle avance sa main. Un peu plus près.

– Parle-moi.

Et sa voix est douce et calme, pleine de vide et de nuit.

La porte de la caravane claque dans son dos.

Et l’éclair roux terrorisé s’enfuit.

Sans avoir rien dit.

Le Père, dans l’encadrement de la porte. Énorme comme une lune. Un sourire plein de dents émerge de sa barbe. Le fusil étincelle entre ses grandes mains. Il porte l’arme à son épaule.

Et dans un grand éclat de rire, le feu s’abat sur les renards.

Sous la toile du chapiteau, hommes et renards se débattent et hurlent.

Ça grogne, glapit, jappe, ça crisse, écume, roule, ça saigne, se cache, se traîne, ça s’enfuit ou ça meurt.

Les étoiles rousses s’éteignent, une à une, dans une nuée de poudre.

Silences, cliquetis du métal, derniers jappements, vite recouverts par le voile du chant des grillons.

De sous une table, on entend la voix de Colodi :

– Il nous tuera tous un jour, il nous tuera tous.

Et Major Tom lui répond depuis le grand mât où il est venu se percher :

–  Ne lui donne pas des idées, le vieux. Il lui reste des cartouches.

Les fourrures fument dans le couchant.

Au-dessus de la Petite, Belle, sa mère, contemple le carnage d’un œil rêveur et le Père lui sourit.

chapitre 2

Assise sur le marchepied de la caravane des parents, elle ronge un bout de pain.

Le Puits aux Anges s’ébroue lentement. Le soleil du matin vient dorer les épaves des voitures qui forment autour des caravanes un rempart étincelant. Au-delà, les grandes forêts de pins vibrent du chant vif des oiseaux. Des lambeaux de brume s’enroulent çà et là à la cime des arbres. Les restes d’un songe. Les toiles jaunes et rouges du chapiteau oscillent dans la brise, telles les voiles inutiles d’un immense navire échoué dans un dépotoir.

Avant, bien avant la naissance de la Petite, on donnait des spectacles sous ce chapiteau. Le Cirque se déplaçait sur les routes, de villes en villages et tous les jours on dressait le chapiteau dans un lieu nouveau. Colodi lui en parle souvent : c’était un vrai spectacle et les gens venaient nombreux pour admirer les tours. Belle était trapéziste, le Père lançait des couteaux, Pipo et Major Tom faisaient des roulades sur la piste. Tout le monde avait un rôle, un numéro à présenter. Un jour, pourtant, tout s’est arrêté. Elle ne sait pas pourquoi. Peut-être parce que, comme le rabâche Colodi à qui veut bien l’écouter, les gens ne croient plus depuis longtemps aux histoires et encore moins à la magie du Cirque. Ce qu’elle sait, c’est que le Père, un jour, a dressé le chapiteau ici, entre les épaves des voitures. Et c’est là qu’elle est née. Je suis née là, pense la Petite. Au Puits aux Anges. C’est ici que j’ai ouvert les yeux pour la première fois sur le monde. Combien de temps est-ce que ça peut faire, je n’en sais rien. Ce qui est certain, c’est que, depuis, le chapiteau n’a plus bougé. Et plus aucun spectacle n’a été donné sous les toiles depuis longtemps déchirées. Si ce n’est celui de notre vie.

Au Puits aux Anges, le temps s’écoule, fluide, léger, sans brisure autre que celle du basculement de la lumière sur les carcasses des voitures et les ombres des arbres alentour qui s’étirent ou rétrécissent selon les saisons, et l’ombre de la Petite est pareille à celles des pins, mouvante, parfois minuscule parfois infinie. Si bien qu’elle ne peut mesurer le temps passé depuis sa naissance jusqu’au jour présent. Voilà pourquoi, de sa toute petite enfance, elle ne saurait dire si c’était juste hier ou il y a des millions d’années.

Pourtant, souvent, elle essaie d’imaginer un temps beaucoup plus ancien. Le temps d’avant sa naissance. Celui des spectacles, quand le chapiteau était illuminé dans la nuit et que les spectateurs se pressaient pour voir les numéros sur la piste. En plissant les yeux, elle tente d’imaginer à quoi cela pouvait ressembler. Mais elle y arrive à peine. Les lampions colorés, les murmures dans l’obscurité, l’odeur forte des animaux, les pitreries des clowns, les rires des enfants. Il lui semble alors que c’est juste-là, de l’autre côté de la toile de sa mémoire. Qu’il suffirait de peu pour que le chapiteau s’anime de nouveau, pour que le spectacle recommence. Même si en fait elle sait bien que tout cela elle l’a lu dans les livres de Colodi. Ce ne sont pas des souvenirs. Qui peut se souvenir de ce qui s’est passé avant que ses yeux s’ouvrent pour la première fois ?

Cette nuit, elle a fait un rêve étrange. Des dizaines de renards envahissaient le Puits aux Anges. Les bêtes traversaient le chapiteau, effrayées et furieuses, rapides comme des comètes. Les renards renversaient les tables et les chaises et Major Tom riait et Colodi hurlait à pleins poumons « Porca miseria ! Porca miseria ! » Elle a rêvé qu’elle tentait de parler à l’un des animaux. C’était certainement une femelle qui venait de mettre bas récemment car la peau pendait sous son ventre. La renarde s’arrêtait devant elle et la regardait longuement. Mais elle ne voulait pas lui répondre. Ou peut-être ne pouvait-elle pas. Pipo le lui a dit, cela fait bien longtemps que les hommes et les animaux ne parlent plus la même langue. Qui a en premier oublié celle de l’autre ? Dans son rêve, le Père se moquait bien de tout ça. Le Père faisait ce qu’il a toujours fait. Il décrochait son fusil et il foudroyait les renards, les uns après les autres, dans un grand rire et d’énormes gerbes de feu.

Là-bas, de l’autre côté du chapiteau, s’ouvre la porte de la caravane de Colodi. Le vieil homme descend en se tenant les reins. Il fait quelques pas, ouvre sa robe de chambre à carreaux et urine longuement parmi les gravats avec des soupirs de satisfaction. Sous une table du chapiteau, Franco, le vieux lion, baille en exhibant sa gueule de fauve édentée.

Sans bruit, la Petite chausse ses bottes rouges en caoutchouc et fait le tour de la caravane des parents.

Dans la poussière, des taches sombres. Du sang. C’est là qu’elle voit les cadavres des renards. Un amoncellement rouge et or. Les décombres de son rêve. Comme si le rêve était venu percer la coquille du sommeil et avait déversé dans le petit matin bien réel les restes d’un songe fauve.

chapitre 3

– Tu es prête ?

Elle hoche la tête.

Le Père et la Petite s’enfoncent dans les bois nappés de brume.

Il marche devant, immense, énorme, le fusil à l’épaule et le couteau à la ceinture.

Elle trottine derrière, la gibecière en cuir sur le dos.

Elle aime bien quand le Père lui permet de l’accompagner à la chasse. Ils parlent peu. Il n’y a pas besoin de parler. Il suffit d’être aux aguets, tout comme les animaux.

La forêt semble figée sous une carapace de silence et pourtant, à l’oreille de la Petite, tout bruisse et murmure. Elle le sent : comme dans les histoires anciennes que lui racontent Pipo et Colodi, les esprits habitent les bois. Les esprits sont dans toutes les choses vivantes. Et aussi dans les pierres, l’eau et le vent. Il suffit d’être attentif. Ici, tout bruisse, tout palpite, tout vit. Les feuilles roussies et les mousses spongieuses murmurent : « L’automne arrive. » Un geai perché dans la futaie prévient : « Ils sont deux ! Méfiez-vous, ils sont deux et ils arrivent ! » La terre, collante sous les bottes de la Petite, chante à chacun de ses pas : « Bonjour, Petite, bonjour. » Les fondrières gorgées d’eau sont comme des miroirs anciens où le ciel dérive paresseusement en nuances de rose et de bleu. Il a dû pleuvoir durant la nuit mais la gamine n’a rien entendu. Quand je dors, pense la Petite, je suis ailleurs, la terre entière pourrait se fissurer, s’ouvrir et m’engloutir sans que je m’en aperçoive. Parce que quand je dors, je suis vraiment ailleurs. Sans que je sache vraiment où je suis.

À leur passage, de minuscules oiseaux s’enfuient en secouant les branchages et une pluie fine, dorée par le soleil du matin, s’abat alors sur leurs épaules. Çà et là, les araignées se tiennent immobiles au centre de leurs toiles empesées de rosée. La Petite montre au Père une sente labourée. Des dizaines d’empreintes de pattes à demi effacées par la pluie. Les renards sont certainement passés par là. Le Père affiche un large sourire de plaisir en se rappelant le carnage sous le chapiteau.

Dans l’esprit de la Petite, cela ne fait aucun doute : le Père est né pour tuer. Pour déchiqueter. Pour mettre en pièces. Pour éventrer. Pour manger tout ce qui se mange sur cette terre. « Les bêtes sont faites pour être tuées et mangées. Depuis toujours. Et moi, je suis là pour ça. Pour elles. Voilà qui je suis. » Sans cette chair pour nourrir sa chair, sans ce sang pour fortifier son sang, se dit la Petite, le Père pourrait mourir, étouffé par sa propre colère. Le Père est un Ogre. Il a dans le ventre une faim qu’aucune chair, qu’aucun sang, n’arrive à assouvir tout à fait. Jamais il n’efface de son visage cet air de bête sauvage, même quand il dort. Il n’y a que moi et Belle qui arrivons à dissiper les dents de son sourire. Il devient alors le plus aimant des pères. Presque un homme pareil aux hommes qui habitent le Village.

Ils arrivent près d’une clairière envahie par les lianes d’une vigne sauvage. En cette fin d’été, le feuillage vire déjà au roux. Les raisins, confits de sucre, éventrés par le soleil et la pluie, laissent s’échapper un parfum entêtant qui rend fou tout un bataillon de merles sombres. Les oiseaux piaillent bruyamment, indifférents à leur présence, ils bondissent de grappes en grappes, se disputant les grains les plus juteux.

Le Père s’adosse à un pin, le fusil au creux du bras. Il hoche la tête et la Petite vient s’agenouiller à ses pieds. Vu d’en dessous, le Père paraît encore plus monstrueux. Ses mains semblent démesurées. Avec sa barbe noire et drue, ses dents plantées de travers, ses yeux noirs et le grand couteau qui étincelle à sa ceinture, il a tout d’un Ogre. C’est sûrement pour cela que les gens du Village n’osent pas s’aventurer dans les bois du Puits aux Anges. Parce que le Père ravive en eux leurs peurs d’enfants. Ils savent que dans les bois rôde une bête plus féroce que les loups d’antan, aussi jamais ils ne viendraient par ici, sauf pour déposer dans la forêt les chiens et les chats dont ils ne veulent plus. De pauvres petites choses dont le Père sait si bien abréger les souffrances. À moins que ce ne soit à cause des crevasses profondes qui courent dans les bois et dont on dit qu’elles plongent jusqu’au cœur de la terre. Qui sait quelle bête pourrait émerger de là ?

Ils attendent longtemps à l’orée de la clairière. Dans l’enchevêtrement des lianes de la vigne, les merles, ivres du sucre des raisins, lancent des trilles de plus en plus stridents. Ils s’emportent et bataillent : « À moi ! C’est à moi ! » s’offusquent-ils à grands coups de bec, de gifle de plumes, se moquant bien de savoir si un renard se tapit non loin.

La Petite elle aussi aimerait bien aller croquer dans un de ces fruits. Mais elle sait qu’il ne faut pas bouger. Il faut se faire aussi immobile que les arbres, aussi silencieux que les animaux. Les merles ont de la chance. Si le Père n’avait pas tué les renards hier soir, les oiseaux imprudents auraient déjà été déchiquetés sous leurs crocs. Dans la forêt, tromper la mort est affaire de silence et de patience.

De longues minutes s’écoulent, cristallines, réchauffées par le soleil qui passe maintenant ses doigts blonds dans la chevelure de la futaie épaisse. La Petite sommeille sur le tapis de mousse où une limace rousse trace son sillon d’argent. Un mouvement imperceptible la ramène au pied du pin et la Petite voit le corps gracile du faon qui s’avance, lentement.

L’animal blond s’approche de la vigne, aux aguets. Son œil rond et noir et doux comme un raisin sauvage roule sur la clairière. Sous ses flancs, le petit tambour de son cœur palpite. Ses naseaux hument le sucre qui imprègne le matin et c’est un parfum si doux que l’animal en oublie toute prudence. Le faon déroule ses pattes graciles et s’approche de la vigne baignée d’une lumière jaune. L’animal tend son cou fin et saisit délicatement une grappe malgré les protestations des merles. La Petite sent alors l’odeur de son Père se répandre dans l’air. Une odeur âcre, sombre et violente. Peut-être la Petite a-t-elle bougé car le faon relève maintenant la tête. Ses yeux ourlés se posent sur elle. Et leurs regards se mêlent. Les mêmes yeux. Noirs et ronds. Insondables. La Petite hoche la tête, lentement. Un signe de paix. Puis elle ferme les yeux et la détonation fait voler en éclats noirs les merles apeurés.

– Va, Petite, dit le Père au-dessus d’elle.

Elle se précipite vers l’animal foudroyé.

Sous le linceul du feuillage, l’œil du faon la fixe, doré de soleil.

Elle passe ses doigts dans la fourrure encore chaude.

Le Père s’approche de son pas lourd.

– Hai, il est beau, hein ?

Elle hoche la tête. Elle regarde ses paumes. Elles sont rouges et poisseuses. Comme barbouillées de raisins trop mûrs. Comme si l’automne coulait entre ses mains.

chapitre 4

La cabane est plantée au milieu d’une petite clairière secrète. Un assemblage de planches mal dégrossies, vermoulues, consolidées avec des plaques de tôle rouillées. Si vieille qu’elle semble toujours avoir été là, recroquevillée sous les ombres mouvantes des pins. À l’intérieur, des araignées tissent des toiles millénaires, aussi épaisses que de la toile de drap. Quelque part, entre les chevrons qui supportent à peine la toiture, des loirs ont élu domicile. Ils ont confectionné un nid de paille et de brindilles. La Petite peut entendre leurs petits couiner et la course folle de leurs pattes au-dessus d’elle quand ils font des allées et venues entre le nid et la forêt. Rien de tout cela ne l’effraie. C’est ici chez elle. Son royaume. Protégé du monde par les méandres d’un labyrinthe de genêts et les murs d’un roncier que l’on traverse en rampant dans un tunnel étroit. Seuls les animaux viennent jusque-là. Et elle est une enfant, rien d’autre qu’un petit animal, semblable à tous les autres.

Quand elle pousse la porte, les yeux des animaux lancent des éclats de bienvenue. Toutes les bêtes que le Père tue se retrouvent là. Daims, biches, lièvres, sangliers, renards, et même un chat, l’animal préféré de la Petite. Elle a confectionné des pelages de mousse. Des ailes de feuilles. Des yeux de perles. Elle a patiemment assemblé leurs os. Peut-être s’est-elle trompée sur la façon de les disposer mais les animaux ne lui en tiennent pas rigueur. Car même si leur sang a une dernière fois coulé sur la terre brune, même si leur chair a depuis longtemps disparu dans des casseroles en fer-blanc et dans la bouche du Père et dans la sienne et dans celle de tous ceux du Puits aux Anges, ils retrouvent entre les doigts de la Petite une nouvelle vie. Après chaque repas, elle prend soin de recueillir leurs os et elle les assemble ici, dans la cabane. La Petite s’en émerveille à chaque fois : il existe toutes sortes d’os, de toutes les formes, de toutes les tailles et c’est très étonnant de voir que sous le pelage et la chair des plus gros des animaux se cachent des os minuscules, incroyablement ciselés. Même sous le cuir coriace de vieux sangliers à la fourrure rêche, même sous les poils drus et piquants des hérissons, elle a trouvé des trésors de délicatesse. Comme si la beauté, toujours, parvenait à se nicher partout.

Quand elle pousse la porte, à travers la lumière d’automne poudrée d’or qui tombe au travers des tôles du toit, les animaux semblent s’animer lentement, les poitrines soupirent, les yeux étincellent, les articulations craquent, comme s’ils l’avaient attendue pendant très longtemps. Comme s’ils étaient emplis d’amour pour elle. La Petite passe ses doigts sur le crâne poli et dans la fourrure moussue du Chat. Elle l’a changée il y a quelques jours à peine si bien que le Chat est vert, entièrement vert pomme. Ce chat, c’était le chat de Belle. Quand il était vivant, il n’avait pas de nom. C’était juste le Chat. Un habitant du Puits aux Anges. Les gens du Village ont pour habitude de déposer à la lisière de la forêt les animaux dont ils veulent se débarrasser parce qu’ils savent que le Père fera ce qu’ils n’ont pas le courage de faire. Ils abandonnent ainsi leurs vieux chiens à moitié aveugles, des portées entières de chatons aux yeux encore clos, des tortues devenues trop imposantes, des bêtes qui ne sont rien d’autre que de pauvres petites boules de poils tremblotantes et dont la Petite ne connaît même pas le nom. Il n’est pas rare de croiser ces animaux faméliques dans la forêt ou de retrouver leurs squelettes dans les fourrés. On entend parfois leurs plaintes, le soir, quand la nuit s’étend sur les bois. Habitués à vivre dans le confort, derrière des grilles ou au bout d’une laisse, les animaux dépérissent. Le Père ne supporte pas ces cris déchirants. Il prend alors son fusil et se met en chasse. Il ne rentre au Puits aux Anges que lorsque le silence est retombé sur la forêt. Un jour, Belle était revenue du potager, le Chat entre ses bras. Un chat noir bien vivant qui avait échappé par miracle au fusil du Père. L’animal avait l’air en bonne santé. Il ronronnait doucement contre le sein de Belle. Elle l’avait installé sur des coussins dans la caravane. Et le Chat, avec ses manières de chat, avait immédiatement fait siens la caravane et les coussins et le Puits aux Anges tout entier. Quelques jours après, le Chat était mort : le Père l’avait tué par accident à l’orée de la forêt. C’était du moins ce qu’il avait dit.

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