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La Légende de Lee-Roy Gordon

De
304 pages
Depuis qu’elle a claqué la porte du lycée, Morgane, dix-sept ans, ne sait plus trop où elle en est. La seule chose qu’elle aime faire, c’est écouter de la musique, entre les quatre murs de sa chambre… Recrutée par un petit label de musique, la voilà chargée de s’occuper du légendaire Lee-Roy Gordon, star du rock des années 60 et 70, qui s’apprête à enregistrer l’album de son retour, après quarante ans de silence. Mais comment gérer ce vieux râleur alcoolique au passé plus que sulfureux ? Morgane n’a pas fini d’en apprendre sur les relations du musicien, ses blessures cachées, mais aussi sur ses propres talents…
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Aurélie Gerlach
Gallimard
Pour Julien Palomo
et Huey « Sonny » Simmons.
The rhythm of a rainbow, A melody of tears, A symphony of starshine, A music of the spheres, It only takes a moment, To slip into your ears, It’s only music, it’s only music. (Le rythme d’un arc-en-ciel, Une mélodie de larmes, Une symphonie de lumière d’étoiles, Une musique des sphères, Il ne lui faut qu’un instant, Pour se glisser dans vos oreilles. Ce n’est que de la musique, ce n’est que de la musique.)
Honeybus,Music,quelque part dans les années 1970.
Introduction
Quand Lee-Roy Gordon est mort, ça a fait pas mal de bruit. Il y a eu tout un tas d’articles dans les journaux, qui disaient grosso modo qu’un « monstre sacré du rock » nous avait quittés, et qui rendaient hommage à « une longue carrière mouvementée », gnagna. Le succès de son groupe, The Obsolete, à la fin des années 1960, son implication dans la création du légendaire Diamond Janis Band, sa carrière solo foirée, son goût prononcé pour la drogue et la picole… Les journalistes ont déroulé toute sa bio Wikipédia avec un mélange savamment dosé d’admiration et de condescendance. Quelle bande de connards ! Moi, j’étais là quand Lee-Roy Gordon est mort. Pour être plus précise, je me suis coltiné Lee-Roy Gordon pendant des semaines – jours et nuits – avant sa disparition. Et, durant ces semaines-là, des journalistes, j’en ai pas vu des masses. Vivant, Lee-Roy Gordon n’intéressait plus grand monde, c’est ça la vérité. Aujourd’hui, si l’on me demande qui était Lee-Roy Gordon, c’est une autre histoire que j’ai à raconter. Sa folle jeunesse, je ne la connais que par l’intermédiaire d’autres personnes. Je n’étais pas née. Moi, ce que je sais, c’est que Lee-Roy Gordon était un gros plein de soupe décati aux cheveux longs et gras. Qu’il ne quittait jamais sa flasque de whisky et fumait comme un pompier des cigarillos à l’odeur immonde. Qu’il portait de ridicules pantalons moulants en cuir clouté qui faisaient ressortir ses bourrelets au niveau de la taille, et des lunettes de soleil à verres progressifs roses. Il était vraiment pénible Lee-Roy Gordon, malpoli et grognon parfois. Il m’en a fait voir de toutes les couleurs, comme cette fois où j’ai été le repêcher, complètement bourré, à deux e heures du matin dans un rade du arrondissement, après l’avoir cherché pendant des XIX heures. Lee-Roy Gordon vivait comme un clodo, alors qu’il avait suffisamment de thunes pour passer gentiment sa retraite à faire du jardinage et à regarder la téloche dans son petit cottage anglais. Si on le surveillait pas, il oubliait de manger et de se laver. Lee-Roy Gordon était une catastrophe sur pattes, un mode d’emploi à lui tout seul de l’art de rater sa vie dans les grandes largeurs, et de compliquer celle des autres au passage. Ouep, c’était ça Lee-Roy Gordon. Sauf que c’est pas tout. Lee-Roy Gordon c’est aussi le type qui a changé ma vie. Parce qu’il n’était pas juste un guignol aigri et alcoolo au dernier degré, un vestige décrépit et un peu kitsch du rock’n’roll, que l’on peut se permettre de regarder avec un genre d’affection teintée de moquerie. Ni un vieux clown tout juste bon à être ressorti le temps d’une émissionrevival style « Les plus grands hits des années 1970 ». Jusqu’à sa mort, c’était un musicien. Un vrai. De ceux qui ne semblent s’animer que lorsqu’ils ont une guitare, un violon, une flûte, un clavier ou même un biniou entre les mains. De ceux dont les doigts sont aussi rêches que du papier de verre, après une vie entière à s’acharner sur leur instrument. De ceux qui, le temps d’un solo, deviennent aussi magnifiques qu’ils étaient repoussants quelques secondes auparavant. De ceux qui se lèvent tous les matins avec une nouvelle mélodie dans la tête. Lee-Roy Gordon était généreux. Il était beau. Il était passionné. Il était misérable. C’était un putain d’incroyable génie. Tout ça, je le sais. C’est pour ça que je l’aimais malgré tout et que, depuis qu’il n’est plus là, j’ai la sensation d’un grand trou d’air froid dans ma poitrine, que rien ni personne ne peut combler.
Partie I UNE RENCONTRE IMPROBABLE
If you all want me to settle down, Slow up and stop all my running’round, Do everything like you want me to, There’s one thing that I will say to you, I’m not like everybody else. I’m not like everybody else.
(Si vous voulez tous que je me range, Que je ralentisse et que j’arrête de courir dans tous les sens, Que je fasse tout comme vous le voulez, Il y a quelque chose que je tiens à vous dire, Je ne suis pas comme tout le monde. Je ne suis pas comme tout le monde.)
The Kinks,I’m Not Like Everybody Else,1966.
La fois où j’ai passé un entretien d’embauche bizarre
« Qu’est-ce que je viens faire dans cette décharge ? » C’est ce que je me suis dit la première fois que j’ai fichu les pieds au siège social de Burning Spirits. J’ai même fait une recherche sur mon smartphone histoire d’être sûre que je ne m’étais pas plantée d’adresse. Pas de bol, c’était le bon endroit. En lieu et place des locaux en verre et Inox auxquels je m’étais attendue se tenait une misérable bicoque de deux étages au toit de tôle. Les murs au crépi noirci, qui n’avaient pas dû être ravalés depuis trente ans, commençaient à se fendiller. Seul élément de déco récent, un gros tag vert vif, bleu et jaune barrait la façade ouest de l’édifice. Avec ses volets rouillés, tenus résolument clos, son jardin jonché de vieux pneus, planches et autres chaises rouillées, la baraque avait, ni plus ni moins, l’air d’un squat de SDF. Assis sur un fauteuil en plastique crasseux, sous un figuier famélique, un vieil Afro-Américain, au visage en mauvais état sirotait un verre de rouge en me dévisageant. Sa carrure devait faire le double de la mienne. Derrière lui, sur un bout de pelouse jaunie, un Asiatique petit et chauve effectuait d’étranges exercices de gymnastique à l’aide d’un long bâton de bois. Lui aussi devait avoir au minimum soixante-dix ans. Pour me donner une contenance, j’ai sorti un stick à lèvres Labello de la poche arrière de mon jean, et m’en suis tartiné les lèvres. – Qu’est-ce qui t’amène, princesse ? a lancé le pochetron en anglais. Un New-Yorkais, à en juger par l’accent. – J’ai rendez-vous avec Guillaume Da Silva. C’est pour l’offre d’emploi. Son visage s’est éclairé d’un sourire, découvrant une rangée de dents étincelantes. – GUIYOOOOWWWME,man! Quelqu’un pour toi ! il a hurlé en direction de la maison, d’une voix si puissante que j’ai senti mes tympans vriller. Nous sommes restés tous les deux face à face, à nous dévisager, en attendant l’homme providentiel. Je ne suis pas douée pour meubler les conversations. Qu’est-ce qu’on dit à un Américain qui se biture de bon matin dans un jardin délabré, et qu’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam ? – C’est bizarre, comme tu marches, a fini par me lancer le type. – Je marche normalement, j’ai répondu. – Non. Je t’ai regardée tout à l’heure quand t’es arrivée, princesse. Tu soulèves ton gros orteil… Tu veux pas toucher le sol. C’est p’t-êt parce que t’es un ange. Ou c’est p’t-êt juste que tu t’y crois. – Y a des gens qui trouvent que je m’y crois. Nouvel éclat de rire gargantuesque. Ma réponse plaisait. – T’es marrante, toi. Je me suis trompé, t’es une sorcière ! Il s’est tapé un grand coup sur la cuisse, a tiré une clope du paquet posé à ses pieds et l’a allumée. Puis il n’a plus rien dit. Retour à la case silence inconfortable. Heureusement, « Guiyooowwwme » est sorti de la maison par une porte de bois qui avait jadis dû être peinte en vert sapin, comme en témoignaient des restes de peinture écaillée. Je me suis sentie rassurée quand je l’ai vu. Il avait l’air jeune, présentable, portait une chemise soigneusement repassée et des lunettes à monture en plastique. Les cheveux châtains étaient courts et bien peignés, le visage rasé de frais. Le parfum discret de son eau de toilette titillait agréablement mes narines. Inutile de préciser qu’il cadrait moyen avec le décor. – Bonjour. Je suis Guillaume Da Silva. Tu dois être Morgane. Une voix posée et polie. Bon point. – Oui. C’est moi. Enchantée. Je l’ai suivi dans la maison. Dès que la porte s’est ouverte, le son d’un riff de guitare électrique s’en est échappé. Quelqu’un avait laissé la sono à fond sur un morceau de rock métal bien lourd. Le genre de musique que les gothiques de mon ancien lycée devaient écouter en se peignant les ongles en noir. Ou en égorgeant des poulets. Pas mon genre de came. L’intérieur de la maison n’avait rien du capharnaüm auquel on pouvait s’attendre au regard de
l’aspect déplorable de son extérieur. Tout de suite à droite d’une entrée sombre se trouvait une cuisine plutôt spacieuse, équipée en son centre d’une table en Formica rouge et de quatre chaises assorties. Le long du mur gauche, le plan de travail était encombré de dizaines de pots emplis de noix et d’épices, ainsi que de gigantesques piles de boîtes à tisane qui menaçaient de s’effondrer. Le four, la cafetière, la bouilloire… tous les appareils ménagers devaient dater des années 1990. Malgré l’encombrement, on ne décelait pas le moindre grain de poussière, et la pièce donnait une impression d’ordre. Sur le mur de droite, sous une large fenêtre encadrée par des rideaux à fleurs délavés, étaient disposées une demi-douzaine de jardinières – des plantes aromatiques –, ainsi qu’une litière pour chat. De très nombreux cadres, de tailles diverses, cachaient la peinture jaunie des murs. Certains représentaient d’énigmatiques formes noires, tracées à l’encre, d’autres renfermaient de vieilles affiches de film, des photos en noir et blanc ou des cartes postales. Welcome to bobo-land !
Assise par terre, sur le carrelage blanc, une grande blonde aux cheveux bien trop longs, vêtue d’une ample robe verte à motifs ethniques, jouait avec son chewing-gum. Elle l’étirait entre ses doigts avant de le remettre dans sa bouche (j’ai trouvé ça grave dégueu). En nous apercevant, elle s’est relevée d’un bond. – Filomène, je te présente Morgane. Elle est candidate pour le poste. Morgane, voici Filomène, ma compagne. Filomène ? Qu’est-ce que c’était que ce prénom à la con ? Avec ses rideaux de cheveux jusqu’aux fesses, la tonne de colliers multicolores autour de son cou (probablement ramenés d’un voyage bouleversant au Mozambique au cours duquel elle avait construit une école et appris l’alphabet à des enfants défavorisés), et le recueil de poésie qu’elle tenait dans sa main droite, Filomène-la-compagne-bobo-de-Guillaume portait plutôt bien son prénom. Elle m’a jeté un regard un peu évaporé, m’a souri sans rien dire, avant de prendre congé d’un pas sautillant. Lorsque Guillaume Da Silva m’a invitée à prendre place à la table de la cuisine, je commençais sérieusement à me demander s’il ne serait pas plus sage de déguerpir en courant. Il a posé sur la table deux petites tasses ébréchées ainsi qu’une cafetière remplie à ras bord, et nous a servi un café. Puis il s’est assis en face de moi et s’est allumé une cigarette. De près, il paraissait plus jeune que je n’avais cru au premier abord. Vingt-huit ou vingt-neuf ans, maximum. – Bon alors, pourquoi veux-tu travailler pour un petit label comme le nôtre ? J’avais préparé pour l’occasion un petit discours que je jugeais des plus convaincants. – J’adore la musique, j’en écoute tout le temps et depuis que je suis toute petite. Quand mon frère m’a parlé de l’annonce que vous avez collée sur le panneau de sa fac, j’ai tout de suite été intéressée. Assister des producteurs, des musiciens, voir comment ça se passe de l’intérieur, tout ça… – Tu me pardonneras, mais sans vouloir te vexer, tu ne ressembles pas du tout au genre de personnes qu’on croise habituellement dans notre milieu. Merde, ça commençait mal ! Pour être tout à fait honnête, j’avais postulé parce que je trouvais l’idée de bosser dans une maison de disques assez cool… L’annonce ne faisait mention d’aucune qualification nécessaire, si ce n’est être bilingue en anglais. J’imaginais donc que l’enthousiasme suffirait. Mais à présent, je me rendais compte que j’avais été naïve de penser que je pouvais me pointer la bouche en cœur, après avoir à peine jeté un coup d’œil au site Internet de Burning Spirits. Un label de jazz et de pop-rock : à ce moment-là, je pensais que c’était tout ce qu’il y avait à savoir. – L’habit ne fait pas le moine ! Je suis intéressée par tous les styles musicaux ! Je suis de près l’actualité et je sais ce qu’il faut savoir sur les tendances. – Je n’en doute pas. Mais qu’en est-il des musiques moins… contemporaines ?
C’est le moment qu’a choisi l’Asiatique du jardin pour venir se servir un bol de corn flakes, copieusement arrosé de lait de soja. Il s’est assis avec nous pour les manger, et c’est bercés par les bruits de ses mâchouillements que nous avons poursuivi l’entretien. La fumée de cigarette commençait à me donner la gerbe, mais je n’osais pas demander à Guillaume Da Silva de l’éteindre.
– Est-ce qu’au moins tu t’y connais un peu en rock et en pop anglaise des années 1960 et 1970 ? En Jazz ? Tu sais, je ne produis pas de Daft Punk ici, ni de MGMT… Chez Burning Spirits, on est tout sauf des hipsters. Ça n’aura d’utilité pour personne si je t’engage et que tu n’apprécies pas ce que nous produisons. Tu comprends ? Je me suis retenue de justesse de lui indiquer que je n’écoutais pas Daft Punk ; ils étaient devenus bien trop populaires à mon goût. Mais je comprenais enfin sa remarque sur mon apparence. Avec mon slim bleu électrique, mon tee-shirt imprimé « galaxie », mes lunettes de soleil rondes à monture en bois, mes écouteurs géants d’un rouge flamboyant posés négligemment autour de mon cou et mon sac à dos doré, j’avais l’air de ce que j’étais : une fan de musique électro. J’ai commencé à transpirer et, pour masquer mon stress, je suis passée en mode « insolence ». C’est un sale réflexe dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser : quand je panique, je me transforme en sale gosse tête à claques. – OK, j’admets, je n’y connais rien à la musique de vieux schnocks. Mais j’apprends vite ! Et puis, je parle très bien anglais. C’est ce que vous cherchiez, non ? Quelqu’un de dynamique, ça vaut mieux qu’un nerd supercultivé qui ne connaît rien à la vie. Guillaume Da Silva n’a pas semblé désarçonné pour un rond. La repartie a fusé : – En parlant de connaître la vie, quel âge as-tu ? Argh… La question qui tue ! – Euh… dix-sept ans. Le type n’a pu retenir un soupir découragé. Mon petit doigt me disait que l’entretien avait définitivement pris un tour catastrophique. J’avais été bien débile d’oser postuler. Des étudiants férus de musique vintage, prêts à bosser pour presque rien, on devait en ramasser à la tractopelle ! Je ne rêvais que de prendre mes jambes à mon cou pour m’enfuir me réfugier sous ma couette. Mais la sale gosse cachée dans ma tête en avait décidé autrement... – Vous savez, dix-sept ans, ce n’est pas si jeune ! D’ailleurs, j’ai le droit de signer un contrat de travail. Et puis, ai-je poursuivi, prise d’une inspiration soudaine, je suis sûre que parmi les musiciens que vous produisez ou que vous appréciez, il y en a plein qui ont commencé leur carrière à mon âge ! Éclat dans le regard de mon interlocuteur. L’argument avait porté ! – C’est vrai. Dix-sept ans est l’âge qu’avait George Harrison au moment de la formation des Beatles… – George qui ? Avant même que j’aie pu me retenir, la question avait fusé et occasionné un nouveau soupir découragé. – Merci pour cet entretien, je pense que j’en sais suffisamment pour me faire une idée. J’ai ton numéro, je te rappellerai d’ici la fin de la semaine pour te faire part de ma décision. – Je n’aurai pas le poste, hein ? Guillaume Da Silva a pris une nouvelle bouffée de cigarette. – Pour être tout à fait honnête, c’est hautement improbable. – En fait, je sais qui était George Harrison… C’était le batteur des Beatles1. – N’essaye pas. Sous l’œil indifférent du vieux Japonais, nous nous sommes levés en évitant mutuellement de nous regarder. Je sentais comme une grosse boule de plomb au fond de mon ventre : j’avais encore foiré un truc. J’avais beau essayer de me rentrer dans le crâne que ça ne voulait rien dire, que tout le monde était au chômage dans ce pays de toute façon, je ne parvenais pas à faire taire la voix qui me répétait en boucle : « Espèce de ratée, espèce de ratée, espèce de grosse ratée »… Alors que nous passions la porte de la cuisine – moi devant et Guillaume Da Silva derrière, qui par politesse, essayait vaguement de faire genre qu’il me raccompagnait –, le grand Black a surgi dans l’entrée, comme un diable sort de sa boîte. Hey GUIYOOOOWWWME, man ! What’s up ? Puis, me désignant de son verre à moitié plein, il a fait cette étrange sortie, toujours en