La nuit des Quintanelles

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Au XVIIe siècle en France, être protestant, c'est être hors-la-loi.





Après la révocation de l'Édit de Nantes par Louis XIV, il ne fait pas bon être protestant en France. Traqués par les Dragons du roi, les protestants n'ont pas le choix : ils doivent se convertir au catholicisme, ou être prêts à mourir. Jeanne et sa famille, de modestes sabotiers d'Ardèche, sont des nouveaux convertis. Mais en secret, malgré le danger, ils continuent de pratiquer leur foi dans les "assemblées du désert", avec d'autres protestants. C'est là que Jeanne tombe amoureuse de Samuel, le fils du comte des Quintanelles. Mais leur amour a-t-il une chance face aux Dragons ?





Publié le : jeudi 17 avril 2014
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EAN13 : 9782092548158
Nombre de pages : 114
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LA NUIT DES QUINTANELLES

Pascale Perrier
Nathan
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Au XVIe siècle, la France est un royaume catholique. Mais des idées nouvelles venues de l’étranger, propagées par Martin Luther puis par Jean Calvin, commencent à circuler. Elles reposent sur quelques grands principes, notamment la volonté de s’appuyer sur la Bible traduite en français. Jusqu’alors, celle-ci était écrite en latin, que seuls les érudits étaient capables de lire. S’y ajoute l’idée que le salut vient de la grâce seule de Dieu ; il n’est donc pas nécessaire d’acheter auprès de l’Église le pardon de ses péchés, ce qui était courant.

Ce mouvement réformiste, qualifié aussi de protestant, aboutit à une remise en question des traditions de l’Église et, bientôt, à des guerres de religion.

Pour mettre fin à ces conflits, le roi Henri IV signe en 1598 l’édit de Nantes (ou édit de Tolérance), qui tolère la pratique de la religion protestante en France.

En 1685, Louis XIV décide de l’annuler : c’est la révocation de l’édit de Nantes. Le culte réformé est désormais interdit dans le royaume, et les protestants sont contraints par la force de se convertir. Commence alors pour eux le temps du « Désert ».

Mais la révolte gronde au sud du Massif Central, dans les Cévennes et le Vivarais…

Chapitre I

Janvier 1689, village du Serre de la Palle, dans le Vivarais.

La journée de travail n’en finissait pas. Alors qu’elle sortait de l’atelier familial de saboterie pour se rendre au lavoir avec son ballot de linge, Jeanne fut interpellée par Geoffroy, un garçon au teint basané qui travaillait avec son père :

– Eh, Jeanne, attends-moi, je vais t’aider à porter ton paquet. Une belle fille comme toi ne devrait pas s’abîmer le dos avec un tel fardeau…

La jeune fille haussa les épaules et ne répondit pas. Geoffroy aimait parler. Si on amorçait la conversation avec lui, on était sûr de ne pouvoir s’en sortir avant une éternité. Or le labeur ne manquait pas à la maison. Et le froid vif, dans cet après-midi de janvier, n’incitait pas à traîner dehors.

Pourtant, Geoffroy adapta le rythme de ses pas à celui de Jeanne, portant à bout de bras le sac de draps de la jeune fille. Une charrue avait basculé sur le pauvre Guilhem Blachère quelques heures auparavant, à cause d’une congère – tout le village était en émoi. Il raconta l’incident avec force détails. Puis il baissa le ton, vérifia qu’aucune oreille indiscrète n’était à portée de voix, et aborda un sujet plus compromettant.

Car les deux jeunes gens continuaient à pratiquer la religion protestante interdite par les autorités. Officiellement, ils étaient catholiques, mais en secret, ils se retrouvaient pour des cérémonies de louange à Dieu. Ces cultes étaient réprimés avec sévérité. Les dragons du roi ne mesuraient pas leurs efforts quand il s’agissait de s’acharner sur les huguenots1 – plus un seul hérétique sur le territoire français, telle était la règle des terribles soldats et celle de leur chef.

Geoffroy informa Jeanne des derniers exploits de Basville, l’intendant du Languedoc : de nouvelles routes étaient en construction, mais elles ne serviraient pas à relier les bourgs les uns aux autres.

– Leur seul objectif est de permettre aux dragons de cavaler plus vite en tirant des canons afin de mieux nous écraser… Je leur souhaite bien du plaisir !

Il se tut quelques secondes, avant d’ajouter :

– Il ne reste presque plus de temples2 dans la région, je crois qu’il n’y a plus que celui du Collet-de-Dèze… Ils ont brûlé celui de Vernoux. Une chance que nous soyons en hiver, sinon le vent et la végétation sèche auraient pu propager l’incendie. Un pauvre homme qui se trouvait à proximité est mort brûlé, souligna-t-il. Ironie du sort, il paraît que c’était un catholique convaincu.

– J’imagine que saint Pierre sera plein de compassion, répondit Jeanne, ironique.

C’était une boutade, car les protestants n’ont pas l’habitude de se référer aux saints, mais Geoffroy n’eut pas l’air de l’entendre. Il dévisagea la jeune fille et s’arrêta de marcher. Puis, le visage rubicond, il lui prit la main, la fit asseoir près de lui sur une des souches au bord du chemin, et lui dit d’une voix tremblante :

– Il faut que je te parle… Je voulais savoir… Tu as déjà dix-sept ans, il me semble. N’est-ce pas le moment de te marier ?

Troublée, elle retira sa main et se releva aussitôt. Elle ne s’attendait pas à une telle question, surtout venant de Geoffroy. Voilà déjà trois ans qu’il travaillait comme apprenti sabotier au côté de son père et qu’elle le voyait chaque jour. Jamais elle n’avait éprouvé la moindre attirance pour lui, bien qu’il fût gentil et serviable, habile de ses mains. Apprécié par son père. Et huguenot.

L’image de Samuel se superposa à celle du garçon qu’elle avait en face d’elle, mais Jeanne s’empressa de chasser cette vision et reprit son ballot. Aucun espoir de ce côté-là.

– Oh, je ne suis pas pressée de me marier, répondit-elle en s’éloignant. Mes parents ont encore besoin de moi, ils n’ont pas envie que je quitte la maison.

– Ils ne seraient sans doute pas opposés à un projet bien réfléchi, reprit Geoffroy. Surtout si c’est avec un sabotier.

Avait-il déjà parlé à son père ? Jeanne n’eut pas le courage de demander d’où lui venait une telle certitude. Elle partit vers le lavoir d’un pas décidé. Seule.

Le linge ne fut jamais frotté aussi vigoureusement.

 

À la maison, quand le soir fut tombé et que la famille se retrouva au coin du feu, Jeanne regarda son père d’un œil neuf et réfléchit à ce qu’avait dit Geoffroy. Effectivement, il serait sûrement d’accord pour qu’elle se marie avec un artisan sabotier. Ainsi, elle n’aurait pas à quitter la maison, le jeune couple s’installerait dans une maisonnette à proximité du village. L’avenir de l’atelier de sabots serait assuré mais…

Samuel. Son regard de velours et son sourire.

– Alors, tu ne m’as pas répondu, dit son père d’une voix forte. Qu’en penses-tu ?

– Pardon, je n’écoutais pas, murmura Jeanne en se sentant rougir.

La conversation roulait sur les dates de livraison des prochaines paires de sabots. La vie n’était pas facile au Serre de la Palle, ce hameau situé en plein Vivarais. Pourtant, la jeune fille n’aurait échangé sa place pour aucune autre.

 

Les jours s’écoulaient avec lenteur. La routine n’était rompue que par les assemblées clandestines du Désert3, au cours desquelles se retrouvaient les protestants pour célébrer leur foi. Ils se rassemblaient dans des grottes, des granges ou bien au fond de vallées éloignées de toute population, des lieux chaque fois différents. Jeanne aimait découvrir ces nouvelles contrées, traverser bosquets et rivières sauvages, gravir roches et collines. Elle profitait des heures de marche pour réfléchir, prier, penser à sa vie. Remarquer un éclat de soleil sur le sol gelé, s’attarder sur un nuage en forme de sourire, un houx aux baies d’un rouge éclatant…

Ce jour-là, la pénombre n’avait pas encore enveloppé les arbres, mais la famille était déjà en marche vers Pransles, le lieu fixé pour la cérémonie clandestine. Ils passèrent au pied du pic rocheux des Quintanelles, où le château de la famille Kaduel était bien visible, lourde masse cubique au centre du village qui dominait la vallée.

Ce château où habitait Samuel. Parviendrait-il à s’éclipser et à les rejoindre, ou manquerait-il l’assemblée ? Samuel. Le fils du comte des Quintanelles.

 

Au début, Jeanne ignorait de quelle prestigieuse lignée il était issu. Elle ne l’apprit que tard ; la terrible révélation eut lieu le jour de Pâques de l’année précédente. Les huguenots s’étaient réunis dans une étable. Ils étaient nombreux, presque le nez contre les vaches. Un des fidèles vérifiait l’identité de chacun. Lorsque Samuel ouvrit le battant et secoua sa cape pour en retirer les gouttelettes de pluie, la jeune fille sentit son cœur battre plus vite.

– Et monsieur le comte, comment va-t-il ? demanda l’accueillant d’une voix gouailleuse.

D’abord, Jeanne crut à une plaisanterie.

– Ne m’appelle jamais ainsi devant tout le monde, grinça Samuel d’une voix basse mais menaçante. Nous sommes frères pour le Seigneur, rien d’autre ne compte.

Soudain, Jeanne comprit. Elle ne put s’empêcher de lui toucher l’épaule en demandant d’une voix inquiète :

– Pourquoi t’appelle-t-il « monsieur le comte » ?

Samuel sourit d’un air rassurant et entraîna la jeune fille vers les bottes de paille qui servaient de sièges, un peu plus loin.

– J’imagine qu’il trouve ça drôle.

Jeanne ne riait pas du tout. Il perçut son trouble, et soupira en s’asseyant.

– Aucune importance, chère demoiselle. Samuel je suis, Samuel je resterai.

Les Quintanelles. Il venait des Quintanelles. C’était un Kaduel, fils du comte des Quintanelles. Évidemment. Un coup de poignard s’enfonça dans le cœur de Jeanne. Comment avait-elle pu être aveugle à ce point ? En dehors des assemblées, elle ne se serait pas approchée d’un jeune homme si bien né, elle n’aurait surtout nourri aucun espoir et aurait montré plus de déférence…

Samuel répéta d’une voix douce :

– Mon nom n’a pas d’importance.

– Mais si… Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? Et pourquoi portes-tu les mêmes vêtements que nous quand tu viens aux assemblées ?

Une chemise par-dessus une tenue simple. Il secoua la tête et répondit :

– Pour éviter la réaction que tu es en train d’avoir, justement.

Jeanne retint un sanglot. Instinctivement, elle laissa de l’espace entre eux – respect et désarroi à la fois. Elle ne pourrait plus lui parler avec la même sincérité, ne parviendrait plus à le tutoyer. Un Kaduel !

– Jeanne, murmura Samuel, je suis le même qu’hier…

Elle détourna la tête sans répondre. D’ailleurs, le prédicant venait de commencer la lecture de la Bible, avec un extrait de l’épître de Jacques. Il était temps de l’écouter.

– Un homme vient là où vous êtes réunis. Il porte une bague en or et des habits très beaux. Un pauvre vient à la même réunion, il est mal habillé. Vous montrez plus de respect à l’homme qui porte les beaux habits et vous lui dites : « Vous, asseyez-vous ici, à cette bonne place ! » Au pauvre, vous dites : « Toi, reste debout ! » Est-ce que Dieu ne choisit pas justement ceux qui sont pauvres aux yeux du monde ? Il veut les rendre riches en leur donnant la foi, il veut qu’ils reçoivent le Royaume promis à ceux qui ont de l’amour pour lui. Et vous, vous méprisez les pauvres ! 

Jeanne frissonna en entendant ce texte. Pour Dieu, les riches valaient autant que les pauvres. Pourtant, les uns n’étaient pas comparables aux autres. Dans son cœur, la jeune fille avait espéré… Mais puisque Samuel était noble, son rêve de mariage ne se réaliserait pas. Un comte ne supporterait jamais une bru aussi misérable qu’elle. Et citer ces versets bibliques n’y changerait rien…

Dieu pourrait-il l’aider dans cette quête ? Jeanne avait l’habitude de lui parler, c’était d’ailleurs une des particularités de la religion réformée, cette relation directe à Dieu, le fait qu’il aime personnellement les hommes, sans intermédiaire, pas même celui d’un prêtre ou d’un pape. Ce qui ne rendait pas les choses ni les épreuves plus faciles, loin de là. Indiquerait-il à Jeanne une manière de se lier avec Samuel, ou au contraire de l’oublier ?

1. Autre nom donné aux protestants. On les appelle également « réformés », ou « camisards », en référence à la chemise (camiso) qu’ils portaient sur leurs vêtements pendant les assemblées.

2. Lieu du culte des protestants.

3. En référence au livre de l’Exode dans la Bible qui raconte le parcours dans le désert de Moïse fuyant l’Égypte, on appelle « le Désert » la situation d’oppression et d’aspiration à la libération des protestants durant le temps où leur religion est interdite en France. Ce terme désigne aussi leurs assemblées secrètes.

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