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1 La passagère
– Voiles à tribord ! Le cri de la vigie fit sursauter l’équipage écrasé de chaleur. Les marins s’étaient réfugiés à l’ombre des voiles pour fuir les puissants rayons du soleil et trouver un peu de fraîcheur. En cet après-midi du mois de mars 1681, la température sous les tropiques ne cessait de grimper et oppressait les marins. – Voiles à tribord ! répéta l’homme perché en haut du mât en pointant le doigt sur la droite. Le vieux Señor de Gregorios, capitaine du navire, laissa la barre à son second et se précipita à l’avant du bateau. Il attrapa la longue-vue qui ne le quittait jamais et la posa sur son œil. Il lui fallut plusieurs minutes pour repérer les minuscules voiles qui se dessinaient à l’horizon. À cette distance, il était impossible de savoir s’il s’agissait d’un bâtiment ami ou ennemi mais l’expérience avait appris au capitaine que, en mer, mieux valait toujours se tenir prêt. – Tout le monde à son poste ! ordonna-t-il. Depuis des années, les navires espagnols étaient régulièrement attaqués par des corsaires français ou anglais qui les dévalisaient de leurs marchandises.El Solun était navire solide et équipé d’une quarantaine de canons, dont la moitié en bronze. Le capitaine de Gregorios le commandait depuis près de vingt ans. Il n’en était pas à sa première bataille navale. Mais s’il avait toujours réussi à sauver son navire et son équipage, c’était parce qu’il ne s’était jamais laissé surprendre. L’agitation inhabituelle sur le pont du bateau surprit Inès qui brodait dans sa cabine. La jeune fille releva la tête de son ouvrage et tendit l’oreille. À travers le plafond, elle entendait les officiers élever la voix pour donner des ordres aux hommes d’équipage. Il se passait quelque chose. Inès avait quitté l’Espagne depuis plus d’un mois maintenant. Au fil des journées passées en mer, elle avait appris à connaître chaque bruit et chaque détail qui rythmaient la vie du navire. Rien ne lui échappait. Elle percevait le moindre changement sans que l’on eût besoin de lui dire quoi que ce soit. – Alphonsine, peux-tu aller voir ce qui se passe dehors ? demanda-t-elle à la gouvernante française qui s’occupait d’elle depuis son plus jeune âge. Comme personne ne répondait, Inès se retourna pour voir où se trouvait sa gouvernante. Cette dernière somnolait dans un fauteuil, le menton posé sur sa large poitrine. Elle s’était endormie sur la paire de bas qu’elle reprisait. Inès sourit et la regarda tendrement. Comme ce voyage lui paraîtrait long sans elle. Inès se leva sans faire de bruit pour ne pas réveiller sa nounou. Elle posa délicatement son ouvrage sur le fauteuil de velours rouge qui trônait dans un coin de sa grande cabine, et se dirigea vers la porte en prenant garde à ne pas faire bruisser le taffetas de ses multiples jupons. Quand la jeune fille ouvrit la porte, un homme d’équipage manqua la renverser. Il courait vers le pont supérieur, les bras chargés de pistolets et de mousquets, ces longs fusils qui donnèrent leur nom aux mousquetaires du roi. Ce n’était pas la première fois que tout l’équipage d’El Solpréparait au combat. Une fois ou deux se même, le capitaine de Gregorios avait ordonné de tirer quelques coups de canon pour intimider l’adversaire. Finalement, le navire n’avait jamais eu à se battre. Pourtant la jeune fille n’aimait pas cela. La tension qui envahissait alors l’atmosphère la mettait mal à l’aise.
Elle ne voulait pas se l’avouer, mais elle avait peur. – Doña Inès ! Le capitaine de Gregorios regardait la jeune fille blonde, figée devant la porte de sa cabine. Chaque fois qu’il l’apercevait, il ne pouvait s’empêcher d’admirer ses traits fins, son petit nez légèrement retroussé, ses yeux d’un bleu profond et ses lèvres parfaitement dessinées. Inès était différente de la plupart des jeunes filles espagnoles de son âge. Beaucoup disaient qu’elle ressemblait à son arrière-arrière-arrière-grand-mère, une demoiselle de France. – Doña Inès ! répéta le capitaine sur un ton paternel. Vous devriez rester dans votre cabine. – Que se passe-t-il, capitaine de Gregorios ? demanda la jeune fille. – Notre vigie vient d’apercevoir des voiles à l’horizon. – Amies ou ennemies ? – Nous l’ignorons, poursuivit le capitaine. Mais nous nous préparons, comme d’habitude. Le vieil homme s’efforçait d’adopter un ton léger et rassurant mais son regard trahissait l’inquiétude. Il ne se l’expliquait pas mais il avait le pressentiment que, cette fois-ci,El Sol ne pourrait échapper à une attaque. – Regagnez votre cabine, insista-t-il doucement. Inès vit les hommes qui s’affairaient sur le pont et dans les voiles. En restant là, elle risquait de les gêner. À contrecœur, elle se retourna légèrement et rouvrit la porte de sa cabine. – Vous ne craignez rien, lui lança le capitaine. Quand la jeune fille eut disparu, le Señor de Gregorios se tourna vers la mer. Il resta ainsi quelques minutes, le regard perdu à l’horizon. « Pauvre enfant, songea-t-il. Verra-t-elle jamais son futur mari ? Que lui arrivera-t-il si nous tombons aux mains des corsaires ? »
10 Le repas improvisé
Allongée sous le lit, Inès commençait à avoir des fourmis dans les jambes et les bras. Rester ainsi sans bouger était très éprouvant pour le corps mais elle préférait désormais quitter le moins possible sa cachette. Elle s’était fait une telle frayeur au moment de l’arrivée du Señor de Mantega de la Tortuga qu’elle ne souhaitait pas recommencer. Elle préférait attendre l’arrivée de Mathilde pour sortir vraiment. À quelques mètres d’elle, les pieds posés en travers du rebord de sa fenêtre, Mathilde se demandait si ce qu’elle était en train de faire était bien raisonnable. Elle avait cru possible de rejoindre la cabine d’Inès par l’extérieur mais, maintenant qu’elle découvrait le vide sous elle, elle regrettait amèrement son insouciance. Néanmoins, elle n’avait pas le choix. Inès attendait la nourriture qu’elle avait réussi à lui mettre de côté. Si elle ne parvenait pas à rejoindre la cabine aujourd’hui, elle n’y arriverait pas non plus demain et son amie risquait de mourir de faim. Dans la journée, seul son père disposait de la clé pour pénétrer dans la pièce où Inès s’était cachée à l’insu de tous. Mathilde crispa les doigts de sa main droite sur le rebord de la fenêtre et tendit le bras gauche vers la fenêtre voisine. Il ne lui manquait que quelques centimètres pour l’atteindre mais elle devait se balancer un peu et risquait de perdre l’équilibre. Si elle ne parvenait pas à attraper l’autre montant, elle allait s’écraser quinze mètres plus bas, dans l’eau du port. La jeune fille réfléchit et rentra dans sa cabine. Elle fureta dans ses placards et découvrit ce qu’elle cherchait. C’était le cordon d’une vieille robe de chambre que son père lui avait donnée. Les soirs où l’air devenait plus frais sur la mer, elle s’emmitouflait dedans pour se réchauffer. Mathilde passa le cordon autour de sa taille et l’attacha solidement. Puis elle arrima l’autre extrémité au pied d’un fauteuil qu’elle poussa le long de la paroi. – Pourvu que cela tienne, pensa-t-elle en ressortant par la fenêtre. Dehors, la lune brillait fort et éclairait le port tout entier. Heureusement, leRoy-Louis était en bout de quai. Personne ne pouvait apercevoir la petite silhouette tremblante qui jouait les acrobates sur l’arrière du bateau. Mathilde retint son souffle et se déséquilibra prudemment pour attraper l’autre fenêtre. Lorsque ses doigts agrippèrent enfin le montant de bois, elle poussa un long soupir. Elle ouvrit alors le battant de la fenêtre qui grinça très légèrement, s’assit à cheval, une jambe dans le vide, et dénoua le cordon de la robe de chambre qu’elle fixa à la fenêtre pour le retrouver au retour. Puis, tel un chat silencieux, elle se glissa dans la pièce. Inès entendit un bruit étouffé du côté de la fenêtre. Elle ne bougea pas et attendit. – Inès ! chuchota Mathilde. La jeune Espagnole respira plus librement. Quel réconfort d’entendre une voix amie ! Elle se glissa hors de sa cachette et se trouva face à Mathilde, simplement vêtue d’une chemise blanche et d’un haut-de-chausses brun. Elle avait noué ses cheveux en arrière, avec le ruban vert de son amie. Mathilde attrapa la sacoche de cuir qui pendait dans son dos. Elle en sortit quelques morceaux de viande, du pain ainsi que des fruits emmaillotés dans un mouchoir. À chaque arrivée à Saint-Domingue, l’équipage faisait une consommation redoublée de fruits frais. Ils leur apportaient les vitamines, si rares à bord d’un bateau. La jeune corsaire
avait choisi de minuscules bananes et une tranche d’ananas pour son amie. Inès regarda tous ces mets avec appétit, mais elle hésitait. – Quelque chose ne va pas ? la questionna Mathilde. – C’est que je n’ai pas de couverts, fit remarquer son amie. Mathilde était médusée. Inès pensait-elle que son repas lui serait servi dans des assiettes de porcelaine ? Mais devant le réel embarras de la jeune Espagnole, elle sourit. – Vous m’apprendrez à devenir une demoiselle et moi je vous dirai que faire pour vivre en marin, plaisanta-t-elle. Alors, elle attrapa un morceau de viande, le plaça sur une tranche de pain et mordit dans ce repas improvisé à pleines dents. Puis elle le tendit à Inès qui le prit, le regarda silencieusement un instant et croqua dedans à son tour. Un mince filet de jus perla sur sa joue. Elle le rattrapa d’un habile coup de langue. Mathilde applaudit. – Je vois que vous apprenez vite ! Inès lui sourit tout en continuant à manger. Elle avait soudain un appétit d’ogre. Mathilde lui tendit également une petite gourde d’eau qu’elle avaient emportée. – Comment allez-vous ? lui demanda-t-elle à la suite. Inès hocha la tête et avala sa bouchée. – Bien, dit-elle. Ankylosée mais bien. Et vous ? Comment s’est déroulé le reste de la journée ? Mathilde mit machinalement la main à son cou. – Mon père a remarqué le ruban que vous m’aviez noué autour du cou, raconta-t-elle. J’avais oublié de le retirer. Il m’a demandé où je l’avais trouvé. Inès regarda son amie avec inquiétude. – J’ai simplement avoué que je l’avais pris dans votre cabine. Il était fâché mais j’ai promis de ne plus recommencer. Ensuite, il a souri et m’a dit que c’était fort joli. Mathilde rosit en disant cela. Elle aimait voir une lueur d’admiration briller dans les yeux de son père. D’ordinaire, il se montrait fier d’elle lorsqu’elle maniait l’épée ou quand elle tenait la barre de son navire mais, depuis l’arrivée d’Inès sur leur bateau, c’était nouveau, il ne cachait pas sa joie de la découvrir si jolie. Elle lui rappelait alors sa défunte épouse. – Et Alphonsine ? s’enquit Inès. – Elle dort. Notre médecin l’a presque droguée pour l’empêcher de pleurer. Les yeux de la jeune Espagnole s’assombrirent. – Je m’en veux tant de lui avoir fait cela, dit-elle. Êtes-vous sûre qu’il n’y avait pas un moyen d’agir autrement ? Mathilde secoua la tête. – Lui faire croire à votre mort est cruel, je vous l’accorde, mais c’était la meilleure solution pour échapper à la Tortue. Moins nous sommes nombreux à connaître la vérité et moins nous courons de risque. Alphonsine aurait pu parler, sans se méfier. Ou bien sa tristesse trop légère aurait pu sembler suspecte. Inès savait que Mathilde avait raison. Il n’empêchait qu’elle s’en voulait de faire souffrir ainsi sa chère nounou. – Quand repartons-nous ? demanda-t-elle après un bref silence. J’ai hâte que nous quittions cet endroit où rôde le Señor de Mantega de la Tortuga. – Mon père a fait charger cet après-midi les réserves de nourriture. Nous sommes déjà prêts à partir mais beaucoup d’hommes sont descendus à terre pour passer un peu de temps avec leur famille. Ils reviendront dans quatre jours. Nous lèverons l’ancre immédiatement après leur retour. Sa Majesté donne un grand bal à Versailles, dans un mois et demi. Mon père voudrait que nous y soyons. Ce sera mon premier bal à la cour, ajouta-t-elle avec une certaine excitation. On raconte que c’est si beau. Mathilde aimait sa vie aux côtés de son père plus que tout. Elle était heureuse de naviguer, de voyager et de se battre même parfois. Elle ne détestait rien plus que la
broderie ou les leçons de chant que le capitaine de La Jorsonnière avait tenté une ou deux fois de lui faire donner. Sa vie, c’était le grand air, l’aventure et la liberté. Néanmoins, même si elle avait du mal à l’admettre, la vie d’une jeune fille de son âge lui manquait parfois. Quand elle croisait l’une d’entre elles dans une robe élégante, elle se prenait à rêver de soirées au théâtre ou de réceptions somptueuses. De temps en temps, elle aurait fait n’importe quoi pour troquer ses hauts-de-chausses contre une tenue charmante. Certes, elle l’avait fait pour dîner avec Inès, le premier soir, mais alors sa toilette lui avait paru terne à côté de celle de son amie. – Avez-vous déjà assisté à un bal ? demanda-t-elle soudain. Inès sourit et ferma les yeux. Elle revoyait le faste des soirées à la cour d’Espagne : les lustres croulant sous les bougies, le bruit feutré des robes glissant sur le sol, les piétinements des danseurs, les buffets chargés de friandises… Comme elle était loin de tout cela désormais. – Oui, bien sûr ! dit-elle finalement. – Vous savez donc danser ? – Mmm ! Mathilde se tut. Elle regardait son amie attaquer l’ananas sans hésiter. – Je vous apprendrai, reprit Inès qui devinait ses pensées. Je vous promets que je ferai de vous la plus merveilleuse demoiselle de cette soirée. Les deux amies continuèrent leur bavardage avec gaieté. En écoutant l’autre, chacune découvrait une vie complètement différente de la sienne mais tout aussi passionnante. Puis Mathilde repassa par la fenêtre et regagna sa cabine par l’extérieur. Inès la regarda faire ses acrobaties avec appréhension et envie. Quelques heures plus tard, Inès dormait dans sa cachette sous le lit quand elle entendit de nouveau le battant de la fenêtre grincer tout doucement. Elle ouvrit les yeux et retint sa respiration. Le même bruit sourd de chute lui parvint. – Que se passe-t-il ? murmura-t-elle. Mathilde ne répondit pas. Inquiète, Inès glissa sous le lit et s’approcha du tissu qui tombait le long du sommier. Elle s’apprêtait à le soulever lorsqu’une main surgit et lui agrippa les cheveux. Inès hurla. Le tissu se souleva tout à coup et un visage mal rasé et grimaçant lui apparut.
11 L’enlèvement
Le capitaine de La Jorsonnière ouvrit immédiatement les yeux. Sur son navire, il ne dormait jamais que d’un œil, attentif sans en avoir l’air à tout ce qui pouvait se passer autour de lui. Avec les années, il avait appris à se reposer les sens en alerte et le moindre bruit suspect le faisait jaillir de son lit en un éclair. Il gardait toujours un pistolet sous son oreiller ainsi qu’une épée à portée de main. Les butins que son bateau transportait attiraient les convoitises et il n’était jamais à l’abri d’une attaque-surprise. Le cri qu’il venait d’entendre était inhabituel. On aurait dit le cri d’une femme mais il ne provenait pas du quai où, bien souvent, des disputes éclataient lorsque les marins avaient trop bu. Pierre-Louis de La Jorsonnière attrapa son pistolet et sortit de son lit. Il n’y avait que deux femmes à bord. Alphonsine qui devait dormir profondément s’il en croyait les doses de somnifère que lui avait administrées le médecin du bord afin de l’obliger à se reposer. La seconde était Mathilde, sa propre fille à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Depuis qu’elle était toute petite, Mathilde le suivait dans chacune de ses expéditions. La mort de sa femme alors que la petite fille n’avait que 3 ans ne lui en avait pas laissé le choix. Mathilde était forte et courageuse, mais elle n’en restait pas moins une jeune fille qu’il découvrait plus jolie chaque jour et qui devait commencer à tourner la tête de ses hommes. Le capitaine sortit précipitamment de sa cabine et se dirigea vers celle de sa fille. Il colla son oreille contre la porte mais n’entendit rien. Comme il enjoignait Mathilde de fermer sa chambre à clé, son père attrapa le double qu’il possédait et le glissa dans la serrure. La pièce était silencieuse. Un rapide coup d’œil vers le lit lui apprit que sa fille dormait profondément. Le capitaine soupira et referma la porte. C’était étrange. Il devait avoir rêvé. Il aurait juré pourtant avoir bel et bien entendu un cri.
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