La poudre d'amour de Louis XIV

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Paris, 1667. À peine nommé inspecteur de police, Timoléon veut prouver qu'il est digne de la confiance du Roi-Soleil : une étrange maladie s'est abattue sur la capitale et les morts se multiplient... Au cours de son enquête, Timoléon est envoûté par une énigmatique jeune fille : Brindille. Celle-ci fabrique toutes sortes de poudres et d'élixirs magiques. Il découvrira bientôt qu'elle fréquente des personnages importants à la
Cour... qui font appel au Diable.





Publié le : jeudi 2 mai 2013
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EAN13 : 9782823803372
Nombre de pages : 185
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Pour Marie Claude
: La poudre d'amour de Louis XIV
Une femme à Paris faisait la Pythonisse
On lallait consulter sur chaque événement :
Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
un mari vivant trop au gré de son épouse,
une mère fâcheuse, une femme jalouse
Chez la devineresse on courait
pour se faire annoncer ce que lon désirait.
Jean de La Fontaine
Vous êtes mes amis, ceux en qui jai le plus confiance. Les femmes ont bien du pouvoir sur ceux de mon âge. Je vous ordonne que si vous remarquiez quune femme, quelle quelle puisse être, me gouverne le moins du monde, vous ayez à men avertir. Je ne veux que vingt-quatre heures pour men débarrasser et vous donner consentement.
Louis XIV à ses ministres, 1665.
PROLOGUE
En 1667, le roi Louis XIV, fils aîné de lÉglise, surnommé le Roi-Soleil, ne connaît que des succès. Des ministres compétents, des bonheurs damour, des ballets, des fêtes somptueuses, une élégance tapageuse le font admirer par lEurope entière.
Toutefois, dans la capitale, surviennent des morts nombreuses. On ne meurt pas seulement de violence, mais aussi dune maladie inexplicable. Au coin dune rue, au creux dun lit, à tout âge, agonisent des individus présentant les mêmes symptômes incompréhensibles et inguérissables.
Le roi nomme un lieutenant général de police pour remédier aux dangers qui menacent les Parisiens.
1
LUPIN
Par un glacial matin de janvier, Timoléon Batifort zigzague entre les charrettes, les troupeaux de moutons et les ânes surchargés qui se dirigent vers le grand marché des Halles et encombrent la rue Saint-Antoine. Le jeune homme est pressé. Il est convoqué au tribunal du Grand Châtelet par lofficier de police, et il se hâte pour en connaître la raison. Son travail sur le chantier de Versailles aurait-il déplu ? Doit-il craindre une démission ou espérer une marque de la faveur du roi ?
Le donjon carré et la grosse tour ronde du Grand Châtelet sélèvent bientôt dans la grisaille. Le porche franchi, Timoléon monte, le cœur battant, lescalier qui conduit à la salle où travaille Nicolas de La Reynie, futur lieutenant général de police, qui sera nommé par le roi dans peu de temps.
Sur le palier du premier étage, un valet le fait entrer dans une grande pièce où crépite un bon feu. Derrière un bureau de chêne, Nicolas de La Reynie lui jette un regard attentif et intelligent. Dune quarantaine dannées, portant le bonnet carré et la robe noire des magistrats agrémentée dun long rabat blanc, il dégage une impression intimidante de force et dautorité. Timoléon sincline.
— Monsieur Batifort, je vous souhaite le bonjour, dit le magistrat. Je vous informe que Monseigneur Colbert vous dégage de vos fonctions sur le chantier de Versailles.
Timoléon sent son cœur descendre dans son ventre. Que lui reproche-t-on ? Qua-t-il fait de fâcheux pour mécontenter le ministre dÉtat ?
Le lieutenant poursuit :
— Monseigneur Colbert vous nomme dans une nouvelle fonction, particulièrement délicate. Elle concerne les morts qui se multiplient dans la capitale et dont on ignore les causes et les responsables. Pour aider dans cette tâche les commissaires des dix-sept quartiers de Paris, Sa Majesté leur adjoint, à chacun, un inspecteur. Vous avez été choisi, en son conseil, sur les recommandations du ministre dÉtat Colbert, pour assister le commissaire du quartier Saint-Antoine. Celui-ci a accepté votre nomination. Il vous connaît depuis longtemps puisque vous avez grandi dans ce quartier. Vous aurez toute liberté pour engager les démarches qui vous paraîtront utiles.
Timoléon rougit de plaisir et se sent ridicule. Il baisse la tête pour masquer sa joie et répond dune voix émue :
— Que Dieu me rende digne de la confiance de Sa Majesté.
La Reynie sourit discrètement devant le trouble du jeune homme.
— Jaurai de vos nouvelles par votre commissaire, conclut-il. Mon commis va vous donner la robe dont vous pourriez avoir besoin, pour une enquête ou un procès-verbal. Le reste du temps, vous porterez la tenue qui conviendra le mieux à vos investigations.
Timoléon aborde lavenir avec enthousiasme. Il a mérité la confiance royale, il redoublera de zèle pour la justifier. Il traverse fièrement la cour du Châtelet jusquà la place voisine où se tient un petit marché. Des paysannes vendent sur des tréteaux quelques produits dhiver : des pommes, des poires, des poulets, des œufs, du céleri, des champignons, des confitures, des gâteaux. Un homme propose les abats du cochon quil a tué pour la nouvelle année, un porteur deau pose ses deux seaux par terre pour remplir les cruches de demoiselles, et un écrivain public, son écritoire suspendue devant sa poitrine, apostrophe les passants :
— Dépêchez-vous denvoyer vos nouvelles avant que lencre ne gèle dans mon encrier !
— Pour la réchauffer, assieds-toi dessus en pétant très fort, répond un gamin insolent.
Au fond de la place, un cercle de curieux entoure un événement encore invisible : un chien dressé ? un bonimenteur ? un mendiant ? un accident ?
Timoléon sapproche du groupe.
— Viens voir, Timoléon, dit un homme à lénorme nez rouge, qui reconnaît le beau profil du jeune homme. Tu es inspecteur, maintenant ?
— Je viens dêtre nommé.
— La robe lui va bien, remarque une fillette.
Impatient dexercer son métier, Timoléon se glisse au premier rang. Allongé dans la boue dure et froide de janvier, un homme jeune aux yeux exorbités, les mains au ventre, recroquevillé sur sa douleur, pousse des cris effrayants. Il ne présente cependant aucune blessure visible due à un coup dépée, de couteau ou de gourdin.
— Jen ai déjà vu deux dans cet état, commente dune voix grave une femme qui a passé jeunesse. Ses cheveux très noirs accentuent son air sombre et furieux.
— Un malade ? senquiert un enfant en passant.
— Un malade, malade de quoi ! intervient un homme. Je le connais, ce garçon, cest Lupin, le marchand de tableaux du pont Notre-Dame. Je discutais avec lui, pas plus tard quavant-hier. Il songeait à se fiancer.
— Vous dites vrai ! précise une jeune fille. Ce marchand-là, ces derniers jours, courait encore de tous côtés pour ses peintures.
— Je la connais, moi, cette maladie, ajoute la dame au visage sombre. Cest une punition du Ciel. Dieu se venge de voir la Cour vivre dans le péché. Un roi, qui a une femme, une maîtresse et des enfants des deux côtés, nest pas conforme à lÉvangile. Le roi oublie-t-il quil est le fils aîné de lÉglise ? Je prie tous les jours le Seigneur de pardonner ces mœurs corrompues.
Elle fait un signe de croix et récite à voix basse une prière en latin en égrenant son chapelet.
Tout le monde se met à parler à la fois, tandis que le mourant sagite en tremblements spasmodiques et pousse des gémissements à fendre lâme. Puis il se raidit, tressaute fébrilement, remue les lèvres comme sil voulait parler. Timoléon sagenouille auprès de lui et tend une oreille près de sa bouche. Les murmures sont difficiles à comprendre, entrecoupés de silences. Timoléon perçoit « voram… voram » jusquà ce que la tête, dans un dernier souffle, retombe sur le côté.
— Il est mort, conclut lhomme au nez rouge.
— Quest-ce quil a dit ? demande la femme au visage sombre.
— Je nai pas compris, répond Timoléon.
La nouvelle de la mort de Lupin se répand rapidement, et des gardes du Grand Châtelet arrivent en portant la longue planche dune civière.
— Nous lemmenons à la morgue en attendant la visite des médecins, annonce lun deux.
— Je viendrai demain connaître leur diagnostic, précise Timoléon.
— Les médecins ! Ils nentendent rien à cette maladie, commente lhomme au gros nez rouge.
Un homme fluet, surnommé le « Maigrichon », aux yeux mobiles comme des boules de billard et à la lèvre inférieure pendante, sapproche de linspecteur et dune voix basse demande :
— Vous navez vraiment rien compris de ce qua dit le mourant ?
Timoléon répond sèchement :
— Si cétait le cas, ces mots ne seraient répétés quà Nicolas de La Reynie.
Le Maigrichon ricane.
Le cadavre emporté, lattroupement se disperse dans un tourbillon de feuilles, de sable et de poils danimaux en provenance de labattoir de Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
Timoléon remonte rapidement la rue qui borde la Seine. Marchands, marins, menuisiers, pêcheurs profitent de la pause de midi, et se hâtent vers les cabarets et les vendeurs ambulants qui crient : « Pruneaux de Tours, pruneaux », « Achetez mes belles pommes dapi », « Mes gros cervelas », sépoumone un homme de très haute taille.
Insensible à lagitation qui lentoure, Timoléon réfléchit. Lenjeu est dimportance. Quelle victoire ce serait de découvrir le premier la cause dune mortalité inexpliquée ! Pourvu que la Providence laccompagne pour mériter la faveur du roi !
*
Sur le pont Notre-Dame qui relie la « Ville 1» à lîle de la Cité, sélèvent sur les deux côtés trente-quatre maisons, étroites et identiques, chacune de quatre étages, avec une boutique au rez-de-chaussée. La circulation y est difficile car nombreux sont les passants qui entrent chez les chapeliers, les libraires et les marchands de tissu, appréciés par la clientèle. Sur la gauche, une boutique expose des portraits. À lentrée, lenseigne qui, depuis un récent décret, na plus le droit de se balancer au milieu de la rue, indique : Chez Lupin. Galerie de tableaux.
Un commis, long comme une asperge, récite dun ton monotone au jeune inspecteur lhabituel discours de bienvenue.
— Je vous donne le bonjour, monsieur. Je suis heureux de constater que petit à petit la bourgeoisie sintéresse aux portraits. Vous savez certainement quils font fureur à la Cour. On raconte que le cousin de Mme de Sévigné, le comte de Bussy-Rabutin, exilé par ordre du roi, a rempli son lointain château de copies de tableaux pour se croire encore à Paris. Comme la écrit le grand Corneille, nous vivons dans lillusion et…
— Votre maître est mort, interrompt Timoléon.
— Mort ! Ah ! mon Dieu !
Le commis saisit une cape, la jette sur ses épaules, et senfuit en courant.
Timoléon en profite pour examiner le lieu. Les toiles, accrochées ou posées par terre, représentent des portraits de bourgeois et de nobles : femmes en toilette, hommes dans la tenue de leur fonction, enfants graves. Au premier étage, la chambre na pas été dérangée. Aucun signe de combat, de vols ou de détériorations. Qui voulait se débarrasser de Lupin et pour quelle raison ? Il est temps den rendre compte à son commissaire.
*
Le commissariat souvre sur la rue Saint-Antoine par une porte et deux étroites fenêtres. Des annonces décolorées couvrent les murs, et du givre obscurcit par endroits les carreaux que Timoléon balaye de sa main. À lintérieur, le peu de lumière quapporte lhiver nécessite des bougies sur les trois tables de la pièce, entre lesquelles sentassent des piles de journaux, de décisions de justice, de pamphlets interdits, une oie dans une cage dosier et le vieux chien du commissaire.
Ernest, « très humble et très obéissant serviteur des grands et protecteur des petits », exerce depuis longtemps son métier dans le quartier Saint-Antoine. Il est reconnu par tous pour ses compétences et ses ambitions : être reçu par le roi, et gagner assez dargent pour élever ses sept enfants vivants. Aussi profite-t-il de tous les revenus annexes de son métier : contraventions, redevances pour les plaintes, appositions de scellés, rédaction dun placet, plus toutes sortes de droits sur les foires et les marchés auxquels sajoutent les nourritures que les marchands lui donnent pour le bien disposer à leur égard.
Dune cinquantaine dannées, le corps épais, la moustache finement taillée et les yeux perspicaces à moitié cachés par des paupières tombantes, Ernest pose son regard lourd et astucieux sur Timoléon.
— Ah ! te voilà enfin ! Où étais-tu ?
— Jai vu mourir un homme. Je vais faire un rapport.
Ernest acquiesce de la tête.
— Bien sûr, bien sûr. Nous sommes là pour appliquer la loi. Qui est-ce ?
— Lupin, un vendeur de tableaux sur le pont Notre-Dame. Jai visité sa demeure et rencontré son commis.
— Et alors !
— Il a filé. Aucune détérioration visible dans la boutique.
Ernest caresse sa moustache, signe de profonde réflexion.
— Bon ! Tu nas pas ferré le brochet ?
— Non.
— Le mourant a fait un aveu ? Garde le secret pour le moment, et sois prudent mon garçon. Tu es certainement impatient de satisfaire le roi, mais je ne tiens pas à te retrouver étendu sur la chaussée.
Timoléon rit. La franchise dErnest et sa liberté de propos lui font chaud au cœur. Car malgré la fierté de ses nouvelles responsabilités, il appréhende les risques à venir.
*
Le samedi après-midi, réservé à la préparation des offices religieux du dimanche, Timoléon se rend chez sa mère. Il enlève sa robe dinspecteur, revêt des hauts-de-chausse, une petite jupe, un justaucorps cintré qui descend jusquaux cuisses et un tricorne. Mme Batifort possède une boutique de couturière, Aux Doigts de fée, dans la riche rue Saint-Denis.
Malgré les trois fenêtres, il fait vite sombre en hiver. Mme Batifort, installée près de la cheminée, un épais châle de laine sur ses trois chemises superposées, déplace les boules qui lui permettent de compter les dépenses et les recettes de la semaine quelle écrit sur un épais cahier. Le visage ridé, un long cou flasque protégé par une écharpe violette, les joues couvertes de taches brunes, elle lève ses yeux inquisiteurs.
— Ah ! te voilà enfin, mon fils ! Tu as été nommé inspecteur, paraît-il. Jaurais préféré que ce soit toi qui me lapprennes. Maintenant, les mères ne sont bonnes quà être enterrées.
Habitué aux récriminations maternelles, Timoléon lembrasse chaleureusement.
— Maman, je te trouve une belle mine.
La mère hausse les épaules et reprend ses comptes.
— Tu arrives un bien mauvais jour. On se croirait chez un fripier.
En effet, robes et manteaux pendent aux tringles accrochées au plafond.
— Cest pour jouer à cache-cache, sexclame une voix rieuse.
Surgit Armande, rayonnante de jeunesse, au beau visage ovale, coiffée à la nouvelle mode de petites boucles blondes, les yeux verts et le profil parfait des statues de Vierge sur le tympan des églises. Elle serre son frère dans ses bras.
— Tu veux encore découvrir des malfaiteurs ! Quelle opiniâtreté ! Que penses-tu de cette robe en soie mauve, brodée de papillons verts, avec des petits diamants ?
— À qui est destinée cette coûteuse merveille ?
— À Mme de Montespan, une des six dames dhonneur de la reine. Cest Brindille qui ma présentée. Brindille ! Viens voir mon frère dont je tai tant parlé. Il a le regard sombre comme un sous-bois, des cheveux aussi beaux que ceux du roi, et quand il veut bien sourire, on laime. Méfie-toi. En vérité, Timoléon ne sintéresse quà la justice.
Entre un manteau de velours noir aux rubans dor et une robe de dentelle rose, apparaît une jeune fille dont linspecteur ne voit que les yeux qui flamboient. Prisonnier de leur éclat, Timoléon reste sidéré. Tous deux se dévisagent en silence, jusquà ce que Brindille change brusquement dintérêt, noie son regard dans la brume et se dirige vers la porte. Timoléon tressaille.
— Je suis en retard, dit négligemment Brindille sur le seuil. Bonne soirée, madame Batifort.
— Qui est-ce ? demande Timoléon à sa sœur.
— Une marchande de toilette qui connaît très bien les dames de la Cour, pour qui elle fabrique des parfums et des herbes pour rester jeune. Elle veut maider car elle trouve que jai beaucoup de talent. Une relation très utile.
Timoléon rit :
— Pour te venger de tes ennemis les tailleurs !
— Je nai pas encore gagné mon combat. Ils sattribuent toujours le droit dhabiller tout le monde, et continuent à malmener les couturières obligées de travailler pour des sommes infimes. Cela disparaîtra quand jaurai lautorisation de monter une corporation.
Timoléon sourit de lobstination de sa sœur.
— Où mettras-tu les vêtements, si tu as davantage de commandes ?
Armande sexclame de satisfaction :
— Toi aussi, tu constates quici nous navons pas assez de place. Je veux déménager du côté du bourg Saint-Germain.
— Il nen est pas question, intervient sèchement Mme Batifort. Je te rappelle que je suis la propriétaire de cette boutique et que je ne quitterai jamais la rue Saint-Denis. Ici, après quarante ans dun dur labeur, jai obtenu le respect de nos voisins. Oui, tous, les marchands de tissu dor et de brocart, les tailleurs à la mode qui voulaient me chasser, les orfèvres qui me regardaient de haut, tous qui mont fait mille misères me saluent à présent avec estime et admiration. Sinstaller au faubourg Saint-Germain ! Hors de Paris, là où il ny a que quelques hôtels séparés par des champs, avec comme seule compagnie des laquais, des chiens et des vaches. Jaimerais encore mieux être enfermée dans un couvent. Depuis quelque temps, ma fille, il faut que je te le dise, tes succès et tes hautes fréquentations te montent à la…
— Ne dites pas de mal de mon Armande, sexclame Fleuridor, en entrant.
Il baise la main de Mme Batifort, et met son bras autour de la taille dArmande en lui donnant un baiser près de loreille.
— Ma têtue, mon ambitieuse, ma beauté, mon ange, arc-en-ciel de mon âme, il faut te contenter du modeste porteur de la crosse du roi que je suis.
Fleuridor, grand, mince, les cheveux courts et bouclés, vêtu dun beau pourpoint de drap de Hollande, est lamant dArmande. Il se tourne vers Timoléon :
— Mon ami, sais-tu dans quel péril aujourdhui tu tengages ?
— Il aime le péril, tranche Mme Batifort. Peu lui importe que je meure dinquiétude.
— « À vaincre sans péril on triomphe sans gloire », a écrit Corneille.
Les cloches de Saint-Louis-des-Jésuites retentissent.
— Cest lheure de souper. Il est sept heures, dit Mme Batifort.
Le repas se passe dans la bonne humeur et les plaisanteries familiales vont bon train : le statut des couturières, la méchanceté et la jalousie des tailleurs, les échos de la Cour, les enfants de Louise de La Vallière que le roi a reconnus depuis la mort de la reine mère, lagonie pestilentielle dAnne dAutriche, la Seine que le gel risque de rendre impraticable et la gentillesse de Brindille.
*
Timoléon quitte la boutique de sa mère à lheure où la loi oblige les portiers des hôtels, les cabaretiers et les citadins à fermer portes et fenêtres. Petit à petit les lumières séteignent derrière les persiennes, car la chandelle coûte cher et on se lève tôt. La rue Saint-Denis devient très sombre.
Au croisement de la rue Saint-Antoine, un lanternier monte et descend sa lampe pour attirer lattention. Timoléon sapprête à payer trois sous contre un quart dheure déclairage et sapproche. Il reconnaît alors le Maigrichon aux yeux mobiles et à la lèvre pendante qui entourait le cadavre de Lupin. Soudain, un tombereau dordures sarrête à ses côtés. Le cocher, un homme grand et vigoureux, avec de longs cheveux sales dans le dos, descend, lui donne un coup de gourdin sur la nuque et, avec laide du lanternier, le jette sur les immondices.
— Cette fois-ci tu parleras, mon bonhomme ! Tu diras ce que Lupin a marmonné, déclare dun ton vengeur le Maigrichon.
Décidé à en savoir davantage, malgré son aspect répugnant, il suit le véhicule en longeant les arbres. Le tombereau sarrête, hors de Paris, au pied dune décharge. Tout près, un harmonica joue une musique joyeuse qui effraye un hibou. Un valet en cape sombre et chapeau à large bord approche une torche qui éclaire une chaise à porteurs, aux rideaux noirs. Une voix métallique demande :
— Il est là ?
— Oui, répond lhomme aux yeux mobiles comme des billes de billard.
— Il a parlé ?
— Non. On ne sait toujours pas quel mot Lupin a prononcé avant de mourir.
— Pfff !
Une main gantée entrouvre les rideaux sans quon puisse distinguer au fond du véhicule le visage du voyageur.
— Sortez-le et amenez-le-moi. Puis vous lattacherez, le jetterez à mes pieds. Je vous le répète, je le veux vivant.
Le cocher et le Maigrichon grimpent sur les bords du tombereau pour fouiller les ordures à mains nues. Ils ont beau remuer, retourner, recommencer, aucun corps napparaît.
— On va vider la charrette, conseille le Maigrichon.
Les immondices se déversent en large coulée puis en filets de plus en plus clairsemés. Les deux hommes, avant davouer leur défaite remuent inutilement les déchets.
— Que se passe-t-il ? demande la voix métallique.
— Il nest plus là, annonce le cocher, il sest enfui.
Tous deux, penauds, baissent la tête et regardent leurs pieds.
— Têtes légères et incapables, reprend lhomme. Si Batifort vous retrouve, il saura, lui, vous faire parler à mon sujet.
— Je vous en prie, murmure le Maigrichon. Songez à ma famille !
Entre les rideaux de la chaise à porteurs, brille, dans un rayon de lune, lacier dun pistolet. Deux coups de feu rendent définitivement muettes les têtes légères.
Timoléon ne bouge pas avant le départ de la chaise à porteurs. Puis, les habits trempés collant à sa peau, les dents claquantes, il se hâte vers sa demeure, passage Beausire, entre le palais des Tournelles et la Bastille.
Au premier étage, il frappe et refrappe vainement à la porte. Exaspéré, il donne des coups de pied. Enfin une voix pâteuse réagit :
— Qui va là ?
— Cest moi, ton maître.
Craignant une ruse, Mathurin entrouvre la porte et, devant la silhouette dégoulinante, sexclame :
— Diantre, cest vous, Monsieur. Vous ne devriez pas me faire peur… Jai le cœur fragile.
— Aide-moi plutôt.
Mathurin, la taille courte et massive, une petite barbe en pointe, dun naturel lent et doux, déshabille son maître et lentraîne tout nu dans la sombre impasse. Puis il renverse deux seaux deau glacée sur le corps boueux et le frotte énergiquement avec un gant de crin jusquà ce que la peau rougisse. Tout en frictionnant il se parle à lui-même :
— Mathurin, mon ami, en choisissant ton maître, tu tétais dit : il est jeune et en bonne santé. Il ne sera pas malade. Et dans la police on a des avantages. Hélas, cette aventure contredit mes espoirs et confond ma raison.
Avec douceur, le valet aide Timoléon à remonter dans son lit et le réconforte :
— Je vais allumer le feu et vous préparer une tisane à la belladone qui vous calmera. Ce Lupin, finalement, tout galeriste quil était, avait bien de limportance pour quon ait voulu sen débarrasser. Cela vous donnera bien des soucis.
1À lépoque, on distinguait dans Paris : la « Ville », située rive droite, la Cité, dans lîle du même nom, et le Quartier latin, rive gauche.
2
BRINDILLE
Le lendemain matin, Timoléon se hâte. Il a dormi tard, et partout, le travail a déjà commencé.
Dans la rue Saint-Antoine, un carrosse doublé de velours rouge à ramages, garni de quatre glaces fines, décoré de liserés dor et de fleurs peintes, gardé par deux laquais en livrée verte, stationne devant le commissariat. À son arrivée, Ernest, déjà revenu de la réunion matinale des commissaires au Châtelet, explique dun ton enjoué aux manants qui lentourent :
— Voilà votre nouvel inspecteur : Timoléon Batifort ! À peine est-il nommé que notre office se remplit délégances.
Marchands et quémandeurs se retournent vers une très jeune personne dont le visage resplendit de lumière entre un bonnet et un col dhermine. Sous son manteau entrouvert, brille un corsage brodé dor et dargent, métaux précieux normalement réservés aux nobles et interdits aux bourgeois. Elle feuillette La Gazette de France, tranquillement assise devant le bureau de Timoléon. Celui-ci, fort étonné, reconnaît Brindille et sinstalle lentement en face delle. Quoiquil sefforce de prendre un air détaché, il la trouve dune beauté à faire pâlir les tableaux du Louvre : une peau claire et brillante comme de la soie, des yeux gris perle remplis de brume et de rêveries lointaines, qui silluminent parfois comme un feu dartifice dans un ciel crépusculaire. La jeune fille sempresse dengager la conversation.
— Je vous donne le bonjour, dit-elle. Nous nous sommes déjà rencontrés chez madame votre mère. Je suis marchande de toilette et cliente de votre remarquable sœur.
— Que vient chercher dans un commissariat une marchande de toilette ? ironise Timoléon.
— Je cherche des nouvelles concernant Lupin.
Lupin ! Timoléon ne sattendait pas à ce que lévocation du galeriste surgisse dans une si jolie bouche. La surprise passée, il se réjouit secrètement que cette mort brutale étende ses tentacules comme une étoile de mer jusquà une jeune fille merveilleuse.
— Nous nous connaissions depuis longtemps, Lupin et moi, poursuit-elle, et jaimerais savoir…
Elle tousse avec délicatesse.
— Veuillez mexcuser, dit-elle de sa jolie voix flûtée et légèrement zézayante. La fumée mirrite la gorge.
Et elle jette un regard sévère sur deux fumeurs qui discutent avec Ernest.
— Nous serons plus à laise pour parler dans un cabaret. Allons aux Bons Enfants, il y a peu de monde le matin. Les amis de Molière et de La Fontaine sy rendent plus tard.
*
Après laffluence du déjeuner1 matinal, le cabaret est presque vide. Le serviteur connaît bien la jeune cliente et linstalle près de la cheminée.
— À cette table, vous naurez pas froid, mademoiselle.
— Ici, je prends toujours une tasse de chocolat, précise-t-elle en riant.
— Je prendrai volontiers une tasse de café.
Une fois servi, Timoléon demande dun ton amusé :
— Que voulez-vous savoir ?
Les yeux gris sallument de leur éclat doré.
— Je viens me renseigner sur la mort de Lupin. Est-il mort de maladie ?
— Les médecins nentendent rien à de pareilles maladies.
— Aurait-on voulu le tuer ? Pour quelle raison ? Un garçon si gentil ! Je voudrais vous aider à trouver le, ou les responsables.
Timoléon songe à une affaire de famille, un peu sentimentale, qui ne lui apprendra pas grand-chose. Mais la rencontre est agréable et la jeune fille fascinante. Il répond :
— Hier, en fin daprès-midi, les médecins ont donné leur diagnostic : un estomac très dur, sec et noir, dû à un dérèglement des humeurs de la bile. Vous connaissiez bien le jeune homme ?
Elle répète avec une moue peu convaincue :
— Un estomac très dur, sec et noir… Je vais tout vous raconter. Nous étions très amis, Lupin et moi. Nous nous connaissions depuis longtemps. Ma famille habitait au bord de la Bièvre, et lorsque jen avais le temps, je montais la colline de la Butte-aux-Cailles jusquau moulin qui tournait au sommet. Lupin était un enfant abandonné dont le meunier avait pris soin. Nous nous amusions à courir sur la butte, à faire des culbutes, à descendre nous baigner dans la rivière quand le temps était beau. Mon père travaillait au bord de leau pour tanner les peaux de bêtes. Un travail difficile qui meurtrit les mains. Une nuit, la rivière est montée si soudainement et si haut que les maisons se sont effondrées, et que quarante habitants de notre village sont morts noyés. Parmi eux, mes parents.2
— Quavez-vous fait alors ?
— Jai été hébergée par une vieille femme qui faisait des parfums. Comme elle marchait difficilement, jallais dans la campagne cueillir les fleurs et les plantes quelle désirait. Ainsi jai appris les secrets de la parfumerie. Après sa mort, je suis devenue marchande de toilette, et je propose des parfums, des crèmes, des tisanes, des petits gâteaux. Jai retrouvé Lupin par hasard. Les portraits devenaient à la mode et son commerce marchait bien.
Brindille sessuie les yeux avec un mouchoir de batiste brodé et ne peut retenir un sanglot en murmurant :
— Je lai perdu pour toujours.
Timoléon ne se laisse pas attendrir et continue à se renseigner.
— Avait-il une autre activité que celle de vendeur de portraits ?
— Non.
— Vous ne soupçonnez personne ?
Brindille plisse ses yeux pour réfléchir.
— Personne, conclut-elle. Le Diable peut-être. Si vous apprenez quelque chose dintéressant, nhésitez pas à men informer. Jhabite à la frontière de Paris, près du faubourg Saint-Denis, rue Beauregard, dans la paroisse Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. À gauche après le calvaire3. Venez un mercredi ou un vendredi. Je ne reçois pas de clients ces jours-là.
Elle se lève, enfile sa fourrure et demande :
— Quand sera-t-il enterré ?
— Dans deux jours. Au cimetière des Innocents.
— Jaurais aimé garder sa main, en souvenir.
— Sa main ! Il ny a que les mains de pendu qui portent chance, samuse Timoléon.
Brindille prend un ton rêveur :
— Il aurait pu être pendu.
— Que voulez-vous dire ? demande linspecteur, brusquement curieux et soupçonneux.
— Vous cherchez à mhumilier, se fâche-t-elle. Cest insupportable.
Sa belle bouche pulpeuse se déforme en un vilain rictus. Brindille se lève, enfile son manteau et se précipite vers la sortie, laissant Timoléon à son ébahissement.
*
De retour au commissariat, Ernest lui demande :
— Que voulait-elle ?
— Brindille ? Des renseignements sur la mort de Lupin.
— Pourquoi cette curiosité ?
— Cétait un ami.
— Il faudrait sen assurer. Tu ne vas pas croire tous les propos des jolies filles. Nous en parlerons à La Reynie.
Timoléon renâcle, préférant dans un premier temps enquêter seul et surprendre par ses découvertes.
— Nous nallons pas déranger le lieutenant de police pour une émotion de jeune fille. Attendons den apprendre davantage.
— Farceur, grogne Ernest. Je te rappelle quon a cherché à te faire disparaître dans les ordures. Quelquun te hait ou te craint, ou les deux à la fois. Aucune piste ne doit être négligée autour de toi. Alors tu te renseignes sur les propos de la marchande de toilette, ou bien cest moi qui moccuperai de Brindille.
Timoléon se sent mal à laise. Il na pas parlé de laffreux tic sur la bouche de la jeune fille. Il a dérogé à la vérité. Pour se donner bonne conscience, il essaye de se convaincre que toutes les demoiselles, à certains moments, ont des tics.
*
En traversant la Seine pour se rendre à la Butte-aux-Cailles et vérifier les propos de Brindille, Timoléon sarrête devant la galerie de Lupin. La porte a été défoncée et un garde en protège tardivement lentrée. Les tableaux ont disparu, et tout a été exploré dans les moindres détails : chaises renversées, lit dépecé, coffre sens dessus dessous dans la chambre du premier étage. Nul doute que Lupin gardait chez lui un objet important dont on espérait tirer profit après sa mort. Timoléon ne sattarde pas sur les lieux déjà passés au peigne fin par ses confrères et se hâte vers sa destination.
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