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La Prise de l'Hortense

De
304 pages

Mai 1974. La Révolution française bat son plein. Naufragé, Jean Cotterell est secouru par une frégate française, l'Hortense, au large des bancs de Terre Neuve. L'Hortense fait partie de la grande flotte de l'amiral Vanstabel. Elle protège un grand convoi de plus de cent navires, amenant en France le blé d'Amérique. La prise de l'Hortense est le premier volume d'une série de romans d'aventure maritime se déroulant dans la Manche, les Iles Anglo-Normandes, la France de la Révolution.


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Contenu
1. Chapitre 1er 2. Chapitre 2 3. Chapitre 3 4. Chapitre 4 5. Chapitre 5 6. Chapitre 6 7. Chapitre 7 8. Chapitre 8 9. Chapitre 9 10. Chapitre 10 11. Chapitre 11 12. Chapitre 12 13. Chapitre 13 14. Chapitre 14 15. Chapitre 15 16. Chapitre 16 17. Chapitre 17 18. Chapitre 18 19. Chapitre 19 20. Chapitre 20 21. Chapitre 21 22. Chapitre 22 23. Notes 24. Note historique 25. PubWeb
Éditions L’ANCRE DE MARINE
2, rue des 4 Moulins
27400 — LOUVIERS
FRANCE
www.ancre-de-marine.com
ISBN : 9782841412532
Tom Bowling
La prise de
l’Hortense
© Franck Martin — 2 012 — Louviers — France
pour la présente édition.
ère © 1 édition — Oldcastle Books — 2 008 — Angleterre
Tous droits réservés
Chapitre 1er
Lalumière était aveuglante. La mer était calme, sans une vague. À la rencontre des eaux froides venues du nord, la houle du Gulf Stream, comme un grand corps qui respire, soulevait puis abaissait l’immensité océane. Hormis ce seul mouvement, rien ne bougeait. La coque noire du bateau de pêche, l’Imprévu, un petit terre-neuvas gréé en brigantine*, se vautrait dans la houle, faisant grincer tout son gréement. Censée offrir un peu d’ombre, une toile de bâche, grise et sale, pendait mollement au-dessus du pont.
Un homme et un gamin se tenaient perchés dans le gréement, en sueur. Autour d’eux, l’air stagnait, épais et chaud. Le jeune garçon chantait une comptine en jerrais* : « J’nos n’allons pour Terr’Neuve, Ch’est nouot pays d’Esden » fredonnait-il. L’homme ne disait rien. Les bancs de Terre-Neuve n’ont rien d’un jardin d’Éden, même en été.
Le mousse reprit le refrain, puis essuya son front d’un revers de manche. Âgé de douze ans, les joues vermeilles, les cheveux striés de mèches blondies par le soleil, il portait le nom de Thibault. Il n’était vêtu que d’une chemise et une culotte, comme le reste de l’équipage de l’Imprévu. Thibault était le mousse de l’équipage. On lui attribuait la vue la plus perçante du bord.
L’homme s’appelait Jean Cotterell. Trente ans, capitaine de l’Imprévu. Des cheveux châtains, des yeux gris-bleu, un visage anguleux aux larges pommettes. Comme celle du mousse, sa chevelure était blondie par l’exposition au soleil. La famille de Cotterell revendiquait une ascendance directe avec les premiers Vikings arrivés à Jersey. D’un Viking, il avait bien l’allure.
Cotterell balaya l’horizon du regard. Au sud et à l’ouest, le soleil et la mer se mêlaient en une vaste étendue de blanc et de bleu métallique, pleine d’une lumière étonnamment brillante. l’Imprévu aurait pu se trouver dans la Manche en plein été et non au milieu de l’Atlantique. Pourtant, dans le lointain, des nuages sombres, en forme d’enclumes, cassaient cette ambiance si tranquille. Sous les nuages, à quinze ou vingt milles de là, une tache, plus sombre encore, signalait de la pluie.
Au-dessus d’eux, mâts et vergues étaient à sec de toile. l’Imprévu n’était pas assez grand, ni gréé de telle sorte qu’on y trouve un vrai poste de vigie en tête de mât. Cotterell et le mousse se tenaient perchés dans les haubans du mât de misaine. À leur hauteur, la grande voile d’étai rouge ondulait mollement. À bord, nul ne doutait que Thibault ne soit la plus efficace des vigies. Mais il parlait trop.
- Fait chaud, disait-il.
- C’est le mois de mai… dit Cotterell
- Mon grand-père me parlait du froid des Bancs.
- Tu ne peux pas te souvenir de cela ! »
Thibault eut l’air vexé.
- Il est mort avant ma naissance. Mais il l’a dit à ma mère, marmonna-t-il. Elle a mis des collants en laine dans mon sac. »
- Tu en auras besoin pour l’hiver, dit Cotterell, d’un ton plus conciliant. Prends-en bon soin.
- Ils sont rangés dans mon coffre de mer »
Le mousse était outragé à l’idée que l’on puisse se moquer d’un objet fourni par sa mère.
- Elle les tricote elle-même ? demanda Cotterell
- Bien sûr. »
Cotterell imagina la mère de Thibault au coin du feu, à La Grange, tricotant pour son fils, aiguilles cliquetantes. Cela paraissait bien loin du pont de ce bateau, au milieu du grand océan, plat et sans vent, à des milliers de milles à l’ouest. Il jeta un nouveau regard au nuage sombre sur l’horizon. Tout allait changer.
- Nous serons encore là cet hiver ? demanda Thibault
- C’est notre plan, si Dieu le permet.
- Pour pêcher ? Ou pour espionner le Français ? »
Cotterell ne répondit pas.
- Jean Cotterell, allons-nous enfin nous mettre à la pêche, un jour ? » demanda Thibault
Cotterell ne répondit pas, mais pointa du doigt le sud-ouest, où le grand nuage noir promettait une tempête. Pour l’instant, le ciel et la mer se soudaient dans un embrasement tremblant de lumière aux reflets de métal et seul le plus léger des souffles de vent se faisait sentir. La surface huileuse de la houle s’enflait et frissonnait, les espars de l’Imprévu cliquetaient lorsque les voiles recevaient le zéphyr puis s’en vidaient. Le bateau se balança légèrement et le gréement cliqueta et grinça à nouveau lorsque le souffle retomba des voiles.
- Imagine un instant que tu sois le capitaine de ce navire, Thibault. »
Thibault imagina, Cotterell dissimula un sourire.
- Est-ce que tu mettrais les doris et les lignes à l’eau avec ce qui va nous arriver dessus ?
- Non.
- Et pourquoi non ?
- Ça va souffler fort. Et il faudrait rentrer les embarcations aussi vite qu’on les a sorties.
- Bravo, garçon ! Tu as la réponse à ta propre question. »
Il flatta la tête du gamin avec une affectueuse familiarité. Thibault faisait sa première campagne sur les Bancs et Cotterell avait entrepris de faire son éducation de marin. Cotterell baissa le regard vers le pont, vers ses autres soucis. L’équipage de l’Imprévu gisait, allongés face contre pont, comme si une main de géant les avait fauchés ça et là. Une bâche couvrait une partie du pont, mais Cotterell voyait quand même en partie les corps étalés, membres, pieds et mains hors de l’ombre. Les marins, il le savait, vivaient en chemise et culotte. Bien entendu, personne ne portait de chaussure. Les habits étaient vieux, de pauvre qualité, blanchis par le soleil. La brillante lumière écrasait l’équipage, comme elle brillait sur les lignes de pêche soigneusement lovées à tribord, sur le pont de l’Imprévu. Vide, un baquet à boëtte* gisait à l’avant. Les lignes n’étaient pas boëttées et ne le seraient guère avant longtemps. Les cales à poisson étaient vides et les doris étaient
fermement saisis, arrimés sur les panneaux de cale.
Étouffant de chaleur sous le soleil brûlant, Cotterell et le mousse se tenaient ferme au gréement. Cotterell balaya à nouveau l’horizon. Il aurait presque souhaité que la tempête éclate. L’air se ferait plus léger. Le pont gonflerait sous l’humidité. L’équipage trouverait enfin à s’occuper. Dans les rafales et la bourrasque d’un coup de vent d’Atlantique, aussi bref soit-il, ils supporteraient plus facilement l’inaction, faute de pêche. L’action met fin à la gamberge des hommes d’équipage.
Il commença à chanter, en bon anglais :
« Ye zephyr fair that fan the air
And wanton’through the grove
O whisper to my charming fair
« I die for her I love »
This lass so neat, with smile so sweet,
Has won my right good will
I’d crown resign to call her mine
Sweet lass of Richmond Hill. »*
- Qu’est-ce que c’est ? demanda le mousse.
- Une chanson.
- Ça raconte quoi ?
- Tu dois l’avoir déjà entendue ?
- Non. Elle vient d’où ?
- Je l’ai apprise sur un grand navire. L’Asia. Quand j’avais ton âge. »
Cotterell commença à traduire pour le gamin. Tout en scrutant à nouveau la base du nuage à l’horizon. Quelque chose attira son attention. Une anomalie. Il n’était pas sûr de ce qu’il croyait voir. Il stoppa la traduction et tira sa longue-vue pour examiner l’horizon. Sans que rien ne prenne forme distincte.
Si la tempête se levait dans ce coin-là, les Français devraient fuir devant le coup de vent et lui arriver dessus. Cotterell ne se trouvait pas sur les Bancs de Terre-Neuve pour pêcher, mais pour surveiller les navires français. D’autres bateaux de pêche attendaient plus loin au sud et à l’est. Ils étaient invisibles, sous l’horizon, mais Cotterell savait qu’ils étaient là. Dès que la flotte française serait en vue de l’Imprévu ou de tout autre d’entre eux, le bateau lèverait ses jupons pour s’abriter vers la frégate britannique la plus proche.
Les marins de Cotterell savaient la raison pour laquelle ils se trouvaient sur les bancs sans pêcher. Les hommes de Cotterell savaient aussi que sur d’autres bateaux de pêche sous l’horizon les lignes restaient lovées, les hameçons nus, les doris saisis. Le baquet à boëtte vide. La ligne de bateaux de pêche – on ne pouvait parler de flotte tant ils étaient éloignés les uns des autres – se tenait à l’accore du Grand Banc, entre les eaux chaudes et les
eaux froides. C’est là que la pêche est la meilleure. Mais ils devaient attendre sans travailler, jusqu’à ce que les Français passent. La flottille de bateaux de pêche devait garder ses cales vides au cas où il serait nécessaire de prendre de vitesse… on ne savait pas trop quoi. Des vaisseaux de guerre français, peut-être. Des navires français chargés de grain, c’était presque sûr.
L’équipage de l’Imprévu et celui des autres bateaux de pêche se désolaient de la perte des revenus de la pêche. Mais l’absence de toute compétition ne rendait pas moins sombre l’humeur des pêcheurs. Chaque jour passé leur coûtait une journée de paie. Est-ce que les amiraux anglais du Roi Georges paieraient pour la perte de leurs gains ? Aucune promesse n’avait été faite. Cotterell savait qu’il y avait un point de rupture entre la loyauté des marins et leur besoin de gagner de l’argent. Cela ne rimait à rien de passer un an à Terre-Neuve pour revenir à Jersey sans un bon sac d’argent.
Les espars de l’Imprévu cliquetèrent à nouveau. La barre à roue se mit à bouger staccato, animée par les petits mouvements des chaînes de transmission reliées au gouvernail que la houle agitait : clic-clic, clic-clic.
Antoine Laroche, un homme mûr à barbe grise et cheveux noirs, se dressa, regarda le ciel et pointa du doigt les nuages de tempête. Il appela vers la tête de mât.
- Faut-y réduire la toile, cap’taine ? »
Antoine parlait dans le dialecte français de Jersey. Quelques pas l’avaient sorti de l’abri de l’auvent pour scruter le ciel, mais il ne voyait pas bien Cotterell. Le ciel était trop lumineux. Le capitaine apparaissait à Antoine comme une noire silhouette de papier découpé, contre l’arrière-plan d’un ciel insupportablement chauffé à blanc.
Cotterell le héla :
- Va bien. Ça peut encore tourner.
- Et de l’eau ? Vous en voulez, là-haut ?
- On a de l’eau. Retourne à l’ombre. Repose-toi. »
Antoine jeta un dernier regard au nuage menaçant sur l’horizon, puis obéit. Il s’allongea sur le pont. Mais son corps ne semblait guère à son aise. En regardant vers le bas, Cotterell voyait parfaitement l’homme plus âgé, sa face ronde comme une assiette, la main projetant une ombre bleue sur les yeux pour les protéger du soleil. Cotterell sourit.
Il savait qu’Antoine ne trouverait satisfaction que lorsqu’ils feraient voile, travailleraient le poisson pêché, briqueraient le pont. Mais Cotterell voulait que les hommes se reposent. Il ne disposait que d’un maigre équipage, sept hommes, y compris le mousse et lui-même et l’Imprévu pouvait être contraint de rester sur place pendant des semaines.
- Combien de temps encore va-t-on rester ? demanda Thibault, lisant sa pensée.
Les hommes n’auraient sans doute pas osé questionner Cotterell, mais Thibault était plein de confiance en lui-même, sur de la place qu’il tenait aux côtés de Cotterell. Pour les hommes de Jersey, la Grande Pêche sur les bancs de Terre-Neuve était un métier transmis de père en fils. Cotterell avait appris le métier de son père Jean-Jacques Cotterell. Thibault était le fils du second de Jean Jacques, mort depuis longtemps.
- Aussi longtemps qu’il faudra, répliqua tranquillement Cotterell
- Merde aux Français, dit le mousse
- Surveille ta langue ! Ta mère…
- Maudits soient-ils ! C’est ce que dit ma mère. Et que Dieu les tue jusqu’au dernier. Elle me l’a écrit dans la lettre que j’ai reçue à Saint Jean. »
Thibault était profondément sérieux.
- Ma mère me dit de tuer tous ces menteurs, voleurs, tricheurs et leurs alliés aussi. Tous des bandits, déloyaux envers leur roi.
- Vraiment ?
- Tu peux lire sa lettre si tu veux. »
Cotterell s’écarta des haubans, portant tout son poids sur ses mains. Tout à sa réflexion, il soupesait Thibault du regard.
- Tuez-les tous, vraiment, elle écrit cela ?
- Oui. Mais surtout les Français.
- Ta mère est vraiment anti-gallicane… dit Cotterell en riant. Prends patience, tu auras ta chance de tuer des Français.
- Ici ? Avec quelle arme ? Une pique à poisson ?
- Enrôle-toi dans la Navy du roi Georges. Ils seraient ravis de te prendre. J’entends dire qu’il y a de la place pour les jeunes hommes.
- Je ne pourrais pas.
- Ah bon ?
- Elle ne le permettrait pas.
- Elle veut la mort des Anglais, par-dessus le marché ? se moqua Cotterell. Ta mère voue tout le monde au diable !
- Sa vie est dure. Elle ne veut pas que je souffre mille morts dans l’entrepont d’un vaisseau de guerre.
- Un navire de Sa Majesté pourrait bien trancher le problème.
- Comment ?
- En t’enrôlant de force et en mettant un fusil dans ta main.
- De force ? ragea le mousse. Mais je suis un homme de Jersey !
- Oui, et ils devraient affronter la colère de ta mère ! Une perspective qui empêcherait de dormir tous les lords de l’Amirauté. »
Le mousse tendit la main. Cotterell lui passa la longue-vue. Thibault visa l’horizon.
- Bang ! Bang ! Bang ! dit-il, en balayant l’espace, l’œil rivé à la lunette. À mort les
Français.
- À mort les ennemis du Roi Georges, répondit Cotterell.
- Ma mère dit que je peux m’enrôler si je suis certain de pouvoir devenir un officier. Dans la Royal Navy.
- Comment peux-tu en être certain, demanda Cotterell. Bien que l’œil du mousse soit fixé à la lunette, Cotterell avait bel et bien conscience d’être observé.
- Je pourrais trouver une place d’aspirant.
- Il faut être pistonné. As-tu tes entrées ?
- C’est quoi, exactement ?
- Quelqu’un haut placé qui vous protège.
- Comme un ange gardien ?
- Un peu comme un ange gardien. »
Il y eut un silence, puis Thibault demanda :
- Et toi, Jean Cotterell ? As-tu tes entrées ?
- Non ! Comment en aurais-je ? Je ne suis qu’un pauvre pêcheur !
- Ma mère dit que tu as tes entrées…
- Je croyais que tu ne savais pas ce que cela veut dire ? »
Le mousse garda le silence un long moment.
- Ta mère est une brave femme et une amie de ma famille… mais, continua Cotterell, elle en dit beaucoup pour une femme qui est de l’autre côté de l’océan.
- Elle parle de toi dans sa lettre.
- Je lui en sais grâce et je suis flatté…
- Elle me dit de la rappeler à ton bon souvenir. Te l’ai-je dit ?
- Plein de fois !
- Elle dit qu’elle espère que tu veilles sur moi.
- Lui as-tu répondu ? demanda Cotterell
- Nous avons quitté Saint Jean en toute hâte.
- C’est rudement vrai.
- Je te montrerai sa lettre si tu veux.
- Tu la gardes dans ton coffre de mer avec les collants en laine ? »
Thibault prit un air méfiant.