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La révolte des dièses

De
149 pages
Le Claviland, pays imaginaire de longue tradition musicale, est dirigé par le dictateur Van Perez. Le tyran se pique de vouloir devenir le meilleur pianiste du pays et pour y parvenir interdit purement et simplement la pratique de cet instrument, tout contrevenant s'exposant à avoir la main tranchée. Mais un homme ex-concertiste de génie et compositeur va s'opposer avec ses armes non-violentes et musicales à la tyrannie. L'art peut-il vaincre la dictature? Ce roman dans une allégorie musicale parle du sens de la liberté et de la place fondamentale de l'art dans la société.
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elle pas l'expression de son refus de s'intégrer dans une société qui ne lui laissait aucune place? Sa différence, n'étant pas acceptée, son étiquette de fou ne valait-elle pas mieux que celle de banni? Assurément si, elle lui offrait un statut, un travail et une certaine liberté. Et puis, de quel côté penchait la folie ? Vers lui, Zarlino, l'acrobate facétieux? Ou bien vers Van Perez, ce satrape grotesque, entouré de sa cour qui ne l'était pas moins. La vie ellemême n'est-elle pas un torrent de folie charriant en son lit des tombereaux de larmes, de rires, de joies, de bonheurs, de peines, d'ennuis et de malheurs? Où donc était la raison dans tout cela? Où donc la normalité allait-elle se nicher et sous quels traits se dissimulait-elle? - Ça suffit maintenant, finit par dire Van Perez, tes pirouettes ne m'amusent pas et ton visage changeant me chiffonne. Va donc pirouetter ailleurs, disparaît de ma vue, grotesque bouffon. Ainsi en était-il de l'humeur de Van Perez dont la vie était un perpétuel caprice d'enfant mais où les soldats de plomb étaient des hommes, des femmes, des enfants, tous bien réels, eux.

* * *

Et le soir du premier concert arriva. C'est dans la capitale, Harmonia, que Van Perez avait choisi d'effectuer ce premier récital. Cela lui avait paru être le meilleur endroit pour lui apporter tout le faste nécessaire à l'événement. Et en effet, tout avait été minutieusement préparé en grande pompe; le concert devait apparaître comme un couronnement artistique, un sacre qui devait le transporter au-dessus des hommes, tel un dieu vivant. 63

Toute la journée, il avait été d'une humeur exécrable. Irritable, il était partagé entre la satisfaction de son immense talent enfin étalé à la face du monde mais en même temps dévoré d'un trac infernal qui ne le quittait pas depuis déjà quelques jours, en fait depuis l'annonce faite de la tournée de concerts. Eh oui, le trac, ce trac universel, irrésistible, ce trac impitoyable, qui avait brisé tant de carrières, anéanti tant de jeunes talents en herbe, incapables de maîtriser leurs émotions; ce trac dévastateur, donc, frappait Van Perez à quelques heures de son premier concert. Il n'avait pourtant pas grand-chose à craindre, toutes les mesures avaient été prises, le public tout entier se dédiait à son art, soit par intérêt, pour les rares privilégiés qui détenaient les quelques postes clés du pays, soit par peur, pour la grande majorité de ceux qui composaient ce public et qui étaient là, parqués de force depuis le matin par une police intraitable, contraints et forcés d'assister à ce concert et surtout, de s'y montrer enthousiastes. On ne leur avait rien donné à boire ni à manger mais on leur avait assuré qu'ils seraient nourris et abreuvés après le concert, si les

résultats de l'applaudimètre - mesurés par les hommes de la brigade des notes - étaientjugés acceptables.
Toutefois, cette peur inexplicable, cette fébrilité permanente, ce trac dévorant parcourait le corps, le cœur, l'esprit pourtant endurcis de Van Perez et le rendait encore plus insupportable qu'à l'accoutumée. Il avait même, pendant un temps, envisagé qu'on le remplace par un homme d'allure similaire et qui jouerait de dos, mais le Chancelier Suprême l'en avait dissuadé, lui conseillant au contraire d'apparaître lui-même, de face et en pleine lumière. Il devait être le phare illuminant les ténèbres, l'étincelant soleil de tout le peuple clavilandais. Ce discours civique et responsable du Chancelier Suprême le ramena à la raison et le rassura; ces gueux n'étaient-ils 64

pas là précisément pour l'acclamer? Pourtant, ce jour-là, il aurait préféré faire trancher dix têtes plutôt que d'appuyer sur une de ces maudites touches de piano. * * *

Jean Ludama, lui, n'avait pas le trac. D'ailleurs, jamais il n'avait ressenti cette peur qui tenaille l'artiste au moment d'offrir son art aux spectateurs. Habitué à jouer en public dès son plus jeune âge, il avait appris à intérioriser ses sentiments. En fait il lui suffisait d'écouter et de se concentrer sur la musique qui était en lui; savoir écouter sa musique intérieure, là était la difficulté, la reproduire à l'aide de ses doigts n'était qu'une formalité. Quant à la présence du public, cela n'avait aucune espèce d'importance, son pouvoir de concentration était tel qu'il oubliait totalement les nombreuses oreilles attentives venues se délecter de son art. Ce n'était qu'en entendant gronder le tonnerre d'applaudissements qui marquait la fin du concert que Ludama réalisait qu'il n'était pas seul et qu'il y avait là un public nombreux, qui l'acclamait avec enthousiasme et qu'il saluait alors gauchement. Mais jamais, au grand jamais, le trac ne l'avait effleuré, peut-être parce qu'il avait plus peur de lui-même que des autres, et qu'une fois sa propre peur vaincue, rien ne pouvait plus le déstabiliser. Et, en cet instant moins que jamais, le trac ne venait ébranler la volonté sans détour qui était la sienne. Sa décision était prise, son énergie tout entière était maintenant concentrée sur la réalisation de l' œuvre qu'il pressentait comme étant celle de sa vie. La plus déterminante pour lui et surtout, pour les autres.

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La révolte des dièses, tel était le titre qu'il avait choisi pour cette œuvre hors norme, certainement la plus délicate de celles qu'il avait eu à mener à bien jusqu'à maintenant. Les hommes, les femmes et la vie avaient remplacé les noires, les blanches et les tonalités. Le tempo était dicté par les battements de cœur de tout un peuple qui plaçait dans cette œuvre ses derniers espoirs. La révolte des dièses se devait d'être une œuvre magistrale, non seulement dans sa conception - ceci afin d'assurer sa réalisation - mais encore dans son interprétation ellemême, qui devait marquer le triomphe de son gigantesque orchestre. En cet instant moins que jamais, la peur ne devait être au carrefour de son esprit et de sa conscience, le chef d'orchestre se devait de diriger avec justesse cette chorale populaire, et le compositeur se devait d'être inventif et surtout précis dans ses indications. Bien sûr, le concert de ce soir serait un peu particulier, les préoccupations n'étaient pas les mêmes que d'habitude, mais qu'importe, cela était tout de même un concert, les gestes devaient être justes et l'esprit lucide. Ludama était prêt, l'orchestre qu'il s'apprêtait à diriger était certes différent, mais le but poursuivi, lui, était le même, magnifier la musique et la grandeur qu'elle représentait.

* * *

L'heure du concert arriva. Le public était apeuré, affamé et surveillé de près par les hommes de la brigade de la répression. Annoncé par un bonimenteur endimanché comme le plus grand artiste s'étant jamais produit sur cette scène du théâtre national, Van Perez parut enfin, sous les 66

applaudissements contraints et forcés du public, accompagnés par ceux, plus intéressés, des dignitaires du régime. Selon un rituel hiératique savamment orchestré par le Chancelier Suprême, Van Perez s'avança vers le piano et s'installa sur le tabouret. Il caressa d'abord le montant de l'instrument, semblant s'imprégner de ce bois si noble, si majestueux; puis il releva et rabattit plusieurs fois ses manches; enfin il régla à plusieurs reprises le tabouret qui recevait son Auguste personne pour finir par en exiger un autre, plus confortable. Enfin, alors que le public pensait que ce concert grotesque allait enfin commencer, vint la cérémonie du verre d'eau, qu'il se fit amener par Echanson, le préposé à l'eau. Il but lentement, par petites gorgées et une fois sa soif étanchée et le réglage de manches effectué, le réglage de tabouret reprit de plus belle. Ce n'est qu'après une heure de cette laborieuse préparation, qui parut interminable pour ce public dont les ventres criaient famine, que le concert commença enfin. Van Perez, le visage marqué par une concentration extrême, pointa son auguste index sur un La résigné, dans le geste d'un torero armant ses banderilles. Dès que le doigt grossièrement posé sur la touche La alla actionner le marteau correspondant et que celui-ci vint frapper la corde désignée, qui devait résonner de ses 440 vibrations réglementaires, un GLING discordant retentit dans la salle, à la stupéfaction générale. Le premier instant de surprise passé, le public réprima à grand-peine ses sourires enjoués, certains même eurent beaucoup de mal à contenir l'amorce d'un rire, qui serait devenu fou s'il s'était libéré. Un rictus crispé vint par contre marquer le visage des caciques du régime. Du Chancelier Suprême au Grand Chambellan, du Ministre de l'injustice à celui de la 67

répression, du chef de la garde au Maître de musique, tous les visages étaient blêmes - sabotage, pensaient-ils,

sabotage afin de discréditer l'image de Sa Grandeur - mais
pas un n'osait bouger, dans l'attente craintive d'une réaction violente de la part de Van Perez. Mais celui-ci, à la surprise générale, parvint à contenir sa

rage et - se dressant devant le public - d'un geste sec fit
taire les murmures. Puis il se rassit et reprit son manège, manche, tabouret, verre d'eau. Voulant se montrer imperturbable et digne dans l'adversité, Van Perez avait décidé de jouer avec un autre La; peu importait la hauteur pourvu que ce soit un La. Et après un interminable préambule, il visa le La de l'octave supérieure. Un GLING un peu plus aigu résonna cette fois-ci. Alors, perdant sa contenance, il se mit à frapper un à un sur tous les La du clavier, et les GLING se succédèrent aux GLING; il se mit alors à frapper des poings sur ce pauvre clavier qui, bien que malmené, réagissait cette fois correctement, ce qui indiquait que seuls les La avaient été affectés. Van Perez s'emporta alors totalement, se leva et frappa le piano avec le tabouret, allant même jusqu'à planter celui-ci dans le cadre de ce magnifique Steinway; puis, la face rubiconde, les yeux globuleux, injectés d'une rage sanguinaire, il se tourna vers sa garde personnelle en hurlant: - Videz-moi cette salle, foutez-moi toute cette racaille dehors; quant à vous, reprit-il menaçant, à l'adresse cette fois de son état-major, réunion immédiate à la salle du conseil, je veux des explications, je veux le nom des coupables, je veux... Je veux... Il s'arrêta, à bout de souffle, au bord de l'apoplexie; des gardes, aussitôt, se précipitèrent pour lui amener une chaise sur laquelle il s'affala. Survint alors un vol de Ministres qui l'entoura et bourdonna des « il faut faire toute la lumière », 68

des «c'est un acte inqualifiable» et des «heureusement, Votre Grandeur est sauve, il aurait pu y avoir une bombe! » - Oui, fit Van Perez encore haletant, ma personne est sauve, mais Ma Grandeur, ELLE, est atteinte, car à travers ce lâche attentat, c'est mon art que l'on vise, c'est mon La triomphant que l'on veut briser, délirait-il tandis que la salle se vidait à coups de bottes et que son public molesté masquait à grand-peine son hilarité sous des toussotements forcés et des regards en biais.
-

Bon, tout le monde à la salle du conseil,j'exige une
* * *

enquête, je veux des coupables!

En cette soirée néfaste pour lui, Van Perez avait perdu beaucoup de son prestige; ce concert qui devait consacrer son triomphe artistique, telle l'onction donnée aux anciens rois, s'était transformé en fiasco, un lamentable fiasco, sous le regard enjoué d'un public tout acquis à la cause des saboteurs, ragaillardi même par l'idée que des hommes - qu'ils étaient tout prêts à rejoindre - osaient se lever contre l'ignoble personnage. Pendant ce temps, Jean Ludama tournait en rond dans sa chambre, les mégots s'amoncelaient dans un cendrier débordé et il n'arrivait pas à modérer l'anxiété qui le dévorait. Il avait tout fait pour orchestrer cette œuvre sans la moindre faille, car c'était bien une œuvre dont il s'agissait, il lui fallait concevoir cela comme une œuvre; pas de fioritures, pas de superflu, se contenter de jouer juste, tenir le tempo et aller jusqu'au bout, sans trembler ni douter. Dès qu'il avait appris la tenue du concert au théâtre national de la ville, Ludama s'était mis en tête de le 69

saboter, mais à sa manière, sans violence et sans annes. La révolte des dièses devait être une révolte artistique. Le long chemin sinueux qui devait le mener vers la liberté retrouvée ne devait pas être jonché de cadavres, car les cadavres appelaient toujours d'autres cadavres. Et puis, la guerre n'était pas son domaine, non, le sien, c'était la musique, l'art, la création, l'invention, le rêve dans toute sa grandeur et sa naïveté, un monde aux lointains horizons, dans lequel chacun pouvait en repousser les limites. C'était à l'art et à lui seul de supporter l'étendard de la liberté. « Laisse ton art te donner des réponses, invente, invente », lui avait écrit Partitios, ce cher vieux maître dont les conseils n'étaient jamais à négliger. Ludama avait appris la nouvelle par le directeur du théâtre lui-même, un vieil ami dont la fidélité ne s'était jamais démentie, ils appartenaient tous deux à la même famille, celle des musiciens passionnés. Celui-ci était scandalisé par ce concert et surtout par le fait qu'il devait avoir lieu

sur le piano - un magnifique Steinway - sur lequel,
quelques années plus tôt, son ami Jean Ludama avait effectué ses plus belles interprétations, avait connu ses plus grands triomphes. Et c'était sur ce piano, tout auréolé de grâce, que l'affreux Van Perez devait exécuter sa mascarade de concert. Le dictateur avait dédaigné de venir répéter, prétextant que cela était réservé aux médiocres et qu'un génie comme lui n'avait nul besoin de répéter un morceau qu'il connaissait déjà sur le bout du doigt. De plus, les autorités, sûres d'elles, avaient négligé de faire garder l'édifice ainsi que l'instrument qui devait officier pendant le concert. Ludama se résolut donc à saboter le piano. Cela était un crève-cœur pour lui que de mutiler ce magnifique instrument sur lequel il avait exprimé de si belles choses, mais la fin justifiait les moyens.

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Son ami Octavio se proposa pour l'aider à trouver des complices. En effet, Ludama, replié sur lui-même, avait peu de contacts avec le monde extérieur et les rares amis qu'il côtoyait étaient des musiciens, comme lui, et qui évoluaient, comme lui, dans un autre monde, loin des réalités et de la grisaille quotidienne où Van Perez plongeait le peuple Clavilandais. Octavio, avec son air bonhomme, sa jovialité, était, lui, ouvert sur le monde qui l'entourait; il se sentait partout à son aise et fréquentait aussi bien les salles de concert que les cafés, les conservatoires de Musique ou les bordels. En outre il distribuait généreusement des leçons de musique à des enfants dont les parents n'avaient bien souvent comme seule monnaie d'échange que leur gratitude et leurs remerciements gênés mais qui se sentaient pleinement heureux, presque soulagés de voir leur progéniture pénétrer dans ce monde fantastique de la musique, s'aérer l'esprit par cette fenêtre ouverte sur le rêve et la beauté. Ludama accepta bien sûr la proposition d'Octavio et, un matin, il le vit débarquer chez lui accompagné de Triton et d'Agitato. Triton était le propre neveu d'Octavio. C'était un jeune garçon d'une quinzaine d'années, débrouillard, vif comme un virtuose et rusé comme un imprésario. Il était en outre un grand admirateur de Ludama qu'il avait connu tout petit et qui d'ailleurs le reconnut à peine. Lorsque son oncle lui proposa de participer à « La révolte des dièses », il entendit résonner en lui l'écho d'une fierté légitime et ressentit la satisfaction d'approcher un homme qui, jusqu'à maintenant, lui avait toujours paru inaccessible. Quant à Agitato, c'était un voleur professionnel, un artiste lui aussi dans son genre, qui savait jouer de la foule et vider les poches. Homme de la rue, il en connaissait tous les rouages, il savait se fondre dans la multitude et prospérer à travers elle. Il demandait l'heure et repartait 71

avec un portefeuille, il recevait l'aumône et, en prime, s'appropriait une montre. Insaisissable, adroit, il était le cauchemar des passants honnêtes. Mais ce n'était pas un cléptomane véritable, non; une fois le travail terminé, il redevenait quelqu'un d'honnête avec peut-être même une pointe de moralité supplémentaire qu'ont parfois les gens qui naviguent dans les eaux troubles de la malhonnêteté. C'est cet homme-là qui devint l'un des compagnons de comptoir d'Octavio. Et, au fil des années, verre après verre, rire après rire, cafard après cafard, confession après confession, une solide amitié unissait les deux hommes que pourtant tout séparait. L'un, musicien émérite, l'autre, voleur habile, tous deux avaient la sensation d'appartenir à une même famille, celle des artistes, des illusionnistes, des magICIens. Et c'est tout naturellement qu'Octavio se tourna vers lui pour le sabotage du piano. Et c'est tout naturellement qu'Agitato, qui refusait les lois, les contraintes, les obligations que Van Perez imposait au pays, accepta la mission qu'on lui proposait. Ludama bondit lorsqu'il entendit la sonnette - sonnette qui reproduisait l'introduction de la Sème symphonie de Beethoven, le fameux POM, POM, POM, POM dont son auteur avait déclaré un jour à son ami Schindler que c'était le destin qui frappait à la porte, quel merveilleux symbole

pour une sonnette! - et ce fut pour lui un soulagement
immense que de découvrir derrière la porte trois larges sourires et six yeux pétillants de bonheur. Octavio, Triton et Agitato se précipitèrent tour à tour dans ses bras et l'accolade qu'il leur donna fut à la mesure de l'inquiétude qui le dévorait.
-

Jean, tout s'est passé comme sur des roulettes, se

réjouit Octavio, tu aurais dû voir ça, toutes les cordes ont lâché au moment même où Van Perez posait ses sales 72

pattes sur le clavier; de rage, il a fini par planter son tabouret dans le piano. Non seulement son concert est un échec, mais en plus, il fallait voir à la sortie le public pouffer de rire; son autorité en a pris un coup, quel pantalonnade! - C'est parfait Octavio, répondit Ludama, même si je suis triste pour ce brave piano qui m'avait procuré tant de joie et sur lequel j'avais ressenti une parfaite osmose avec la musique mais l'essentiel est de combattre ce fléau de Van Perez, cet Attila des notes. Agitato, je te remercie de ton aide, tu as été très efficace. Quant à toi, Triton, je suis fier de toi, tu as été digne de la confiance que j'ai placée en toi. A ces mots, Triton sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine; Ludama, le grand Ludama, l'incomparable Ludama était fier de lui et lui accordait sa confiance, quel bonheur était-ce pour lui d'entendre ces mots de la bouche même de celui qu'il vénérait. - Bien, enchaîna Ludama, je vous félicite, cela se fête, venez vous asseoir et vous restaurer, vous l'avez bien mérité. Les trois compères ne se firent pas prier et s'installèrent autour de la table où Ludama, dont les talents culinaires étaient assez limités, avait disposé à profusion de la charcuterie, du fromage et du pain. Quelques bonnes bouteilles furent débouchées, l'atmosphère se détendit jusqu'à devenir bientôt euphorique. Les plaisanteries sur Van Perez fusèrent, la scène du concert fut mille fois racontée et Octavio fit hurler de rire l'auditoire par une désopilante imitation de Van Perez jouant du piano. Seul Ludama, même s'il participait de bon cœur à l'enthousiasme général, restait grave, absorbé dans ses pensées; détendu en surface, crispé en profondeur. Mais tout pensif qu'il fût, il n'avait pas le cœur d'interrompre cette joie qui s'exprimait aussi simplement et qui était si 73

naturelle. Il préféra attendre la fin des agapes avant de déclarer, un rien solennel, à ses compagnons: - Je vous félicite pour l'action que vous avez accomplie aujourd'hui mais ne nous réjouissons pas trop vite, nous avons certes remporté une bataille mais la guerre contre le tyran, elle, est loin d'être gagnée. Nous devons nous préparer à livrer bien d'autres batailles, et surtout, il nous faut redoubler de prudence; Van Perez va lâcher sa meute et la traque se promet d'être impitoyable. En premier lieu, il ne faut surtout plus se rencontrer ici, cela peut être dangereux, je risque d'être parmi les premiers à être surveillés; Octavio, je te charge de nous trouver un autre lieu de rencontre, un endroit sûr et discret.
-

Mhmh, grommela Octavio en terminant une

bouchée d'un excellent pâté de lièvre. Je t'ai devancé Jean, je me suis déjà mis à la recherche d'un lieu sûr. J'ai exclu les bars car les hommes de la brigade des notes sont partout mais j'ai peut-être trouvé quelque chose, par l'intermédiaire d'un vieil ami à moi, et en même temps un de tes plus fervents admirateurs, qui est directeur d'un conservatoire et qui me propose de nous accueillir dans le sous-sol de ce lieu qu'il dirige. - Tu es sûr de lui? demanda Ludama d'un ton méfiant. - J'en réponds comme de moi-même, c'est un pur, un musicien véritable, il serait prêt à tout pour combattre la tyrannie de Van Perez. - Très bien, excuse-moi Octavio d'être si soupçonneux mais je me méfie de tout le monde, la prudence doit être notre préoccupation première, c'est la base de notre réussite. À ce propos, aucune instruction ne doit être transmise par écrit, j'insiste, tout doit se faire de bouche à oreille et sans intermédiaire. Jean Ludama parlait d'un ton décidé, qui laissait deviner une volonté sans faille, une lucidité extrême. Chef 74

d'orchestre, il se devait d'être intraitable. « La révolte des dièses », l'œuvre qu'il exécutait aujourd'hui, était la plus importante de tout ce qu'il avait fait jusqu'à maintenant, la vie des musiciens qu'il dirigeait était en jeu ainsi que la survie de la musique elle-même. - Au fait, poursuivit-il, as-tu réussi à prendre contact avec Tralala, le chef du LPPL ? - Mhmh, j'allais y venir mais tu ne me laisses même pas le temps de me restaurer tranquillement, fit Octavio la bouche pleine une nouvelle fois. Agacé, il avala prestement en dodelinant de la tête, pour masquer sa réprobation, une bouchée d'un délicieux fromage de chèvre. Je l'ai rencontré, ce n'est pas facile, les hommes de Van Perez sont à sa recherche et il est sur ses gardes. Il accepte néanmoins de te rencontrer, il apprécie ton action et t'apprécie tout court. Il peut t'être très utile, mais attention Jean, avec lui, ce sera du donnant, donnant, il n'acceptera de t'aider que si tu reconnais le bien-fondé du La à 432 et que tu t'engages à le défendre. - Oui, je m'y attendais Octavio, répondit Ludama, songeur. Ah, ce fameux La à 432 ; il est vrai que je ne me suis jamais impliqué dans cette bataille du La; par indifférence, par égoïsme, mais surtout parce que cela m'a toujours paru secondaire. Cependant je dois avouer que les partisans de Pythagore n'ont pas tout à fait tort et je suis prêt à m'associer à leur mouvement. Et puis, peu me chaut que ce La ait 432 ou à 440 périodes par seconde, pourvu que tout le monde puisse en jouir, pourvu que la musique vive et retrouve sa liberté. Bon, arrange-moi une entrevue avec Tralala au plus tôt. C'est comme si c'était fait, Jean; je pense pouvoir organiser cela pour demain soir, je te communiquerai l'heure et le lieu par l'intermédiaire de Triton. - Excellent Octavio, quel imprésario, quel 75

merveilleux organisateur de concerts tu fais, on dirait Barouf, plaisanta amicalement Ludama pour taquiner son ami et détendre l'atmosphère.
-

Ah, Jean, c'est pas gentil de te moquer de moi, tu

ferais mieux de remplir mon verre qui est désespérément vide. Ludama s'exécuta de bonne grâce et tous trinquèrent à leur première victoire qui, si elle n'était pas décisive, n'en constituait pas moins la première action concrète de «La révolte des dièses ». * * * Cette nuit-là, comme tant d'autres, Ludama ne parvint pas à trouver le sommeil; ce sommeil, si capricieux, qui n'accordait qu'au compte-gouttes ses heures de repos réparatrices. Ludama connaissait bien les errances de l'insomnie, les vicissitudes de la nuit, les vagues de questions que se posait l'insomniaque chronique qu'il était, et qui parfois le submergeaient. Les événements de ces dernières semaines avaient bouleversé sa vie, la réalité l'avait rattrapé, la musique qui, jusque-là, avait été l'essentiel de sa vie s'était éloignée de lui, ou plutôt était-ce lui qui s'était éloigné d'elle; pourtant, son instinct lui imposait de ne pas s'en écarter, il lui fallait pour réussir conserver ce contexte musical, il lui fallait rester dans ce monde qui était le sien, seul garant de son énergie et de son équilibre, s'il s'en éloignait, il risquait de perdre sa lucidité et ainsi de tomber dans les pièges qui jalonnaient sa route. Sa force créatrice l'avait toujours soutenu et c'est en elle qu'il devait puiser aujourd'hui, pour mener à bien ce combat d'un genre nouveau qui se présentait à lui. Il lui fallait, en fait, rester lui-même. 76