La Sorcière de Prince Island

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"Avery Roe n’a qu’un seul désir : devenir, après sa grand-mère qui l’a élevée, la prochaine Sorcière de Prince Island, dont le rôle est de protéger les marins. Mais sa mère a choisi pour elle un tout autre destin. Elle l’arrache à sa grand-mère avant qu’elle apprenne le secret des femmes de la famille. Prise au piège de sa mère, Avery ne peut plus utiliser sa magie. Il lui reste tout juste la capacité de deviner, en rêve, ce que l’avenir lui réserve. Des années durant, Avery cherchera à libérer la magie qui sommeille en elle. À seize ans, elle y est plus résolue que jamais. Parce que les habitants ont besoin de sa protection. Parce qu’elle aime Taneh, un séduisant harponneur aux étranges tatouages. Parce que, dans un rêve, elle a vu son propre meurtre. Or, nul ne peut supprimer la Sorcière de l’île de Prince Island…"
Publié le : mercredi 4 mars 2015
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EAN13 : 9782013976213
Nombre de pages : 400
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Pour Dave.
Qui d’autre ?

PREMIÈRE PARTIE

L’île des chasseurs de baleines
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Un

En dépit des efforts de ma mère, je n’ai jamais oublié le jour où ma grand-mère m’a appris à nouer les vents. C’était il y a dix ans, quand Prince Island était bien plus qu’un simple rocher perdu dans l’océan Atlantique, quand ses quais débordaient de navires, quand les cheminées des usines crachaient continuellement d’épaisses colonnes de fumée noire, et quand les tavernes de l’île déversaient un flot ininterrompu d’hommes hilares au visage rond et brillant.

À cette époque, les habitants de mon île avaient une immense estime pour ma grand-mère et pour le rôle qu’elle jouait dans leurs vies. Hommes, femmes et enfants, tous connaissaient le chemin qui menait à sa cabane. Leurs vies en dépendaient.

C’était le bon vieux temps, et pourtant, dans ses sermons, le vieux pasteur mettait déjà en garde ses ouailles contre les promesses de ma grand-mère. Faire affaire avec elle, c’était faire affaire avec le diable, martelait-il, levant le poing et l’abattant avec fracas sur son pupitre. Et tous ses fidèles de hocher la tête, les lèvres pincées, ce qui les empêchait nullement d’aller la consulter.

Les hommes venaient lui demander des talismans de fidélité. Enfin, je dis « hommes », mais ils étaient généralement très jeunes, des garçons encore, nerveux, surexcités, plus inquiets à l’idée de laisser leur petite amie derrière eux qu’à celle du voyage de plusieurs années qui les attendait. Ma grand-mère leur disait :

— Apporte-moi une douzaine de cheveux de ta bien-aimée, ainsi qu’une boucle des tiens.

Et quand ils les lui rapportaient, ses longs doigts s’agitaient, tissant et entremêlant les cheveux avec des herbes marines, et donnaient forme à un ample bracelet.

— Passe ceci à son poignet, leur recommandait-elle, et ta chérie te restera fidèle.

Bien souvent, les garçons contemplaient un instant cette frêle chose dans leur main, si légère qu’un courant d’air l’aurait emportée, et fronçaient les sourcils.

— Vous n’êtes pas sérieuse. Ce truc ne va pas tenir deux jours, et après, je pourrai dire adieu à ma Sue !

— Mes talismans ne se brisent pas, répondait-elle. Ce n’est jamais arrivé.

Ils le fourraient alors dans leur poche, l’air renfrogné, et s’en allaient. Plus tard, ils en paraient leurs amantes.

— Pour que tu te souviennes de moi, leur expliquaient-ils.

Mais les femmes de Prince Island n’étaient pas dupes. Quand elles voyaient des cheveux et des herbes marines ensemble, elles savaient de quoi il s’agissait. Ceci dit, les bracelets ne tombaient jamais en morceaux, et les filles restaient fidèles. Mais, bien entendu, ma grand-mère n’exerçait aucun contrôle sur les garçons.

Les hommes plus âgés, capitaines et propriétaires de navires, apportaient à mon aïeule des produits de luxe : du sucre blanc pur dans des sacs en papier, des fruits si colorés qu’ils me faisaient mal aux yeux ou des rouleaux de tissu lisse et doux comme la peau.

Des « cadeaux de Caleb », comme ils les appelaient, en référence à un capitaine du nom de Caleb Sweeny.

Bien des années auparavant, quand ma grand-mère était encore une jeune femme, il lui avait manqué de respect, refusant de lui faire le moindre présent. Cela faisait pourtant des mois qu’il séjournait sur notre île, pendant que nos ouvriers réparaient son bateau. Quelques jours à peine après qu’il eut levé l’ancre, la nouvelle était parvenue que l’embarcation avait été précipitée contre des rochers et réduite en morceaux de bois et de voiles déchirées. L’équipage entier avait péri.

Les hommes de l’île avaient vu cela d’un mauvais œil, maugréant que des mois de dur labeur avaient été gâchés, s’inquiétant pour leur renommée de constructeurs de navires. Mais à ce jour, toute la côte Est sait qu’il n’est rien de plus solide qu’un clou planté à Prince Island.

Au bout du compte, la réputation des charpentiers n’a pas souffert, tandis que ma grand-mère a gagné celle d’une femme qui commande à la tempête, une femme qu’il vaut mieux ne pas contrarier.

Mais les hommes n’étaient pas seuls à se rendre au cabanon de ma grand-mère. Les femmes faisaient de même, désireuses de protéger leurs amants partis en mer ou, de temps à autre, de leur lancer une malédiction.

Parfois, c’était un peu délicat : une femme débarquait, folle de rage, offrant à ma grand-mère tout ce qu’elle désirait si seulement elle faisait couler le Martin-pêcheur et s’arrangeait pour qu’une de ces énormes baleines dévore un certain Clarence Aldrich et entraîne son maudit cadavre au fond de l’océan. Ma grand-mère se trouvait alors dans une situation difficile, parce qu’elle venait précisément de vendre à Clarence Aldrich un talisman fait de plumes de troglodyte : une puissante protection contre la noyade. Elle essayait peut-être de calmer sa cliente, cherchant à la convaincre de dépenser plutôt son argent pour un sortilège d’amour, histoire de se trouver un homme qui ne mérite pas de finir dans l’estomac d’un cachalot. Mais, la plupart du temps, elle acceptait le paiement et récitait l’incantation appropriée en se disant que Clarence Aldrich ne mourrait pas noyé, même si la baleine l’attrapait.

C’était ce genre d’affaires, de petits tours de magie, des breloques ordinaires et des sorts inférieurs, payés en nourriture ou marchandises diverses, qui permettaient à ma grand-mère de mener une vie confortable. De la magie de pacotille, plaisantait-elle, qu’elle pratiquait aussi facilement que vous et moi respirons.

Contrôler les vents, en revanche, c’était une autre paire de manches. Seuls les plus riches armateurs pouvaient s’offrir ce luxe. Ils envoyaient leurs capitaines à la maisonnette au milieu des rochers, chargés d’argent et d’instructions. L’argent, ma grand-mère l’acceptait volontiers. Les instructions, non. Les vents sont rusés, capricieux, leur expliquait-elle, et il était déjà bien assez difficile de les assujettir et de les lier sans qu’un imbécile lui impose des contraintes supplémentaires. Ces capitaines étaient des hommes orgueilleux, justifiant d’une vaste connaissance des vagues et du vent. Qu’il devait leur en coûter de ne rien rétorquer à ses insultes à peine voilées ! Et pourtant, autant que je sache, de tous les hommes ayant fait le chemin jusqu’à la cabane avec l’intention d’acheter un sort et l’argent pour se le payer, aucun ne s’était laissé trahir par sa langue ou sa fierté, même s’ils étaient furieux. C’était de la petite magie, disait ma grand-mère, la petite magie qui fait tourner le monde.

Quand un homme venait voir ma grand-mère dans l’espoir de dompter les vents, elle lui demandait de s’en aller jusqu’à ce qu’elle ait fini. Un jour, un capitaine, sans doute étranger – faute de quoi il n’aurait même pas pris la peine de demander – a voulu rester pour voir sa magie à l’œuvre.

— Je travaille seule, lui a-t-elle répondu, et le regard de l’homme a glissé vers moi, la petite fille de six ans qui observait depuis le coin de la pièce, les sourcils froncés.

Il avait peut-être quelque chose à dire, mais n’a pas ouvert la bouche.

Moi non plus, je ne voulais pas qu’il reste. La cabane de ma grand-mère, c’était un monde qui n’appartenait qu’à nous. À elle, à moi, et peut-être à ma mère aussi, si jamais elle en voulait un jour. C’était aux femmes de la famille Roe que Prince Island devait cette magie qui lui assurait la prospérité depuis des générations, et ce capitaine aurait dû faire montre de reconnaissance au lieu d’essayer de fourrer son nez partout. Je l’ai fusillé du regard jusqu’à son départ.

Ma grand-mère s’est rendue à l’arrière pour fouiller une lourde malle noire rangée au pied du lit. D’après ce que je savais, ce coffre était aussi vieux que la lignée des sorcières, une énorme chose encombrante que la première Roe avait apportée en arrivant à Prince Island. Elle était passée de main en main depuis, de mère à fille, et renfermait tout le matériel dont avaient besoin les femmes de ma famille. Ma mère aurait dû en hériter des années auparavant, mais la malle était restée chez ma grand-mère. Toute ma vie, j’avais dormi juste à côté sans jamais regarder à l’intérieur. Elle ne m’avait jamais donné la permission.

Les doigts filiformes de ma grand-mère déplaçaient des objets qui bruissaient et cliquetaient. Elle a sorti du coffre une cordelette blanche, pas plus épaisse que mon petit doigt et pas plus longue que mon bras.

— Viens par ici, Avery, m’a-t-elle invitée en s’asseyant sur une chaise, et je me suis précipitée sur ses genoux.

Elle m’a enveloppée de ses bras. Le tissu de ses manches était chaud et sentait le feu de bois et les herbes. Le cordon blanc reposait mollement entre ses mains. J’ai ri, essayant de l’attraper comme s’il s’agissait d’un jouet.

— Ne touche pas la ficelle, ma chérie, a-t-elle protesté en l’élevant hors de ma portée.

Je sentais ses lèvres pressées contre mon crâne, et son souffle chaud sur mon cuir chevelu.

— Pose tes mains sur les miennes.

Mes doigts potelés ont tressailli. Je les ai levés pour recouvrir ceux de ma grand-mère. Sa peau semblait si fine, l’enchevêtrement de ses pâles veines bleues prenant des allures de branches d’arbres… J’ai promené les bouts de mes doigts sur le dos de ses mains, des poignets jusqu’aux articulations. J’appuyais si fort que je laissais une traînée de petits points blancs sur son épiderme.

— Concentre-toi.

Le souffle de ses mots a chatouillé ma joue, et j’ai glissé mes mains autour des siennes.

Elle a soudain serré la ficelle entre ses doigts. Chaque fibre était si délicate et brillante qu’il aurait pu s’agir de soie d’araignée. Ce qui pouvait parfaitement être le cas.

Très légèrement, les lèvres de ma grand-mère se sont mises à bouger, agitant mes cheveux, mais je n’entendais qu’un souffle d’air chaud, et j’ai retenu ma respiration, les yeux écarquillés.

Au-dehors, le vent s’est mis à tourner autour du cabanon, un long gémissement grave qui faisait trembler les vitres. Quelque chose s’est écrasé contre la porte avec fracas, un bruit si fort et si soudain que j’ai sursauté. Mais ma grand-mère a doucement pressé sa joue contre ma tête.

— Concentre-toi, a-t-elle répété, sa voix à peine plus perceptible qu’un souffle. Fixe ton regard sur la corde.

La corde… Elle frissonnait, tremblait et, bien que les mains ridées et bronzées de ma grand-mère soient restées fermement en place, je sentais tous ses os s’agiter à l’intérieur. Le vent a redoublé de force et s’est mué en un hurlement si aigu qu’on aurait juré qu’il criait de douleur. Mais je n’osais détacher mes yeux de la ficelle blanche, qui vibrait comme une corde de guitare.

— Mamie ? ai-je chuchoté, mon cœur cognant douloureusement dans ma poitrine.

Les paumes de mes mains étaient moites de sueur, mes doigts tremblaient et je me sentais comme aspirée par quelque chose. Une force qui s’insinuait dans mes doigts, sous ma peau, à travers mes os, qui s’enfonçait au plus profond de moi, me tiraillait, m’agrippait, me griffait comme un chat déchirant une pelote de laine.

Mes yeux se sont remplis de larmes, et j’ai essayé de me dérober, sans succès. Mes os s’étaient transformés en pierre. Ma grand-mère restait muette, alors que le vent redoublait d’intensité à l’extérieur, secouant les vitres, s’efforçant d’entrer pour nous attaquer, pour m’attaquer moi.

Mes poumons se sont vidés et, quand j’ai essayé de prendre une inspiration, je n’ai trouvé ni souffle, ni vent, ni air, comme si une main invisible me pinçait le nez et recouvrait ma bouche. Je suffoquais, je me noyais sur la terre ferme.

— Mamie ! ai-je sifflé.

La ficelle vrombissait entre ses doigts, alors que le vent martelait les vitres, hurlant à la porte comme un animal fou de rage.

Toutes les fenêtres se sont brusquement ouvertes. J’ai fermé les yeux : le vent me fouettait, griffait mes joues et faisait voler mes cheveux. Ma grand-mère a joint ses paumes dans un geste vif et assuré, mes mains suivant les siennes comme celles d’une marionnette, et s’est mise à agiter, nouer et serrer la ficelle. J’ai poussé un cri aussi aigu que le vent. C’était comme si celui-ci m’arrachait soudainement quelque chose de précieux, propulsé au loin par une bourrasque et perdu à jamais.

— Chut… du calme, petite, c’est fini.

Les mains de ma grand-mère pesaient lourdement sur mes épaules, et je me suis rendu compte que mes doigts étaient libres. J’ai hoqueté et retenu ma respiration, les paupières toujours closes, et j’ai pris conscience du silence. Le vent était tombé, l’air était frais et calme.

J’ai ouvert de grands yeux. Les mains serrées sur ma poitrine, les muscles de mon corps aussi endoloris que si je venais de traîner quelque chose de lourd sur une longue distance. Mais ce n’était que le souvenir d’une douleur. Cette sensation, celle qui m’avait transpercée, s’était évanouie.

— Je n’ai pas aimé ça du tout, ai-je dit en me tournant vers ma grand-mère. Ça m’a fait mal.

Pendant un instant, j’ai cru qu’elle ne m’avait pas entendue. Sa respiration était lourde, sa peau blême et ses paupières battantes. J’ai froncé les sourcils. Elle finissait souvent dans cet état après avoir lancé un sort complexe.

— Mamie ?

J’ai levé une main vers son visage et elle a relevé le menton, saisie d’un tremblement. Elle a émis un petit rire à peine audible, et a posé ses paumes sur ma poitrine. Je sentais mes propres os contre ses mains, fins mais robustes.

— Ne t’en fais pas, ma chérie, a-t-elle répondu dans un souffle, la voix chevrotante. C’est censé faire mal. C’est ainsi que ça fonctionne.

La cordelette pendant encore à l’une de ses mains, j’ai essayé de la saisir. Elle ne m’en a pas empêchée, cette fois, et m’a laissée la faire glisser entre mes doigts, palpant les trois nœuds serrés dont elle était désormais ornée.

— Qu’est-ce que tu as fait ? lui ai-je demandé, promenant mes doigts sur chacun des nœuds.

En appuyant, je sentais quelque chose à l’intérieur : un grondement, un grattement à peine perceptible.

— Qu’est-ce que nous avons fait, m’a-t-elle corrigée, me prenant gentiment la ficelle des mains. Chaque nœud représente un type de vent. Défais le premier pour une légère brise. Le second te donnera un souffle idéal pour naviguer. Quant au troisième, c’est le plus fort. Si tu défais le troisième nœud, tu libères un ouragan, plus puissant et terrible que tu ne peux l’imaginer.

— Mais qui voudrait invoquer un ouragan ?

Elle a levé les sourcils.

— Je ne pose pas de questions, petite. N’oublie jamais cela : ce n’est pas notre rôle de poser des questions. Les gens ont leurs raisons.

— Je pourrai faire ça toute seule, maintenant ?

— Oh, non. Un jour, quand tu seras plus grande, je t’expliquerai comment la magie s’éveillera en toi. Mais en attendant, tu peux m’aider.

Elle a lissé mes cheveux noirs, et j’ai senti l’impatience brûler dans mon ventre. Qu’il me tardait d’être grande, d’être enfin assez âgée pour que ma grand-mère me fasse participer à son travail !

Elle m’a doucement fait descendre de ses genoux et s’est relevée pour retourner auprès du coffre noir. Elle boitait, comme si ses membres s’étaient engourdis pendant les quelques minutes qu’avait duré le sort. Arrivée devant la malle, elle a dû poser une main contre le mur pour garder son équilibre et a poussé un long soupir.

Je l’observais avec attention, prête à me précipiter si elle devait tomber. Cela arrivait de temps en temps, après un sortilège majeur comme celui-ci. Parfois, elle se relevait pour s’effondrer immédiatement, hurlant et serrant ses bras autour de son corps. Je plaçais alors un coussin sous sa tête, repoussais les chaises et la table pour lui faire de l’espace, et enfonçais mes doigts dans mes oreilles pour couvrir ses lamentations (sauf que ça, je ne le lui disais pas). Mais elle semblait moins épuisée cette fois, et je me suis dit que c’était sans doute parce que je l’avais aidée.

Elle a ouvert le coffre et était sur le point d’y laisser tomber la ficelle quand elle a interrompu son geste et s’est tournée vers moi.

— Viens voir, m’a-t-elle proposé en souriant.

Mon estomac s’est noué. Je me suis avancée très lentement, en retenant mon souffle. Ma grand-mère a tendu un bras vers moi et m’a serrée fort contre ses jambes. J’ai ouvert de grands yeux émerveillés.

Des cordelettes, des plumes, des pierres, de simples objets aussi précieux à mes yeux que des joyaux, sur lesquels dansaient les reflets de la magie de ma grand-mère. Sous ces petits talismans, je discernais des piles de papiers rangées avec soin, recouvertes d’écritures qui m’étaient étrangères, de schémas et de dessins dont le sens m’échappait mais qui m’attiraient, m’appelaient comme s’ils m’appartenaient déjà.

Je fixais la malle à mes pieds, celle qui renfermait l’histoire des Roe, de mes aînées et de leurs courtes vies effrénées. Elle semblait trop petite. Comment ces femmes pouvaient-elles façonner la vie de mon île, régir ainsi mon monde et tant d’autres choses, et laisser si peu derrière elles ?

Mais il est vrai que les Roe ne vivaient pas très longtemps, rarement au-delà de la quarantaine, jusqu’à ce que leurs filles soient mûres pour reprendre leurs affaires. Ma grand-mère faisait déjà figure d’exception.

— Dans cette boîte repose l’histoire des Roe depuis plusieurs générations, a-t-elle murmuré. Tout ce que nous avons créé ou appris, passé de mère en fille depuis la toute première Roe. Ma grand-mère l’a confiée à ma mère, ma mère me l’a transmise et, un jour, je te la donnerai, à toi.

Surprise, j’ai levé les yeux vers elle, et elle s’est penchée pour déposer un baiser sur ma chevelure.

— Tu fais partie de la famille. De notre lignée.

Notre lignée. La lignée des Roe, bien entendu, mais aussi celle des sorcières, de la sorcière de Prince Island, puisqu’il n’y en avait jamais deux qui exerçaient en même temps. Ma mère, par exemple, en était tout à fait capable, mais la sorcière, c’était ma grand-mère.

— Tout repose sur toi, Avery, a-t-elle conclu, interrompant le fil de mes pensées. Est-ce que tu comprends ?

Oui. Je savais parfaitement ce qu’elle voulait dire. Je prendrais sa place – moi, et non ma mère. Je deviendrais la prochaine sorcière Roe.

J’ai hoché la tête, et ma grand-mère m’a serrée dans ses bras qui sentaient le feu de bois. J’ai pensé à ma mère, qui avait abandonné la magie, et moi avec, à peine un an après ma naissance. Elle avait délaissé son rôle de sorcière et forcé ma grand-mère à travailler bien au-delà d’un âge raisonnable. Jour après jour, elle faiblissait et se fatiguait, et les habitants de l’île s’inquiétaient.

 

J’étais censée remettre les choses dans le droit chemin, devenir la sorcière, le symbole d’un nouvel âge d’or pour Prince Island. Mais, avant même que ma grand-mère ait pu me révéler comment puiser dans la magie qui aurait fait de moi bien plus qu’une simple apprentie, ma mère est revenue me chercher. Quelques jours après mon douzième anniversaire, elle m’a traînée, au milieu des cris et des pleurs, hors de la cabane sur les rochers et m’a emmenée à New Bishop, la grande ville tout au nord de l’île. Elle n’a fait aucun mystère : il m’était absolument interdit de devenir la sorcière.

J’étais persuadée que je finirais par m’échapper, que je rentrerais à la cabane. Les jours se sont mués en semaines, en mois puis en années, mais je ne me suis pas inquiétée. Pas davantage quand ma mère m’a annoncé ses fiançailles, puis son mariage avec l’un des hommes les plus riches de l’île. Pas même quand nous avons emménagé dans sa demeure. Après tout, une prison ou une autre, quelle différence ? Je n’ai pas paniqué quand elle s’est mise à me vêtir de soie et de satin, à m’exhiber comme un animal de race aux pique-niques de la paroisse et aux goûters mondains, ou à employer un vocabulaire qui me semblait piégé : douceur, obéissance, vertu, grâce sociale, etc. Je n’y prêtais même pas attention. Je l’ai laissée faire ce qui lui chantait. Je l’ai laissée rêver à la femme idéale qu’elle voulait me voir devenir. Je n’en avais cure.

Car je deviendrais un jour la sorcière Roe, c’était mon destin et mon devoir. Personne, pas même ma propre mère, ne pourrait m’en empêcher.

De toutes mes forces, j’ai lutté.

J’espère que les habitants de l’île le savent.

J’espère que quand ils racontent cette histoire, celle de la perte de leurs sorcières, de leur magie et de leurs bonnes fortunes, ils ne me jugent pas trop sévèrement. J’espère qu’ils se souviennent que rien de tout cela ne serait arrivé si ma mère n’avait pas tourné le dos à la magie. Ou si ma mère m’avait laissée en paix chez ma grand-mère. Ou si ma mère, ivre du culte de la vie de famille et pétrie de la morale des années 1860, n’avait pas cherché à faire de moi une jeune fille bien sous tous rapports. Ou si elle avait compris qu’en matière de magie, je ne ferais pas les mêmes erreurs qu’elle.

Si les gens de mon île cherchent quelqu’un sur qui rejeter la faute, autant que ce soit sur elle.

Deux

J’avais seize ans, et j’étais encore prisonnière de ma mère, la nuit où je suis devenue baleine.

Je nage au lever du jour, sous un ciel si gris qu’il en est presque invisible. Je monte à la surface pour respirer, et c’est à cet instant que je discerne l’ombre d’un bateau qui glisse doucement dans ma direction. Il y a des hommes sur ce bateau, des hommes aux visages sinistres, renfermés et cupides. Je me tourne pour les observer, et je ressens une morsure à mon côté, une douleur déchirante.

Le mot « harpon » surgit dans mon esprit quand j’aperçois un autre matelot lever une longue et lourde lance en métal au-dessus de son épaule, prêt à frapper. Alors je plonge, je m’enfonce dans les profondeurs aquatiques. L’océan devient froid, noir et oppressant tout autour de moi, et plus je descends, plus le morceau de fer planté en moi remue et me tiraille. Je comprends que je suis reliée au bateau, qu’en ce moment même, les hommes tirent sur la corde pour me remonter à la surface.

Je sais que nager n’arrangera rien, mais la douleur et la peur me font perdre la raison. Alors je fends l’écume, entraînant le lourd bateau balloté par les vagues, je nage, encore et encore, jusqu’à ce que mes muscles brûlent et que mes forces me quittent, des forces que j’aurais mieux fait de préserver pour me battre.

Je fais volte-face vers le bateau, bien décidée à passer à l’attaque, mais les humains sont plus rapides et enfoncent profondément une lance dans mon côté. La corde qui nous relie se resserre, me tire toujours plus près, et le soleil levant se reflète sur leurs couteaux luisants. Ils ne visent pas mon cerveau ou mon cœur, mais mes poumons. Quand la première lame me transperce, un soubresaut me fait respirer du sang, de l’eau et de l’air glacial. Un autre coup de couteau, puis encore un, réduisent mes entrailles en charpie. C’est comme si j’essayais d’aspirer de l’oxygène au travers d’un sac mouillé. Dans ma panique, j’expire de l’eau et du sang, une colonne écarlate qui s’élance vers le ciel avant de retomber tout autour de moi. Je les sens se mélanger sur ma langue, eau, sang et sel et, juste avant de fermer les yeux, j’aperçois la courbe d’un crochet, aussi gros qu’une tête humaine, et je déverse toutes les forces qu’il me reste dans un cri.

 

C’est à cet instant que je me suis réveillée, les bras et la nuque couverts de sueur. Je gisais dans le noir, désorientée, les paupières battantes, prenant peu à peu conscience de la réalité de ma chambre à coucher. Le souffle court, je me suis assise et ai enfoncé les doigts dans mes yeux jusqu’à ce que des points de lumière vive viennent occulter ma vue. Mon cœur refusant de ralentir, j’ai sauté au pied du lit et ouvert la fenêtre pour avaler de grandes gorgées d’air froid.

J’ai appuyé ma joue contre le cadre de la vitre, laissé la brise sécher les cheveux humides collés à mon front. Au-dehors, le monde n’était que nuances de gris et d’argent, plongé dans un silence total à l’exception des cris des oiseaux nocturnes et du bruit de l’océan d’encre à deux minutes de marche de ma porte. Ressentant une douleur dans ma poitrine, j’ai levé une main et pressé le bout de mes doigts contre la cage osseuse protégeant mon cœur. Des images de marins, de couteaux et de harpons me sont alors revenues…

Un cauchemar. Une fille de seize ans normale en aurait ri, s’amusant de son imagination débordante. Mais je n’étais pas une fille normale, et ce n’était pas un simple mauvais rêve.

Toutes les Roe possèdent un pouvoir particulier, en plus de leur magie liée à la mer. Un don qui se manifeste dès leur enfance et les distingue de toutes leurs ancêtres. Ma grand-mère savait lire les émotions déchaînées et apaiser les passions les plus intenses. Ma mère, par une ironie du sort qui prouvait que la magie, elle, avait le sens de l’humour, pouvait influer sur l’amour et la tendresse. Dans sa jeunesse, alors apprentie de ma grand-mère, avant qu’elle la renie, elle vendait des amulettes qui garantissaient l’amour pour un jour, une année ou une vie.

Mon don à moi, c’était d’interpréter les rêves. À travers eux, j’apprenais l’avenir du rêveur, et à travers mon cauchemar, j’avais appris mon futur.

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