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La tête ne sert pas qu'à retenir les cheveux

De
223 pages

Retrouvons la famille Bocum. Awa prépare le bac et découvre son corps de femme africaine. Elle va mettre des mots sur une pratique dont elle ignorait tout, l'excision, et dont elle veut protéger ses petites sœurs, s'il est encore temps. Retrouvons avec plaisir la verve, l'humour, l'humanité des auteurs dans ce texte vivant et énergique.


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Où l’on retrouve les femmes de la famille Bocoum. De retour à Villepinte après des vacances au Sénégal, Ernestine confronte ses rêves de cinéma à la réalité étriquée des castings. Dado, elle, met à l’épreuve ses principes de femme libre et indépendante en se découvrant amoureuse. Quant à Awa, en terminale, elle réfléchit à son avenir. Lors d’une visite chez la gynécologue, elle apprend qu’elle est excisée – elle n’a jamais entendu ce mot auparavant – et découvre cette pratique mutilatrice. La colère qui l’envahit d’abord fait rapidement place à l’urgence : comment protéger ses sœurs ?

Après Le cœur n’est pas un genou que l’on peut plier, trois générations de femmes qui prennent le monde à bras-le-corps.

Collection animée par Soazig Le Bail
assistée de Charline Vanderpoorte.

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Sabine Panet et Pauline Penot ont tricoté ensemble un quart de siècle d’amitié.

L’une est journaliste à Bruxelles, l’autre médecin à Paris ; elles ont beaucoup voyagé ensemble, ont vécu l’une comme l’autre en Afrique de l’Ouest et sont chacune mère d’une petite fille blonde.

Elles ont publié ensemble Docteur Exacœur et Ma petite sœur s’appelle prématurée (L’École des loisirs), Le baluchon de la création du monde et autres contes yorouba (L’Harmattan) et Le cœur n’est pas un genou que l’on peut plier (éditions Thierry Magnier). Quand elles se retrouvent quelque part, elles éclusent les sujets du quotidien avant de se remettre à raconter la vie des femmes Bocoum.

« Être radical signifie simplement : “saisir les choses à la racine”. »

Angela Davis, philosophe américaine

« Pour moi c’était impossible d’imaginer pouvoir devenir actrice. Parce que je suis noire. Être actrice, c’était pour les Blancs. »

Assa Sylla, comédienne française

Aux personnes inspirantes dont l’influence traverse cette histoire, et qui se reconnaîtront.

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« Ce matin », écrivit Ernestine dans le carnet en moleskine que Jacob lui avait offert pour le voyage, « Nawdé arbore un pagne assez sobre. Cerises sur coucher de soleil avec, par-ci par-là, des palmiers vert fluo et des portraits miniatures du président. Elle est hyper belle, pour une vieille : longue et mince, le visage fin et juste quelques rides autour des yeux, qui plissent quand elle parle. Elle dit que je lui ressemble beaucoup, et elle m’a demandé de réciter une scène de L’École des femmes à la veillée. Avec la lumière des flammes et les étoiles, ça devrait être pas mal du tout, dans le style intimiste. Moins grandiose que le Trianon, bien sûr, mais une actrice sait s’adapter aux circonstances. »

Ernestine épongea avec son tee-shirt les gouttes de sueur qui perlaient à son front. Le moindre rayon de soleil ratatinait tout sur son passage. La fournaise grésillait : c’était le crépitement des insectes rôtis par la terre, chauffée à blanc.

Elle était assise sur une natte en plastique étendue devant la case de Nawdé, où la famille Bocoum avait pris ses quartiers le temps de ses vacances au Fouta. Un large toit de paille en recouvrait l’entrée, conçue comme une véranda en banco. C’était le seul coin d’ombre un peu tranquille. Il y avait bien l’épais manguier de la place principale, mais le risque de chute de fruits était élevé, et les garçons du village y jouaient au foot avec les jumeaux : leur cris empêchaient Ernestine de se concentrer. À Villepinte, elle pouvait au moins débrancher la Wii. Ici, rien à faire. De toutes les façons, il n’y avait pas d’électricité. Pas de ventilateur. Pas de télévision, à part l’antique poste que le voisin branchait sur la batterie de sa voiture. Pour recharger son téléphone, il fallait aller au centre de santé, sur le goudron, à trois kilomètres, et attendre son tour. En bref, elle était aussi bien devant la case de Nawdé.

Ernestine ferma les yeux. Elle se dit qu’elle allait se jeter dans le fleuve Sénégal dès qu’elle trouverait assez d’énergie pour se lever mais, encombrée par la vision d’un crocodile à l’affût sur une berge, elle révisa sa rêverie et barbota mentalement dans une piscine de glaçons, un milk-shake à la main. L’eau était turquoise. Jacob apparut, en maillot de bain. Il sortit une cannette de Coca du frigo encastré dans le carrelage du bassin. Ce frigo ventru ressemblait étrangement à ceux que les Bocoum avaient offerts au village, et qui étaient entreposés dans la nouvelle école en attendant la distribution démocratique annoncée par Bassirou. En réalité il fallait surtout attendre que le courant arrive au village. L’année suivante, peut-être. C’était une promesse de campagne à laquelle Bassirou tenait beaucoup.

– Je te salue, petite-fille de Nawdé, fille d’Aminata et de Khalidou Bocoum, petite sœur d’Awa, grande sœur de Seydou, Ibrahima et Amayel. Comment vas-tu ? Et la santé ? Et la famille ? Ta mère est là ?

Ernestine, qui venait de faire un plongeon imaginaire gracieux sous le regard admiratif de Jacob, mit un peu de temps à répondre à la question que la griote lui posait à l’issue des salutations d’usage.

– Je suis ici, avec le bébé, la devança Aminata depuis l’intérieur. Fanta Seck, c’est bien toi ?

– Aminata, la francenabé, oui, c’est moi, kay !

Ernestine observa Fanta se baisser pour entrer dans la case et entendit sa mère s’affairer. Un bruit de frottement. Le balai que l’on passe sur le sol de terre battue. Un tintement de verre, un ruissellement d’eau. Une tête ronde, posée directement sur un buste grassouillet, passa à l’horizontale dans l’embrasure de la porte. À huit mois, Amayel se déplaçait à quatre pattes, ce qui était considéré comme un retard à la marche dans le village sénégalais, et comme un développement normal à la PMI.

– Occupe-toi d’elle ! Ne la quitte pas des yeux ! la tança Aminata.

Ernestine poussa le soupir affligé de l’artiste réduite à un quotidien trivial. Dès qu’elle serait une comédienne correctement rémunérée (même juste un peu rémunérée), elle embaucherait une baby-sitter pour garder les jumeaux et Amayel. Peut-être même qu’avec le succès, elle pourrait payer à ses parents un appartement doté de deux pièces supplémentaires, histoire que les garçons puissent avoir leur propre chambre, laissant à Ernestine l’usage peinard de la sienne.

Amayel se dirigea vers sa sœur en roucoulant de joie, soulevant des volutes de poussière dans un quatre-pattes enthousiaste. Mis à part une couche et un entrelacs de gris-gris à la ceinture et aux poignets, elle était toute nue, le crâne rasé de près. À ses oreilles tintaient de petites boucles dorées.

– Viens par ici, gras-double. Argh. Qu’est-ce que tu sens mauvais !

Ernestine se leva, attrapa Amayel à bout de bras et fonça à l’intérieur de la case. Amayel rit et agita les pieds.

– Sa couche est encore pleine ! Elle pourrait faire un effort, franchement, c’est une infection.

– Oui, elle a peut-être un peu la diarrhée. Tu la changes et tu lui donnes un biberon d’eau.

Aminata fourragea dans un sac au pied du lit et tendit un sachet d’Adiaril à Ernestine. Elle coucha Amayel, qui entreprit la destruction du magazine Amina imprudemment laissé sur le lit. 

– Tu mets ça dedans, expliqua Aminata. Tu verses tout. Tu mélanges avec l’eau et tu secoues.

– Lingettes ?

– Prends le gant de toilette dans le seau, là. Et la crème.

Fanta Seck était assise, le dos droit, au bord du matelas. Ernestine, les tresses penchées au-dessus des plis de sa petite sœur, ne la vit pas couler un regard discret vers Amayel. Quand Ernestine souleva les pieds du bébé pour glisser une nouvelle couche sous ses fesses, Fanta demanda, l’air de rien :

– Aminata, c’est encore une haddaaki, ta plus jeune ?

– Oui.

– Pour cinq mille francs, on peut demander à la vieille de venir vous voir.

– Non.

– Tu as oublié la tradition ?

– Non. Je me suis engagée avec des Maliennes, au Blanc-Mesnil.

– Évidemment. La parole est comme l’eau, elle ne se rattrape pas.

– Ce sont des forgeronnes. Comme chez nous. Elles font ça très bien.

– Je n’en doute pas. Mais, parfois, ceux qui partent en Europe ont tendance à oublier leurs origines.

Ernestine referma les bords de la couche. Sa mère reprit :

– Pas moi.

– Ah bon ? railla la griote. Et comment va ta fille Awa ? 

Aminata se trémoussa :

– Elle a très bien réussi ses examens. Tout le monde se réjouit que ce mariage n’ait pas eu lieu : elle n’a que seize ans.

– C’est l’âge où j’ai donné naissance à mon premier fils. Chez moi. Comme ma mère avant moi, et ma grand-mère avant elle.

– Ta mère est morte en couches, Fanta. Paix à son âme.

La griote se leva brusquement, réajusta son pagne et se dirigea vers la porte. Elle se retourna avant de se baisser :

– On se verra ce soir à la veillée, Aminata, ma sœur. Dieu est grand.

– À ce soir, Fanta Seck, que Dieu te garde.

Ernestine attrapa une bouteille d’eau minérale, en remplit un biberon et versa par-dessus le contenu du sachet.

– Fanta est fâchée parce que Awa ne s’est pas mariée ? C’est quoi cette tradition ? C’est qui ces Maliennes ?

– Où la chèvre a ravagé les cultures, elle revient. Ce ne sont pas des histoires pour les enfants. Laisse ce biberon, je vais m’en occuper : va aider ta grand-mère.

Ernestine sortit dans la lumière crue et s’orienta au fumet de mouton grillé qui montait de la cour où Nawdé supervisait la préparation du déjeuner. Au passage, elle salua une cousine et faillit percuter un poulet.

– Ma fille, l’accueillit Nawdé, la voix chevrotante mais l’œil pétillant, tu te décides enfin à faire quelque chose ko nafata. Assieds-toi là, sur ce tabouret. Prends ce couteau. Je suis sûre qu’on ne t’a jamais appris à couper correctement un oignon.

À Villepinte, Aminata faisait de son mieux pour inculquer les fondamentaux à ses filles : confection du tiep et de la farce aux épices pour le poisson, préparation du bissap. Mais Ernestine se montrait hermétique aux instructions maternelles.

Elle s’installa sur le tabouret et s’empara du couteau que lui tendait sa grand-mère.

La cour faisait office de cuisine : des seaux, des casseroles et des ustensiles de toutes les couleurs s’entassaient dans un désordre apparent. Au centre, une marmite était posée sur des braises protégées par trois hautes pierres. Le matériel de cuisine qu’Aminata et Khalidou avaient rapporté de France était exposé sur une table : râpe à six faces, couscoussier en inox, bouteilles thermos fleuries et assiettes en faïence que Nawdé avait commandées pour la frime, mais qui ne serviraient pas, puisque tout le monde mangeait autour d’un même bol. Nawdé avait prévu de les placer bien en vue dans sa case, sur la commode, à côté du portrait encadré de l’ancien président et de sa collection de parfums parisiens.

– Tu sais par où on commence à lui régler son compte, à cet oignon ?

– Euh… On le coupe en deux ?

– Tsss. Pas du tout. On enlève la tête. On tranchera la queue après, sinon il va tomber en morceaux tout de suite. Et on pèle les premières couches, jam-jam.

– Comme ça ? s’assura Ernestine, larmoyante.

– Oui. Et ensuite ?

– On le coupe en deux ?

– Mais qui m’a donné une taaniraangel pareille ?

Nawdé attrapa un second tabouret, rabattit autour de ses jambes son pagne « cerises sur coucher de soleil » et s’assit. Comme à chaque fois que sa grand-mère était près d’elle, Ernestine eut l’impression désagréable de respirer un relent d’urine. Avec l’odeur de l’oignon, c’était supportable. Mais ça rappelait à Ernestine les couches d’Amayel.

– On le coupe en quatre. Attention à ne pas entamer le dadol, on le garde pour la fin.

– Je pense que je vais y arriver, renifla Ernestine, les yeux brouillés, juste avant de s’entailler la main.

Les oignons furent coupés, huilés, enduits de moutarde, poivrés, rissolés et dispersés élégamment dans le grand plat de riz à la viande que Bassirou et Khalidou vinrent finalement honorer au milieu de l’après-midi.

Lorsqu’il eut fini sa dernière bouchée, Bassirou fit signe à la petite qui lui versait de l’eau sur les mains d’aller appeler Ernestine.

Quand elle se présenta, il lui dit sans la regarder :

– J’ai des bagages pour toi.

Puis il commenta à l’intention de son cousin Khalidou, occupé à tamponner son menton avec un Lotus :

– Ils nous ont répété jusqu’à nous fatiguer qu’il ne fallait pas les marier parce qu’ils ne se connaissaient pas et maintenant ils se font des amabilités. Enfin, comme tu dirais : Dieu est grand.

Khalidou acquiesça et chacun commença à siroter bruyamment le thé servi dans des verres minuscules. Bassirou essuya du revers de la main la mousse caramel qui s’était déposée au-dessus de sa lèvre et claqua des doigts en direction d’un coin de la pièce.

– Apporte-moi ça, ordonna-t-il à Ernestine, dont il oubliait systématiquement le prénom. Tu verras, c’est léger comme tout.

Sa nièce lui tendit une sacoche dont il extirpa deux colis cartonnés. Sur le premier, qui avait la taille d’un livre de poche, était inscrit au feutre le prénom de la destinataire : Awa. Le second, gros comme une boîte à chaussures, portait la mention : Agathe Masmondet. Une lettre était scotchée sur chacun. Ernestine nota avec intérêt la différence de format entre les deux paquets et leva les yeux vers son oncle pour en savoir plus, mais Bassirou avait déjà reporté son attention sur un autre sujet :

– Est-ce que tu sais que le Quai d’Orsay nous sucre notre consul général ? Il nomme un vulgaire consul honoraire à Saint-Louis. Un binational, peut-être. À nous, les plus civilisés, les plus français, les plus parisiens d’Afrique, dans notre grande ville inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, ils vont nous mettre un paysan pour représenter la France. Le frère du patron de Dado, il part en poste au Suriname. Je me demande bien à quoi ça sert : il n’y a personne là-bas, et même s’il y avait quelqu’un, de toute façon il parlerait néerlandais. Néerlandais, tu te rends compte ? Tu savais que ça existait, toi, le Suriname ? Moi, j’ai dû aller chercher sur une carte.

– Oui, acquiesça au hasard Khalidou Bocoum, que le flot de paroles de son cousin contrariait dans son assoupissement.

– Mais tu es trop cultivé, aussi. Ce n’est pas représentatif. En tout cas, heureusement qu’on avait encore le collectionneur d’éléphants en bois pour la remise de l’enveloppe. Ce n’est pas un consul honoraire qui nous aurait fait déplacer la RTS. Et sans la RTS et la distribution de casquettes, qui sait comment auraient tourné les élections ?

Le dernier consul de France à Saint-Louis, dont le hasard voulait qu’il soit aussi le frère du directeur de recherche du laboratoire Inserm où travaillait Dado Bocoum, sœur de Khalidou, était venu quelques semaines plus tôt à Sinthiou. Il avait remis au maire, Bassirou Bocoum, le prix « Ici et là-bas », décerné à la classe de 6e 1 du collège de Villepinte pour son interprétation de L’École des femmes de Molière, avec Ernestine Bocoum dans le rôle d’Agnès.

Ernestine était très satisfaite de sa prestation, et plus encore d’avoir convaincu sa classe d’attribuer le prix de cinq mille euros, destiné à un projet humanitaire, au financement d’un instituteur pour l’école de Sinthiou.

Le prix remis par le consul avait auréolé Bassirou Bocoum d’un prestige suffisant pour assurer sa réélection. Il avait pu renoncer sans humiliation au projet de mariage de son fils Malick avec Awa, la sœur aînée d’Ernestine.

Awa était restée en France le temps que cette promesse d’union soit oubliée, et en avait profité pour partir à Oléron dans la famille de sa meilleure amie. Cette meilleure amie s’appelait Agathe Masmondet, et Ernestine mourait d’envie de savoir ce que lui envoyait l’ancien fiancé d’Awa.

– Et ma fille ? demanda Nawdé, assise en retrait. Vous ne pourriez pas la marier avec le frère du consul, ma fille ?

Khalidou se plongea dans la contemplation de ses babouches et Bassirou entreprit de siffloter négligemment. On entendit un gémissement :

– Vous, les Européens, vous avez vraiment tout oublié ! Khalidou, comment peux-tu m’expliquer que Dado n’ait toujours pas de mari, alors que vous vivez tous les deux à Paris ? Tu ne connais aucun homme fréquentable à lui présenter ? C’est parce qu’elle a honte, qu’elle n’est pas venue avec vous ?

– Ma mère, risqua Aminata, je vous assure que Khalidou a tout fait.

Ernestine jugea qu’il n’était pas stratégique d’informer Nawdé que Dado avait embrassé son prof de français dans les vestiaires du Trianon, quel que soit le soulagement que cette nouvelle pourrait lui procurer.

À la tombée de la nuit, Ernestine déclama son texte devant la famille et les voisins réunis autour d’un feu de bois dans la cour principale de la concession. On entendait bruisser les feuilles des rôniers. L’air avait l’odeur magique du désert au repos et exhalait le parfum frais du fleuve couché en contrebas.

Ernestine jouait à la fois Arnolphe et Agnès, qui se donnaient la réplique dans la scène V de l’acte I. Elle ressentait la présence de Jacob comme s’il était à l’intérieur d’elle, bien à l’abri entre sa peau et ses poumons.

« Il disait qu’il m’aimait d’une amour sans seconde,

Et me disait des mots les plus gentils du monde,

Des choses que jamais rien ne peut égaler,

Et dont, toutes les fois que je l’entends parler,

La douceur me chatouille, et là-dedans remue

Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue. »

Les alexandrins furent applaudis par les villageois qui, s’ils n’avaient pas tout compris au vieux français que récitait Ernestine, en avaient reconnu, sous leur ciel étoilé, la musique : elle était similaire à celle des longs récits scandés par les griots.

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– Bonjour ! Entrez, installez-vous. Je suis Esther Fellmann.

La gynécologue du Planning familial adressa un chaleureux sourire à sa patiente, contourna son bureau et vint s’asseoir face à elle.

La table qui les séparait était encombrée de piles de dossiers cartonnés reliés par une tige métallique, d’un calendrier dont les deux faces plastifiées formaient un triangle avec le plan du bureau, d’un cercle en carton avec une aiguille mobile qui donnait le terme des grossesses en fonction de la date des dernières règles, du dictionnaire Vidal, de post-it, de dépliants sur la sécheresse vaginale, d’une représentation anatomique de l’utérus et des trompes, d’échantillons gratuits de contraceptifs oraux et de nombreux stylos portant le logo de firmes pharmaceutiques.

Au mur, une affiche proclamait « Liberté, égalité, sexualités ». À côté était scotché un dessin de plus petite taille, sur lequel on voyait une jeune fille à l’air vaguement inquiet, à moitié allongée sur un lit, s’adresser au garçon occupé à se mettre tout nu devant elle : « Eh, pas si vite, tu as pris tes précautions ? » « Ouais », répondait le garçon, la tête encore coincée dans son tee-shirt, « j’ai envoyé mes parents au cinéma. »

Awa s’aperçut que la docteure Fellmann la regardait et, devant son sourire qu’elle trouva horriblement complice, elle se défendit :

– Je ne viens pas du tout pour ça.

– D’accord, répondit tranquillement la médecin.

Esther Fellmann lui fit signe de poursuivre puis, comme Awa ne disait rien, elle attrapa un nouveau dossier et leva son stylo estampillé Bayer©, du nom d’un fabricant de stérilets.

– Quel est votre nom ?

– Awa Bocoum.

Elle l’inscrivit sur la couverture cartonnée et leva son regard bienveillant, qui aurait donné envie à Awa d’aller se blottir dans ses bras, si elle avait pu, brusquement, avoir un âge où ce genre de comportement est socialement admis.

– Quel âge avez-vous ? demandait justement la médecin.

– Seize ans. Et demi.

– Qu’est-ce que vous faites, dans la vie ?

– Je suis en terminale S.

– Est-ce que vous avez eu des problèmes de santé, dans votre vie ? Des opérations ? Vous faites des allergies ?

– J’ai été opérée des végétations, répondit Awa dont la voix s’affirmait au fil des réponses. Et j’ai eu l’appendicite.

– Vous avez des frères et sœurs ?

Awa hocha la tête et énuméra :

– Une sœur de douze ans. Deux frères jumeaux qui vont avoir sept ans. Et une petite sœur de onze mois.

La médecin recula pour caler son dos contre le molleton de son fauteuil à roulettes et dévisagea sa patiente.

Awa Bocoum avait un visage fin, des yeux relativement clairs par rapport au noir soutenu de sa peau, des cheveux épais lissés derrière des oreilles qu’allongeait le poids de pendentifs en forme de goutte. Un peu de gloss doré sur les lèvres. Elle portait un jean brut et une veste en toile épaisse cintrée, fermée par deux rangées latérales de boutons. Elle se tenait très droite, pour ne pas dire raide, mais soutenait maintenant avec plus de tranquillité le regard de son interlocutrice, que cette assurance autorisa à en venir au sujet de la consultation :

– Qu’est-ce qui vous a amenée à faire la démarche de venir me voir ?

Une vague de chaleur transparut sous sa peau, et les yeux d’Awa convergèrent entre ses cuisses.

– J’ai… une douleur. Pas tout le temps, mais… souvent. C’est comme des décharges électriques qui me brûlent par à-coups la peau… heu… en surface du…

Elle désigna la zone à travers la braguette de son jean.

– … du pubis, compléta la médecin avec aménité.

Awa hocha la tête et se racla la gorge :

– Je n’en avais jamais parlé jusqu’à cet été. Et puis je suis partie un mois dans la famille de ma meilleure amie. J’ai passé du temps à discuter avec sa mère, j’ai… j’ai eu confiance en elle et au moment où la douleur est revenue, je lui ai demandé si elle pensait que c’était normal.

– Et ?

– Elle a dit que non. Que ce n’était jamais normal d’avoir mal, qu’elle ne savait pas à quoi c’était dû, mais que si je venais au Planning familial, un médecin pourrait m’examiner et trouver une solution.

– Quelqu’un vous a blessée ? Est-ce qu’on vous a contrainte à faire quelque chose qui vous déplaisait ?

Awa fit non de la tête.

Le docteur Fellmann jeta un regard machinal au calendrier.

– Vous avez hésité à venir. Plus d’un mois.

Awa gardait ses yeux rivés sur le linoléum autour de sa chaise.

– Je n’avais pas très envie qu’on m’examine à cet endroit-là.

– D’où êtes-vous originaire ?

– De Villepinte. Cité Malraux.

La gynécologue regretta sa formulation :

– Excusez-moi, c’était maladroit. Je voulais dire : quelles sont les origines de vos parents ?

La voix nasillarde et atténuée d’un enfant filtrait de la pièce mitoyenne, qui était le cabinet d’un orthophoniste.

– Ils viennent d’un village peul du Fouta Toro, dans le nord du Sénégal.

Son interlocutrice, qui prenait des notes dans son dossier, souligna à main levée les derniers mots et releva les yeux.

– Dans beaucoup de régions du monde, et notamment dans le nord du Sénégal, il existe une pratique répandue qu’on appelle l’excision. Elle peut occasionner, même très longtemps après, des douleurs telles que celles que vous décrivez. Est-ce que vous savez si vous avez été excisée, quand vous étiez petite ?

Awa la fixa sans comprendre.

– On n’a jamais parlé de ça chez moi. Je ne sais même pas ce que c’est.

Esther Fellmann ouvrit le bac de l’imprimante, en sortit une feuille blanche et se mit à dessiner.

– Voici la zone du corps féminin qu’on appelle le périnée. Devant, le clitoris, à la jonction antérieure des grandes lèvres. À l’intérieur : les petites lèvres. En avant, l’orifice par lequel s’écoulent les urines, qui est la terminaison de l’urètre…

Elle griffonnait toujours, armée de son stylo Bayer©.

– … puis la vulve, qui est la partie externe du vagin… et en arrière : l’anus.

Elle dessina les poils pubiens et tourna le croquis vers sa patiente.

– L’excision est une tradition ancienne qui consiste à couper une partie de cette région, le plus souvent…

Elle barra d’un trait oblique le haut de son dessin et hachura la partie droite.

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