Le Chasseur de Sorcières

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Jessica, quinze ans, vient de perdre sa grand-mère. Désormais, elle vit seule en compagnie de son père, un homme dépressif et alcoolique sur qui elle doit veiller.


Les souffrances de l’adolescente sont vives. Annabelle, l’une de ses tantes, cherche à renouer avec elle, faisant ressurgir les fantômes du passé. Lorsqu’elle lui remet un mystérieux grimoire et affirme appartenir à un ancien culte païen, Jessica refuse de l’écouter, incrédule.


Mais la jeune fille doit se rendre à l’évidence : des évènements étranges se produisent autour d’elle. Des incidents inexpliqués, dont elle serait la cause. Perdue et terrifiée, elle s’efforce de cacher son secret. Heureusement il y a Samuel, ce jeune homme qu’elle a rencontré à l’enterrement, et qui semble être le seul à comprendre sa détresse...

Publié le : vendredi 30 octobre 2015
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EAN13 : 9791093026152
Nombre de pages : 88
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Angel M. Meynard

 

 

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ISBN : 979-10-93026-15-2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« We do not seek power through the suffering of others. »

American Council of Witches - 1973

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arcachon, novembre 2003

 

La porte d’entrée émit un grincement sourd avant de se refermer dans un claquement sec. Plusieurs personnes sursautèrent ; d’autres adressèrent un regard courroucé au nouvel arrivant. Sans leur prêter la moindre attention, celui-ci prit place sur un banc, à l’écart. S’isoler n’était pas difficile, car la basilique Notre-Dame, sans être démesurée, n’en demeurait pas moins imposante. De surcroît, nous n’étions qu’une dizaine, amis et famille, réunis pour la cérémonie d’adieux.

Le retardataire se fondit dans le décor tel une ombre. Vêtu d’un long manteau noir orné d’attaches métalliques, il dissimulait son regard sous l’étroit rebord de son haut-de-forme. J’étouffai un soupir, indignée. Qui que soit cet homme, il aurait pu faire l’effort de retirer son chapeau en entrant ! Les mains crispées sur le pupitre, je ravalai les remarques acerbes qui me venaient à l’esprit et poursuivis :

— Irène était pour moi bien plus qu’une grand-mère, dis-je tandis que ma voix, amplifiée par le micro, résonnait contre les murs de pierre. Elle seule s’est vraiment occupée de moi lorsque Maman a disparu, et pour ça, je lui serai éternellement reconnaissante. J’ignore où je serais si elle n’avait pas été là…

Je jetai un regard chargé de reproches en direction de mon père, assis au premier rang. Certes, il était particulièrement mesquin de ma part de l’attaquer ainsi, surtout en de pareilles circonstances. Mais il s’agissait de la vérité : sans Mamie, j’aurais sans doute été placée depuis longtemps. Jamais mon cher paternel ne m’avait battue, mais la négligence n’en demeurait pas moins une forme de maltraitance, dit-on.

Le visage de mon géniteur restait impassible. Il ne bougea pas, ne cligna même pas des yeux. Rien ne vint trahir en lui le moindre sentiment d’indignation ou d’embarras. À vrai dire, son regard paraissait vide, signe qu’il devait être imbibé d’alcool de la tête aux pieds.

Ma mauvaise humeur s’accentua. Un peu de respect, était-ce vraiment trop demander aux gens ?

— Elle m’a appris tout ce qu’une enfant doit savoir sur la vie. C’est elle qui me punissait lorsque je faisais une bêtise. Elle qui me réconfortait après un cauchemar. Elle, encore, qui me faisait rêver en me racontant des histoires…

Je marquai une pause, le temps de maîtriser le mélange de nervosité et de chagrin qui commençait à m’envahir. Je sortis de sous mes notes un ouvrage de poche, tout abîmé à force de lectures.

— Un jour, elle m’a offert ce livre, poursuivis-je en le montrant à l’assemblée. Ce récit m’a profondément touchée. Il s’agit du Petit Prince, par Antoine de Saint-Exupéry. Je l’ai amené, car j’aimerais partager un extrait avec vous.

Je commis l’erreur de relever la tête un bref instant et le rouge me monta aussitôt aux joues. Je ne m’étais jamais sentie très à l’aise à l’oral et le silence pesant qui s’abattait sitôt que je me taisais menaçait de m’ôter mes moyens. Les yeux de nouveau rivés sur le pupitre, je retirai le signet de la page choisie et entamai ma lecture. J’avais sélectionné le passage des adieux.

Cette nuit-là je ne le vis pas se mettre en route…

Au fil des lignes, ma voix perdit le peu d’assurance qui lui restait encore, devenant saccadée, montant parfois dans les aigus à chaque « Moi je me taisais. ». Je clignai des paupières une fois, deux fois, pour tenter de retenir mes larmes jusqu’à la fin :

— ... Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit même pas de bruit, à cause du sable.

Les derniers mots se perdirent sous les hautes arches de l’église. Je ramassai mes notes et quittai mon pupitre pour m’avancer vers le cercueil, devant l’autel. Un sanglot parvint à mes oreilles : sans doute l’une de mes tantes maternelles, Sandrine ou Annabelle.

— Merci pour tout, Grand-mère, murmurai-je en déposant une rose blanche sur le bois verni. Repose en paix.

Je retournai m’asseoir. Le prêtre se leva pour prononcer son sermon. Plongée dans mes souvenirs, je n’écoutai que d’une oreille distraite les chants qui suivirent, remuant les lèvres en silence. Mamie avait toujours été croyante. Moi non. Pourtant, en cet instant, j’aurais sincèrement voulu admettre l’existence d’un Au-delà, un monde où son âme aurait trouvé refuge et depuis lequel elle aurait pu continuer à veiller sur moi… Quelque part au fond de moi, j’essayais de me convaincre qu’à la manière du Petit Prince, elle n’avait fait que quitter cette « vieille écorce » qu’était son corps pour retourner parmi les étoiles.

À l’issue de la cérémonie, quatre hommes hissèrent le cercueil sur leurs épaules et l’emportèrent le long de la nef jusqu’à l’extérieur. Lorsque je franchis à mon tour le seuil de la basilique, le vent mordant de cette fin d’automne s’attaqua sans pitié à mes joues encore humides. Frissonnante, j’essuyai mes yeux gonflés et rajustai tant bien que mal mon écharpe autour de mon cou.

Un attroupement se forma en silence sur le parvis tandis que les employés des pompes funèbres faisaient glisser la large boîte de bois dans leur grande voiture noire. Chacun retourna à son véhicule et nous les suivîmes en cortège à travers la ville afin de rejoindre le nouveau cimetière.

J’avais fini par oublier l’inconnu au long manteau, imaginant qu’il s’en était allé après la cérémonie, plus discrètement qu’à son arrivée. Je me trompais : il se tenait toujours là, droit comme un I, à quelques pas de la foule rassemblée autour de la fosse.

Il releva la tête un bref moment et je constatai avec surprise qu’il était plus jeune que je ne l’avais d’abord imaginé. Il devait avoir vingt-trois ans, peut-être vingt-cinq, au maximum. Un piercing en forme de scorpion ornait son oreille gauche. Il avait réuni ses longs cheveux ébène en catogan et portait un bouc taillé avec soin. En toute franchise, je trouvai que le look mystérieux ténébreux lui allait plutôt bien. Cet homme avait la classe !

De quelle couleur étaient ses yeux ? Noirs ou marrons ? Impossible à dire. Après un court instant passé à l’observer, je détournai la tête, craignant qu’il finisse par sentir mon regard peser sur lui.

Qui était cet homme et d’où venait-il ? Que ce soit du côté maternel ou paternel de ma famille, on n’aurait jamais toléré que quelqu’un apparaisse accoutré de la sorte à un enterrement. J’avais moi-même dû négocier chèrement auprès de mon père le droit de mettre une jupe en tulle et un serre-taille, renonçant pour cela au mascara et au rouge à lèvres noir. D’ordinaire, monsieur se moquait bien de ce que je pouvais porter mais, selon ses propres termes, cela aurait « fait trop mauvais genre dans une église ». Lorsque je lui avais fait remarquer que Mamie appréciait beaucoup mes tenues gothique-romantique, il s’était contenté de m’ignorer, pensant avoir obtenu le dernier mot.

Ce mystérieux inconnu était-il un ami de ma grand-mère, quelqu’un d’assez proche pour venir lui rendre un dernier hommage ? Un cousin renié peut-être ? J’avais beau chercher, je ne me souvenais d’aucune discussion, aucune allusion concernant un jeune homme de cet âge.

Je soupirai et reportai mon attention sur ce qui se passait devant moi. Contrairement à l’atmosphère solennelle qui régnait un peu plus tôt au cœur de la basilique, la mise en terre n’avait plus rien d’intime ou de cérémonieux. Sandrine demanda à jeter la première poignée de terre. Le fossoyeur lui répondit d’une voix bourrue qu’en temps normal, ce n’était pas ainsi que l’on procédait, malgré une idée reçue. Mais il la laissa faire. D’autres voulurent imiter ma tante, manquant parfois de tomber en s’approchant trop près du bord. Il avait plu durant une bonne partie de la matinée et le terrain, qui descendait en pente douce vers l’océan, demeurait glissant.

Ni mon père ni l’homme au manteau n’esquissèrent le moindre geste. Pas plus que mon autre tante que quelque chose semblait exaspérer et qui adressa un regard noir à sa sœur. Quant à moi, je me sentais à présent comme déconnectée de la réalité. Peu à peu, je prenais la mesure de ce qui était en train de m’arriver : il n’y avait plus personne. Maman était morte. Mamie était morte. Je devrais désormais prendre soin de moi toute seule, du haut de mes quinze ans. Qu’allais-je bien pouvoir faire ? Il me faudrait patienter encore trois mois avant d’avoir l’âge légal pour travailler. Ensuite, si je parvenais à mettre suffisamment d’argent de côté, peut-être aurais-je une chance de quitter la maison le jour même de ma majorité.

Jamais je ne pourrais tenir jusque-là...

— Jessica, ma petite !

Une main se posa sur mon épaule. J’eus aussitôt un réflexe de recul avant de me rendre compte qu’il ne s’agissait que d’Annabelle. Elle m’adressa un timide sourire empreint de tristesse, que je ne lui rendis pas.

Mes tantes et moi n’avions jamais été proches. À vrai dire, le dernier souvenir que je conservais d’elles remontait à l’enterrement de ma mère. Je n’avais alors que six ans ; autant dire que tout était très flou…

— Je ne te demanderai pas si tu vas bien, ma chérie, ce serait une question stupide.

Je l’en remerciai intérieurement.

— Avec ma sœur, nous n’avons jamais vraiment eu l’occasion de faire ta connaissance. Tu sais comment était ta grand-mère... C’est regrettable...

Oh ça oui, je le savais ! Sous des dehors de gentillesse et de bienveillance, Irène n’en demeurait pas moins caractérielle et intransigeante. Pour une raison que j’ignorais – et qu’au fond je ne souhaitais pas connaître –, elle était en froid avec ses filles depuis la disparition de son aînée. Un soir que je dormais chez elle, j’avais surpris Mamie hurlant au téléphone, très en colère contre son interlocuteur. Le lendemain, elle m’avait avoué avoir pris la décision ferme et définitive de rompre tout contact avec Sandrine, sans me fournir davantage d’explications. « Tu es bien trop jeune pour t’inquiéter de ces choses-là. Ce sont des affaires de grandes personnes », m’avait-elle dit, comme à chaque fois qu’elle voulait couper court à une discussion sérieuse. Cela m’avait vexée. À l’époque, je recherchais encore la moindre parcelle d’information concernant ma famille. C’était important pour moi qui n’avais pas connu ma mère.

— Alors, il paraît que tu es scolarisée en ville ? demanda-t-elle avec un peu plus d’enthousiasme. Que dirais-tu de venir à la maison prendre le café vendredi après les cours ? On pourrait discuter… Enfin si ton père le veut bien.

— Je n’ai pas besoin de son autorisation ! répliquai-je d’un ton cinglant.

Elle sembla surprise par la véhémence de ma réponse. Avant qu’elle puisse se lancer dans l’un de ces sermons dont seuls les adultes ont le secret, j’ajoutai, avec autant de courtoisie que possible :

— Mais ce serait avec plaisir. Enfin, si je trouve quelqu’un pour m’amener en voiture.

— Eh bien Henri pourra passer te prendre, je suis certaine que cela ne lui posera aucun problème.

Elle appela son mari, en grande conversation avec mon père, afin de lui exposer la situation. Henri m’adressa un sourire poli, assurant qu’il n’y voyait pas d’inconvénient.

Je soupirai intérieurement. Après les avoir remerciés, je m’éloignai en me demandant sur quelle galère je venais de m’embarquer. Mamie m’avait répété à maintes reprises qu’il était parfois sage d’éviter sa famille, celle-ci n’étant, selon elle, qu’une source constante de problèmes et de désillusions. En ce qui concernait mon géniteur, cela n’était plus à démontrer. Du reste, si ma grand-mère avait dépensé tant d’énergie à conserver ses distances avec ses filles, c’est qu’elle devait avoir une bonne raison.

J’avais passé l’âge de la curiosité. Il est vrai qu’à une époque j’aurais donné cher pour connaître mes tantes. On m’avait raconté que je me trouvais chez Annabelle le soir où l’explosion de gaz avait soufflé notre appartement et emporté ma mère. J’aurais voulu savoir. J’aurais voulu qu’Annabelle me raconte cette soirée selon son propre point de vue. Mais à présent, j’envisageais tout cela sous un angle différent.

Le passé était le passé. Rien ne pourrait faire revenir ma mère, et rien ne pourrait faire revenir Mamie. Parler de tout ceci ne ferait que rouvrir la plaie et je ne souhaitais plus qu’une chose désormais : avancer.

 

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Le réfectoire du lycée ressemblait à un zoo – et encore, il s’agissait là d’un doux euphémisme. Une frénésie maladive s’emparait de mes camarades chaque fois que le surveillant chargé du pointage ouvrait les portes pour appeler une nouvelle classe. Comme chaque jour, je me retrouvai à prier en silence pour ne pas mourir étouffée par tous ces mouvements de foule. Un élève de première m’envoya son coude dans les côtes avant de pousser sans vergogne ma voisine. Bien sûr, il ne s’excusa pas. Pour quoi faire ?

Vingt minutes plus tard, j’atteignis enfin l’entrée, les pieds en charpie et le dos douloureux. Un bref soupir de soulagement s’échappa de mes lèvres. Après avoir présenté ma carte, j’attrapai un plateau et, dédaignant les frites graisseuses, je demandai à la dame chargée du service une assiette de légumes. Derrière moi, quelqu’un poussa une exclamation écœurée.

— Des haricots verts ? Bah, dégueu ! Franchement, qui mangerait ça ?

Je saisis à la volée deux morceaux de pain et m’en allai le plus loin possible sans chercher à savoir si je devais prendre la mouche ou non.

Dire que l’on m’avait souvent répété que le lycée serait bien plus tranquille que le collège... Dans une certaine mesure, ce n’était pas tout à fait faux. Mais ce n’est pas parce qu’ils avaient grandi que les élèves avaient cessé de juger les autres en permanence. Ils avaient simplement appris à le faire de manière plus discrète.

À l’autre bout du réfectoire, je repérai les Terminales Arts plastiques. Ils occupaient à eux seuls une table de huit, mais deux sièges demeuraient vacants. Je m’approchai et, après un bref salut, leur demandai si je pouvais m’installer.

— Bien sûr, me répondit avec un sourire chaleureux Ophélie, la plus grande et la plus mince du groupe. Comment vas-tu ?

— Super ! Et vous ?

J’appréciais beaucoup les Arts-P. Ils étaient sympathiques, aimables, ouverts à tous les sujets de discussion et adorent plaisanter. Néanmoins, même si l’idée de leur départ l’an prochain m’attristait, je ne me sentais pas suffisamment proche d’eux pour leur confier mes problèmes.

D’une oreille distraite, j’écoutai leur conversation concernant leur dernier devoir de littérature. J’osai une ou deux questions, inquiète de savoir ce qui pourrait m’attendre dans deux ans si je venais à choisir leur filière. Quelques minutes plus tard, ils me souhaitèrent un bon après-midi avant de se lever et de quitter le réfectoire.

Une boulette de mie de pain vint s’écraser sur mon plateau.

Pitié, pas aujourd’hui !

Je feignis d’ignorer l’attaque, mais restai aux aguets. Lorsqu’un second projectile atterrit droit dans mon verre d’eau, je me retournai aussi vite que l’éclair. Mais pas encore assez… Derrière moi, tous les élèves semblaient absorbés par leurs discussions ou grimaçaient face à cette bouillie étrange que l’on nommait nourriture.

Ma mauvaise humeur revint, écrasant tout autre sentiment tel un bulldozer. J’avalai en vitesse deux grosses bouchées de mon assiette pour ne pas passer tout l’après-midi avec le ventre vide, puis je me relevai, emportant mon plateau avec moi. Une troisième boulette atterrit dans mes cheveux. Après avoir rangé mes couverts, je m’emparai de mon orange avant de quitter le réfectoire aussi dignement que possible. J’eus beaucoup de mal à rester impassible face aux éclats de rire étouffés qui, à n’en pas douter, m’étaient destinés.

Je haïssais tous ces crétins ! En plus d’être stupides, ils étaient complètement lâches, toujours à attaquer par-derrière et nier en bloc lorsqu’ils se faisaient prendre. Je me doutais bien de qui il s’agissait : deux filles d’une autre classe de seconde, dont je ne connaissais même pas les prénoms. Je les avais surprises, quelques semaines plus tôt, à railler un gars qui venait de faire son coming-out après de ses copains. Un acte très courageux de sa part ! Mais ces garces, n’ayant pas apprécié que je m’interpose, avaient décidé de faire de moi leur cible premier-choix. Depuis, je sentais régulièrement des doigts se lever sur mon passage et mes oreilles se mettaient à siffler au son de mon nouveau surnom : « la copine du pédé ».

— Hey, Jessica !

La voix de Charline, une camarade de classe, me tira de mes sombres pensées. Elle se trouvait assise avec Marine et Audrey devant l’entrée de la salle où devait se tenir notre prochain cours et me faisait de grands signes pour que je les rejoigne.

— Viens avec nous, reste pas toute seule. Ça va ? T’as tiré la tronche toute la matinée.

Mes mains se crispèrent dans mes poches. J’hésitai un bref instant avant de m’approcher.

— Non, non, ça va, répondis-je, sur la défensive. J’ai… juste mal dormi cette nuit, c’est tout. Et puis, j’espérais me poser pour réviser un peu avant le début du cours, ajoutai-je pour justifier... justifier quoi ? Mon isolement volontaire ?

Tentant de masquer tant bien que mal ma mine de gibier esseulé, je laissai tomber mon sac contre le mur et m’assis près d’Audrey qui venait de se décaler pour me faire un peu de place.

J’appréciais beaucoup Charline. Plus que ça, même : je l’admirais. Elle faisait partie de ces gens que tout le monde aime, capable de venir spontanément vous aider quand vous en avez besoin sans jamais rien exiger en retour. C’était l’une des rares personnes dans ce lycée à me témoigner de l’intérêt, et je savais que lorsqu’elle demandait comment j’allais, ce n’était pas par simple courtoisie.

Le seul problème, c’est qu’elle n’avait pas l’air de réaliser que m’inviter presque chaque jour à les rejoindre, elle et ses copines, me rappelait constamment à quel point j’avais du mal à m’intégrer. C’était comme être sans cesse prise en faute. J’avais beau garder la tête droite dans la cour, me dire que moi au moins, je n’avais pas besoin que quatre filles viennent me tenir la porte des toilettes à l’intercours, il y avait toujours un moment où cela finissait par me peser.

Et aujourd’hui justement était l’un de ces moments où je me sentais une âme d’Atlas, écrasée par le poids du monde. Si Marine et Audrey n’avaient pas été là, peut-être me serais-je confiée à Charline. Peut-être.

— Joli, ton collier, lui dis-je pour essayer de lancer la conversation et détourner l’attention. Il est nouveau ?

— T’as vu ? fit-elle, apparemment ravie que je l’aie remarqué. Je suis allée faire du shopping avec ma mère à Sainte-Cath’ samedi. C’était – trop – génial !

Et elle se lança dans le récit de ses aventures du week-end. Sainte-Catherine est la principale rue commerçante de Bordeaux. Charline habitait comme moi sur le Bassin d’Arcachon. Autant dire que ce n’était pas à côté ! Elle avait sans doute préparé et attendu cette expédition durant toute la semaine.

Quelques minutes plus tard, la cloche retentit, annonçant pour nous le début du TD de physique-chimie. Les couloirs, jusqu’alors vides, se remplirent d’élèves pressés de retrouver la chaleur des salles de classe pour poursuivre leurs discussions ou entamer leur sieste digestive.

Madame Radon, notre enseignante, arriva avec dix bonnes minutes de retard, grignotant un malheureux trognon de pomme dont il ne restait plus grand-chose. C’était chez elle une habitude qui nous avait donné de nombreux faux espoirs jusqu’à ce qu’on comprenne enfin qu’elle serait toujours là, quoi qu’il se passe, pour assurer son cours.

— Asseyez-vous, dit-elle de la petite voix aiguë qui la caractérisait. Comme je vous l’ai annoncé la semaine dernière, aujourd’hui, nous allons finir le cours avant de faire un peu de manipulations. S’il y en a parmi vous qui ont oublié leur blouse, vous pouvez aller tout de suite vérifier à la Vie Scolaire s’il en reste, sinon, direction la permanence ! Vous connaissez la règle.

Pour une fois, tout le monde avait son matériel – oh, il manquait bien un ou deux manuels, mais après quelques appels à l’aide aux voisins, le problème fut vite réglé. Nous prîmes des notes avec nervosité durant les vingt premières minutes. Puis madame Radon vint nous distribuer tout un lot de béchers, de burettes et d’éprouvettes.

— Nous aurons besoin des becs Bunsen, annonça-t-elle. Vérifiez tous que vos robinets sont bien fermés – ils doivent être perpendiculaires au tuyau.

N’ayant visiblement que peu confiance en notre capacité de compréhension, elle effectua elle-même la vérification tout en remplissant nos béchers de deux liquides aux couleurs peu engageantes. Puis, lorsque tout fut enfin prêt, elle se dirigea vers le robinet principal contrôlant l’arrivée du gaz. Mais avant qu’elle n’ait pu l’ouvrir, quelqu’un frappa à la porte.

Un pion entra, glissant quelque chose à voix basse à notre professeur. Un silence religieux s’installa aussitôt dans la salle, nourri de l’espoir avide de capter quelques bribes de conversation. Finalement, madame Radon nous annonça qu’elle devait s’absenter quelques instants, et disparut en compagnie du surveillant.

À la seconde où la porte se referma, un boucan infernal retentit, chacun souhaitant partager sa théorie sur la raison de cette interruption impromptue. Ou – bien plus intéressant – allant de sa petite discussion privée sur le dernier film sorti au cinéma.

— Il y a encore eu un enterrement lundi, lança une voix masculine dans mon dos. Mon père a décidé de harceler la mairie, parce que ces blaireaux, ils se garent toujours devant chez nous et nous, après, on peut plus sortir la bagnole.

Un frisson me parcourut l’échine. Celui qui avait parlé s’appelait David. Je le connaissais depuis la primaire, et s’il y avait une personne que je détestais en ce bas monde, c’était bien lui. Son principal problème ? Il était beau garçon, et il le savait. Vous voyez le genre.

Je baissai le nez vers ma feuille de TD, essayant de l’ignorer. Mais c’était peine perdue ; David avait une voix forte et se moquait bien de savoir qui pouvait profiter de ses commentaires.

— Ah ouais ?

— Ouais. M’enfin bon, cette fois, c’était pas encore trop terrible, ils étaient à peine une dizaine. Le macchabée devait pas être du genre très aimé, tu vois… Ou peut-être que l’héritage qu’il laisse est tellement pourri que même ses enfants en veulent pas ! fit-il avant de partir d’un rire gras.

Mon crayon à papier se brisa dans un craquement étouffé entre mes poings serrés. Il n’y avait pas eu d’autre enterrement lundi que celui de ma grand-mère.

Mon regard se posa sur le robinet d’arrivée de gaz, toujours fermé. L’espace d’une seconde, je rêvai qu’il se déverrouillait et que le bec Bunsen derrière moi éclatait à la figure de cet imbécile, lui cramant ses sourcils parfaits et sa belle chevelure dressée en pics.

Heureusement, ils changèrent de sujet avant qu’il ne me prenne l’idée déraisonnable de me retourner et de le gifler aussi fort que possible. Deux minutes plus tard, madame Radon reparut.

— Bien, dit-elle. Reprenons là où nous en étions restés et... Qui a touché au robinet principal ?

Son visage, si paisible d’ordinaire, se déforma en une grimace furieuse. Tous les regards convergèrent vers le robinet, bien visible près du tableau. La poignée était baissée, preuve s’il en était que quelqu’un l’avait ouvert entre le moment où je l’avais fixé et l’arrivée de l’enseignante.

Qui a touché à ce robinet ? répéta madame Radon d’un ton beaucoup plus fort, et à présent menaçant.

Un silence pesant s’installa. Personne ne se dénonça et personne ne voulut balancer.

— Madame, vous trouvez pas que ça sent le gaz ? s’écria Audrey d’une plus voix aiguë que d’ordinaire.

L’enseignante la rejoignit, plissant le nez lorsqu’elle perçut à son tour l’odeur aigre qui flottait dans l’air. Mais le robinet de son bureau était toujours fermé, ainsi que tous les autres autour d’elles.

— Évacuez la salle immédiatement ! ordonna madame Radon. Ne prenez aucune affaire et allez vous ranger dans la cour !

La frénésie s’empara de la classe. Léa, la fille avec qui je partageais ma table fouilla dans son sac pour attraper son téléphone et son lecteur MP3, puis se leva et se dirigea vers la sortie. Pendant ce temps, madame Radon avait ouvert en grand toutes les fenêtres avant de saisir le cahier d’appel et d’attendre que le dernier d’entre nous ait quitté la salle pour nous suivre.

Comme lors des exercices d’évacuation, nous nous rassemblâmes en troupeau sous le préau. L’alarme ne se déclencha pas mais quelqu’un avait dû faire le tour des classes voisines, car bientôt la cour fut remplie d’élèves surpris mais ravis par cette interruption soudaine. Mes camarades se firent un plaisir de raconter ce qu’il s’était passé à ceux qu’ils connaissaient. La cause de l’incident se répandit telle une traînée de poudre.

Quinze minutes plus tard, les pompiers débarquèrent. La fièvre monta d’un cran et les spéculations sur l’importance de la fuite et ce qui aurait pu se passer allèrent bon train.

— Vous imaginez si la prof avait lancé l’expérience avec cette fuite ? s’écria Charline. On aurait pu faire sauter le lycée ! Finalement, la personne qui a ouvert le robinet principal nous a rendu service, d’une certaine manière...

— Tu as vu qui c’était ? lui demandai-je.

— Non. Et toi ?

Je secouai la tête en signe de dénégation.

La cloche annonça bientôt quinze heures, et un nouveau sujet de préoccupation apparut. La physique-chimie était notre dernier cours de la journée. Et nos affaires se trouvaient toujours dans la salle...

Charline, en tant que déléguée, se donna pour mission de harceler chaque pion et enseignant qui traversait la cour pour qu’on nous laisse récupérer nos sacs. Par chance, elle n’eut pas à batailler longtemps. Madame Radon revint vers notre groupe, accompagnée de la proviseure. Celle-ci nous annonça qu’il n’y avait au final aucune fuite, seulement le robinet d’un bureau qu’un élève malintentionné avait laissé ouvert.

Tandis que je m’élançais avec les autres en direction de l’entrée du bâtiment, j’entendis madame Randon appeler David et lui ordonner de rester encore un peu. Était-ce lui qui avait ouvert les deux robinets ? Étrange… C’était certes le dernier des idiots à mes yeux, mais il n’aurait quand même pas fait ça… Si ?

Chassant mes interrogations, je rassemblai mes affaires et quittai les lieux aussi vite que possible, avant de prendre la direction de la gare d’Arcachon. Avec tout ça, j’allais devoir patienter jusqu’à seize heures pour attraper le prochain train. Tant pis. Au pire, je pouvais toujours m’installer sur un banc et commencer mes devoirs pour tuer le temps.

Tandis que je descendais l’avenue Gambetta, une voiture klaxonna derrière moi, me faisant sursauter avec violence. Surprise, et un peu inquiète, je vis le véhicule se ranger à ma hauteur. La vitre teintée côté passager s’abaissa lentement.

— Hey, salut ! me lança le conducteur en se penchant pour que je puisse apercevoir son visage. Tu es Jessica, la petite fille d’Irène, c’est bien ça ?

Je restai interdite en reconnaissant l’inconnu au chapeau haut de forme qui m’avait tant intriguée à l’enterrement. Il était méconnaissable, avec sa chemise blanche immaculée, son costume impeccable et sa cravate noire. Assis dans cette grosse berline – du genre de celles que l’on imagine facilement balader une star ou un président –, il avait l’air du parfait businessman. Il avait tout de même conservé son piercing et son catogan, uniques vestiges de l’homme qu’il était quelques jours plus tôt.

— Euh… Oui, c’est bien moi.

— Tu vas quelque part ? Je peux te déposer si tu veux.

J’hésitai. On m’avait souvent répété de ne pas monter comme ça dans la voiture d’un inconnu, question de bon sens. Mais en était-il vraiment un ? En acceptant, je pourrais discuter un peu avec lui, et en apprendre plus. Savoir comment il avait rencontré ma grand-mère, pour commencer…

Je serrai instinctivement mon portable dans la poche de mon manteau. Au moins, si cet homme avait les idées mal placées, je pourrais toujours tenter d’appeler les secours. Cette pensée me rassura.

— Je vais à la gare, dis-je. Je rentre chez moi.

— Et c’est où chez toi ?

— À Gujan-Mestras.

— Parfait, c’est justement sur ma route.

Il m’adressa un sourire et se pencha pour m’ouvrir la portière. Je grimpai, encore un peu méfiante, mais décidée. L’intérieur du véhicule était spacieux et sentait le cuir neuf.

— J’ai moi aussi terminé ma journée.

— Et vous faites quoi comme boulot ? demandai-je, curieuse de savoir quel métier permettait de s’offrir de pareilles voitures et des costumes taillés au millimètre.

Il mit son clignotant et s’inséra dans la circulation dense de cette fin d’après-midi.

— Tu peux me tutoyer, tu sais. Je suis commercial dans une boîte sur Bordeaux. J’étais descendu à Arcachon pour voir un client. Au fait, je m’appelle Samuel.

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