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Le clandestin de Port-Louis
Du Mali au Morbihan

dirigée par Isabelle

Collection Jeunesse Cadoré,Denis Rolland

et Joelle

Chassin

Dernières parutions

ANTON É., Esprit serpent, 2000 AZULÉJOS M., Tir Gaste et le mystère de l'œil de la mer, 2002 BOUTSINDI P.-S., L'enfant soldat, 2001 CADORÉ I. et H., Le violoniste (bilingue créole/français), 2000 COJAN-NÉGULESCO M., Au temps de Dracula, 2000 CaSTE A. et SOULA N. (sous la direction de), Samba et la reine des mangues, 2002 ESTRADÈRE H., La boîte magique de Toudou, 2001 GILBERT V., Shambala ou l'exil de Sonam, le jeune Tibétain, 2001 GOURITIN B., Traque au djinn dans l'archipel.des Comores,~,2001i KAMB J., Le petit clown à l'étoile, 2001 LOGlÉ-LAMB LIN D., Salima a disparu. Une enquête au Maroc, 2001 OUWEHAND N., Jerry de Capricorn School à Pietersburg, 2002 DANGOISSE Arnaud, Mathieu et l'enfant du Rwanda, 2002. ESTRADERE Hélène, Le Cahier bleu de Johann-Paul Unger, 2003 RIBIS M., L'étrange trésor de l'île Vanille, 2003 DIMANE Y., Meriem et la Nuit du Destin, 2003 LE BONNIEC Yanis, Thia et le volcan (bilingue créole réunionnaislfrançais), 2003. POUGET -TOLU Anne, le Pêcheur de perles, 2003 CADORE I. et H., Le poignard (bilingue créole/français),2003 SAAD Michel, Solo et deux grains d'océan. Madagascar et la Réunion; 2003 DOUMBI-FAKOLY, On a volé la coupe d'Afrique, 2003 Ariel et le dirham magique, conte des Mille et une Nuits, imaginé, écrit et illustré par les élèves de 6e primaire de l'Institut Notre-Dame de Laeken de Bruxelles, 2003 KERISEL F., Esope au pays des philosophes, 2003 RESPLANDY Guillomette, Théo et la maison dans les arbres, 2003. DIALLO Boubacar, L'oracle de Faringhia (Guinée), 2003. B.et B. TEULON-NOUAILLES, Secret de famille, 2003 Ouaga-Ballé DANAI, Djim Zouglou. L'enfant des rues, 2003. Marig OHANIAN, Le voyage de Sibil en Grèce, 2003. Valérie ANTONI, Valentine en Ecosse, 2003.

Jacques THOMASSAINT

Le clandestin de Port-Louis
Du Mali au Morbihan

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- Le triporteur
l'Embarcadère

de

l'apocalypse,

Roman,

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de

Avertissement

Port-Louis est une jolie petite ville, entre la « petite mer» de Gâvres, la rade de Lorient et l'Océan Atlantique. Ce roman est une fiction et les personnages une création de l'auteur.

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L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4969-0

I. DIMANCHE SOIR

Quai de Kergroise. Lorient. 20 heures 30. Dissimulé derrière les piliers soutenant le tapis roulant où passe habituellement le "tourteau de soja", l'homme tire une bouffée de son énorme cigare. Il a rabattu le bord de son chapeau et grogne pour lui-même: - Il en manque un ! C'est le môme! Il m'a vu, à Dakar! Il faut que je le retrouve! Où est-il passé? Un peu plus loin, au bord du quai, un immense porte-conteneurs domine de sa muraille rouillée les cars de police et les voitures banalisées. Les portières claquent. La caravane de véhicules bleus, sans les sirènes ni les gyrophares, s'ébranle et passe à quelques mètres, en direction du centre-ville. L'homme se rencogne dans l'angle d'une porte. Il ne voit pas les visages apeurés, il n'entend pas les plaintes et les protestations, il imagine seulement la peur et peut-être la fureur des hommes arrêtés. Il hausse les épaules et quitte son abri. Il serait presque heureux, tapotant sur sa poitrine le portefeuille débordant de billets, si ce n'était la pensée de ce gamin qui pourrait le reconnaître. - Il faut que je le retrouve!

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Rade de Lorient. 21 heures. C'est l'étale de pleine mer. Les vagues clapotent doucement contre les quais de Keroman et les chalutiers au repos. Sentinelles d'acier, les grues montent la garde devant un minéralier à la coque rouillée et un énorme cargo battant pavillon panaméen. A l'entrée de la rade, quelques voiliers aux spis colorés embouquentl le chenal avant de virer pour Kemevel, le port de la Pointe ou celui de Locmiquélic. La malle2 de Groix les dépasse et glisse en ralentissant entre Keroman3 et l'île Saint Michel. Le soleil, énorme disque rouge qui descend derrière les maisons de Larmor, incendie l'horizon. Le vent n'est plus qu'un souffle léger et tiède. Les lumières de Lorient s'allument une à une. Rouges, verts, les éclats des balises se reflètent à la surface des eaux et paraissent échanger de mystérieux messages. Face à Gâvres, quelques promeneurs qui s'attardent longent les murs de la citadelle de Port-Louis. Le teuf-teuf lointain d'une barque rentrant de pêche accompagne les piaillements des goélands qui se disputent un poisson ou un crabe. Tout est calme et paisible. Personne ne remarque la silhouette sombre et furtive sur le pont du porte-conteneurs amarré au port de commerce. Personne ne la voit descendre rapidement le long d'un cordage et sauter dans un minuscule canot collé au flanc du gigantesque navire. Personne, dans la nuit maintenant tombée, ne devine le rameur traversant la rade, ballotté par le sillage d'un chalutier, emporté par le début de jusant4. Personne n'entend son halètement à chaque va-et- vient des bras, ni ne peut savoir la sueur à son front, ni connaître les larmes sur ses joues. 6

La barque frôle la pointe Sainte Catherine, rase lentement une balise avant de contourner l'anse de Driasker. Le rameur solitaire aperçoit de hauts murs de pierre, les formes noires et inquiétantes de rochers, un creux au pied des remparts. Le fond du canot racle le sable d'une petite plage. Une dernière vaguelette soulève l'arrière de la coque et la pose un peu plus haut. Onze coups tintent à un clocher, loin dans les terres, et résonnent sur des villages et des villes inconnus. Loïc dort, le drap tiré jusque sous le menton. Près de lui, Juju, vieil ours en peluche, veille sur son sommeil. Seuls, monsieur et madame Le Coz, qui viennent d'éteindre la télévision avant de monter se coucher, connaissent l'existence de Juju, le "doudou" de leur fils Loïc. A son âge, on est un grand! Pas question que les copains apprennent qu'il y a un Juju dans le lit de Loïc! Ils se moqueraient de lui. Même s'ils ont, eux aussi, une peluche défraîchie pour les rassurer la nuit! Chacun garde ses secrets d'enfance. Loïc se tourne, s'agite. Il murmure des mots inarticulés. Fripouille, le setter aux longues oreilles, rôde encore dans les allées du jardin. Il aboie contre une ombre qui passe sur le trottoir, puis se couche à sa place préférée le jour: le tapis brosse posé devant la porte d'entrée. Du haut des trois marches, il domine le monde! L'œil mi-clos, il surveille, il guette, aussi bien le chat de la voisine que le passant inconnu. Il baille. Vivement que la porte s'ouvre, qu'il puisse rejoindre Loïc et dormir sur le confortable tapis de la chambre! En attendant, il pose la tête sur ses pattes de devant et ferme les yeux. Les matous du quartier 7

peuvent chasser les merles: Monsieur Fripouille ne veille plus. Il dort. Gaël, le copain de Loïc, à quelques rues de là, dort lui aussi. Il rêve, lui aussi, sous le regard d'un autre Juju qui ne s'appelle pas Juju, qui n'a pas de nom, qui n'est pas un ours, mais un chat sans moustaches, à qui il ne reste qu'une oreille et un œil, et dont le poil blanc est devenu gris au fil des années. A l'autre bout de la petite ville, Laure, cousine de Gaël et copine de Loïc, s'est endormie. Elle ne terminera pas la lecture du livre qui est tombé à côté de son lit. Laure aime les contes et les légendes. Celle de la ville d'Ys, engloutie par les flots, attendra demain. Laure préfère la lecture à la télévision. Elle dit: "Avec un livre, tu peux t'arrêter quand tu veux, relire, sauter une page, et puis, tu peux inventer aussi, tu n'es pas obligé d'avoir dans la tête les mêmes images que tout le monde". Loïc trouve Laure étrange parfois, même s'il a déclaré un jour à Gaël: "Je me marierai avec elle !" Gaël a ri. Loïc marié! Avec Laure! Quel farceur! Allongé près de la vieille forteresse, dans un angle de murs, le rameur inconnu essaie de dormir. Il tremble. Il tient serré contre lui une sorte de paquet informe et chantonne doucement. C'est un murmure qui ressemble à une berceuse, une très ancienne chanson de nourrice, avec des mots incompréhensibles et très doux. Des mots qui aident à ne pas avoir peur de la nuit. Le ciel, ce soir, est plein d'étoiles.

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II. LUNDI
Ecole de Port-Louis. 9 heures. Madame Loudéac, directrice de l'école, l'air décidé comme il convient à une directrice le jour de la rentrée, vient ouvrir la grille de la cour. Une petite foule de parents et d'enfants harnachés de cartables attend sur le trottoir et déborde sur la chaussée. - Bonjour! Entrez, c'est ouvert ! Aussitôt, tous s'empressent. Même Loïc et Gaël, qui avaient commencé une partie de petites voitures sur le rebord du muret. Ils filent vers "leur" coin préféré, à côté du préau. - Tiens, il a été repeint! remarque Loïc. C'est moche, ce jaune! - Dommage! On ne voit plus rien! ajoute Gaël en souriant. Tu te souviens? Sous le "rien" se trouvent maintenant quelques magnifiques tags réalisés avec des stylos feutres empruntés à la maîtresse, l'an passé. Celle-ci n'avait pas vraiment aimé les œuvres des deux garçons et ils en gardaient le souvenir d'une soirée de punition particulièrement longue! Quant à tout effacer comme ils devaient le faire... L'opération avait été annulée! Le résultat était pire! - Vous devriez décorer votre maison, avait suggéré la directrice, je suis certaine que vos parents apprécieraient vos talents! 9

Les artistes n'avaient pas suivi cette idée. Allez savoir pourquoi! A ce moment, une sonnerie retentit. La cloche a été remplacée! Fini le plaisir de tirer la chaîne pour donner le signal des récrés ou de la sortie. Que de changements dans l'école: peintures, sonnerie, nouveau maître... Ce dernier sort d'une classe et vient saluer les parents. - Il a pas l'air rigolo! Pourvu qu'on ne soit pas avec lui! - Bof! Ce ne sera pas pire que l'an passé. Les enfants se sont regroupés devant la porte. Madame Loudéac tient quelques feuillets à la main. Elle ajuste ses lunettes et commence l'appel: - Marie Le Guennec, classe 2... François Armen, classe 3... Loïc Le Coz, classe 3... Aline Pailler, classe 1... Gaël Morvan, classe 3... Laure Vercors, classe 3... Les deux copains se regardent: Catastrophe! Classe 3 ! Le nouveau maître! - Hou la la ! murmure Loïc, j'aurais dû changer d'école! Heureusement, on reste tous les trois dans la même classe! Mais il n'est plus temps de regretter ou de se réjouir. Déjà, il faut entrer dans la classe. Bruit des pas, mots échangés à voix basse, remuement des chaises. Chacun se place au hasard. Le nouveau maître attend devant le tableau. Il n'a pas encore parlé. Le silence se fait progressivement. Quelqu'un tousse, un autre se racle la gorge, un rire nerveux se termine en soupir. - Bonjour! Je suis votre nouvel instituteur. Je m'appelle Pierre-Yves Pergaud. 10

Et Monsieur Pergaud écrit son nom et son prénom sur le tableau. - Qui vient écrire la date? 10 heures 30. Ça y est! La récréation vient de sonner. Comme une volée de mouettes criardes et rieuses, les élèves s'égaient dans la cour, pendant que les maîtres bavardent en buvant le café dans le bureau de la directrice. - Pouh ! Le boulot! Si c'est comme ça toute l'année, je te dis pas la fatigue! gémit Stefan en s'appuyant contre le mUf. - Toi, de toute façon, tu es toujours fatigué, même pour jouer... alors... Repose-toi, mon gros pépère, nous, on se fait une balle au priso ! - C'est ça, c'est ça... moi, je préfère lire ma BD. Aussitôt dit, Stefan s'assoit sur l'unique banc de la cour et se plonge dans les aventures de Gaston Lagaffe pendant que Loïc va chercher le ballon dans la réserve. Dans le bureau, monsieur Pergaud a ouvert le journal. Le titre de la Une annonce: "SUITE A UN APPEL ANONYME, DES CLANDESTINS SONT DECOUVERTS DANS UN PORTE- CONTENEURS. LA POLICE LES ARRETE AVANT DE LES RENVOYER DANS LEUR PAYS". Mademoiselle Rousseau, la maîtresse des petits, se lamente sur le mauvais niveau de ses nouveaux élèves comme elle le fait à chaque rentrée depuis vingt ans. La directrice téléphone à la mairie pour un problème Il

de cantine et madame Richard, assise au soleil, tout en surveillant ce qu'il se passe dans la cour, rêve de ses vacances dans le midi. Un premier jour d'une nouvelle année scolaire semblable aux précédentes. Tout est habituel. Il ne se passe jamais rien d'extraordinaire, à Port-Louis. Port-Louis. 12 heures. Loïc sort en courant, malgré la ferme recommandation de monsieur Pergaud: On ne court pas en sortant de la classe! Il traverse la rue et file vers sa maison de Locmalo. Gaël en fait autant. Laure leur crie: - Attendez-moi, les garçons! Ils ne l'entendent pas. Elle hausse les épaules. Ces garçons! Toujours pressés d'aller comploter ensemble! Et ce sont eux qui prétendent que les filles ont toujours des petits secrets! Elle les connaît, Laure, leurs mystères, cette soi-disant cachette, ce soi-disant trésor, cette île au nom qui lui ressemble... Elle les connaît, mais n'en dit rien! Eux galopent, foncent. "J'aurai mes rollers, j'irai plus vite !U grogne Loïc. Mais des rollers à l'école, pas question, a déclaré madame Le Coz ! D'ailleurs, la directrice ne serait pas d'accord non plus! Alors, plus vite le repas sera expédié, comme dit la mère de Gaël, plus tôt ils pourront se retrouver pour jouer avant les cours de l'après-midi. Et pour expédier, ils expédient. Ils ont encore leur dessert à la main: une poire pour l'un, une part de far pour l'autre, quand ils se rejoignent à leur "base", un ancien fortin désaffecté et abandonné à proximité de la pointe du Lohic.

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