Le mineur détourné

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L'histoire du jeune Abdou se déroule à Dakar, quelques années avant l'indépendance du Sénégal. A cette époque déjà lointaine, les jeunes circoncis se regroupaient chaque soir dans la rue, autour d'un feu de bois, pour chanter les fameux kassac et danser sous la direction de guides éclairés. Abdou aimerait bien participer à ces soirées, mais son grand-père le lui interdit. Il désobéit et fait la connaissance d'un voyou...
Publié le : lundi 2 mai 1988
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EAN13 : 9782753106529
Nombre de pages : 128
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I
Les poules
Quand le jeune Abdou apparut dans la maison, mame Oumi était penchée sur ses innombrables ustensiles de cuisine, au milieu de la cour ensoleillée et ceinte par des cases. La vieille ménagère se redressa aussitôt, et dans ses yeux brilla une lueur de méfiance et de reproche.
- Où étais-tu, Abdou? demanda-t-elle. Pourquoi n'es-tu pas rentré en même temps que tes petits frères?
- Grand-mère, j'étais allé voir mes camarades d'école, répondit le garçon. Nous causions de la prochaine rentrée des classes.
- D'accord, dit mame Oumi, mais tu aurais dû accompagner les « ndiouli »
1 jusqu'ici, etattendre que le « ndiolor »2 passe avant de retourner voir tes camarades. Tu as marché en plein « ndiolor ». Ne recommence plus, tu entends?
Abdou opina du bonnet, tout en regardant sa grand-mère qu'il aimait bien. Bien qu'elle le grondât souvent, il savait qu'il ne risquait pas avec elle une de ces rossées que sa mère distribuait parfois à la ronde. Il s'estimait heureux qu'elle se fût rendue à un baptême; car si elle avait été là, le fait d'avoir bravé le « ndiolor » lui aurait coûté cher.
Le « ndiolor » était l'heure caniculaire de la journée, entre midi et 14 heures, où tout était silencieux dans le quartier Bâye Lâye, à l'est de Dakar. Les serpents venimeux sortaient de leurs trous pour rôder; les hommes faisaient leur sieste et seuls des « rab »3
invisibles circulaient dans les rues désertes. Leurs déplacements provoquaient parfois un « thialwère », un violent tourbillon de vent et de sable qui emportait des morceaux de papier, des feuilles mortes, des vêtements qu'on avait accrochés aux lignes et quelquefois même, racontait-on, de petits enfants.
C'est en rencontrant un « thialwère » qu'on contractait une de ces maladies dont la thérapeutique relevait de la compétence des seuls marabouts les « doctor » 4 étant incapables de les diagnostiquer.
Grand-mère pointa un doigt vers sa case et dit :
- Bon, va trouver ton grand-père Abdou, il a deux mots à te dire, il est dans notre case.
Le garçon alla dans la case. Le vieil homme dont il portait le nom était là, assis sur son lit, sa petite-fille dans ses bras. Visiblement, il avait entendu son épouse gronder son petit-fils; il commença par la même question qu'elle :
- Où étais-tu? Pourquoi t'es-tu fait attendre?
- J'étais allé voir mes camarades d'école, répéta Abdou. Nous bavardions à propos de la prochaine rentrée. D'ailleurs, j'ai mangé chez eux.
La petite Oumi tendait ses menottes vers Abdou; en durcissant instinctivement les muscles de son visage, il la prit dans ses bras.
- Et je les ai vite quittés : car je n'ai pas oublié que ce soir, nous devons retourner aux champs.
Le vieillard observa un moment de silence. Les anciens n'avaient jamais hâte de parler. Ils débitaient leurs paroles au compte-goutte, ce qui reflétait leur sagesse. Abdou cajolait sa petite sœur, tout en contemplant les grosses malles de grand-père empilées dans un coin de la case. Le « ndiolor » battait son plein et les bruits s'étaient atténués dans le quartier.
Grand-père parla :
- Abdou, des gens sont venus se plaindre ici au sujet de leurs poules que vous auriez abattues.
Il ôta son couvre-chef, prit l'éventail qui était sur le lit et commença à s'éventer.
- Dorénavant, mon petit, évitez ces histoires.
Abdou s'était raidi à mesure que grand-père parlait. « Qu'est-ce que ça veut dire? s'indigna-t-il. Grand-père, la tradition veut que »... Mais le vieillard, qui attendait cette réaction, leva une main apaisante.
- Je sais, je sais, dit-il. La tradition, je la connais mieux que vous. Mais, m'entends-tu? on ne peut pas forcer ceux qui ne comprennent pas.
Brusquement, son visage parcheminé se couvrit de plusieurs rides affectueuses.
- La prochaine fois, évitez de telles histoires. C'est à cause de cela, justement, que je n'ai pas consenti à ce que vous fassiez le « kassac »5 traditionnel. La paix, mon petit, n'a pas de prix. Le soir, je vous raconte de belles histoires, jusqu'à ce que vous soyez endormis.
Surpris et tendu, Abdou coupa :
- Grand-père, comment reconnaître les poules de ceux qui ne comprennent pas?
- C'est qu'il ne vous faudra plus de poules du tout, dit sagement mame Abdou Ndiaye. Maintenant, va rejoindre tes frères; ils t'attendent pour manger.
Assis sur le lit, figé dans la majesté de sa vieillesse, il le regarda partir avec le bébé; son vieux cœur sentait confusément un péril rôder autour de son petit-fils.
- Où désirez-vous aller ce soir? questionna-t-il encore.
- Nous irons pêcher un peu de poisson, dit Abdou. Après, nous te rejoindrons aux champs.
- Bien, et que Dieu vous garde!
***
En ce mois de juillet 1956, la chaleur régnait à Bâye Lâye. La pluie était déjà tombée plusieurs fois, fine et légère, réveillant les senteurs de la terre meuble et des arbres reverdis. Mais bientôt, une atmosphère chargée d'électricité ramènerait les grands orages qui faisaient peur à certains enfants; la terre donnerait ses fruits, et on aurait de la chaume bien tendre pour réparer les cases. En ce temps-là, la nature se portait bien au Sénégal; et à Dakar même, il pleuvait parfois six jours d'affilée, sans arrêt, d'une pluie drue et souveraine, tandis que le ciel grondait avec autorité.
Cette chaleur poussait les enfants vers la mer. Abdou et ses compagnons y allèrent. Laissant leurs habits à la garde des « ndiouli », les « selbé » allèrent s'ébattre dans l'eau bleue. Ensuite, ils pêchèrent beaucoup de poissons et s'enfoncèrent dans la petite brousse qui côtoyait la plage de Bel Air. Là, ils se mirent en devoir d'amasser du bois pour le feu du soir. Grand-père et grand-mère leur en savaient toujours gré.
- Nous grillerons quelques poissons dans les champs, dirent-ils sur le chemin du retour.
- Oui, c'est une bonne idée.
- Pourvu que mame Abdou nous raconte une belle histoire cette nuit, dit Saër, l'un des trois « ndiouli », cadet d'Abdou.
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