Le silence de l’Orque

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Fuir la guerre est inutile, où que l’on parte, elle vous rattrape. Elldyr et sa famille le comprennent à leurs dépens, dans la caravane de chariots à la recherche de nouvelles terres.
Mais la peur n’est pas seule à régner. L’invisible murmure à Elldyr une autre réalité, plus vaste, plus riche. Entre imagination et vraie perception, Elldyr, avec son ami Aïdan, se bâtit un monde aux règles secrètes. Ce qui semblait être un jeu d’enfant se transforme en une formation guerrière, et la confrérie secrète que le héros crée avec des adolescents de son âge grandit en force. Quand Elldyr reçoit la révélation de sa mission, il est stupéfait. La charge dépasse tout ce qu'il aurait pu imaginer : toucher la tête de l’ennemi et rendre l’espérance à tous ceux qui avaient courbé l’échine devant les armées de Siorus.



Dessin de couverture : Anne Karine (AKA)
Publié le : mercredi 21 octobre 2015
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EAN13 : 9782332976031
Nombre de pages : 348
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ISBN numérique : 978-2-332-97601-7

 

© Edilivre, 2015

I

– Il était une fois…

L’enfant interrompit sa mère, se mit à gigoter, cherchant la meilleure manière de s’installer dans sa peau de renne et, lorsqu’il l’eut trouvée, ne bougea plus. Il la regarda alors, qui attendait assise à côté de lui.

– Continue.

– Il était une fois un esprit qui ne trouvant pas la paix, errait au milieu des forêts. Triste et cherchant à prendre place dans le corps des animaux, il entra dans le corps d’un écureuil qui, ne pouvant pas supporter une si grande peine, mourut sur-le-champ. Il voulut alors entrer dans le corps d’un oiseau mais l’oiseau se mit à pousser un cri de désespoir et mourut à son tour. Il chercha alors refuge auprès d’un lapin qui, terrifié à son tour, se mit à courir en tous sens avant de tomber entre les crocs d’un loup, ce qui accentua encore la peine de l’esprit errant. En désespoir de cause, il voulut entrer dans le corps du loup, mais celui-ci se mit à grogner férocement en fixant les étoiles et ne se laissa pas faire.

– Pourquoi il était triste ?

– Il était triste parce qu’un jour, marchant sur le chemin qui le menait à la maison d’Anwen la Très-Belle, les mains pleines d’un bouquet de ses fleurs sauvages préférées et confiant qu’elle accepterait sa demande en mariage, il ne remarqua pas le piège de Braith l’envieux qui n’avait pas supporté la venue de ce prétendant. Avec des hommes à sa solde, il le tua sur le bord d’un chemin creux et l’enterra sur place. Peu de temps après, Braith alla faire sa demande en mariage à Anwen qui, ayant attendu en vain la seule demande chère à son cœur, se croyant délaissée, de tristesse, accepta. Le jour des noces fut fixé. Braith reprit alors avec sa promise le chemin sur lequel il avait attendu et tué l’autre prétendant. Ils partirent rejoindre l’église du village voisin où les attendait la cérémonie. Arrivés dans le chemin creux, Anwen remarqua entre les arbres un monticule de terre entouré, telle une couronne, d’un parterre de fleurs sauvages, de celles qu’elle aimait le plus. Elle voulut s’arrêter un instant mais Braith reconnaissant le monticule fut saisi d’un frémissement. Anwen alla voir de plus près mais Braith tenta de l’en dissuader, prétextant qu’ils étaient attendus à l’église.

– Ces gens attendront bien un instant, puisqu’il s’agit de nous unir pour la vie, répondit-elle.

Elle s’approcha de la bordure de fleurs et contempla ce grand cercle coloré qui semblait embrasser le monticule solitaire. Se tenant à distance, Braith lui assura qu’au retour, il lui cueillerait un grand bouquet, si elle le désirait.

– Il serait triste de toucher à ces fleurs-ci, je ne souhaite pas que vous le fassiez, répondit-elle.

Elle pénétra dans le cercle. Les fleurs qui se courbaient à l’approche de ses pas caressaient le bas de sa robe. Pendant un moment, elle crut reconnaître dans leurs senteurs et leurs couleurs le regard de l’absent qui n’était jamais venu la chercher. Braith l’appela, lui promettant de faire planter devant leur maison des fleurs encore plus belles que celles-ci.

– Cet endroit ressemble à un rêve, et je ne connais aucune fleur, plantée par vous, capable de transformer ainsi un lieu. C’est comme si une église invisible y était bâtie.

Elle arriva au monticule sur lequel poussaient quelques fleurs délicates aux tons jaunes et violets, en caressa la surface, puis se coucha sur ce lit coloré et contempla les voûtes mouvantes des branches des arbres au-dessus d’elle. Braith avança jusqu’à la lisière du cercle de fleurs et lui enjoignit de se retirer de là.

– Pourquoi ? demanda-t-elle. Il règne ici une paix que je n’ai connue nulle part ailleurs.

Elle leva la main et, d’un geste lent, sembla caresser quelque chose dans l’air.

– Sentez-vous ces tiges dansantes ? Ici se dressent, telles des fleurs d’ipomées, des cheveux qui s’enlacent et montent. Les voyez-vous ?

– Je ne vois rien de ce que vous dites, ma très chère. Je ne vois que l’air.

– Elles prennent racine dans ce monticule. Voyez comme elles traversent mon corps pour s’élever. Ce lieu n’est-il pas étonnant ?

– Je ne sais que vous dire. Vous semblez voir des choses qui ne sont pas.

– Ce lieu me rappelle quelqu’un…

– Allons ma chère, il n’y a personne ici.

– Ce n’est pas ce que j’entends. Le souvenir d’un être dont je ne vous ai peut-être jamais parlé, me revient. Un être dont j’ai attendu la demande. Il se nommait Caerwyn.

– J’ai… vaguement entendu parler de cette personne. Un être sans valeur, m’a-t-on dit.

– Comment pouvez-vous dire cela ?

– Un de mes fidèles amis m’a raconté l’avoir entendu un soir dans une taverne, se vantant de pouvoir vous conquérir, mais disant préférer acheter un navire et prendre le large en quête de fortune. Depuis, on ne l’a plus jamais revu.

Anwen figea le mouvement de sa main puis laissa redescendre son bras. Son regard s’emplit d’amertume pendant qu’elle fixait Braith qui confirmait son récit à force d’arguments. Elle se redressa, erra un temps parmi les fleurs et quitta le cercle. Elle baissa la tête et ils reprirent le chemin de l’église.

– Et ensuite ? demanda l’enfant.

– Demain je te raconterai la suite.

– Anwen va comprendre ?

– A présent, je veux que tu dormes. Si tu dors bien, demain tu le sauras.

– Elle va se marier ?

– Elle n’y échappera pas.

– Mais pourquoi elle fait ça ?

– Par tristesse.

– Et c’est tout ?

– Non, ce n’est pas tout. Patience…

L’enfant s’enfonça dans sa peau de renne et ferma les yeux. La mère resta un moment près de lui tout en contemplant le foyer de braises au centre de la tente puis, s’étant assurée que l’enfant dormait, elle se leva, rejoignit son mari dans leur couche et se colla à lui en soupirant.

– Tu ne changeras donc pas, murmura-t-il, de raconter à notre enfant des histoires tristes d’esprits errants.

– Il est bon que je les raconte, justement à lui. Il pourra les comprendre.

– Ne fais pas tant de différences entre les enfants.

– Je les aime tous autant, mais lui peut saisir des choses que les autres ne comprendront pas. Mon devoir est d’en tenir compte.

– Es-tu bien sûre, femme, de connaître ton devoir ? fit-il avec un sourire, pendant que sa main explorait les courbes qui lui étaient chères.

– Et toi, es-tu sûr de pouvoir l’accomplir avec honneur ? lui répondit-elle avec un air amusé de défi.

– Tu me provoques, chuchota-t-il, tandis qu’il s’unissait à son corps chaud.

– Elldyr, réveille-toi.

L’enfant ouvrit deux petits yeux pendant que sa mère, penchée sur lui, caressait sa tête.

– Le soleil n’est pas levé, marmonna-t-il.

– Non, mais nous allons plier la tente et reprendre la route sans tarder. Peut-être arriverons-nous demain soir. Alors tu pourras te reposer.

Elldyr se leva en baillant pendant que Yorath, son père, desserrait déjà les cordages de la tente. Avec ses petits bras, Elldyr plia les peaux de sa couche et les ficela pendant que ses parents arrimaient les barres de bois et les grandes peaux qui recouvraient la tente sur le cheval le plus robuste. Les ustensiles de voyages furent fixés sur le second cheval. Les traces du foyer effacées, ils reprirent leur marche sous un ciel qui bleuissait lentement.

La plaine s’étalait devant eux, si monotone que le temps lui-même semblait figé. Le soleil rasait encore les collines lorsque Brunwenn, la mère, remarqua entre les herbes des petits mouvements trahissant la présence de lapins. Elle fit discrètement signe à son mari qui, saisissant son arc, se détacha de la colonne et s’en approcha. Elldyr voulut le suivre, mais son père lui fit signe de rester avec les chevaux. Lorsqu’il fut assez près, Yorath banda son arc, choisit sa proie sans se presser, et d’une flèche la foudroya. Fasciné par la précision du coup, Elldyr rejoignit son père et voulut prendre l’arc. Amusé par sa réaction, Yorath le lui tendit en disant :

– Il est trop dur pour toi.

Elldyr tendit l’arc du mieux qu’il put, imaginant avoir une flèche, et visa le lapin abattu, mais la corde résista et ses mains tremblèrent sous l’effort. Yorath alla chercher l’animal, regarda autour au cas où une autre paire d’oreilles imprudentes ne gambaderait pas encore entre les herbes, mais ne vit rien. La marche reprit sans interruption jusqu’au soir.

Ils mangèrent peu. Sentant le froid et la fatigue le gagner, Elldyr s’approcha un peu plus du foyer. Sa mère remarqua ses yeux fatigués et lui ordonna d’aller dormir. L’enfant se leva, s’approcha d’elle et tira doucement la manche de son vêtement, pour l’emmener avec lui. Elle obéit, le suivit jusqu’à sa couche et le couvrit soigneusement. Mais il ne voulut pas fermer les yeux.

– Raconte.

– Tu es trop fatigué. Je te raconterai une autre fois.

– Non, je veux que tu me racontes.

– Bon… Juste un peu, et après tu me promets de dormir.

– D’accord.

– Où en étions-nous…

– Anwen allait se marier avec Braith l’envieux.

– Ah, oui… L’esprit vit alors qu’il ne pourrait plus la retenir car, d’un mensonge, Braith avait brisé la volonté de son aimée. Il abandonna le cercle où, une dernière fois, il avait pu la serrer contre lui, et se mit à errer sans but. Il atteignit la mer sur laquelle il glissa un temps. Devant lui une grande masse sortit alors de l’eau pour respirer. Ses mouvements étaient beaux et calmes. Il vit que c’était un être de bonne nature qui apparaissait là. C’était une baleine, il la salua.

– C’est quoi, une baleine ?

– C’est comme un poisson, mais très, très gros. D’un mouvement de nageoire, la baleine lui rendit son salut. L’esprit lui demanda la permission de prendre une petite place discrète dans son corps et de l’accompagner dans son voyage. En signe d’acquiescement, la baleine tourna longuement sur elle-même. L’esprit entra en elle et ils plongèrent au fond de la mer.

– Pourquoi la baleine a accepté ?

– Parce qu’elle fait partie de ces êtres qui savent. Certains êtres sont nés pour vivre sur terre, d’autres pour vivre dans l’eau. Les baleines font partie de ceux qui vivent dans l’eau mais qui respirent à la surface. Elles sont comme des ponts entre les mondes. Et ce peuple des profondeurs accueille volontiers les âmes en peine qui s’éloignent un temps des choses terrestres. L’esprit resta donc avec elles durant leur voyage…

– L’esprit, c’est Caerwyn ?

– Peut-être…

– Mais… C’est bien celui qui a été tué ?

– Tu reçois un nom au moment de naître, et le gardes jusqu’à la mort. Après, ce nom n’est que souvenir de celui que tu as été, le temps d’une vie. Ce nom ne suffit plus à dire qui tu es. Mais l’esprit est bien celui qui, un jour, avait été Caerwyn. Il se laissa porter, appréciant ce monde de l’eau si loin des humains, s’entretint parfois avec la baleine, sans s’imposer pour ne pas la déranger. Il l’accompagna dans ses voyages en eaux si profondes qu’elle croisait des êtres n’existant que dans les rêves. Un jour, la baleine se mit à émettre, longuement, des bruits étranges. Cela ressemblait à un appel. Alors répondit une belle créature désireuse de l’aimer et de se faire aimer. Ils nagèrent ensemble, chantant leur ivresse, puis s’unirent. Devant tant de plénitude, l’esprit fut saisi d’une grande tristesse car son amour et son désir avaient été brisés par Braith l’envieux. Il se mit à pleurer sans larmes, remercia respectueusement la baleine et lui fit ses adieux. Il se laissa dériver au hasard sur la grande plaine d’eau, puis croisa un Orque et le salua.

– C’est comme une baleine ?

– C’est plus petit, mais plus guerrier. Comme la baleine, il fait partie du pont entre les mondes.

– L’Orque remonte aussi pour respirer ?

– Oui. L’esprit demanda à l’Orque de bien vouloir l’accueillir, et l’Orque accepta. Ils voguèrent alors vers des mers froides. Transformant parfois sa tristesse en colère, l’esprit prenait plaisir aux parties de chasse contre les phoques, revivant encore et encore le moment où la proie, ne parvenant plus à fuir, expirait son dernier souffle avant de livrer son corps au chasseur victorieux. Ainsi, peu à peu, il devint un esprit plein de colère. Le temps des amours vint aussi pour les Orques et ils nagèrent en compagnie d’autres belles créatures de la mer. Cette fois, l’esprit choisit de ne pas repartir, empli d’assez de colère pour ne pas redevenir un errant qui attend son propre effacement. Amer, il se tapit dans un recoin de l’Orque, entre peine et colère.

– C’est quoi, un effacement ?

– Rien ne reste, Elldyr, tout change. C’est la règle de la vie. Durant son existence, l’être vivant veut accumuler de la force pour se réaliser. Puis, quand il a achevé tout ce qu’il voulait accomplir, il part en paix. Vivre pleinement et partir en paix, c’est l’accomplissement que tu dois chercher à atteindre. Car lorsqu’un être meurt avant l’heure, son esprit n’est pas apaisé et ne veut pas partir. S’il n’a pas accumulé assez de force, il tombe dans le désespoir et devient une feuille sèche poussée par les vents, sans avoir rien donné. Là, il subit son propre effacement.

– La colère empêche l’effacement ?

– La colère le retarde. Seule la paix empêche l’effacement.

– Continue…

– Un jour, au cours d’une partie de chasse, l’esprit voulut y participer et se rapprocha à nouveau de ce que l’Orque voyait et sentait. Il prit plaisir à comprendre comment l’Orque ménageait son approche, manœuvrait pour ne pas être vu et combien il était excité juste avant le coup final, alors que la proie n’a plus aucune chance. Il admira sa technique et convint qu’il partageait la compagnie d’un bon chasseur. A mesure de la migration, il voulut dialoguer davantage avec l’Orque, même si celui-ci ne semblait pas comprendre tout ce qu’il disait. Il se rappela donc des émotions ressenties lorsqu’il chassait le chevreuil et les communiqua à l’Orque. Il raconta ses marches dans la forêt et les compara à une nage vagabonde entre les arbres. Il parla d’un être aimé, et une grande tristesse le submergea. L’Orque lui raconta la joie claire et simple qu’il avait eue en rencontrant sa compagne. Ce récit calma un peu la peine de l’esprit. Sans vraiment le dire, il voulait faire de l’Orque un ami. Rien qu’à le regarder et à partager ses activités, l’esprit avait repris goût à la vie. Mais cette cohabitation ne devait durer qu’un temps. Un matin, l’Orque repéra une forme, grande comme une baleine. Il s’en approcha et l’esprit comprit que c’était une armature en bois. Il prévint l’Orque de ne pas s’approcher, mais ignorant les manières de cet étrange animal de bois celui-ci ne voulut pas écouter et s’approcha davantage. L’esprit le suppliait encore de s’éloigner quand l’Orque fut foudroyé par une terrible douleur. Un harpon l’avait traversé. Dans sa frayeur, il remonta à la surface pour respirer alors qu’un marin sur le pont préparait un second harpon. Un nuage de sang entoura le corps de l’Orque dont la volonté se perdit pendant que des hommes lui plantaient encore des crochets dans la chair. Après les derniers soubressauts, la dernière conscience de l’Orque, chassée de son corps, plongea dans les abysses où l’esprit ne put la suivre. Désemparé, l’esprit se laissa errer, plus seul que jamais. Mais maintenant tu vas dormir. Demain, je te raconterai la suite.

Elldyr voulut résister et retenir encore sa mère.

– Il nageait seul dans la mer comme nous marchons sur la plaine ?

– Ce n’est pas la même chose : nous ne sommes pas seuls. Et lui ne savait pas où aller, nous savons où nous voulons arriver.

– Mais nous aussi, nous fuyons, comme lui.

– D’abord, je ne t’ai pas dit qu’il fuyait. Ensuite, ce que nous faisons, c’est rejoindre les nôtres pour être en sécurité. Ce n’est pas la même chose.

– Mais il réunissait des forces pour ne pas s’effacer et pour fuir sa tristesse. Nous aussi, on a de la tristesse derrière nous, et on fuit pour arriver là où on n’aura plus peur.

Brunwenn s’interrompit un moment, surprise par la tournure d’esprit de son fils.

– Ce n’est pas la même chose. Nous fuyons un prince vaniteux, et nous cherchons à atteindre les régions où ni lui ni ses soldats ne pourront plus nous menacer. Nous savons où nous allons. Dors, maintenant.

Brunwenn attendit qu’Elldyr ferme les yeux et que son souffle s’apaise. Elle se leva et sortit de la tente. La nuit était pure sous la plaine des étoiles. Un filament lumineux parcourut le ciel immobile. Elle chercha à en comprendre le sens sans y parvenir, et espéra qu’il soit un signe bénéfique destiné à son fils.

La vision des colonnes de fumée du campement leur redonna courage et leur fit accélérer le pas. Bien que fatigué par la journée de marche, Elldyr se mit à courir pour rejoindre plus vite le campement. Son père dut lui rappeler de les attendre, car le camp était encore trop loin pour qu’il le laisse ainsi s’éloigner. Elldyr ralentit donc, mais garda une bonne longueur d’avance sur ses parents. Lorsqu’ils furent assez proches pour voir les tentes et, sur le côté, les chevaux, Yorath allait l’autoriser à les rejoindre quand un cavalier s’élançant dans leur direction s’arrêta un moment près d’Elldyr et reprit sa course jusqu’aux deux adultes. Yorath le reconnut et lui fit un grand sourire.

– Content de te voir, Peredur. Tu es arrivé il y a longtemps ?

– Deux lunes. Content de te voir aussi. Salut à toi, Brunwenn. Je vais emmener Elldyr, il pourra s’amuser avec ses frères et sœur.

– Comment vont-ils ? demanda Brunwenn.

– Ils vont bien. Ils ont supporté le voyage sans se plaindre.

Peredur se dirigea vers Elldyr, le souleva, l’assit devant lui et galopa jusqu’au camp.

Elldyr fut accueilli par les cris de joie de ses deux frères et de sa sœur, et partit gambader avec eux à travers le camp. Sa fatigue s’était envolée. Lorsque ses parents arrivèrent, ils furent eux aussi reçus avec amitié, et on voulut les aider à monter leur tente. Mais avant de commencer, Brunwenn alla d’abord retrouver ses enfants et les serra longuement dans ses bras.

Ce soir-là, il y eut un repas commun pour célébrer leur arrivée, et la fin prochaine de la marche des dernières semaines. Les prochaines étapes seraient rapides et, disait-on, sûres. Atteindre les territoires protégés par le chef Gahard puis la cité qui porte son nom sera presque une promenade. Là-bas, on y bâtissait des murailles réputées inexpugnables. Cette cité entourée de collines faisait trembler, parait-il, le prince Siorus, dit le vaniteux, à cause de sa prétention à vouloir conquérir tous les peuples des plaines et d’en faire son armée. L’idée que les forces du prince Siorus se fracasseraient sur les murailles de la cité de Gahard et qu’il serait alors poursuivi sans relâche jusqu’à être enfin abattu, fit beaucoup rire. Cette fierté facile fit du bien à tout le groupe et lui rendit une confiance qui lui avait fait défaut ces derniers temps. Puis les voix se calmèrent, les yeux se firent plus lourds et chacun regagna sa tente. Cette fois, Elldyr dormit avec ses frères et sa sœur, mais avant de partir dans les forêts du rêve, il appela discrètement sa mère qui s’agenouilla près de lui.

– Raconte, dit-il.

– Raconter quoi ? demanda-t-elle d’une voix fatiguée.

– Que va faire l’esprit maintenant ?

– Quel esprit ?

– L’esprit qui a quitté le corps de l’Orque.

– Ah, oui… Pas cette nuit, Elldyr…

– Raconte, je veux savoir.

– Cette nuit, j’ai besoin de dormir. Demain.

– Je veux que tu me racontes maintenant.

– Non Elldyr, demain. Maintenant, je vais aller dormir.

Elle l’embrassa et alla se coucher, alors qu’Elldyr gardait les yeux ouverts, frustré de n’avoir pas eu ce qu’il voulait. La fatigue finit par le vaincre, et il s’enfonça dans un sommeil inquiet.

Il fut convenu de rester encore deux jours, pour laisser reposer hommes et bêtes. Peredur alla voir Yorath et l’invita à boire un thé sous sa tente, pour discuter d’un point secret à l’abri des regards. Une fois seuls, Peredur sortit un carquois de petites flèches et un arc adapté à la taille d’un enfant.

– Je l’ai fini. Le bois est souple et robuste. La corde n’est pas trop difficile et le tir est honorable.

– Je te remercie, répondit Yorath en observant l’arc d’un air réjoui. Elldyr en éprouvera une grande fierté.

– Je te le confie, tu le lui offriras quand tu le jugeras bon.

– Non, c’est un bel ouvrage et j’aimerais que ce soit toi qui le lui offres.

Les deux hommes sortirent de la tente et cherchèrent Elldyr qui ne fut pas difficile à trouver. Il leur suffit de suivre les braillements des enfants qui jouaient à se poursuivre comme les cavaliers des plaines. Yorath appela son fils qui, imitant le cheval, trotta jusqu’à eux. Peredur lui montra l’arc et Elldyr, cessant immédiatement de jouer, le contempla d’un regard émerveillé.

– Peredur l’a fait pour toi, ainsi que les flèches, dit Yorath, pour sceller à jamais vos liens d’amitié.

L’enfant prit l’arc entre ses mains comme un trésor, en explora chaque facette. Les adultes attendris le laissèrent faire jusqu’à ce que le regard d’Elldyr se fixe sur la surface au-dessus de la poignée.

– Peredur, je veux te demander une chose, dit Elldyr.

– Que veux-tu ?

– Je veux que tu graves un Orque à cet endroit.

– Un Orque ? Pourquoi faire ?

– Parce que tu es mon Orque, à présent que tu es mon ami.

– Je suis ton ?… hésita Peredur.

– Je te serais très reconnaissant si tu gravais un Orque à cet endroit. Laisse-moi allumer un feu et préparer l’outil nécessaire, et dessine-moi un Orque.

– Il sera fait comme tu le souhaites.

Peredur se mit à rire.

– J’ai donc une tête d’Orque ?

– Je ne sais pas, répondit Elldyr, je n’en ai jamais vu. Mais je crois que tu lui ressembles sûrement.

Peredur éclata de rire et accéda à son souhait.

– La tête vers le haut ou vers le bas ?

– Je veux que ses yeux regardent ma main quand je tire.

– Alors, la tête vers le bas…

Peredur traça le profil d’un Orque sur le sol puis transposa sa forme sur l’arc à l’aide d’un morceau de charbon. Il sortit une pointe métallique des braises et suivit lentement le tracé.

– C’est à ça que ressemble un Orque ? demanda Elldyr.

– Oui, plus ou moins.

– On dirait vraiment un poisson.

– C’est un poisson, mais un poisson qui respire le même air que nous.

– Oui, je sais… Mère m’a expliqué. Maintenant, mon arc aura mon regard et celui de l’Orque.

– Si tu veux…

– Je veux que tu traces son œil aussi, pour que son regard soit toujours avec moi.

– Je ne sais pas exactement où se trouve l’œil d’un Orque… Nous dirons que c’est là.

La pointe ardente traça méticuleusement un cercle sensé représenter l’œil, laissant derrière elle un sillon noir et une fine ligne de fumée.

– Maintenant dis-moi, reprit Peredur, pourquoi voulais-tu un Orque ? Tu vas chasser l’Orque avec cet arc ?

– Non, je veux qu’il sache qu’il est mon ami, et je veux être le sien.

– D’habitude on grave un oiseau.

– Pourquoi ?

– Parce que l’oiseau fait partie du monde d’en haut. Il vole loin au-dessus de nos têtes.

– Il fait partie d’un autre monde ?

– Il fait partie… du monde de ceux qui volent au-dessus de nos têtes.

– C’est un autre monde ?

– On le dit.

Elldyr réfléchit sur ce point avec intérêt.

– Je crois, reprit-il, qu’ils font partie du même monde que nous. Ils cherchent leur nourriture sur terre, et leurs nids sont accrochés aux arbres, et les arbres font partie de notre monde.

– Dans ce cas, nous faisons partie du monde des oiseaux, et c’est là une très belle chose.

– Ce n’est pas la même chose.

– Pourquoi ?

– Parce que… ce n’est pas la même chose.

– Comme tu le souhaites…

Peredur essuya la gravure avec un bout de peau et tendit l’arc à Elldyr qui, tout souriant, mit son carquois de flèches en bandoulière et sortit.

– Est-ce que tu sais bander ton arc ? lui demanda encore Peredur, sans certitude d’avoir été entendu.

Elldyr s’éloigna du camp, choisit des cibles et voulut bander son arc. Il en appuya un bout sur le sol et, tenant d’une main l’autre bout, il essaya d’en courber le bois, sans succès. Il essaya encore, le bois résista.

Frustré, il sentit monter l’énervement, puis chercha à se souvenir. Son père plaçait l’arc entre ses jambes. Elldyr essaya plusieurs positions et trouva enfin la bonne. Il parvint à plier le bois et à faire passer l’anneau de corde dans l’encoche. Une fois l’arc bandé, il ressentit une exaltation de victoire et de puissance. Il prit une première flèche, tendit la corde, visa la cible et tira. Confus, il eut besoin d’un long moment pour retrouver la flèche, pendant que son avant bras brûlait encore du fouettement infligé par la corde. En revenant à sa place, il remarqua Peredur qui l’observait avec un sourire moqueur. Celui-ci se mit alors derrière lui et lui enseigna les premiers gestes.

Elldyr ne voulait pas aller dormir. Il avait préparé son plan à l’avance. Le feu du campement se tamisait et chacun rejoignit peu à peu sa tente. Brunwenn, entourée de ses enfants, s’attarda près du foyer. Ce qui n’était pas du goût d’Elldyr qui voulait garder jalousement pour lui les récits de sa mère au sujet de l’esprit. Il lui fit donc remarquer que les enfants devraient aller dormir.

– Mais alors toi aussi tu devrais aller dormir ! lui lança Adrien, son frère. Tu n’es pas plus grand que moi !

– Moi, ce n’est pas la même chose, rétorqua Elldyr confus.

– Pourquoi ?

– Parce que… moi je ne suis pas fatigué, et on va peut-être me désigner pour garder le camp.

Le mensonge grossier fit tendrement sourire Brunwenn.

– Ah bon, contre-attaqua Adrien, parce que maintenant que tu as un arc, on va te faire confiance pour garder le camp ?

– Quel menteur ! s’exclama Dilys, sa sœur, tout en arrachant des touffes d’herbe qu’elle jeta sur lui.

– Mère, tu ne crois pas qu’ils devraient aller dormir ? tenta Elldyr.

– Je crois que vous devriez tous aller dormir, répondit calmement Brunwenn.

Elldyr fit mine d’hésiter, puis acquiesça. Il se leva afin d’encourager les autres à faire de même.

– Allez, levez-vous, il faut tous aller dormir.

Brunwenn fut la seule à soupçonner quelque chose. Elldyr tira sa sœur par son habit pour la convaincre de se lever, et ils partirent vers la tente, laissant leur mère seule près du feu. Elldyr entra en dernier, se dirigea dans l’obscurité vers sa couche où il avait déjà préparé un tas de peaux ressemblant de loin à un corps recouvert. Il posa son arc à côté, bien en vue, observa ses frères et sœur s’installer confortablement et se faufila à l’extérieur. Il rejoignit alors sa mère qui ne put s’empêcher d’avoir un petit rire de surprise.

– Ce n’est pas juste, ce que tu fais.

Elldyr prit un morceau de bois et réunit les braises devant sa mère. Une vive chaleur se dégageait encore du sol incandescent.

– Mais tu ne m’as pas raconté la suite.

– Quelle suite ?

– Celle de l’esprit qui voyageait.

– Ah, oui… Je ne m’en rappelle plus…

– L’âme de l’Orque est partie dans les abysses, et l’esprit est resté seul. Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

– Ensuite…

Brunwenn chercha à inventer une suite pendant qu’Elldyr contemplait le visage de sa mère éclairé par la lueur des lucioles ardentes.

– Il est donc redevenu seul… Il resta en dessous de la surface de l’eau, en souvenir de son ami, ne souhaitant pas quitter ce monde qu’il connaissait mieux. Même s’il voyait parfois des Orques, seuls ou en groupe, il ne les dérangea plus, même s’il aurait aimé leur compagnie. Il ne ressentait plus ce besoin pressant de leur demander l’hospitalité et se sentait assez fort pour continuer seul et méditer ce qu’il avait vu et entendu en compagnie de son ami. L’esprit se remit à errer de par les océans. Lorsqu’il voyait un banc de poissons, il se souvenait de son ami et de ses tactiques de chasse pour attraper le gibier à sa convenance. Lorsqu’il repérait un phoque qui nageait entre les rocailles, il s’amusait à se placer là où son ami se serait placé pour que la proie n’ait plus aucune chance de s’échapper. Mais il ne pouvait rien faire d’autre et le phoque, sentant une présence insolite, s’éloignait prudemment et rejoignait les siens.

– Le phoque aussi pouvait sentir sa présence ?

– Oui.

– Mais alors, le phoque aussi fait partie du pont entre les mondes ?

– Attends, laisse-moi me souvenir… Oui, le phoque aussi respire à la surface, mais il nage et trouve sa nourriture sous l’eau. Il fait donc partie du pont.

– Mais… n’est-ce pas mal alors qu’un Orque mange un phoque ?

– Est-ce mal que tu manges du renne ? Est-ce mal que tu manges les gibiers de la forêt et les oiseaux des arbres ? Ils partagent le même monde que toi.

Elldyr songea un moment sur ce point.

– Mère… De quel monde font partie les oiseaux ?

– Eh bien… Du monde de ce qui vole.

– Mais ce monde… Ce n’est pas un pont ? Ce n’est rien d’autre que des oiseaux qui volent d’une branche à l’autre ?

– Un pont… Je ne sais pas…

– Tu m’as dit que lorsque l’esprit voulait entrer dans le corps d’un oiseau, celui-ci ne pouvait pas le supporter et mourait.

– Oui, Enfin… Peut-être était-ce parce que l’esprit était trop triste…

– Tu m’as dit que les âmes tristes demandaient l’hospitalité au peuple des profondeurs, parce qu’il faisait partie du pont.

Brunwen prit un moment avant de trouver une sortie convenable à son hésitation.

– C’est plus compliqué… Tu as déjà vu, n’est-ce pas, ton père dépecer le gibier qu’il venait de chasser.

– Oui.

– Que se passe-t-il quand il ouvre l’animal ?

– Il… saigne ?

– Et lorsqu’il lui ouvre le ventre ?

– Il saigne aussi, et il y a beaucoup de choses qui en sortent.

– Tu as remarqué que les boyaux sont toujours plongés dans du liquide ?

– Oui.

– C’est ce qui nous fait vivre. Sans ce liquide dans lequel nous baignons toujours, nous serions morts. C’est le signe de nos racines. Je crois que ces êtres qui nagent encore dans l’eau et respirent à l’air sont nos ancêtres qui n’ont pas encore quitté les océans ; que quelque part au fond de notre être, nous nous souvenons d’eux. Regarde en comparaison un oiseau : avons-nous un bec ? Avons-nous des plumes ? Avons-nous des os aussi légers ?

Brunwenn se pencha vers Elldyr avec un sourire.

– Faisons-nous nos enfants en les sortant d’un œuf ? Non, nous les faisons à l’intérieur de notre ventre, comme l’Orque ou la baleine. Voilà pourquoi je crois que le peuple des profondeurs qui respire à la surface est notre lointain parent.

Elldyr se fit songeur. Il ne comprenait pas tout ce que sa mère lui disait, mais il s’efforça de l’assimiler.

– Continue.

– Tu veux que je te parle des oiseaux ?

– Non, continue l’histoire de l’esprit.

– L’esprit… Après avoir visité ses origines, sa mémoire d’homme lui commandait de revenir à la surface. Il resta un temps près de l’eau, tout en se réhabituant à l’air qui l’entourait, aux nuages au-dessus de lui.

– Mère, comment peut-il sentir l’air autour de lui et les nuages au-dessus de lui s’il n’a pas de corps ?

– Parce que tout est esprit. L’eau, les pierres, l’air et même les nuages, tout est fait d’esprit. Avec ton corps, tu n’en vois qu’une forme extérieure.

– Je ne comprends pas…

– Ton esprit est là, voyageant dans ton corps. Et quand il veut savoir où il est, il ne peut le voir que par ses fenêtres que sont tes yeux, tes oreilles, tes mains, mais ce ne sont là que des reflets. L’habitude nous fait croire que ce sont des choses vraies, mais elles disparaissent comme s’effacent les nuages.

– Elles ne sont pas… vraies ?

– Elles ne sont que des reflets.

– Mais comment un esprit peut-il savoir où il est et ce qu’il fait s’il n’a pas de fenêtres pour voir et entendre ?

Cette fois, Brunwenn comprit qu’elle ne s’en sortirait pas à si bon compte, et qu’elle devrait peser soigneusement sa réponse. Ces dernières semaines, l’intelligence inquisitrice de son fils avait pris un élan qui ne cessait de l’étonner. Elle réfléchit quelques instants sans qu’il ne la lâche des yeux.

– Dis-moi… Raconte-moi pourquoi tu as rencontré Peredur aujourd’hui.

– Mais… Tu le sais, mère.

– Je suis très ignorante, tu sais, répondit-elle avec un sourire entendu. Raconte-le-moi.

– Eh bien, il m’a fait un grand cadeau.

– Quoi donc ? Ce morceau de bois et cette corde ?

– Ce n’est pas un morceau de bois ! C’est un arc !

– Ah… Pour toi, c’est donc plus qu’un morceau de bois… Et ensuite ?

– Quoi, ensuite ?

– Que s’est-il passé d’autre ?

– Eh bien, j’ai voulu qu’il me dessine un…

– Oui, oui, je sais ça. Mais plus que cela ?

– Je ne comprends pas.

– Que lui as-tu offert, toi, en échange ?

Elldyr chercha un moment quoi répondre, essayant de saisir la question de sa mère.

– … Mon amitié ? Je lui ai offert mon amitié ?…

– Ton amitié ? La bonne affaire ! Cela se mange-t-il ?

Elldyr resta interdit et ne répondit pas. Brunwenn insista.

– Eh bien ? Cela se touche-t-il ? Quelle forme, quelle couleur cela a-t-il ?

– Je ne sais pas, mère…

– Une des fenêtres de l’esprit que sont tes yeux, tes oreilles, peut-elle dire à quoi cela ressemble ?

– Je ne crois pas.

– Alors à présent, Elldyr, j’aimerais te poser une question qui décide de toute la vie d’un être humain, qui décide de sa destinée, qui décide de ce qu’il est et de ce qu’il n’est pas.

Brunwenn resta silencieuse en contemplant les braises, pendant qu’Elldyr, en attente de la grande interrogation, n’osa pas bouger. Elle reprit alors la parole.

– Ce serment d’amitié que tu as passé avec Peredur, est-il… vrai ?

– C’est ça, la question ?

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