Les Chuchotements de l'armoire magique

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« Il était une fois un noyer d’une hauteur peu commune qui, de son fût rectiligne comme un pilier de cathédrale, portait sa voûte de verdure à plus de quinze toises du sol pour dominer les vallonnements du Cotentin jusqu’à l’horizon. […] [Il] manifestait toujours sa présence par des murmures étranges émanant de l’Armoire Magique, pour hanter les rêves des dormeurs de ses confidences chuchotées à leurs oreilles. »


À travers 17 récits évocateurs et envoûtants, c’est une kyrielle d’événements heureux, graves ou cocasses que le lecteur découvre, à la manière de ces récits écoutés naguère au coin de l’âtre, les soirs de veillée. C’est notamment le cas des aléas de la fichue destinée de l’infortuné « Félix », de la période des « Envahisseurs et de l’Occupation » et des « Exploits de l’incorrigible Oncle Edouard ».

Il ne reste plus qu’à ouvrir cette « armoire magique » pour s’en convaincre et en découvrir toutes les péripéties.


Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 295283170X
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Le bel arbre maintenant dépouillé de ses feuilles déployait, nue et noire sous le ciel, sa puissante et fine membrure. Anatole France, Anneau d’améthyste
Prologue 1775 Il était une fois un noyer d’une hauteur peu commune qui, de son fût rectiligne comme un pilier de cathédrale, portait sa voûte de verdure à plus de quinze toises du sol pour dominer les vallonnements du Cotentin jusqu’à l’horizon. Depuis quand ce géant régnaitil ainsi sur le Bocage virois au point d’appartenir au paysage au même titre que le donjon du château de Londebourg, non loin de Sourdeval ? A voir sa taille imposante, la noix qui er l’avait engendré avait bien dû germer sous François I . Avaitil poussé là sous l’effet d’un hasard providentiel dû à l’oubli d’un écureuil trop pressé ? Un sage avaitil autrefois replanté à cet endroit favorable un scion fragile prélevé à l’écart ? Comme ses ancêtres, Thomas l’avait toujours connu à la lisière de la Prée aux Oies et de la terre de la Bûcherie et il en était fier, mais depuis qu’il mûrissait son désir d’offrir à sa fille MarieMarguerite la plus belle armoire nuptiale de toute la Normandie, il jetait sur lui un regard oblique.
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Avec sa toquade bien ancrée dans le crâne, il avait d’abord rendu mainte visite au père Lucas, l’ébéniste réputé de la paroisse, pour le consulter. Or, selon ce brave homme, le grand noyer de la Prée aux Oies devait, selon lui, parfaitement convenir à la réalisation du projet. Sans doute ! mais Thomas, qui n’était pourtant pas un poltron, se triturait les méninges et vivait dans le tourment, redoutant confusément quelque sévère châtiment en se laissant aller à commettre un acte sacrilège. Pourquoi ? Dépassant tous les arbres des alentours, le géant de la nature semblait même défier le soleil de sa cime orgueilleuse et Thomas avouait sans honte qu’il en était arrivé à vénérer ce colosse. C’est pourquoi, il quêtait les avis des uns et des autres pour savoir s’il était bien en droit d’abattre ce seigneur qui avait mérité le nom prestigieux deMonarque du Bocageet qui avait connu tant de gens de sa lignée. Le mâtin ! Thomas l’honorait comme un témoin obligé du temps passé. Ah ! s’il pouvait parler, il en raconterait des histoires sur les sécheresses dévastatrices et les saisons pourries, les canicules et les grandes froidures endurées par les aïeux sans oublier les guerres et les révoltes qui ont si souvent ravagé les campagnes, incendié les fermes et décimé les pauvres gens sans défense. Et personne ne pouvait croire qu’il avait ainsi pu traverser plus de deux siècles en demeurant insensible au spectacle de toutes ces graves tribulations de la vie rurale. Du haut de sa majestueuse couronne, le gaillard surveillait toute la contrée comme un belvédère naturel qui avait sûrement dû parfois servir de point de repère signalé de fort loin pour les rendezvous clandestins de
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paysans réfractaires à la gabelle ou de brigands écumant toute la région.Quand ? Où ? Tel jour, à telle heure, sous le grand noyer de la Bûcherie ! Le Monarque du Bocage n’était sûrement pas un arbre innocent. D’aucuns racontaient que les nuits de pleine lune, on pouvait entendre au loin, au creux des ténèbres, le chant aigrelet des gobelins en goguette dont les silhouettes gesticulaient dans une ronde infernale autour de l’énorme tronc. Or, il n’y avait pas toujours lieu de se réjouir de ces sarabandes effrénées, surtout au moment des moissons, car chacun savait que la liesse de ces lutins facétieux célébrait généralement leurs prélèvements rituels sur la récolte dont les paysans ne s’apercevaient que dans la brume du petit matin, sans trop oser en parler, en contemplant la désolation d’un champ de blé sauvagement piétiné par ces diablotins déchaînés ; et personne ne voulait s’en plaindre non plus ni maudire les fautifs sous peine de voir un grenier soudain vidé de son froment ou une grange s’enflammer sans explication. Malgré tout, le besoin impérieux d’un bois précieux s’imposait à Thomas pour réaliser son vœu secret d’offrir à sa fille MarieMarguerite la plus belle armoire jamais vue dans le Bocage. Et le grand noyer se trouvait là à portée de main pour remplir cet office. Il imaginait la qualité des belles planches que l’on allait pouvoir en tirer, mais l’abattage du géant ne cessait pas de le torturer. Sa disparition du paysage n’allaitelle pas lui créer les pires ennuis? Il lui appartenait pourtant, cet arbre, puisqu’il occupait un coin de la Prée aux Oies et il lui causait bien du souci avec son ombre diabolique qui s’étendait outrageusement sur la Bûcherie au point d’en
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refroidir la terre et la rendre quasi stérile sur plus d’un arpent. Il en perdait le sommeil quand, un beau matin, après avoir si longtemps atermoyé et malgré la peine et l’appréhension qu’il en éprouvait par avance, Thomas finit par se résoudre. Tout était dit. Ah ! en avaitil fait brûler des cierges pour SaintSylvestre avant de se déterminer, mais, cette fois, la décision fut prise sans idée de retour. Il ne voulut plus reculer même s’il estimait commettre un véritable crime de lèsemajesté. Fini de tergiverser : il allait enfin pouvoir convoquer les meilleurs bûcherons de la contrée pour abattre le Monarque du Bocage. Un matin de l’hiver 1775, peu avant le lever du soleil, les compagnons arrivèrent à cinq avec leurs cognées, leurs coins, leurs scies, leurs échelles et leurs cordes : tous les instruments de torture nécessaires pour le sacrifice suprême. Munis d’étriers en fer, deux d’entre eux grimpèrent tout en haut comme des acrobates pour élaguer la couronne royale. Une fois l’arbre tondu comme un moine, l’un de ces téméraires irrévérencieux fit le poirier au sommet du fût comme pour célébrer sa facile victoire sur cette force de la nature. Puis, après avoir dégagé les grosses racines visibles à fleur de terre, toute l’équipe se rassembla au pied de l’arbre dépouillé pour souffler, comme pour se recueillir un moment en silence et rendre un ultime hommage au Monarque du Bocage, avant d’exécuter la sentence fatale. En assistant à cette opération bien réglée de nettoyage qui ressemblait à s’y méprendre à l’ultime toilette d’un condamné à mort, Thomas souffrit dans sa
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chair. Il s’éloigna et trembla de tout son être en entendant le premier coup de cognée blessant l’écorce d’une entaille profonde. Les hommes se relayèrent, ahanèrent, frappèrent en cadence, élargirent les plaies béantes du Monarque du Bocage. Et, soudain, au milieu de l’après midi, un énorme craquement se fit entendre et le chef d’équipe cria «garezvous !». Deux des bûcherons qui tiraient la grosse corde tendue depuis la cime de l’arbre s’écartèrent aussitôt. Et, tandis que le fracas de la rupture se transformait peu à peu en une interminable plainte de douleur, le fût s’inclina progressivement, puis accéléra sa chute avant de s’écrouler de tout son long sur la terre de la Bûcherie qui trépida sous le choc. Le sacrifice était consommé. Le silence retomba sur le vallon. Le Monarque du Bocage avait vécu. Thomas rentra à la maison le cœur lourd, plein de mélancolie. Les bûcherons poursuivirent leur tâche de dépeçage. Puis, une équipe de débardage se chargea du transport du tronc coupé en deux billes, en raison de sa taille inhabituelle, pour les confier à des scieurs de long désignés par le père Lucas qui tenait à suivre soimême les opérations de débitage, afin d’obtenir les épaisseurs utiles à la confection de l’armoire de MarieMarguerite. Sa mission accomplie, tous les madriers et toutes les planches furent acheminés chez Thomas pour être empilés sur des taquets et soigneusement entreposés dans une remise bien aérée afin de faciliter leur séchage dans les meilleures conditions. Deux ans plus tard, le père Lucas vint s’entretenir avec Thomas en lui présentant le dessin définitif du meuble nuptial. Après avoir topé et arrosé leur accord
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d’un godet de vieux calva, les deux compères transportèrent les précieuses dépouilles du Monarque du Bocage jusqu’à l’atelier de l’ébéniste qui révéla à son client : — Ah ! père Thomas, j’ai oublié de vous dire que j’ai demandé aux bûcherons de revenir sur les lieux de l’abattage pour procéder au dessouchage et je m’en félicite, car il sera aussi possible d’en tirer de beaux panneaux veinés en ronce de qualité. — Vous avez bien fait, père Lucas, mais comment se présente le terrain de la Prée aux Oies à présent ? s’enquit fébrilement Thomas. Satisfait d’apprendre que tout y avait été remis en ordre pour laisser place nette, Thomas décida enfin d’aller se rendre compte par soimême alors qu’il n’avait pas osé remettre les pieds làbas depuis le trépas du Monarque du Bocage. Il savait bien pourquoi : la vue de l’échancrure ainsi ouverte dans le paysage par la disparition du grand arbre le prit à la gorge. Les mains dans le dos, courbant l’échine, il marcha un long moment autour du cercle de terre dénudée comme s’il tournait autour d’une tombe, puis une idée lui vint à l’esprit en apercevant un joli scion dans la haie voisine. Une noix tombée là avait germé pour donner naissance à un arbrisseau vigoureux. Thomas revint dès le lendemain avec ses outils. Il déterra le rejeton du Monarque du Bocage pour le replanter avec cérémonie au beau milieu de l’emplacement libéré par la souche et il le regarda ensuite avec une pointe de tendresse pour lui adresser une supplique : — Voilà, lui ditil à mots à peine couverts, tu seras leDauphin du Bocage. Le fils remplacera le père.
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