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Les étoiles en moi

De
287 pages

Le deuxième titre Young Adult, sous le signe du Rock'N Roll !
Je vous présente Magnolia !
Son père est mort, son petit-ami l'a larguée pour s'investir davantage dans sa passion du surf, et sa mère est en dépression à force d'être rejetée des castings pour le nouveau show télé
des ménagères... Tout ce que Magnolia cherche, c'est elle-même.


Et voici... Ford !
La moitié de sa famille est en prison. L'autre devrait sans doute l'être également. Il vivote grâce à un petit boulot chez un disquaire, et son frère a revendu sa guitare pour quelques pièces. Tout ce que Ford veut, c'est une autre vie.


Et Ford rencontra Magnolliia...
Quand les deux adolescents sont castés
pour Spotlight, la nouvelle téléréalité de concours de chant, ils voient dans cette aventure la possibilité de repartir de zéro. Avec les autres candidats,
ils vivent tous ensemble dans une maison à Hollywood et chantent du matin au soir. Jusqu'à ce qu'ils tombent amoureux.


Mais leur amour peut-il vraiment être sincère, face à des caméras qui espionnent chacun de leurs mouvements ? Et que faire de leur passé, qui les rattrape plus vite qu'ils ne l'auraient voulu ?



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© Andrea Seigel et Brent Bradshaw, 2015
Tous droits réservés
Première publication par Viking, 2015
Viking est un label de Penguin Group (USA) LLC
Titre original : Everybody Knows Your Name
Pour la présente édition :
© Hugo et Compagnie, 2015
38, rue La Condamine
75017 Paris
www.hugoetcie.fr
Ouvrage dirigé par Dorothy Aubert
ISBN : 9782755621365
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.SOMMAIRE
Titre
Copyright
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
Épilogue
Remerciements MAGNOLIA
1
Quand vous êtes jeune, tout le monde vous répète à longueur de temps que vous allez
changer. « Oui, bien sûr, pour l’instant, tu adores ce chanteur débile sapé n’importe
comment, mais un jour tu y réfléchiras et tu te diras : “Sérieusement ?”. »
Plus tard, quand vous grandissez, on dirait que tout le monde pense que vous ne
pouvez plus changer, comme si vous étiez coincé. C’est trop tard. Votre personnalité
s’est fracassée contre un mur. C’est sans doute pour ça qu’il y a autant de divorces.
Quoi qu’il en soit, je ne sais pas à partir de quel âge on arrête d’évoluer mais moi, je
n’ai que dix-sept ans et je veux croire qu’il est possible que je me métamorphose en
quelqu’un de bien au cours de cette émission.
Nous étions censés loger dans un manoir niché dans la vallée, mais un violent orage
a éclaté sur Los Angeles la nuit dernière, et toutes les fenêtres du toit se sont mises à
fuir. Les producteurs nous ont appelée ce matin :
– Les moquettes sont trempées, nous allons installer les concurrents à l’hôtel jusqu’à
ce que le problème soit réglé.
– De la moquette ? leur a répondu ma mère. Sérieusement ?
Elle s’attendait sans doute à des sols en marbre, ou à je ne sais quoi dans le délire.
Je lui ai dit que la moquette serait certainement parfaite une fois sèche, dans l’unique
espoir de la faire raccrocher. Elle adore discuter avec les producteurs…
Même s’il bruine encore, une heure nous a suffi pour gagner l’hôtel depuis le comté
d’Orange, car nous sommes parties après l’heure de pointe. Sur ce bâtiment moderne
– un bloc gris posé à un coin de rue du centre-ville –, seule une fenêtre sur trois est
éclairée. On dirait que l’hôtel cherche à transmettre un message codé. Nous nous garons
devant un voiturier, dont la queue-de-cheval blonde est aussi serrée et haut perchée sur
son crâne que celle de ma mère. L’espace d’une seconde, ces deux-là me donnent
l’impression de se jauger comme des rivaux. Puis elle lui tend les clés de la voiture.
– Il devrait faire beau demain, dit-il.
– Un vrai soulagement, lui répond-elle, tout en déployant son parapluie pour nous
abriter.
À l’intérieur, dans le lobby, un DJ est posté derrière une énorme platine. Les yeux
fermés, il passe de la musique assez forte, pour les filles assises sur les fauteuils rose
foncé du coin salon. Comme nous sommes lundi soir et qu’il est environ 20 heures, son
public est plutôt clairsemé. Le titre qu’il diffuse m’évoque des poissons, s’il était possible
de saisir les sons qu’ils font quand ils ouvrent et referment la bouche sous l’eau.J’observe ma mère qui découvre les lieux, et devine à son expression qu’elle est
ravie d’être là. Sa combinaison fashion, les vingt et quelques anneaux entassés sur ses
doigts ainsi que l’excitation qui se lit dans son regard la font paraître bien plus jeune que
ses quarante ans.
Le plus étrange, c’est que considérés d’un bloc, ces mêmes détails ne l’avantagent
pas.
– La chambre doit être réservée au nom de ma fille, je pense : Magnolia Anderson,
dit-elle à la réception, avant de se pencher légèrement en avant. Nous participons à
Spotlight.
L’employé lève les yeux de son ordinateur et m’observe un instant, souriant pour la
première fois.
– Notre responsable nous a prévenus de l’arrivée des concurrents, déclare-t-il.
Félicitations, vous devez être impatiente.
– J’ai hâte que ça commence, je marmonne.
Ma mère croit qu’il suffit de prétendre éprouver un truc pour que ça devienne vrai.
En ce qui me concerne, je trouve cette idée plutôt débile. Voire complètement tarée, en
fait. Mais en vrai, j’ai quand même hâte que ce cirque débute, pour voir ce que j’ai dans
le ventre.
– Ne montrez pas que vous êtes stressée, me conseille-t-il. Les gens nerveux mettent
les spectateurs mal à l’aise. Si besoin, imaginez-les tout nus.
L’émission sera diffusée en prime time, ce qui implique que beaucoup de personnes
vont me voir.
– Tous les spectateurs du pays ?
– Pas besoin de vous torturer, nuance-t-il en grimaçant. Contentez-vous des
personnes agréables à regarder.
J’ai déjà entendu parler de ce truc consistant à imaginer son entourage à poil, mais
je n’ai jamais eu à l’envisager sérieusement.
– Mais vous ne pensez pas qu’imaginer le pays entier transformé en camp de
naturistes risque de me rendre encore plus nerveuse ? Ça a un petit côté flippant, non ?
Tous ces gens qui vous dévorent des yeux, nus…
– Bon, ça suffit, intervient ma mère, souriant au réceptionniste. Pas la peine de trop
y penser non plus, ma chérie.
– Vous devriez peut-être lui donner du Xanax, plaisante l’employé, tout en codant
nos clés magnétiques, avant de se tourner vers moi. Quel âge avez-vous ?
– Dix-sept ans.
– C’est donc le moment où vous devez apprendre à gérer votre stress, sans quoi ça
vous rattrapera un jour. J’ai des amis névrosés, ils sont dans un sale état.
– Vous pensez que je suis névrosée ?
– Quand Magnolia chante, elle entre dans un état second, intervient de nouveau ma
mère, de telle façon qu’il n’ait rien à répondre à ma question. C’est d’une pureté… Vous
serez tellement touché que vous ne pourrez pas vous empêcher de décrocher votre
téléphone et de voter pour elle.
– J’ai un poste de télévision, mais il ne me sert qu’à regarder des films, répond le
réceptionniste, qui nous tend nos clés. Mais vous avez certainement raison.2
La chambre est située à l’un des derniers étages. Quand la porte de l’ascenseur s’ouvre,
on y découvre une femme tapie dans un coin. Vêtue d’une robe moulante ultra-courte
couleur or, dont les bretelles ont glissé sur ses épaules. Elle est tournée vers la paroi de
la cabine, si bien que je ne distingue pas grand-chose d’autre d’elle que ses longs
cheveux roux.
– Vous sortez ? lui demande ma mère.
– Hum… se contente de répondre l’inconnue.
Impossible de deviner ce qu’elle veut dire par là. Ma mère et moi échangeons un
regard, puis considérons un instant l’inconnue qui n’a toujours pas bougé et décidons
finalement d’entrer dans l’ascenseur, estimant qu’elle doit avoir envie d’en faire un tour
supplémentaire.
Surprise par le départ soudain de la cabine, je heurte les boutons de l’épaule,
allumant ainsi toute une série d’étages où personne ne descendra.
– L’ascenseur, ça fait perdre toujours l’équilibre, s’esclaffe ma mère.
À ces mots, la fille en robe dorée pivote et nous fait face. Elle doit avoir dans la
trentaine et j’ai la confirmation qu’elle est complètement ivre.
– Faut pas déconner dans les ascenseurs ! bredouille-t-elle. (Elle trouve la force de
stabiliser sa tête et ses yeux, le temps de nous lancer un regard exaspéré.) Faut pas faire
ça, vous êtes pas chez vous, sérieux !
Elle conclut sa tirade d’un petit rire, comme si elle était fière de son coup. La
sonnerie de l’ascenseur retentit et la porte s’ouvre au troisième étage, conséquence de
ma perte d’équilibre.
– Est-ce que… ? commence ma mère.
J’enchaînerais bien avec « …vous n’auriez pas besoin d’un lavage d’estomac ? ». La
starlette en robe dorée l’interrompt et redresse la tête.
– Vous m’reconnaissez ? dit-elle.
L’ascenseur repart. Ma mère avance d’un pas, réflexe habituel qu’elle est incapable
de réprimer quand elle est surexcitée.
– Mais oui, c’est bien vous ! Je vous ai adorée dans le film où vous jouez le rôle de
la fille tiraillée entre le type dont vous pensez qu’il cherche à vous tuer et le flic qui vous
protège. Je le reverrai dès qu’il passera à la télé, et même si c’est à 3 heures du matin !
– Ah oui, celui-là, glousse l’actrice, rejetant ses cheveux derrière une oreille. Oui,
pas mal. Il me disait tout le temps : « Partons en vacances tous les deux, allons voir les
palmiers. J’me lasse pas d’te voir en bikini. J’voudrais avoir une image de toi en bikinigravée à l’intérieur de mes paupières. »
En l’écoutant parler, je me demande si je ne devrais pas plutôt imaginer tous les
Américains en maillot de bain, quand viendra mon tour de chanter. En train de jouer au
ballon sur la plage, par exemple, ou de faire du bodyboard dans les vagues, ce genre de
trucs. Un bodyboard, ça ne peut que rendre ridicule.
– Quel acteur ? demande ma mère. Le tueur ou le policier ?
– C’était pas un assassin, dans la vraie vie, vous savez…
La porte de l’ascenseur s’ouvre inutilement, au cinquième étage cette fois.
– Oui, évidemment, mais il est si convaincant dans ce film, dit ma mère, pensive, en
hochant la tête. Vous allez très bien ensemble, tous les deux.
– Oui, c’est sûr, enfin une fois, à l’époque. Juste une fois.
Lorsque l’ascenseur s’arrête enfin à notre étage, l’actrice a totalement changé de
personnalité. Elle livre joyeusement à ma mère des détails inutiles sur le tournage. Ses
révélations me font l’effet d’un puzzle auquel il manquerait des pièces. Apparemment, le
réalisateur portait une perruque, à moins que le créateur des perruques qu’elle portait
pendant le tournage ne se soit battu avec le réalisateur, je ne suis pas sûre. Quoi qu’il en
soit, la nuance importe peu à ma mère, apparemment. Une question me vient soudain à
l’esprit :
– Étiez-vous… extravertie, quand vous étiez enfant ?
Je me demande si elle a toujours voulu être actrice, jouer devant un public, ou si
c’est quelque chose qui est apparu par surprise à un moment de sa vie.
Elle me dévisage comme si je l’avais fait sursauter.
– Tu m’demandes si j’étais une salope ?
La plupart des mères auraient répondu à l’actrice bourrée de ne pas s’adresser à
leur fille sur ce ton, me semble-t-il. Mais pas la mienne.
– Oh non, vous n’étiez pas comme ça, c’est évident, dit-elle.
– Nous descendons ici, dis-je à la bimbo. Voulez-vous que j’appuie sur un bouton ?
Elle lève un doigt vers le ciel, elle m’a pardonné.
– J’vais sur l’toit. Il y a une piscine et des étoiles.
Je presse le dernier bouton, puis nous la saluons et sortons de la cabine. Tandis que
la porte se referme sur elle, la starlette marmonne quelque chose comme quoi on ne
devrait jamais, mais vraiment j a m a i s, chahuter au bord d’une piscine.
– Elle est sympa, même si elle est un peu défoncée, commente ma mère, alors que
nous marchons dans le couloir. On la recroisera peut-être. Parce que je ne suis pas sûre
que ça compte d’avoir rencontré une célébrité, si elle ne s’en souvient pas.
– Tu lui as quand même parlé.
– Oui, c’est un fait, mais ça ne sert à rien si on ne laisse pas une impression durable.
Elle doit être en permanence harcelée par des gens qui veulent discuter.
– Pas forcément, surtout quand elle est dans cet état.
– Tu veux monter à la piscine et discuter plus longtemps avec elle ? Ça ne me
dérange pas de rester seule un moment.
Je tiens à ce que cette expérience apporte à ma mère tout ce qu’elle en attend. Si,
pour elle, il est trop tard pour vraiment changer, au moins qu’elle ne reparte pas avec
des regrets.
Elle secoue la tête, davantage pour se convaincre que pour me répondre.
– Non, c’est pas grave. Voilà, nous sommes arrivées.
Elle introduit la clé magnétique dans la fente, et nous entrons dans la chambre que
nous allons partager pour les deux prochaines nuits, ou le temps qu’il faudra pourréparer les fenêtres du toit du manoir. Les deux lits sont juchés sur des estrades grises,
avec des abat-jour fixés au mur auxquels il faut ajouter un lampadaire qui se résume à
un tube blanc brillant.
La pièce a un air à la fois futuriste et démodé, un peu comme la salle de bains d’un
jet privé appartenant à un adepte de l’échangisme et dont le premier vol remonterait
aux années 1960. Je ne connais pas particulièrement les goûts des échangistes en
matière de déco mais j’ai l’impression que cet endroit pourrait leur correspondre.
Le plus bizarre, c’est que la chambre et la salle de bains ne sont séparées que par
une paroi de verre. Quand on cohabite avec sa mère, ça signifie qu’on peut la voir se
doucher. Heureusement qu’il y a aussi un rideau blanc.
– Regarde, Mag, des fleurs et un message.
Sur la tablette intégrée au mur, située sous la fenêtre, trône un bouquet de fleurs à
l’allure tropicale, composé d’orchidées vertes et jaunes assemblées dans un grand vase
en bambou.
Ce n’est que la deuxième fois de ma vie qu’on m’offre des fleurs, la première date de
mon enfance, le jour où, après un ballet auquel j’avais participé, mon père m’a offert un
bouquet d’œillets. À cette occasion, il m’a appris que l’on offre des roses aux femmes et
des œillets aux jeunes filles. Il adorait les œillets, qu’il trouvait plus gais. J’apprécie
l’attention.
– C’est gentil.
Ma mère sort le message de son enveloppe et le lit à haute voix :
– « Bienvenue, Magnolia et Diana. (Il faudra que je leur dise qu’on m’appelle Di.)
Nous espérons que vous trouverez votre chambre confortable, jusqu’à ce que nous
soyons en mesure de vous installer au manoir. Navrés pour ce changement de dernière
minute. N’hésitez pas à commander à nos frais ce qui vous plaira au service d’étage. Un
des producteurs vous appellera ce soir pour s’assurer que vous avez tout ce dont vous
avez besoin et discuter avec vous du programme de demain. »
Elle effleure un pétale d’orchidée, comme pour s’assurer que ces fleurs sont
authentiques.
– Bon, dans ce cas, je fais un saut sous la douche avant que ce monsieur nous
appelle.
Elle retire ses bagues, les pose à côté du vase et jette un coup d’œil sur les
minisavons et dosettes de shampooing.
– Mag ?
– Oui, Maman ?
– C’est peut-être le début d’une nouvelle vie !
– Je sais…
Elle tire le rideau blanc et, une seconde plus tard, j’entends l’eau couler. Je
m’approche de la fenêtre et ouvre l’immense rideau rayé qui couvre tout un côté de la
chambre. Le panneau de verre est constellé de gouttes de pluie. La vue donne sur la
route et les lumières vacillantes de la ville, avec les collines en arrière-plan. En
contrebas, la bruine qui se dépose sur les flaques d’huile fait scintiller les rues.
Je suis probablement encore assez jeune pour réussir à changer de vie.3
À l’école primaire, j’avais un groupe de cinq copines. Tout était plus facile à l’époque.
On allait ensemble à la cantine et on squattait la bibliothèque pendant la récré, mais ça
n’allait pas plus loin. Nos activités communes se terminaient dès 14 h 51. Nous partions
alors chacune de notre côté, car nous étions trop jeunes pour avoir une vie sociale et pas
assez responsables pour avoir à organiser nos journées.
Puis vint le lycée, un établissement nettement plus vaste. On s’éparpillait
naturellement dans d’autres groupes provenant d’autres écoles. En un rien de temps, on
s’est retrouvés à quinze. J’achetais quatorze fois le même cadeau pour les anniversaires,
et on formait une longue chaîne en faisant du roller. On passait nos soirées dans les
parcs, où on monopolisait plusieurs bancs. Le téléphone sonnait sans arrêt. Plus tard, au
lycée, on était au moins trente, à peu de choses près, en fonction de qui était fâché
contre qui. Les personnalités étaient si nombreuses, tout comme les soirées et les ragots,
que j’ai fini par craquer.
Un jour, je me suis éloignée de cette bande et j’ai pris l’habitude de déjeuner seule
dans un coin, près du bâtiment d’histoire, ce qui m’a valu d’être surnommée Dark Star,
soit l’Étoile Noire. Beaucoup ont cru que je déprimais, que j’étais en colère ou que j’étais
devenue une de ces pétasses qui s’estiment trop pour fréquenter les autres.
Le troisième anniversaire de la mort de mon père fut très douloureux, pire que le
précédent, sans que je puisse comprendre pourquoi.
Au lieu d’aller en cours, je me suis isolée dans le bâtiment de mécanique
automobile, qui est une vraie ville fantôme l’après-midi car on n’y étudie que le matin,
et je m’y suis allongée à même le béton. À peine une minute plus tard, un étudiant assez
âgé, aux cheveux longs, a fait irruption et a manqué de peu me ficher un coup de basket
en pleine tête. Il était en train de fuir un type de la sécurité qui l’avait repéré alors qu’il
tentait de sortir plus tôt que prévu. Il comptait « remballer pour aujourd’hui », selon ses
propres termes.
Vous avez certainement déjà assisté au cinéma à des rencontres charmantes, quand
par exemple un homme et une femme se heurtent involontairement en cherchant à
attraper le même gâteau dans la vitrine de la boulangerie. C’est un peu ce genre de
scène qui s’est produit, version triste. Le type m’a demandé si ça ne me dérangeait pas
qu’il reste dans la pièce un moment, le temps de semer l’agent de sécurité. Comme je le
craignais, sa banale question a suffi à me faire pleurer.
Les gens qui me voient pleurer sont souvent désorientés, car je ne suis pas secouée
de hoquets ni de sanglots. Je me contente d’avoir le visage trempé en quelquessecondes. On dirait une fontaine murale dans un restaurant.
– Waouh… a lâché le type.
Voilà comment Scott et moi nous nous sommes rencontrés.
Les filles qui lâchent leurs amies pour un mec sont nazes, je le sais bien. Mais pour
ma défense, j’avais déjà abandonné mes amis pour moi-même. Au lycée, une prof
d’anglais de seconde, Madame Corinthos, était réputée pour se soucier davantage des
relations de ses étudiantes avec leur petit ami que d’enseigner comment rédiger une
dissertation. Elle prenait souvent la tête aux filles qu’elle voyait accrochées à leur
copain, même si elles n’étaient pas en cours avec elle, dans le but de leur faire
comprendre qu’elles ne devaient pas laisser l’amour prendre le dessus sur leur vie, au
risque de le regretter plus tard.
Madame Corinthos était justement ma prof de littérature. Un jour, pour plaisanter,
Scott a plaqué son torse nu contre la fenêtre en plein cours pour me faire rire et me
remonter le moral, car c’était le quatrième anniversaire de la mort de mon père.
Madame Corinthos m’a demandé de venir la voir après les cours pour avoir une petite
conversation.
– C’est ton petit copain qui est venu montrer ses tétons ?
– Oui.
Elle a soupiré, comme si elle avait une affreuse nouvelle à m’annoncer.
– Bon, écoute. Je sais qu’il est toute ta vie pour toi en ce moment, mais ne fais pas
l’erreur de renoncer à tes autres activités. Et je ne parle pas seulement des cours.
N’abandonne pas tes amis, ne laisse pas tomber tes loisirs. Qu’aimes-tu faire de ton
temps libre ?
Étant ma prof de littérature, elle aurait dû plus que quiconque avoir remarqué que
j’aimais écrire. Dans les exercices qu’elle nous donnait, au lieu de bêtement employer les
mots étudiés dans la semaine en une succession de phrases sans lien entre elles, je
racontais chaque fois un épisode d’un feuilleton imaginaire – ce qui nous amusait
beaucoup l’une et l’autre. Je l’avais appelé Vaisseaux dans la nuit. Il se déroulait dans
une petite ville côtière et faisait intervenir des personnages qui n’arrivaient pas à se
comprendre. Je mettais en scène deux familles qui se haïssaient, des séances de baisers
« illicites » (mot de vocabulaire) et un meurtre non « élucidé ». Chaque devoir donnait
lieu à un nouvel épisode.
J’avais fini par être plus motivée par le fait de tenir Madame Corinthos au courant
des problèmes que devaient résoudre les personnages que par l’élucidation du meurtre.
Par exemple, Warren Gettysburg, fils adolescent du couple le plus riche de la ville, était
devenu incroyablement « versatile » (mot de vocabulaire) après avoir découvert les
activités condamnables auxquelles se livraient ses parents. Il ne pouvait pas s’empêcher
de trouver son existence de plus en plus creuse.
Enfin bref, j’ai tout de même répondu à Madame Corinthos :
– J’aime être avec ce garçon.
Je n’avais pas l’intention de me montrer aussi irrespectueuse que ces mots peuvent
le laisser penser. Je n’ai fait que me justifier.
Car même si j’étais une de ces filles qui passait son temps collée à son copain, je ne
pensais pas mériter d’entendre que j’étais jeune et idiote. Faire partie d’un groupe
m’avait profondément stressée. En rencontrant Scott, j’avais trouvé en une seule
personne un ami et un mec avec qui j’avais envie de sortir.
En une seule personne !
C’était la situation idéale, pour quelqu’un comme moi.Et pourquoi sortir avec ce mec ne serait pas devenu l’un de mes loisirs préférés ? Je
ne comprends toujours pas aujourd’hui pourquoi un flirt ne peut pas être considéré
comme important avant qu’on soit assez âgé pour pouvoir se dire sérieusement qu’on
s’engage pour la vie.
Voyant Madame Corinthos déprimée pour moi, je lui ai offert un os à ronger :
– J’aime aussi chanter dans ma chambre, ou même dans la voiture.
– Eh bien voilà ! s’est-elle exclamée en me dévisageant, prête à me délivrer un
message d’une importance capitale. N’abandonne pas le chant !
Si Madame Corinthos avait pu se projeter six mois plus tard, elle aurait été ravie de
découvrir que non seulement je suis maintenant libérée de la terrible influence de mon
copain trop décontracté, mais qu’en plus je n’ai pas plaisanté en parlant de chant,
puisque ça m’a menée là où je me trouve aujourd’hui.
Scott et moi avons rompu au début de l’été. Il était censé s’installer fin juin à Reed,
en Oregon, pour y suivre des études en environnement, alors que moi je passais
seulement en première.
Finalement, il a renoncé à partir, prétextant qu’il avait encore des choses à régler
ici. Il a en fait surtout surfé et squatté les canapés des potes, mais pas grand-chose en
lien avec moi. On ne cherchait pas de raison, on ne traînait plus ensemble, tout
simplement. Pourtant, en juillet, il a pris l’habitude de m’appeler tous les deux ou trois
jours, pour faire comme si nous étions potes.
– Je te réveille, ma puce ? me demandait Scott quand il m’appelait, généralement à
deux heures du matin.
C’est le surnom qu’il m’avait donné, même si je n’ai rien d’une crevette.
– Qu’est-ce qu’il y a ? je répondais.
J’avais très vite envie de raccrocher, car j’avais rapidement compris qu’après
chacune de nos conversations superficielles (les sujets bateau : les trucs bizarres que
font les voisins, la pollution à la plage, la théorie selon laquelle l’univers ne serait qu’un
hologramme, et à quel point elle me fait flipper, les remèdes secrets pour soigner les
éruptions cutanées dues aux contacts répétés avec une planche de surf), je me sentais
plus déprimée qu’avant d’avoir décroché.
Pourquoi je suis incapable de chasser Scott de ma vie ? Pourtant, c’est exactement
mon objectif – et j’ai conscience que ça semble incroyablement simple –, mais il est très
difficile de changer de comportement.
C’est pareil au lycée, où je sais quelle image je renvoie. Il me suffirait, pour la briser,
d’agir autrement. D’être souriante toute une journée, par exemple. D’inviter à déjeuner
quelqu’un que je ne fréquente pas trop. D’intégrer une association. De porter un t-shirt
suscitant des commentaires. Je ne sais pas. Même chose avec Scott. Il me suffirait de ne
plus répondre quand il cherche à me joindre. À mon sens, le véritable obstacle à toute
évolution, c’est que dès l’instant où quelqu’un vous colle une étiquette, il devient trop
compliqué de la retirer soi-même.
Raison pour laquelle je suis ici.4
Il y a quelques mois, alors que nous étions en route pour la plage, ma mère m’a filmée à
mon insu dans la voiture, avec son mobile. La tête calée contre la vitre, je chantais à
tue-tête « Halo » de Beyoncé, car elle passait à la radio à ce moment-là. Ma mère
prétend se maintenir « à la page » grâce à la radio. Comme si elle pouvait suivre les
nouvelles du monde en écoutant les Black Eyed Peas !
Elle a déjà tenté de participer à The Real Housewives of Orange County, une émission
de téléréalité. Les producteurs l’avaient invitée à trois reprises, afin de s’entretenir avec
elle, et s’étaient même déplacés pour jeter un coup d’œil à notre maison. Ma mère leur
avait sorti le grand jeu en descendant ce qu’elle appelle notre « grand escalier »,
malheureusement leur intérêt pour elle n’était pas allé plus loin.
Quand elle a compris qu’elle n’avait pas été sélectionnée, elle a commencé par dire
que c’était parce qu’elle était trop équilibrée :
– Il est très difficile de me faire pleurer. C’est le genre de choses dont on se rend
facilement compte.
Puis elle est passée par la phase déprime, elle disait que c’était parce qu’elle n’avait
pas de mari ou au moins un compagnon régulier.
– Mais tu avais Papa, j’ai fait remarquer.
Elle me dévisageait comme si j’avais perdu la raison. Papa est mort quand j’avais
onze ans, mais il a quitté Maman quand j’en avais dix. Elle aime faire comme s’il n’avait
jamais compté pour elle.
Puis elle s’est mise à m’enregistrer en secret. Et enfin, il y a quelques semaines, je
l’ai vue bondir de joie dans la cuisine, après avoir répondu à un appel téléphonique :
– Tu es prise !
– Où ça ?
– Oh mon Dieu, tu es dans les dix !
– Les dix quoi ?
Ce dialogue décousu s’est poursuivi pendant au moins deux minutes, avant qu’elle
se calme suffisamment pour m’expliquer ce qu’elle avait fait.
– Tu vas devenir célèbre ! Même si ce n’est que pendant une minute.
Telles furent ses dernières paroles ce soir-là, avant que j’aille me coucher.
La célébrité n’est pas franchement une obsession pour moi. J’ai surtout envie de me
débarrasser du fardeau qu’est mon existence actuelle. Non que ma vie soit si
catastrophique, si l’on met de côté certains moments de déprime. Il est vrai que j’ai
perdu mon père, que Scott a pris le large et que je me sens toujours seule, en particulieren présence d’autres personnes.
Mais non, ça n’a rien à voir avec tout ça. C’est moi qui suis en cause. J’en ai assez de
qui je suis. J’en ai assez de voir le monde tel que je le vois. Il m’arrive d’imaginer que je
me fais écraser par une plaque de béton. Voilà où est ta place. Ne bouge plus . J’en suis
entièrement responsable, ce qui ne fait qu’accentuer ce sentiment de fardeau sur les
épaules. Je me suis moi-même cimentée, si bien que je suis à présent incapable de me
voir autrement.
Je me suis dit que participer à une émission de télé risquait d’être si perturbant que
ça m’aiderait à ne plus penser à ce que je suis incapable d’oublier – du moins c’est ce
que j’ai fini par croire. L’année dernière, des policiers ont organisé une conférence au
lycée, pour parler de drogue avec nous autres les ados. L’un d’eux nous a raconté avoir
vu un gosse shooté au PCP – un psychotrope hallucinogène – sauter d’un immeuble de
quatre étages comme un chat. Il pensait en être capable, tout simplement. Je ne cherche
pas à devenir une junkie, évidemment, mais je pense que cette émission pourrait bien
me secouer le crâne. J’ai envie d’être un peu étourdie. J’ai envie d’oublier mes bonnes
vieilles précautions.
Je décroche le téléphone installé sur le bureau et compose le numéro de Scott (ce
que j’ai fait beaucoup trop souvent).
– Allô ? répond-il d’une voix somnolente.
Je le vois froncer les sourcils.
– Salut.
– Tu es où, ma puce ? C’est quoi, ce numéro de téléphone ?
– Je t’appelle d’un hôtel du centre-ville de LA, ne m’en demande pas plus. (Mon
regard se fixe sur une goutte de pluie, de l’autre côté du carreau.) Et toi, tu es où ?
– Chez un pote, à Malibu, dans un sac de couchage sur la moquette de son salon.
Demain on se lève tôt pour aller à l’eau. On n’est pas si loin l’un de l’autre, toi et moi,
dis donc.
Je vais me lâcher. Je vais trouver l’énergie. Je vais divertir un public. Je vais
imaginer tous ces gens nus sur leur bodyboard, jusqu’à visualiser leurs organes génitaux
irrités par le plastique de leur planche, et je vais devenir quelque chose de cool pour
eux. Alors peut-être je me verrai moi aussi d’un œil nouveau.
– Je t’appelle pour te demander de ne plus m’appeler.
– Hé ! Qu’est-ce que tu racontes ?
Ma mère ouvre le rideau de la douche, enveloppée d’un peignoir très classe et les
cheveux enroulés dans une énorme serviette.
– C’est le producteur ? me demande-t-elle, le souffle court, comme si elle sortait de
la piscine et non de la douche. Je ne l’ai pas trop fait attendre ?
– Qu’est-ce que tu dis ? insiste Scott.
– Ne m’appelle plus. Je ne déconne pas. Il faut que je te laisse.
Puis je raccroche. FORD
5
Je n’avais jamais mis les pieds dans le désert jusqu’à hier. Mais là, tout de suite, j’ai
l’impression que je ne verrai jamais le bout de celui-ci. Ma vieille moto, une Triumph, a
déjà parcouru mille cinq cents kilomètres de plus que je ne l’espérais. Si elle me lâche
ici, au milieu de nulle part, je vois déjà mon voyage prendre les allures d’un épisode de
la série documentaire Je ne devrais pas être en vie . Réduit à boire l’eau des cactus et à
manger des scorpions en guise de chips. Mais bon, ce désert a quelque chose de
vraiment attrayant : il est situé très loin de chez moi.
Chez moi, c’est-à-dire à Calumet, en Arkansas, où ma minuscule cabane blanche (je
pourrais parler de maison mais ce serait mentir) de trois pièces se trouve si près d’une
voie ferrée qu’on jurerait que les trains de nuit traversent ma chambre. Ce qui ne m’a
jamais vraiment dérangé, à vrai dire, car, au moins, j’ai un « chez-moi ». Comparé au
chaos qui régnait lorsque je vivais encore avec ma famille, le bruit d’un train frôlant mes
murs me fait l’effet d’une berceuse. Quitter la maison de mes parents est la deuxième
meilleure chose qui me soit jamais arrivée.
Quelle est la meilleure, alors ? Eh bien, elle date de quelques semaines, quand les
producteurs de Spotlight m’ont appelé à la boutique de disques pour m’annoncer que
j’étais pris dans l’émission.
Je n’avais prévenu personne. J’avais simplement emprunté un caméscope et je
m’étais enregistré chez moi, devant la porte qui donne sur le jardin, en train
d’interpréter « The Weight », de The Band, uniquement parce que je chante ce tube
depuis aussi loin que remontent mes souvenirs. J’ai envoyé ma candidature avec
l’impression de balancer mon enregistrement à la poubelle. Pourtant, quelques mois
plus tard, une femme m’a contacté, saupoudrant sa conversation de « nous adorons
votre voix », « si authentique », « typiquement américaine », etc.
Ma journée de travail terminée, je suis sorti de la boutique et j’ai marché au hasard
jusqu’au moment où, en levant la tête, je me suis rendu compte que j’étais arrivé à
l’autoroute en bordure de la ville. Le soleil plongeait à l’horizon, les cigales chantaient
dans les arbres, une odeur de barbecue flottait dans l’air et l’éclat du crépuscule se
reflétait sur les silos à grains métalliques. Tout était si clair, si lumineux, si sonore.
C’était toujours la même bonne vieille ville, rien n’avait changé, et pourtant tout me
paraissait différent.
J’ai toujours voulu trouver un moyen de me tirer, sans jamais croire que ce jour
arriverait. Même la voix bizarre au bout du fil n’avait pas suffi à me donner la sensation
que tout ça était bien réel. La musique étant le seul domaine dans lequel je sois doué, jerêvais de m’en sortir grâce à mon talent. Malheureusement, je n’avais jamais réussi à
jouer devant plus de six ivrognes, dans un bar de West Memphis. Il faut dire que la
scène musicale n’est pas exactement animée, par là-bas.
Quand j’étais gosse, je m’imaginais déjà participer à une compétition de chant
télévisée. Malheureusement, je n’ai jamais eu les moyens de m’offrir un billet à
destination des grandes villes où se déroulaient la plupart des auditions.
Ces dernières années, j’ai lu que les audiences des émissions genre American Idol
ont commencé à décliner. J’avais clairement laissé passer ma chance.
Puis j’ai vu l’annonce de Spotlight, une nouvelle émission programmée pour
l’automne et dont les producteurs recherchaient des talents. Il suffisait d’envoyer une
vidéo.
Qu’est-ce que j’avais à perdre ?6
Il ne me reste plus que trois cents kilomètres à parcourir quand une rafale de vent du
désert s’abat sur ma moto, qui échappe à mon contrôle. Une grosse boule se forme
instantanément dans mon estomac, et je sens une violente décharge d’adrénaline se
libérer en moi. À deux doigts de quitter la route, je redresse mon engin in extremis en
tirant de toutes mes forces sur la poignée gauche du guidon. Bon, tu es
toujours debout, je me dis en retrouvant mon souffle. Deux mille cinq cents kilomètres,
ça fait beaucoup pour un voyage en moto.
Il aurait été bien plus pratique de prendre l’avion, seulement l’avion à destination
de Los Angeles à bord duquel j’avais une place réservée s’est envolé sans moi avant-hier
soir. Quand j’ai reçu le billet envoyé par les producteurs, rien au monde n’aurait pu
m’empêcher d’embarquer… enfin, rien sauf une paire de menottes, sur la banquette
arrière d’une voiture de flics.
J’avais commis une terrible erreur : j’étais allé chez mes parents pour tenter de
récupérer la guitare de mon grand-père, la Telecaster qu’il m’avait léguée et qui avait
disparu par magie le jour où j’ai quitté la maison.
Voyez-vous, ma famille a toujours été très liée avec la police locale. La prison du
comté est pour ainsi dire notre maison de vacances depuis des années. Il y avait toujours
un absent à la maison, « parti faire un tour en cabane ». La meilleure façon de
comprendre ma famille est d’imaginer une des crues subites qui surviennent en été,
balayant tout sur leur passage et laissant des tonnes de débris derrière elles.
En arrivant à la maison, j’ai constaté que mes parents recevaient du monde. J’aurais
dû illico faire demi-tour. Des voitures étaient garées dans le jardin, et des gens bourrés
braillaient et se poussaient les uns les autres. Quelques couples s’embrassaient dans
l’ombre. Une fois à l’intérieur, j’ai découvert le salon plein à craquer d’invités picolant et
dansant sur un tube de Jay-Z. Vous seriez étonnés si vous saviez combien les
péquenauds raffolent du hip-hop.
J’ai aperçu mon père qui fumait de l’herbe sur le canapé dans une canette de bière
trouée. Je sais que ce n’est pas commun mais, chez nous, tout le monde fait la fête
ensemble, jeunes et vieux.
– Salut, John ! j’ai lancé.
Mon père a à peine levé la tête vers moi.
On ne s’était pas parlé depuis que j’avais convaincu un juge de m’accorder mon
émancipation, six mois auparavant. John avait signé le document, mais s’était senti
personnellement insulté ; il n’allait pas lâcher l’affaire si facilement.– Qu’est-ce que tu veux ? a-t-il demandé, passant sa canette à sa voisine, une blonde
en t-shirt noir sans manches.
Celle-ci m’a jeté un regard par-dessus ses lunettes, sous une tignasse de cheveux
gras. Une amie de mon cousin, je crois.
– Où sont les autres ?
– Ta mère est au casino, et ton frère dans la cuisine.
– Tu sais où est la Telecaster ?
John a haussé les épaules.
– Tu devrais demander à ton frère.
Je me suis frayé un chemin parmi les invités et j’ai repéré Cody, mon frère aîné,
occupé à tenter d’enflammer de l’alcool de grain pur qu’il crachait comme un dragon.
Comme un dragon alcoolo.
– Hé ! Regardez qui v’là ! a-t-il bafouillé, en me donnant un coup de poing sur le
bras. Le fils prodigue, ou l’frérot disparu, ou j’sais pas quoi. (Il m’a pris dans ses bras, à
mi-chemin entre l’étreinte et la clé de catch.) On est toujours frangins, pas vrai ?
Qu’estce qu’il a dit, le juge, là-dessus ?
– On est toujours frangins, je peux rien y faire.
Je ne savais pas trop comment Cody allait réagir à cette histoire d’émission de télé.
Dans notre entourage, n’importe qui vous aurait dit qu’il était le musicien de la famille,
puisqu’il jouait par intermittence dans des groupes depuis des années. Il avait même fait
la première partie de Lynyrd Skynyrd il y a environ trois ans, quand ils étaient passés à
Little Rock. Il nous arrivait de jouer ensemble dans des bars – sous le nom de Buckley
Brothers –, mais tout ça s’est terminé quand j’ai quitté la maison.
Un type à l’allure louche s’est imposé entre nous en tendant un billet de vingt
dollars à Cody, qui a sorti deux pilules de la poche avant de sa chemise et les a lâchées
dans la main du gars.
Vous avez certainement déjà eu affaire à des entreprises familiales, dans lesquelles
chaque membre est censé donner un coup de main ? Eh bien, nous en formons une. Les
flics de Calumet prétendent que s’ils parvenaient à se débarrasser de tous les Buckley,
les délits chuteraient d’au moins quatre-vingts pour cent du jour au lendemain.
– J’ai bien envie d’te virer du groupe, a articulé mon frère en me dévisageant pour
voir si j’allais lui faire remarquer que le groupe n’existait plus. T’es pas venu en répet’
depuis des mois. T’es trop bon pour ta famille, maintenant ?
Alors que dans le salon, le hip-hop cédait la place à de la country, ma sœur Sissy a
fait irruption dans la cuisine.
– Ford ! Mon bébé ! s’est-elle exclamée en me serrant contre elle.
Elle m’appelle « mon bébé », bien qu’elle n’ait que vingt et un ans. Sissy est une
charmante jeune femme, ce qui est trompeur car si vous la contrariez, elle vous plantera
un tournevis dans la jambe. Mon oncle James vous le confirmera : il boite encore.
– Papa m’a dit que tu étais là, a-t-elle dit, affichant une certaine curiosité. Qu’est-ce
que tu fais dans le coin ? T’es pas venu faire la fête, quand même ?
– Ford a décidé de rentrer en rampant et de nous supplier de lui pardonner pour
nous avoir reniés, a déclaré Cody.
C’est là que je suis intervenu..
– Pas vraiment. (Soudain embarrassé, j’ai lâché le morceau.) Je vais participer à
Spotlight, l’émission de télé.
– Qu’est-ce que tu racontes ? a dit Sissy.
– Tu as bien compris. J’ai été sélectionné.– Tu vas passer à la télé ? a insisté Sissy, sans vraiment assimiler la nouvelle.
– Je prends l’avion ce soir.
– Pourquoi tu m’as rien dit, putain ! s’est écrié Cody, un sourire angoissant sur le
visage. Je prends mes affaires et on y va, mec.
J’ai pris soin de m’assurer que Cody me regardait dans les yeux avant de répondre
car, parfois, il esquive votre regard et prétend ensuite ne pas avoir compris ce que vous
avez dit.
– J’y vais seul, Cody. Ils prennent pas les groupes.
– Comment tu pourrais faire ça sans moi ? Je t’ai appris tout ce que tu sais en
musique !
– Je ferai de mon mieux. Bon, faut que j’y aille. Je suis passé pour récupérer ma
Telecaster.
C’était comme si j’avais vu la face sombre de Cody s’éveiller soudain à la vie.
– Ça va être difficile. J’ai vendu cette vieille gratte à Marcus, le prêteur sur gage.
Je me suis figé et l’ai fusillé du regard.
– Tu l’as vendue ? C’était ma guitare, Cody !
– Une guitare familiale, plutôt. Et tu as quitté la famille, si j’ai bonne mémoire.
– Grand-père me l’a léguée ! Je veux la récupérer !
Je me suis ordonné mentalement de ne pas serrer les poings, ce que voulait Cody
précisément, car ça aurait prouvé que j’étais encore comme eux.
– Ouais, c’est ça, et moi je voudrais me taper Taylor Swift, mais on n’a pas toujours
ce qu’on veut, t’es au courant ?
On s’est jaugés du regard une bonne minute. Il y avait dans ses yeux cet éclat
typique quand il fait du mal à quelqu’un – il y prenait du plaisir. Il adore titiller les gens,
appuyer sur leurs points sensibles. Je n’avais plus qu’une envie : me barrer. Je jure que
c’était mon intention. Hélas, au lieu de cela, je l’ai frappé.
Vif comme l’éclair, il m’a plaqué au sol et s’est juché à califourchon sur ma poitrine,
puis il m’a asséné une énorme gifle.
– Quand est-ce que tu finiras par comprendre que tu dois jamais frapper ton aîné ?
Sissy tentait de l’écarter de moi quand un type tatoué a fait son apparition sur le
seuil de la porte et a beuglé :
– Les flics !
– Merde ! a lâché Cody, qui s’est relevé d’un bond et a sorti un sachet en papier
rempli de pilules de sa cachette, sous l’évier.
Alors qu’il semblait sur le point de déguerpir, il s’est penché et m’a relevé. Puis il
m’a regardé droit dans les yeux :
– T’as pas un avion à prendre, toi ?
On a couru jusqu’à la porte du fond. Les invités s’éparpillaient par toutes les issues,
tels des cafards quand on allume la lumière. Des cafards en jean, donc.
Depuis le jardin, on distinguait les gyrophares bleus et les silhouettes sombres
d’individus filant vers les bois. Que croyez-vous qu’il m’est arrivé quand j’ai abordé
l’angle de la maison ? Eh bien, j’ai percuté de plein fouet le bras tendu d’un flic. Je me
suis effondré sur le dos, le souffle coupé.
Une demi-heure plus tard, j’étais toujours sur la banquette arrière de la voiture de
police, les poignets douloureux à cause des menottes qui m’entaillaient la chair.
Enfin, la portière s’est ouverte.
– Monte, a ordonné à quelqu’un le flic qui m’avait attaché.Je le connaissais de vue depuis l’époque du collège, où il était quelques classes
audessus de Cody. Steve Greggs, c’était son nom, était assez corpulent et pas très grand. Il
avait également menotté Cody, à qui il venait de demander de me rejoindre.
– Oh non, merde ! a dit Cody, quand il m’a découvert dans la voiture. (Il s’est
retourné pour s’adresser à Steve.) Bon sang, Greggs, laisse partir mon frère ! Il habite
même pas ici !
Steve a tenté de faire rentrer Cody dans la voiture, mais ce dernier ne lui facilitait
pas la tâche.
– Il a un avion à prendre ce soir, crétin ! a insisté Cody. Pour Hollywood, tu piges ?
Il va chanter à la télé. Si tu l’en empêches, je jure que je te botte le cul, Greggs. T’étais
un salopard au lycée, et tu l’es toujours, mais là, tu tiens une chance de changer ça.
– La ferme, Cody, a dit Greggs tout en poussant mon frère à côté de moi. Les choses
ont changé depuis le lycée.
– Ouais, t’as un flingue au lieu d’une batte de baseball.
– Laisse tomber, mec, j’ai dit à Cody, estimant que son coup de pression ne pouvait
que faire empirer les choses. Tu m’as assez aidé pour ce soir.
Greggs a claqué la portière et s’est glissé à l’avant, où il a pris le temps de vérifier sa
fine moustache dans le rétroviseur, juste pour emmerder mon frère.
– Écoute-moi bien, gros plouc ! a beuglé Cody, à travers la grille métallique. Mon
frère est attendu !
– Mon cul, a répondu Greggs. Les Buckley ont toujours été de la vermine. Le seul
endroit où vous êtes attendus, c’est au pénitencier d’État de Jacksonville, ou alors six
pieds sous terre.
Pendant le trajet jusqu’à la prison, mon frère a tenté à de nombreuses reprises de
croiser mon regard, ce dont je n’avais aucune envie. Des larmes brûlantes de colère me
venaient, ainsi qu’une terrible frustration. Je n’en revenais pas d’avoir laissé passer cette
chance. Greggs devait avoir raison : l’échec était inscrit dans mes gènes.
Je ne suis sorti du commissariat que peu avant l’aube, grâce à Leander qui avait
payé ma caution. Je n’ai finalement été inculpé que de trouble à l’ordre public, mais la
police n’aurait pu me punir plus sévèrement qu’en me faisant manquer mon vol.
Au cours de cette nuit en cellule, une partie de moi-même avait presque éprouvé du
soulagement à l’idée que cette histoire d’émission de télé soit déjà terminée. Je m’étais
dit que, de toute façon, je n’aurais réussi qu’à me ridiculiser. Mais quand j’ai aperçu
Leander, ce soulagement a fait place à une culpabilité qui m’a submergé en quelques
secondes. Leander était la seule personne à avoir jamais cru en moi. Il m’avait offert un
emploi, m’avait loué ma maison pour une bouchée de pain et m’avait énormément
appris en musique.
– J’ai raté l’avion…
Leander a hoché la tête. C’est un type qui devrait porter la barbe. Le voir rasé a
quelque chose de troublant.
– J’ai remarqué.
– Merci de m’avoir fait sortir.
J’étais un peu honteux qu’il ait dû intervenir. Quelques années auparavant, il
m’avait surpris en train de cambrioler sa boutique. Il avait fini par retirer sa plainte, à
condition que je travaille pour lui pour rembourser les dégâts. Ça avait débouché sur un
emploi à plein temps : j’aidais dans la boutique et je donnais des cours de guitare.
Je ne sais pas trop ce qu’il avait vu en moi. Mes profs me disaient souvent que j’étais
intelligent, comme le prouvaient mes bons résultats aux tests d’aptitude – j’étais encours, pur hasard, le jour où ils s’étaient déroulés –, mais ils ajoutaient que je ne
m’appliquais pas. C’était faux. Je m’appliquais, mais à tout bousiller. Et à tenter de me
faire une place à la maison. Tout ça se mariait mal avec le lycée, et j’ai fini par
abandonner en seconde. Ce qui n’a traumatisé personne.
Bref, Leander a commencé à s’occuper de moi, en quelque sorte. Il se comportait
davantage en parent que les miens. Il m’invitait souvent à dîner, afin de s’assurer que je
me nourrisse correctement, et pas uniquement de surgelés et de spaghettis. Il a
également tenté de me convaincre de me remettre aux études et de passer le bac en
candidat libre. C’est en l’accompagnant à des réunions des Alcooliques Anonymes que je
l’ai entendu pour la première fois parler de sa famille. Ses enfants ne lui parlaient plus.
J’ai compris alors qu’en m’aidant, il cherchait à se rattraper de ses erreurs passées. Au
début, j’assistais à ces réunions pour profiter des beignets offerts, mais aussi parce que,
là-bas, les gens savaient d’où je venais. La plupart d’entre eux avaient connu bien pire.
Ma sobriété agaçait ma famille ; ils pensaient que je les jugeais, ou quelque chose
dans le genre. J’avais en fait découvert que si je me saoulais, c’était pour supporter les
junkies qui m’entouraient en permanence. Puis je m’étais rendu compte que je n’avais
plus vraiment envie de picoler quand j’étais seul. Je n’avais plus besoin d’assister aux
réunions. Me repliant de plus en plus sur moi-même, je m’enfermais dans ma chambre
lorsque mes parents organisaient une fiesta. Ce qui fonctionna pas mal, jusqu’au jour où
j’ai presque eu la tête éclatée.