Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus
ou
Achetez pour : 7,49 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Lucille, à l'heure gourmande

De
111 pages

Lucille Bordier a seize ans. Elle est emportée, intrépide, excessive dans ses enthousiasmes comme dans ses déceptions. Vite lassée de sa position de femme de chambre au service de la jeune Mathilde de Gisors, elle décide de prendre en main les rênes de son destin. D’ailleurs, les opportunités ne manquent pas sous le règne de Napoléon III : la naissance des stations balnéaires, l’émergence des palaces, les sirènes de l’Amérique nourrissent ses rêves de réussite…
Pourtant une rencontre malveillante anéantit ses ambitions et précipite sa disgrâce. Reste alors la famille et une drôle d’idée nichée dans un recoin de son imagination : celle d’ouvrir un café pour dames, où l’on servirait du chocolat et des gourmandises et que l’on appellerait « À l’heure gourmande ». Révolutionnaire ? Peut-être… Mais rien n’est impossible quand on a, chevillé au corps, autant d’espoir que de courage.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Lucille_Couv

Chapitre 1
Retour à Paris

Le train entrait en gare dans un bruit assourdissant. Déjà, on entendait sur les quais des sifflements, des cris, le roulement des chariots, toute l’agitation de la gare parisienne qui se perdait dans le tonnerre de la machine, dans le crissement aigu de ses freins. Lucille, les paupières encore lourdes de sommeil, jeta un coup d’œil par la fenêtre. Il faisait nuit déjà et, par-delà les flots tourbillonnants de vapeur blanche, on distinguait sur les voies des masses d’ombres énormes, des machines et des wagons solitaires endormis sur les rails. Lucille se frotta les yeux. Devant elle, les voyageurs se levaient, s’étiraient, se bousculaient pour attraper leurs bagages, énervés par les sept heures de trajet passées dans l’entassement du compartiment surpeuplé. C’étaient des jurons, des cris, au milieu des pleurs d’enfants et des exclamations de commères à la voix criarde.

On était à Paris, gare Montparnasse. Sous la grande marquise de verre, les becs de gaz brûlaient, pâlis par le froid humide de la nuit tombante. À présent, le train était immobile et des employés de la Compagnie de l’Ouest, sanglés dans leurs uniformes bleus, ouvraient les portes, faisaient sortir les derniers voyageurs, sans ménagement pour ces passagers de troisième classe, ces indigents habitués à l’inconfort et à la rudesse. Une petite fille avec une poupée de chiffon à la main se mit à pleurer. Elle ne devait guère avoir plus de trois ans. Sa mère, les bras déjà encombrés d’un nouveau-né et d’une grosse valise en cuir bouilli l’exhortait à sortir de la voiture. Mais l’enfant, à peine réveillée, craignait de sauter sur le quai et regardait, paralysée par la peur, les rails qui s’étiraient sous le train. Lucille s’approcha et lui tendit la main.

– Viens avec moi, nous allons sauter ensemble.

Alors l’enfant leva les yeux vers cette jeune fille blonde, répondit à son sourire et glissa sa petite main dans la sienne. En un bond, elles furent sur le quai.

– Et maintenant, attends-moi là, ordonna Lucille. Je vais aller aider ta maman.

Lucille saisit l’encombrante valise et tendit la main à la femme qui serrait contre elle le nouveau-né. Elle avait les joues creuses et ses yeux s’allongeaient démesurément dans son visage pâle.

– Merci mam’zelle, c’est bien aimable à vous, murmura-t-elle avec un pauvre sourire.

– Ce n’est rien ! Je peux vous aider à porter vos bagages au bout du quai, proposa Lucille, émue par la détresse de la passagère.

– Ne vous en faites pas, je vais me débrouiller, répondit la femme. J’ai encore de la route. J’habite rue de la Goutte-d’Or, derrière la barrière de l’octroi. Vous connaissez ?

– Non, admit Lucille.

Depuis qu’elle était arrivée à Paris pour y chercher du travail, il y avait de cela deux ans à présent, elle n’avait jamais fréquenté que les quartiers chics de la capitale. Employée comme domestique auprès de la maison Gisors, affectée au service de mademoiselle Mathilde de Gisors, fille aînée de la famille, elle ne connaissait que les allées tranquilles du 7e arrondissement.

– C’est un long voyage pour un si petit bébé, remarqua Lucille en désignant du menton le nourrisson qui dormait paisiblement.

– C’est vrai, mais je n’avais guère le choix.

Et, tandis qu’elles remontaient ensemble les voies, la femme expliqua sa situation. Elle avait emmené son fils Jacques dans un établissement situé sur la côte, où l’on soignait les enfants tuberculeux.

– Il a sept ans. C’est un bon garçon vous savez, gentil, obéissant et tout… Il nous aidait bien à la blanchisserie, c’est lui qui livrait le linge aux clientes. Seulement voilà, il y a un an, il s’est mis à tousser. D’abord un peu, et puis de plus en plus… C’est ma patronne qui m’a parlé de Marianne-toute-seule. Connaissez ?

Lucille secoua la tête. Dans sa main, elle sentait la paume douce de la petite fille à la poupée de chiffon.

– C’est une nourrice. Marianne Brillard, qu’elle s’appelle en réalité, mais comme elle est veuve, on l’a surnommée « Marianne-toute-seule ». C’est cette dame qui a eu l’idée de faire prendre des bains de mer aux enfants qui toussaient. Quand les médecins ont vu que ces enfants guérissaient, ils ont eu l’idée de construire un hôpital sur la côte, l’hôpital Impérial, qu’il s’appelle. Alors quand ma patronne m’a dit qu’elle pouvait obtenir une place pour mon Jacques, j’ai pas hésité, j’ai fait l’aller-retour avec les p’tiots. C’est cher bien sûr, mais si Jacques guérit, hein ? La vie d’un minot, ça n’a pas de prix, pas vrai ?

Lucille hocha la tête. Bien sûr, ça n’avait pas de prix. Elle imaginait Ninon, sa sœur cadette, du même âge que le petit Jacques, atteinte de cette tuberculose. Sans doute, on se serait sacrifié, on aurait trouvé l’argent, on l’aurait fait soigner. Pauline ne disait-elle pas que Ninon méritait tous les sacrifices ? Ne lui avait-on pas payé une pension exorbitante pour lui permettre de recevoir l’éducation et l’instruction d’une demoiselle de la haute société ? Lucille imaginait pourtant ce qu’avait dû représenter le déplacement pour cette blanchisseuse : trente-deux francs de billet, dix-huit heures de trajet, deux jours chômés. Et la fatigue, l’inconfort des trains de troisième classe, avec une petite fille et un nourrisson. Elle l’aimait donc son Jacques, pour avoir dépensé en quelques heures le salaire d’une semaine !

– Et votre mari, il ne pouvait pas vous aider ? demanda Lucille.

– Il est pas là mon mari. Il est parti dans le Nord, à Montsou. Il paraît qu’on embauche à la mine.

On ne dit plus rien jusqu’à la marquise. Sur les quais, la foule s’était dispersée. Les derniers souffles de vapeur s’évanouissaient dans le ciel noir, les feux rouges trouaient l’obscurité au bout des voies. À présent, du fond de ce lac d’ombre, la locomotive semblait assoupie, épuisée par sa course.

Soudain, deux sergents de police passèrent devant Lucille. Elle détourna la tête et hâta le pas.

– Eh bien, je crois que nos routes se séparent là.

– Où c’est donc que vous allez mam’zelle ? demanda la blanchisseuse.

– Boulevard d’Enfer. Ma tante tient un café, le café Normand.

– Vous allez y travailler ?

– Oh non, ça m’étonnerait ! Ils n’embauchent pas, et puis ma sœur aînée, Pauline, trouverait que ce n’est pas une place convenable pour une jeune fille.

– Votre sœur a raison, approuva la femme. Quand on a votre âge, il faut jamais rien faire qu’on pourrait regretter par la suite. Les bêtises de jeunesse, ça vous poursuit toute une vie…

Lucille pâlit un peu. Voilà précisément le genre de phrase qu’elle n’avait pas besoin d’entendre. Sa situation était bien assez douloureuse pour ne point y ajouter quelque mauvais augure. Alors, comme elle avait hâte de partir, elle embrassa la petite fille.

– Au revoir ! dit-elle, et surtout sois bien bonne, bien courageuse. Tu aideras ta maman, pas vrai ?

La petite hocha la tête. La femme esquissa un geste de la main. Lucille lui sourit et s’éloigna de la marquise. Derrière elle, les policiers poursuivaient leur ronde.

 

Elle arriva au café Normand vers dix heures. La nuit était tombée, et elle avait eu toutes les peines du monde pour retrouver le boulevard d’Enfer. Elle n’était pas partie depuis bien longtemps pourtant ! Mais en deux mois, le préfet Haussmann avait poursuivi son œuvre de transformation de la capitale. Des ruelles obscures avaient disparu pour laisser la place à de larges boulevards. Des maisons à pans de bois avaient été démolies, remplacées par de belles façades de pierre. Partout, c’étaient de vastes percées, des chantiers colossaux, des échafaudages qui déroutaient le promeneur, saisi de ne point reconnaître les lieux qui lui étaient familiers. Dans la rue de Babylone, L’Élégance parisienne, le célèbre grand magasin d’Émile Bauvincard, s’était encore agrandie. C’était comme une pieuvre immense qui étendait sur le quartier ses tentacules de pierre, mangeait les petites boutiques, répandait par-delà les rues sa séduction commerçante. La façade superbe, sertie de mosaïques et de faïences, courait maintenant sur la moitié de la rue et imposait aux promeneurs le charme puissant de ses promesses. Lucille resta un moment à la contempler. C’était là que travaillait Pauline, sa sœur aînée. Pauline serait contente de la revoir, sans doute. Mais la perspective de leurs retrouvailles s’ombrait d’une inquiétude diffuse, réelle cependant. Que dirait donc sa sœur, si raisonnable, si sage, de son escapade, de son aventure, de sa folie ?

 

– Comprends pas… Je ne comprends pas… répétait la tante Victorine en secouant la tête.

On était installé sur une banquette cramoisie du café Normand. Le service finissait et tandis que l’oncle Gaston essuyait les verres derrière le comptoir, Victorine écoutait le récit de sa nièce, l’air incrédule et désapprobateur.

– Femme de chambre, reprit-elle, ce n’était peut-être pas la gloire, mais enfin, quand on a trouvé des maîtres comme il faut, qui vous paient, qui vous traitent convenablement, on ne renonce pas si facilement à sa place ! Surtout par les temps qui courent !

– Oh mais je n’y ai pas renoncé facilement, répondit Lucille. Au contraire… Quand j’étais simple domestique, au début, je ne dis pas, j’aurais volontiers rendu mon tablier pour un emploi plus gratifiant… Mais depuis que j’étais passée femme de chambre de mademoiselle Mathilde, je ne me plaignais pas. C’était une bonne place, et je m’entendais bien avec mademoiselle Mathilde. Parfois, quand on bavardait le soir dans sa chambre, j’avais l’impression qu’on aurait pu être amies…

– Amies ? répéta Victorine avec une grimace. Mais enfin ma pauvre Lucille, qui donc t’a fourré des idées pareilles dans la caboche ? Amies ? Lucille Bordier, fille d’un pauvre marin du Havre, et Mathilde de Gisors, descendante d’une des familles les plus prestigieuses de la rive gauche ? Mais tu rêves les yeux ouverts ! Si ces gens-là devenaient les amis de leurs femmes de chambre, ça se saurait, ma foi !

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin