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Ma meilleure amie et mes plus grands succès - tome 4

De
288 pages
Les bandes dessinées de Jess commencent à se faire remarquer : une librairie de BD locale veut les utiliser pour une campagne de pub. Il semble par ailleurs que Jess elle-même soit sérieusement sur le point de devenir presque célèbre (à l'école !). évidemment, cela crée quelques tensions avec ses amis. Mais pourquoi les gens ne peuvent-ils pas simplement se réjouir pour elle ? Tout de même, ce n'est pas comme si le succès lui montait à la tête. Si ?

à partir de 8 ans
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couverture

Pour Margaret, Eileen et Sheila, mes super tatas.
C.W.

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– Jessica ! braille ma mère en bas de l’escalier. Est-ce que tu peux venir, s’il te plaît ?

– Je suis occupée ! dis-je en braillant à mon tour, sans lever le nez du dessin que je suis en train de faire – mon école, envahie par des extraterrestres. (Le prochain numéro de notre journal a pour thème « Le Futur ».)

– Tu as entendu ? crie ma mère. Descends tout de suite !

– Peux pas ! Je suis en plein milieu d’un truc, là.

– Tu descends immédiatement ! J’ai quelque chose à te dire et je n’ai pas l’intention de te le crier dans l’escalier !

Dans ce cas, pourquoi ce n’est pas elle qui monte puisqu’elle tient à me parler ? Ce serait la moindre des choses. Je pose mon crayon. C’est bien les adultes d’aujourd’hui, ça. Tous impatients. Sans doute à cause de toute la caféine qu’ils avalent.

Je descends les escaliers en tapant des pieds et pousse un gros soupir une fois en bas, où ma mère m’attend avec mon bulletin.

– Quoi ? dis-je.

– Pour commencer, ne fais pas l’arrogante, me répond-elle, visiblement mécontente de mon attitude (chose étrange, car je m’attendais à ce qu’elle me dise : « Merci d’avoir abandonné ton important travail et daigné descendre l’escalier à cause d’un caprice de ma part ».)

C’est alors que mon père arrive et se plante à côté de ma mère avant de m’embarquer dans le salon, comme s’il embarquait un employé dans son bureau pour le virer ou je ne sais quoi.

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– Jessica, nous aimerions te parler de ton bulletin scolaire, m’annonce-t-il.

– Ooo-kay, dis-je d’un air interloqué.

Je me demande si tous les parents font ce coup à leurs enfants. Je me demande si, un peu partout dans la ville, Joshua, Tanya, Amelia et ma meilleure amie, Natalie, sont eux aussi dans leur canapé, en train d’attendre qu’on leur fasse la leçon. Enfin, probablement pas Amelia, étant donné qu’elle est plus ou moins la première de la classe dans toutes les matières. Natalie n’est pas mauvaise élève non plus. Quant à mes amies, Emily, Megan et Fatimah, elles seraient plutôt moins bonnes que moi, car elles aiment bien chahuter, mais quelque chose me dit que leurs parents sont tout aussi cools et décontractés qu’elles. J’imagine donc qu’elles n’auront pas de soucis de ce côté-là.

Je parie que je suis la seule à être suffisamment poisseuse pour me retrouver au centre du diagramme de Venn, « Parents trop ambitieux » et « Notes trop moyennes en classe ». Ce n’est pas juste. C’est vrai, quoi, où est l’humanité dans tout ça ?

Mon petit frère, Ryan, est assis par terre à côté de Lady, la chienne que nous avons récemment adoptée. Il pousse un petit camion d’avant en arrière. Chose rare, il n’est pas en train de faire les bruitages pendant qu’il joue. La maison est donc silencieuse, pour une fois. Ma grande sœur, Tammy (qui ne vit pas ici), a la chance d’être devant l’ordinateur familial, en train de surfer sur Internet, à la table de la cuisine.

– Bien, commence mon père. Tes notes sont un peu inégales ce trimestre.

– Cool. (Je décide de jouer la carte de l’humour.) La variété, c’est ce qui met du piment dans la vie !

– Non, rétorque ma mère. Ce n’est pas satisfaisant. Tu n’exploites pas tout ton potentiel. Regarde : « Histoire : Jessica se comporte bien et se montre attentive en classe, mais ses rédactions comportent plus d’illustrations que nécessaire. »

– Pour moi, c’est plutôt un compliment, dis-je.

Mais ma mère poursuit :

– « Géographie : Jessica a réalisé un joli dessin sur les effets de l’érosion, mais elle n’a pas répondu au reste des questions. Il faudrait peut-être passer plus de temps à écrire et un peu moins à dessiner. » Qu’as-tu à dire à ça ?

– Eh bien, je n’aime pas trop la géo, dis-je en guise d’explication. Mais mon – je cite – « joli » dessin montre que j’avais tout compris. Donc, qu’est-ce qui ne va pas ?

Ma mère pousse un soupir désespéré.

– Jessica, tu as onze ans, tu as un peu passé l’âge de t’exprimer seulement en dessinant. Ce n’est pas comme si tu étais petite comme Ryan.

– Hé !

Ryan lève les yeux vers nous, mais il n’écoutait pas vraiment. Je sais bien que je n’ai plus six ans, bon sang. La preuve : je suis bien meilleure en dessin qu’en CP.

– Tu vas devoir lever le pied sur le dessin et faire davantage d’efforts à l’écrit, dit ma mère en regardant mon père pour avoir son appui. N’est-ce pas ? insiste-t-elle d’un air menaçant.

– Tout à fait, s’empresse de dire mon père.

– Tu vas bientôt passer en classe supérieure, ajoute ma mère. Ça ne pourra plus suffire.

– Tu n’as qu’à lire ce que dit Mme Cooper, la prof d’arts plastiques, dis-je.

– Oui, bien sûr, elle est contente de toi. Nous ne sommes pas en train de dire que tu n’es pas douée, répond ma mère.

– Lis, dis-je avec insistance.

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Alors ma mère s’exécute, bon gré mal gré :

– « Jessica est une élève fantastique et enthousiaste, qui déploie toute sa créativité à chaque nouveau défi. Elle est attentive aux détails et a réalisé un travail épatant sur les décors de notre comédie musicale. Pour la suite, Jessica gagnera à fréquenter Hillfern Seniors, car le collège est doté d’une section Arts beaucoup plus développée, chose que nous ne pouvons lui offrir ici ! »

– Oui, c’est… C’est très bien, effectivement, reconnaît ma mère. Mais ne va pas croire que cela signifie que tu peux relâcher tes efforts dans les autres matières.

– Vous n’êtes pas fiers de mes résultats en art ? dis-je.

– Si, très fiers, s’enthousiasme mon père.

Cependant, le regard noir que lui lance ma mère doit le mettre mal à l’aise, car il s’empresse d’ajouter :

– Mais chaque chose à sa place : le dessin pour les arts plastiques. À chaque matière particulière, un travail particulier.

– Mais l’art est une matière particulière ! m’écris-je. C’est, entre autres, ce qui différencie l’homo sapiens de l’homme de Neandertal.

Pendant quelques secondes, mes parents restent scotchés. Ils me regardent en clignant des yeux.

– Eh bien, certes, finit par dire ma mère.

– Nous savons que tu es intelligente, remarque mon père.

– Et c’est très bien de savoir des choses sur les homos sapiens et les hommes de Neandertal, ajoute ma mère. C’est pour cette raison que nous te faisons ces remarques. Parce que c’est important que ton travail à l’écrit reflète toute ton intelligence.

– On ne te demande pas plus, fait mon père d’une petite voix.

– Parce que, au bout du compte, c’est ça qui va déterminer ton avenir et t’aidera à trouver du travail, poursuit ma mère. Tu n’obtiendras jamais de poste important en faisant des dessins.

– Jess ! (Ça, c’est ma sœur, Tammy, qui débarque dans le salon.) J’ai un travail important à te confier ! Il faudrait que tu me fasses un dessin.

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J’ose espérer que je ne suis pas le genre de fille à utiliser trop souvent l’expression « ça vaut son pesant de cacahuètes », mais ça, ça valait son pesant de cacahuètes. Je veux parler de la tête de mes parents.

Je n’arrive toujours pas à savoir si Tammy nous écoutait et l’a fait exprès, mais le résultat est le même – il valait son pesant de cacahuètes. Bon, allez, j’arrête avec ça. Juste un dernier pour la route : ça valait son pesant de cacahuètes.

Inutile de le préciser : il y a de la gêne dans l’air pendant le dîner. Ma mère n’arrête pas de fusiller Tammy du regard. Ce qui est dommage car, pour une fois, le repas est super bon. On mange des macaronis au fromage avec une salade, uniquement préparés avec des ingrédients de la marque du supermarché, pas de la marque Éco. (Bye bye, l’Opération Fonds de Placards ! Ce coup-là, on ne l’oubliera pas de sitôt.)

– Ryan, tiens-toi droit, s’il te plaît !

Ma mère transfère sa colère sur Ryan.

Aussitôt, Ryan lève la tête et se redresse, raide comme un piquet, comme s’il jouait au jeu des chaises musicales.

– Comme ça, maman ? demande-t-il.

– Reste sage, c’est tout, intervient mon père.

Alors Ryan pousse un soupir et s’avachit sur sa chaise.

– Fiioou, souffle-t-il, avant de piocher dans ses macaronis.

– Oh, Tammy, remarque alors ma mère. Pendant que j’y pense, est-ce que tu pourras arrêter de changer tout le temps le logo de Google ? Je préfère l’original.

– De quoi ? demande Tammy, perplexe.

– Je suis sérieuse, répond ma mère. Ça ne me dérange pas que tu te serves de l’ordinateur, mais je ne veux pas que tu fasses n’importe quoi.

– Maman, le logo de Google change tout seul, en fonction de la date, dis-je. Tammy n’a rien fait.

– Comment ça ?

Ma mère a l’air perdue, et un peu agacée.

– Désolée, maman, je sais que ça t’amuse de rejeter tous les torts sur moi, répond Tammy.

Puis elle ajoute :

– D’ailleurs, je crois qu’il y a un mème qui s’intitule « les trucs débiles que disent les mamans », et que ton histoire de Google en fait partie.

– Qu’est-ce que c’est, ça, un « mème » ? demande ma mère, de plus en plus agacée.

– On se moque de savoir ce qu’est un mème, coupe soudain mon père. Est-ce qu’on pourrait profiter du dîner ?

– Très bien, répond ma mère, vexée. Jessica, tiens-toi droite, s’il te plaît.

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– Donc. C’est pour la manif, m’explique Tammy, plus tard, dans ma chambre. Enfin, c’est plutôt une campagne, à vrai dire. Je pense qu’avec un dessin humoristique percutant on pourrait diffuser le message plus facilement et mieux sensibiliser les gens à notre cause.

– Et cette cause, c’est quoi ?

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– Le changement climatique, me répond ma sœur. Les gens comme les entreprises ne veulent pas comprendre qu’ils doivent réduire leur empreinte carbone. L’utilisation que nous faisons des énergies est dévastatrice. Nous devons agir, maintenant. La planète va finir engloutie sous les eaux, et nous sommes sans doute la dernière génération à pouvoir faire quelque chose pour l’éviter.

– Ça a l’air super sérieux, dis-je.

– C’est sérieux, approuve Tammy, avant de voir ma tête. Pourquoi, il y a un problème ?

– C’est que… En général, mes dessins sont, hum… drôles, dis-je. (Non pas que je me jette des fleurs, mais la plupart des gens de ma classe sont de cet avis.) Je ne suis pas sûre que j’arriverais à être drôle sur un sujet pareil. Tu ne penses pas que ça serait… déplacé ?

– C’est tout le défi, me répond Tammy.

J’ai l’air de l’avoir déçue.

– Justement, tout l’intérêt de la satire est là, soupire-t-elle.

– Ah bon ?

– Bien sûr. Tu prends un sujet sérieux, dont les gens ne veulent pas entendre parler parce que ça leur fait peur, et puis tu trouves une manière intelligente de les faire réfléchir dessus, en montrant les choses sous un autre angle. Et là, bingo : ils rient, ça les interpelle, et sans même s’en rendre compte, ils se promettent de changer leurs habitudes.

OK. Je dois l’admettre, je n’ai pas totalement suivi le raisonnement. Même si ça semble tenir debout. Mais il n’empêche : je ne suis pas tout à fait sûre d’avoir correctement fait part de mes inquiétudes à Tammy.

– C’est juste que…

– Écoute, Jess, m’interrompt ma sœur. Si tu ne te sens pas à la hauteur, très bien. Sache juste une chose : quand tu ne fais pas partie de la solution, tu fais partie du problème.

Pas à la hauteur ? Minute, papillon. Est-ce qu’elle sait qui je suis, au moins ? Je suis une dessinatrice formidable ! Qui a pour idole Matt Groening. Et j’ai bien l’intention d’être comme lui ou de travailler dans le milieu de l’art quand je serai grande. Je suis à la hauteur de n’importe quel travail. N’importe lequel. (Tant qu’il s’agit de dessin humoristique, s’entend.)

– Bien sûr que je me sens à la hauteur ! dis-je en bafouillant, tout en tâchant de ne pas paraître trop indignée.

– Très bien.

Un grand sourire se dessine sur le visage de Tammy et elle me serre la main.

– Dans ce cas, bienvenue à bord !

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Bon, vous vous souvenez du moment où j’ai dit que j’étais à la hauteur de n’importe quel travail ? Eh bien, je n’en suis plus si sûre. Non mais, qu’est-ce que je croyais ? Travailler, c’est dur. Surtout quand vous comprenez la moitié de ce qu’on vous demande de faire.

Dans le bus pour l’école, le lendemain, je ne peux pas m’empêcher de me demander si (pour citer mon père) je n’ai pas eu les yeux plus gros que le ventre. (D’accord, il avait employé cette expression quand Lady avait essayé de passer le portail du parc avec une branche dix fois trop longue entre les dents, mais je suis à peu près sûre qu’elle peut s’appliquer dans le cas présent.)

Hier soir, je me suis assise à mon bureau et je me suis demandé en quoi les inondations sur la planète pourraient être drôles, mais je n’ai rien trouvé de satisfaisant. Enfin, sauf quand j’ai imaginé la maison des VanDerk, nos voisins d’à côté, engloutie par les eaux (les VanDerk, autrement dit des gens snobs, qui ont un jugement sur tout, et avec qui mes parents cherchent à rivaliser – allez savoir pourquoi. Leur fille, Harriet, est dans mon école, elle aussi, et a essayé de me pourrir la vie quand je créais les décors pour la comédie musicale de l’école, récemment.)

Quoi qu’il en soit, les VanDerk engloutis par les eaux, ça ne fera rire que moi, j’en suis à peu près sûre. Bon, peut-être aussi Ryan et Tammy, mais uniquement parce qu’ils sont les seuls à pouvoir comprendre. Et puis, techniquement parlant, cette idée serait en réalité pro-changement climatique, et non l’inverse. Je pousse un soupir en descendant du bus, avant de m’en aller vers l’école.

Mais je me souviens tout à coup que nous avons notre réunion éditoriale aujourd’hui, à l’heure du déjeuner, et que je pourrai y montrer mes super dessins comiques du futur extraterrestre. Mon moral remonte un peu. Et encore plus lorsque Nat me voit et s’écrie avec enthousiasme :

– C’est pas vrai, Jess, tu arrives pile au bon moment ! (Plutôt sympa comme accueil, non ?)

– Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je en m’approchant des tables où sont assises Natalie (ma meilleure amie depuis l’époque où on jouait à la pâte à modeler) et Amelia, mon ex-enn-amie© (et amie tout court désormais).

– On est en train de travailler sur un album-souvenir des élèves de la classe, m’explique Nat. Il faudrait trouver des phrases rigolotes, qui nous représentent, à mettre en légende pour que les générations futures se souviennent de nous, comme « Sera sûrement un jour millionnaire », mais plus drôle encore, tu vois. Et comme tu as de l’humour, j’ai pensé que… j’ai pensé que tu pourrais nous aider.

– Avec plaisir, dis-je en souriant.

Alors, vous voyez que je suis douée pour kekchoz ? Que j’ai des capacités. (Ha. Dans les dents, papa et maman !)

– La phrase du millionnaire, ça irait bien à Tanya Harris. (Et je ne dis pas seulement ça parce qu’elle travaille au journal de l’école avec moi, ni parce que, pour être honnête, elle m’effraie toujours un tantinet. Même si ce n’est rien, comparé à avant.)

Tanya Harris, dite « Le Buffle », est passée du statut de terreur des sixièmes (et de toute l’école, pourrait-on dire), à celui de meilleure entrepreneuse et femme d’affaires hors pair. Elle a arrêté de rayer les voitures des profs avec ses clés et de faire des croche-pattes aux élèves dans les couloirs pour devenir à la place rédactrice en chef de notre journal ; elle est également en charge de sa distribution. Je pense sincèrement que Tanya possède le potentiel pour devenir un jour millionnaire.