Maude : Ou comment survivre à un premier emploi - Tome 5

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« Je hais les premiers emplois. Et je hais encore plus tous ces professionnels suffisants qui considèrent que ces postes inférieurs finiront par nous responsabiliser et nous permettre de grandir. Des corvées ingrates pour des salaires ridicules, des horaires inconcevables échafaudés par des gérants frustrés par des quarts de travail insatisfaisants, des clients irrespectueux qui croient que tout leur est dû, des collègues antipathiques qui pensent que leur ancienneté justifie leur arrogance et une jeunesse gâchée par des engagements envers des patrons hautains qui n’ont de respect que pour leurs profits. Des emplois qui nous responsabilisent et nous permettent de grandir? Je ne crois pas, non. »
Publié le : mardi 18 novembre 2014
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EAN13 : 9782895496939
Nombre de pages : 240
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Extrait



La dernière journée d’école est un moment d’euphorie. Tout le monde court dans tous les sens. Les élèves sont excités à l’idée de ne plus avoir à endurer l’autorité des professeurs pendant deux mois, et les professeurs jubilent de ne plus avoir à supporter l’insolence des étudiants. Tout le monde y trouve son compte. Je suis aussi généralement enchantée par cette ultime étape mais, cette année, les choses sont différentes. J’ai seize ans et, comme les normes québécoises du travail permettent aux jeunes de cet âge de travailler en toute légalité sans l’autorisation d’un adulte responsable, je dois (selon la congrégation parentale) me trouver une job. Je m’étais habituée à l’oisiveté estivale. Ne rien faire étendue sur une chaise longue m’apparaissait comme une récompense logique, compte tenu du dur labeur que représente l’école secondaire. Évidemment, mes exposés, pourtant éloquents, sur les bienfaits de la fainéantise pour un cerveau humain surstimulé et saturé d’informations superflues n’ont pas suffi à convaincre ma tendre mère que la passivité était une option raisonnable. Même si ma génitrice n’est pas du genre responsable et circonspecte, elle a tout de même exigé que je me trouve un emploi cet été. Cette idée d’entrer sur le marché du travail m’obsède plus particulièrement depuis deux semaines. Je ne crois pas avoir déjà été aussi nerveuse pour une chose, pourtant, si banale. On doit tous commencer quelque part, j’imagine… C’est très certainement ce que me diront mes sœurs et les autres adultes (soi-disant plus sages que l’adolescente que je suis) si j’ose exprimer mes craintes et mes angoisses quant au franchissement de cette nouvelle étape de ma vie. Ils tenteront de me rassurer avec des conseils et des adages artificiels, se rappelant vaguement leur premier chèque de paye. Comme je n’ai guère envie d’entendre les vieux rabâcher des souvenirs d’un temps où ils livraient le journal à -40 °C avec les bottes trop grandes de leur frère aîné et des congères qui s’élevaient jusqu’aux nuages, je préfère taire mes inquiétudes.


Autant j’ai envie de ne plus être une adolescente et d’être enfin respectée et traitée en adulte, autant je redoute cette intrusion dans le monde des grands. Je suis une personne remplie de contradictions. Une femme, une humaine.

Sandrine et Ellie ont reçu le même ordre de leurs supérieurs familiaux. Elles aussi devront distribuer leur curriculum vitae vierge dans les dépanneurs, les boutiques et les restaurants en espérant tomber sur un travail qui ne nécessitera que peu d’efforts manuels pour ne pas avoir à couper leurs ongles colorés et bien limés. Évidemment, je n’ai pas tout à fait les mêmes préoccupations que mes copines superficielles. Je n’ai pas peur de me salir les mains, mais je crains de devoir affronter un monde hostile. Sandrine et Ellie sont facilement apprivoisables, elles n’ont généralement aucun mal à se faire de nouveaux amis, mais c’est une tout autre histoire pour moi.

— Je pensais peut-être à un bar laitier, déclare Sandrine en m’accrochant le bras, me sortant ainsi de mes obsédantes réflexions

— Quoi ? dis-je, perplexe devant cette information incomplète.

— Pour la job, cet été, je pensais à un bar laitier.

— Oui, pourquoi pas, réponds-je en imaginant mon amie tourner de la crème glacée molle sur un cornet gaufré d’une main agile.

Nous sommes privilégiées. Nous entrons sur le marché du travail à un moment où les possibilités d’emploi sont nombreuses. Rares sont les commerces qui n’affichent pas leur besoin imminent de travailleurs à la devanture de leurs établissements : à temps plein, à temps partiel, de jour, de soir, de nuit, douze mois par année. Ce sont les étudiants qui ont, aujourd’hui, le choix. Même les incompétents et les pantouflards arrivent à dénicher du travail. Cette situation cause probablement des maux de tête atroces aux employeurs, qui doivent supporter l’incapacité des moins vaillants, à défaut d’avoir d’autres solutions moins humiliantes. Je me dis que j’ai au moins la chance de choisir un environnement dans lequel j’ai envie d’évoluer et d’apprendre. Le problème, par contre, c’est que l’idée de tourner des boulettes, de plier des vêtements, de placer des boîtes de conserve de manière à former une pyramide parfaite dans une épicerie pour quelques piètres sous ne m’excite pas beaucoup.

Mes amies ne paraissent pas aussi déconcertées que moi.

— Est-ce que tu viens avec nous ce soir, Maude ? me demande Sandrine.

— Probablement. Mais es-tu certaine que tes amis accepteront que nous nous immiscions, Ellie et moi, dans votre cercle privé ?

— Mais oui ! Depuis les mésaventures de Noël dernier, ils ne sont plus aussi méfiants. De toute façon, c’est Emilia qu’ils n’aimaient pas beaucoup.

Je n’ai pas reparlé à la Latino depuis notre discorde à New York. J’avais besoin de prendre mes distances. Je n’en pouvais plus d’être son intendante, son esclave et son défouloir. Elle paraît ne pas m’en vouloir. Elle comprend, je crois. Elle me sourit lorsqu’elle me croise dans les corridors et ne semble pas avoir miné ma réputation (ce qui n’aurait pas été très difficile, avouons-le) auprès de ses nouvelles fréquentations (peu recommandables, faut-il le préciser ?). D’après mes observations minutieuses (leurs frenchs langoureux et quelques dizaines de nouveaux graffitis « Em + Anto » dans les toilettes des filles ont été mes premiers indices), elle semble être devenue officiellement la petite amie d’Antoine St-Gelais. Elle fait maintenant partie de ce groupe de cheerleaders anorexiques et d’intimidateurs au regard de tueur qu’elle méprisait il y a de cela à peine un an. Je ne sais pas quel a été le déclic dans son esprit, qu’est-ce qui l’a poussée à vouloir devenir quelqu’un d’autre ? Le divorce de ses parents ? Le manque d’intérêt pour la rébellion de sa meilleure amie ? Une rage de vivre trop violente pour être contenue rationnellement ? J’aurai beau retourner la situation dans tous les sens, chercher à comprendre l’élément déclencheur de son soudain besoin de sédition, je n’arriverai pas à changer le résultat : j’ai perdu ma meilleure amie. Sandrine et Ellie font, en revanche, de bonnes substitutes. Au contraire d’Emilia, elles ne me forcent jamais à participer à des événements auxquels je n’ai pas envie d’assister et ne me poussent pas non plus à faire des gestes que je pourrais regretter (ou presque pas… il n’y aurait pas de règles sans exception). Ma vie sociale n’est peut-être pas aussi chargée qu’elle l’était du temps d’Emilia, mais j’ai l’impression d’être plus intègre aujourd’hui.
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