Maude : Ou comment survivre au temps des Fêtes - Tome 3

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«Je hais le temps des fêtes. Et je hais encore plus tous ces optimistes euphoriques qui croient encore que cette période maudite est un temps de réjouissances. Des cadeaux inutiles que l’on échange – du type chandelle parfumée ou sélection de thés – en faisant mine d’être satisfait, des discussions incohérentes avec des tantes pompettes renversées (comme chaque fois qu’on les voit) de constater «comme on a grandi», des réflexions désarmantes de perspicacité comme «J’sais ben pas si on va avoir un noël blanc c’t’année», des aînés mélancoliques qui débitent, année après année, les mêmes souvenirs au grand dam de la famille guettant le moindre signe qui pourrait les convaincre de les placer en maison de retraite et ces gamins pleins de microbes qui se roulent dans la pile de manteaux entassés sur le lit de l’hôtesse de ce mémorable (et pitoyable) réveillon. Un temps de réjouissances? Je ne crois pas, non.»
Publié le : mardi 27 août 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782895496281
Nombre de pages : 239
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Extrait



Comme l’ont montré maintes et maintes fois les films d’ados et autres glorifications d’une époque maudite, l’Halloween est un impératif dans l’existence de toute fille en âge de séduire (et même avant, ce n’est tout simplement pas pour les mêmes raisons qu’on choisit un costume de chatte à huit ans et à seize). Des petites oreilles sur la tête, un décolleté bien plongeant, une jupe trop courte pour être qualifiée de décente, des talons hauts et nous voilà en présence d’une adolescente en manque d’attention et apte à développer des troubles comportementaux, sociaux et affectifs irréversibles. C’est du moins les réflexions qui me viennent en examinant l’attroupement de bêtes sexy qui me font face dans ce party à la limite de la molestation psychologique.


Emilia a organisé une fête d’Halloween et comme je suis son chaperon préféré, j’ai été forcée d’y prendre part. Comme je suis arrivée à sa résidence cet après-midi sans déguisement (la honte !), elle m’a concocté un costume de cowgirl avec ce qu’elle a pu trouver aux quatre coins de son palace. Un chapeau de cowboy (rose) que son oncle lui a rapporté de Memphis, une chemise carreautée appartenant à sa mère, une ceinture ornée d’une épouvantable boucle en forme de cheval et, clou de l’accoutrement, de vieilles bottes sentant la boule à mites (pour avoir traîné pendant des décennies dans une garde-robe en cèdre) que son père portait fièrement dans les années 1970 pour ressembler à John Wayne. J’ai l’air idiote sur ce divan modulaire dans mon habillement inadapté (je ne suis en aucun cas affriolante, je peux vous le confirmer), à siroter mon verre de punch aux fruits trop sucré dans lequel flotte une araignée en plastique qui me frappe le nez chaque fois que je prends une gorgée dans l’espoir vain d’oublier le ridicule de la situation.


— Arrête d’être aussi enthousiaste, c’est intimidant pour les autres qui ont moins de plaisir que toi, me lance Matt, déguisé en Bob Marley, s’asseyant près de moi.

Matt et Emilia sont devenus bons amis. Peut-être espère-t-elle toujours qu’il finisse par réaliser la bourde monumentale qu’il a commise en la laissant tomber, mais elle ne m’en parle plus avec autant de mélancolie qu’avant. Elle a jeté son dévolu sur un autre garçon, ce qui permet à Matt d’aimer la Musaraigne sans que son ex la reluque avec malveillance, semblant préparer une vendetta.

— Je n’aime pas beaucoup l’Halloween, dis-je enfin au chanteur de reggae venu déranger mon cynisme.

— Tu m’en vois complètement déconcerté ! décoche Matt avec ironie et une pointe d’affection, qui, je dois l’avouer, me plaît bien.

Par la force des choses, je suis aussi devenue l’amie de Matt. Maintenant qu’il n’est plus un obstacle au bonheur d’Emilia, la possibilité de tisser des liens avec lui s’est avérée beaucoup plus envisageable qu’avant. La Musaraigne, en revanche, n’aime pas beaucoup l’attention que son petit ami nous accorde, à Emilia et à moi, et elle ne s’est jamais gênée pour nous rappeler que le beau guitariste bohème était son homme. Heureusement Matt ne semble pas être trop influencé par les craintes de sa muse et continue d’entretenir de bonnes relations avec nous.


Emilia, déguisée en Black Widow (ce personnage tout de cuir vêtu incarné par la sublime Scarlett Johansson dans les films de la franchise de Marvel), vient s’effondrer à son tour sur le divan.

— Ta Musaraigne n’est pas là ce soir ? demande Emilia avec une aigreur promptement décelée par son destinataire.

— Non, elle sentait qu’elle n’était pas la bienvenue.

Que les choses soient claires. Nous n’utilisons ce nom de mammifère insectivore que dans nos discussions privées. Nous ne l’employons pas devant elle (nous avons quand même un minimum de classe). Par contre, Matt lui a probablement déjà rapporté l’essence de nos commérages, puisqu’elle nous déteste avec fougue et passion. Quoiqu’à bien y penser, je ne crois pas que j’aurais beaucoup d’affection pour des gens qui m’attribuent le nom d’un rat. Et dire que je suis l’inventrice de ce sobriquet, qui, à mes oreilles, sonnait magnifiquement bien avec « muse », petit nom doux que Matt a rapidement attribué à sa nouvelle flamme. Je suis en train de me demander si je n’ai pas été le catalyseur d’une forme d’intimidation lorsqu’Emilia, sans gêne, lance :

— Elle a peut-être raison de croire qu’elle n’est pas la bienvenue.


C’est alors que je comprends la forte antipathie que j’ai, malgré moi, engendrée.

— Elle ne nous aime vraiment pas, hein ? poursuis-je, peut-être pour me déculpabiliser de mon attitude passée.

— Pas vraiment, non, m’annonce Matt, telle une évidence.

On nous parle beaucoup du harcèlement à l’école. On nous sermonne sur l’importance de respecter autrui et d’accepter la différence. Et pourtant, des gens rejetés, il y en a dans toutes les bonnes polyvalentes. C’est une chose que je trouve ignoble, indigne et faible. Pourtant, alors que je m’efforce de ne pas abaisser mes camarades de classe, je prends un malin plaisir à malmener la blonde de Matt. À part quelques regards noirs ou remarques corrosives sur la nature de notre relation avec son homme, elle n’a jamais rien fait pour éveiller une telle colère. C’est le fait qu’elle soit cégépienne (c’est-à-dire plus âgée), donc supposément plus raisonnable et plus forte (un lien de cause à effet plutôt arbitraire, je l’avoue) qui nous a amenées à nous acharner injustement sur elle. Réalisant finalement qu’elle ne mérite pas toute cette hargne, et Matt non plus d’ailleurs, je décide de faire dévier subtilement la conversation.

— Simon n’est pas venu finalement ?

Une déviation discutable.

On ne peut pas dire que Simon soit devenu un ami au même titre que Matt. Je ne lui ai toujours pas pardonné l’affront qu’il m’a fait en me laissant croire que j’avais une chance avec lui et en me présentant sa copine sans autre préambule, comme s’il était évident que Simon Bazin ne s’abaisserait jamais à fréquenter Maude L’espérance, qu’il considère, je le cite, comme sa petite sœur. En fait, l’affront a été double, parce que la même situation s’est produite en première secondaire puis en troisième secondaire. Il faut croire que je n’apprends guère de mes erreurs… Emilia aurait pu choisir de se lier d’amitié avec le Roi de la jungle malgré mes réticences, mais elle a choisi de prêcher la solidarité féminine et je lui en suis très reconnaissante. Il aurait certainement été assez lourd pour moi de fréquenter quotidiennement le grand frère incestueux dont je ne veux pas. Donc questionner Matt sur la présence de Simon à la fête organisée par ma meilleure amie n’est pas seulement un changement de conversation discutable, c’est tout simplement aberrant. Et le visage surpris de Bob Marley blanc me le confirme.
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